FEMME ASSISE, TAU AL DE HT D U K E R
(Collection de M. Mitchell.)
apocryphes (je la placerais plus volontiers autour de 1510), passée comme tant d'autres dessins des collections Denon, Griois, Reiset, dans celle du duc d'Aumale. — La tète de jeune fille de la collection Gatteaux d'une pureté toute léonardesque; — un profil d'homme chauve et barbu, très énergique, pour le saint Paul des Quatre Apôtres de la Pinacothèque de Munich ; — enfin ces deux étonnants mufles de bœufs envoyés par M. Malcolm, véritable tour de force de vrai et sain réalisme.
J'ai donné ici à Durer une assez large place correspondant à celle qu'il occupe à l'Exposition; je ne m'en repens pas, le maître en vaut la peine. Aujourd'hui, malgré certaines préventions, certaines obstinations,
le maître de Nuremberg est classé irrévocablement parmi les premiers. Il a fallu du temps pour qu'il en fût ainsi; cependant, à toutes les époques, il y a eu des croyants en Durer. Notre cher Mariette n'est pas le moins éloquent de ses avocats : « Ai-je tort, s'écrie- t-il après un éloge enthousiaste, de le présenter sous un point aussi avantageux que je viens de le faire, et ne dois-je pas, au contraire, espérer que les curieux reviendront enfin de leur assoupissement, et qu'ils regarderont les ouvrages d'Albert Durer avec toute la vénération qui leur est due? Heureux si, par tout ce que je viens de dire, je pouvois avoir opéré ce miracle ! »
À peine abandonnons-nous Durer en parlant de Dans Baldung Grien, qui travailla chez lui, qu'il a dû chérir particulièrement, puisqu'il emporta en Flandre une collection de son œuvre gravé, dont il donne une partie à Joachim Patenier, et dont il vend l'autre. Deux jours après la mort de Durer, une boucle de ses cheveux, prise sur ses restes mortels, fut envoyée, à Strasbourg, à Dans Baldung, et cette boucle, avec documents authentiques à chaque transmission, est maintenant à l'Académie de la bibliothèque des Beaux-Arts, à Vienne. M. Mitchell a prêté deux remarquables dessins de ce Baldung : un buste de femme regardant à gauche, avec une coiffe à ailes fixées de chaque côté par un riche bijou; et une femme aux formes opulentes, type ordinaire du maître, vêtue d'une robe dont la traîne est portée par un squelette sortant d'une tombe, antithèse alors familière des pompes de la vie et de l'approche de la mort. Cette composition est directement inspirée par une gravure de Durer, le Seigneur et la Dame (Bartsch, 9h), se promenant dans un riant paysage, suivis d'un squelette caché derrière un arbre et épiant le moment de les surprendre. La Dame de Baldung offre une étroite ressemblance avec celle de la gravure de Durer. — Pour en finir avec Durer et les siens, signalons un dessin à la plume, plutôt curieux que beau, de l'école de Nuremberg, du commencement du xvie siècle : deux lansquenets debout, appuyés sur leur hallebarde; à droite, un cavalier avec une femme en croupe; au verso, un saint personnage couvert d'un ample et lourd manteau : dessin signé d'un monogramme apocryphe de Durer, et qui nous paraît être de quelque disciple de Wohlgemuth, tel que Hans Traut, ou un homme de cette force. Il y a des dessins de la même main, signés du même faux monogramme, à la bibliothèque d'Erlangen, et, si nous ne faisons erreur, il faut encore attribuer au même auteur un Concert champêtre, du Cabinet des Estampes de Berlin.
Voici maintenant les deux gloires d'Augsbourg : le père et le fils,
l'ORTRAlT D'ERASME, PAR ALBERT DURER.
'Collection de M. J. Giguux.)
Holbein le Vieux et Holbein le Jeune, si longtemps confondus dans une commune admiration qu'on a, et les plus experts s'y sont trompés, attribué à l'un les œuvres de l'autre. Dans ces confusions, c'est le père qui a été sacrifié au fils : tout ce qu'il y a de meilleur dans Holbein le Vieux, tout ce qu'il a de plus frais et de plus aimable, tout ce qui chez lui porte l'empreinte de la renaissance allemande, a été donné à Hans le Jeune (la similitude des prénoms y aidant), comme si celui-ci n'était pas assez riche de son propre fonds. On laissait généreusement au père les choses moins bonnes, et les morceaux marqués d'archaïsme, d'inspirations gothiques, comme les Basiliques, ou la Transfiguration, ou encore la Passion, du Musée d'Augsbourg. Aujourd'hui on est revenu de ces méprises; on a reconnu que plus d'un chef-d'œuvre devait être restitué au premier des Holbein ; qu'il fallait, ce qui a coûté d'amères douleurs à plus d'un, enlever au jeune Holbein le Martyre de saint Sébastien, de la Pinacothèque de Munich, pour le rendre à son véritable auteur. 11 en était de même des beaux dessins à la pointe d'argent, sur papier préparé, éparpillés dans le Musée de Bàle, dans les Cabinets des Estampes de Copenhague et de Berlin (ce dernier en possède soixante-douze), dans le Musée de Weimar, clans la Bibliothèque de Bamberg et dans plusieurs collections privées. Et cependant, dans l'ancien inventaire de la collection Amerbach, laquelle a formé le fonds du Musée de Bâle, on eût pu trouver mentionnés deux lirrets de Holbein senior, dont la grande part avec des dessins à la pointe d'argent; un de ces livrets se composait des dessins conservés aujourd'hui à Bàle, parmi lesquels se rencontre une page portant le nom du vieux Holbein et la date de 1502, date à laquelle Hans le Jeune était âgé de cinq ans1! Tous ces dessins sont des portraits de personnages contemporains, avec leurs noms écrits de la main même de l'auteur. Tels sont le Grand Empereur (Maximilien), les riches banquiers Fugger, plusieurs membres de la famille du peintre, ainsi ses deux fils enfants, Ambroise et Hans, et son frère Sigmund. Un des plus beaux parmi ces portraits est sans contredit celui du vieux Holbein lui—
\. Déjà, dans ses Noies sur Walpole, le clairvoyant Mariette, relève cette confusion entre le père et le fils : « Est-il bien sur que ces desseins (il s'agit de deux dessins sur lesquels on avait cru voir la date 1ol2; l'un d'eux est le portrait du vieil Holbein dont il va être question ici même) fussent du jeune Holbein? L'on y voyoit, dit-on, sa marque, ma;s cette preuve ne me paroit pas trop convaincante; le père et le fils s'appeloient du même nom, et la même marque pouvoit convenir à l'un comme a l'autre; ainsi, les desseins pouvoient appartenir au père tout aussi bien qu'à son fils, et mieux encore; car, ainsi que l'a très bien observé 31. Walpole, le travail de ces desseins paroit au-dessus de la portée d'un enfant de quatorze ans. »
même, qui figure à notre Exposition, prêté par Msr le duc d'Aumale, et venant de la collection Reiset. La tète, d'un charme presque italien, est vue de trois quarts, regardant vers la gauche, portant de longs cheveux et une longue barbe; la bouche entr'ouverte, avec un peu de sanguine aux lèvres, laisse voir les dents. Au haut du dessin se lit l'inscription suivante : Ham Holbein Maler der ait. Quelques-uns, outre ces mots, ont vu la date 1515, très vraisemblable d'ailleurs; nous reconnaissons humblement qu'il nous a été impossible de la découvrir; mais, par contre, nous avons pu, en deux endroits, lire des mots d'une écriture presque imperceptible, Da ich iras... (lorsque j'étais...), évidemment le commencement d'une phrase dans laquelle, selon l'usage constant de l'époque, Holbein indiquait l'âge qu'il avait quand il fit ce dessin.
Nous sommes ici en face d'une des choses les plus exquises de l'art allemand, pleine de fraîcheur et de grâce, agréable même pour des yeux que choque parfois la rudesse germanique, le plus beau certes des portraits de cette suite. La tête est bien la même, quoique un peu vieillie, que celle du tableau de la Basilique Saint-Paul, où Holbein s'était peint en pied avec ses deux fils, une dizaine d'années auparavant. Cette belle figure, justement admirée de tout temps, a été reproduite plus d'une fois : on en trouve une ancienne copie au "cabinet des Estampes de l'Académie de Dusseldorf; Sandrart dans sa Tculsclic Akadcmie l'a donnée en l'ornant assez étrangement d'une moustache; de nos jours M. Woltmann l'a placée dans sa biographie de Holbein et en tête des fac-similés des dessins du maître qui sont au cabinet des Estampes de Berlin. Tous ces portraits sont d'autant plus intéressants que Holbein ne les faisait point sur commamle, mais comme étude personnelle, pour se faire l'œil et la main et pour les utiliser plus tard au besoin dans ses grandes compositions.
Le Louvre, où nous ramènent forcément les hasards mêmes de cette étude et une prédilection bien naturelle, le Louvre possède deux morceaux tirés des livrets dont nous parlions, légués par le généreux M. His de La Salle : l'un est un buste de femme vue de profil à gauche, les yeux baissés (on dirait même que le modèle était aveugle), les cheveux tombant sur les épaules; au-dessous, comme dans tous les dessins de la série, un nom, malheureusement illisible, à la pointe d'argent avec des rehauts de sanguine. Sur l'autre feuillet des croquis de petites figures dans diverses attitudes ; une d'elles, une femme assise sur une chaise, se montre de face, encapuchonnée, d'une nonchalance toute gracieuse; une autre, vue de dos jusqu'au-dessous du buste, également sur une chaise, la tête surmontée d'une large coiffe, la nuque découverte,
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
nous semble une étude pour la jeune femme que l'on voit dans le panneau central1 de la Basilique Saint-Pau!, au milieu de fidèles en prière, qui, comme l'indique une inscription placée sur le dossier de la chaise, est sainte Thécla, la fidèle et courageuse élève du grand apôtre.
Notons en passant un buste de vieillard, à la physionomie mécontente, coiffé d'un bonnet fourré, feuille détachée du même carnet et attribuée à l'usurpateur Holbein le Jeune, qui, il faut le regretter, n'est représenté que très insuffisamment aux Beaux-Arts. Nous ne trouvons de lui que trois morceaux : une composition pour vitrail tenant le milieu entre les médiocres dessins similaires de Bâle et les très beaux lansquenets, aussi pour vitrail, du cabinet des Estampes de Berlin; un vigoureux portrait d'homme, vu de face, la tête couverte d'une calotte; enfin deux figures de femme en pied avec des costumes que l'on retrouve dans la plupart des portraits de femme de la série de Windsor et qui nous donnent la date de notre échantillon, très inférieur aux superbes morceaux du musée de Bâle. 11 y a bien un quatrième dessin qui porte le nom de Holbein le Jeune, et il est assez beau pour soutenir l'honneur d'une telle attribution : c'est un portrait du chroniqueur et théologien Jean Trithème, bénédictin qui, de son temps, eut une si grande réputation de savoir qu'on l'accusa de magie. Né en 1460, il devint chef de l'abbaye de Spanheim à vingt-neuf ans, ce que nous apprend une note à gauche du portrait. Trithème mourut en 1516; à cette date Holbein le Jeune n'avait guère que dix-huit ans. Or le portrait en question est celui d'un homme âgé au plus d'une cinquantaine d'années; pour être de Holbein, il faudrait donc qu'il eût été fait par celui-ci dans sa douzième année environ. La seconde édition du catalogue se demande s'il ne faut pas le donner à Hans Wechtlin, désigné sous le nom du Maître aux bourdons croisés, hypothèse d'autant plus fondée que l'on a, à Brunswick, un portrait de Mélanchthon, avec l'indication Jo. Wechtlin fariebat, portrai) d'une facture tout à fait semblable à celle de notre Trithème. Ce Wechtlin, bien peu connu encore chez nous, a été presque découvert il y a quelque vingt ans. C'est un peintre-graveur fort habile, des commencements du xvic siècle, remarquable surtout pour ses bois en clair-obscur, procédé si apprécié en ce temps, et dont on trouve une trace visible dans la figure de Jean Trithème. Une mention relevée dans les registres de Strasbourg nous apprend que Jean Wechtlin fut reçu bourgeois de cette
1. Le cabinet des Estampes de Berlin possède un admirable dessin pour cette composition.
ville en 4 51/4 et qu'il y fit partie de la corporation des artistes. Le style général de ce maître rappelle beaucoup celui de Hans Baldung Grien, et a visiblement subi l'influence, alors dominante, de Durer.
Il va sans dire, et nos lecteurs l'ont déjà compris, que tout ce qui vient d'être raconté là d'Albert Durer et des Holbein, je le dois, mot pour mot, à M. Ch. Ephrussi; lui seul pouvait être renseigné à ce point diabolique sur les faits et gestes du maître dont il a fait son idole, et le suivre ainsi pas à pas, fixant à son jour précis la naissance de chacun de nos dessins. Nous lui devrons tout à l'heure de précieuses notes sur Ostade. Hâtons-nous maintenant d'entrer en Flandre, dans cette grande école qui commence à Van Eyck et où les Allemands, tout les premiers, sont venus apprendre le meilleur de leur art.
La Gazette des Beaux-Arts (t. XXII, page 78 et suiv.), dans un article intitulé les Dessins de maîtres à propos d'un prétendu portrait de Philippe le Bon, attribué à Simon Marmion, reproduisait le dessin, d'une beauté vraiment admirable, que M. Galichon possédait alors et qui, à sa vente, fut acquis par M. Mitchell ; il fait aujourd'hui le centre et le cœur du panneau où sont groupés les dessins des primitifs flamands, et il n'en est pas qui, même de loin, égale l'impression qu'il produit, tant par la prodigieuse intensité de son exécution que par cette maigreur et cette raideur aussi majestueuses que la mort. Les raffinés du moment avaient insisté pour attribuer l'œuvre à Simon Marmion, dont on venait, de découvrir le nom comme celui d'un artiste ayant tenu, au milieu du xve siècle, une place considérable dans l'école de Bourgogne. On a bien cité des éloges que les poètes du temps faisaient de Marmion, et aussi les peintures qu'énuméraient les chroniqueurs; mais nous ne connaissons point, faute d'œuvres authentiques conservées jusqu'à nous, la manière exacte de cet habile homme. Aussi a-t-on attribué, pour plus de prudence, le portrait en question, tantôt à Van Eyck, sous le nom duquel il est exposé, tantôt à Roger Van der Weyden, dont le faire nous est plus familier. Quant à moi, me rappelant un merveilleux portrait de femme assise d'une facture tout analogue au British Muséum, donné à Van der Weyden, la délicieuse tête de Vierge de ce dernier, exposée au Louvre, et même, sans sortir de notre exposition, le procédé fin et serré du Christ mort, appartenant à M. Armand, c'est à Van der Weyden que je donnerais ce portrait incomparable, que le livret de M. Éphrussi nous engage d'ailleurs à rapprocher du(Philippe le Bon du musée d'Anvers. Il convient de maintenir à Van Eyck le très beau portrait de vieux moine, priant les mains jointes, appartenant à M. Malcolm; mais il faut encore
EXPOSÉS A L'ÉCOLE DES BEAUX-\RTS. 53
citer, de Roger Van der Weyden, les deux très intéressants projets pour un polyptyque, de la collection du duc d'Aumale, lequel possède encore,
l'OBTIUlI DE FRÉDÉRIC LE SAGE, P*R ALBERT DURER.
(Collection de M. A. Armand.)
venant de M. Reiset, un autre très beau dessin de la même école flamande du xve siècle, représentant le Christ mort étendu sur les genoux de la
5/i LES DESSINS DE MAITRES ANCIENS
Vierge, composition pour vitrail. Du même xve siècle flamand, une Adoration des mages, d'un sentiment très doux, très pur et pieux (collection de M. Malcolm).
Je réclamerais volontiers pour notre ancienne école française la feuille qui de ,1a collection Wellesley est venue chez Mgr le duc d'Aumale, et qui nous donne les portraits du sieur de Bourdillon et du comte de Ligny, avec la devise de Bourdillon : Jatens Lèvre. Le travail à la pointe d'argent rappelle bien celui usité dans l'école flamande du xve siècle ; mais cela n'a plus la science et la précision de la grande école de Bruges, et j'y reconnaîtrais, avec plus de lourdeur dans la pratique, je ne sais déjà quel air de nos portraits français. — La même finesse et délicatesse de dessin, que nous n'avons cessé de signaler dans toutes les œuvres de cette première école flamande, se perpétue dans la page des trois têtes d'homme, attribuée à Quentin Massys (collection du duc d'Aumale), — dans la charmante petite Vierge tenant sur ses genoux l'enfant Jésus (collection Mitchell), et que Galichon avait fait graver pour le même numéro de la Gazette qui contenait le portrait de Philippe le Bon, — et plus tard dans les deux étonnants petits portraits de Goltzius (collection de Mgr le duc d'Aumale). — Longtemps le ravissant modèle de miroir, mélange de figures mythologiques, d'ornements, de pierreries, d'animaux, de mascarons, et qui avait appartenu à M. Beiset, avait été attribué à Benvenuto Cellini : M. Reiset avait justement mis en doute cette attribution. Le dessin fut donné plus tard à Delaune. M. Ch. Éphrussi, en approchant de ce précieux dessin les estampes gravées par Gollaert, s'est convaincu que le projet de miroir devait être restitué à ce maître flamand. Enfin, après avoir noté de Breughel d'Enfer le portrait un peu effacé, mais curieux, du peintre P. Hoeck debout devant son chevalet, appartenant à M. Dumesnil, et un joli paysage de l'autre Breughel, de la collection de M?r le duc d'Aumale, d'un effet de nature tout poétique, plein d'espace et d'étendue , et qui a pour simple moXif un bouquet d'arbres sur un coteau, — nous arrivons au grand moment de Rubens.
Là où il y a des œuvres flamandes, Rubens règne ; il suffit qu'il se manifeste à notre exposition par deux ou trois lavis et crayonnages, tels que les Œuvres de miséricorde, appartenant à M. Armand, ou la Tête d'âne, avec la main de l'ânier, de la collection de WT le duc d'Aumale, pour affirmer qu'il est bien le maître ; mais Van Dyck, plus riche ici en œuvres, y exerce hautement sa lieutenance de roi. Le Louvre, parmi ses portraits dessinés de Van Dyck, n'en possède point de plus superbe ni de plus grande allure que le portrait de Gérard Seghers, appartenant à
S'CUl.P .. . , - . ' ' • . „ • IMP.CADART. PARIS