‹ Les dessins du Louvre (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · NÉ À NANCY EN 1599. — MORT À NANCY EN · texte numérisé non relu

NÉ À NANCY EN 1599. — MORT À NANCY EN

ALAMMENT recouvert de maroquin rouge, un recueil du Louvre

s'intitule Desseins de J. Callot. C'est un petit in-folio où le

N collectionneur Mariette rassembla soixante-dix études du

maître lorrain. Le cabinet du roi l’achetait en 1775, au prix

de 574 livres. Peu à peu les pages se couvrirent de nou-

velles compositions; aujourd’hui ce volume renferme cent

soixante-trois croquis tous inconnus. Sous le Directoire pour-

tant, vingt crayons furent extraits et exposés dans la galerie

d’Apollon. Le premier feuillet porte la note officielle des orga-

nisateurs d'alors : « Extrait vingt desseins pour l'exposition. Fragonard prési-

dent, Pajou, De Wailly, Robert. » Bientôt ces deux dizaines rentraient en volume,

et Callot morfondu reprenait son somme au fond d’une vitrine. Réveillez-vous,

charmant endormi! Vous êtes l'esprit français; votre main toute fière et toute gracieuse sait

rendre la nature avec un pittoresque et une finesse merveilleux. Votre style d'apparence

badine trahit parfois une force d'artiste véritable et votre muse fantastique ne méconnait jamais les droits de la réalité.

Cette réalité, elle est votre maitresse et vos plus minces sujets s'en inspirent toujours. Étudions l'album du Musée; il est d’un intéressant examen. Callot nous apparaît plus entier, plus populaire dans ses eaux-fortes, ses gravures, mais le travail discret de la sanguine, de la plume, découvre des charmes plus jeunes. Un portrait, le portrait en pied du peintre Claude Deruet compatriote de Callot, commence la suite de nos dessins. Cet habile enfant de Nancy entretenait commerce d'amitié avec l'artiste :

il avait du bien et faisait belle mine là-bas. De méchants biographes imaginèrënt des

querelles, des jalousies entre les deux concitoyens, mais cette figure faite et gravée

d’après le naturel confond leur malice. Debout sous un portique, Deruet en pourpoint et botté présente son fils au spectateur. Le rejeton porte mousquet sur l'épaule et fourche de mousquet à la main gauche; il nargue comme un page et vous prend des airs de prince du sang. Des armes de famille, des draperies flottantes, une perspective de Nancy encadre ce tableautin. L'encre, une encre pâteuse et nerveuse, ombrée de coups de pinceau, recouvre l’esquisse au crayon. Suivent des paysages, des manoirs, des ports de mer, des moulins, des métairies, des rues de village : pierres noires ruisselantes de bistre où le papier ménage de singulières surprises. Piquant détail de procédé: comme une pointe d’aiguille griffonne d’abord de contours incisifs les dessous de la feuille nue; le crayon, les rehauts viennent ensuite, et ces hachures de fer feraient croire à un avorton d’eauforte régénéré de bistre. D’autres fois, la caresse indécise des traits chatouille le regard d'un vague poétique et une lumière argentine l’égaye. Aux vues de pays, succède une entrée de monstres. La duchesse de Chevreuse, l’ennemie de Richelieu, fuyait le toutpuissant vers la fin de 1626 et acceptait l'hospitalité de Charles IV, duc de Lorraine et de Bar. Tout glorieux de son hôtesse, le roitelet ordonne des fêtes : liesses et spectacles occupent Nancy et le carnaval de 1627 seul les termine. Le dernier jour de ces réjouissances, avait lieu un combat à la barrière, divertissement fort du goût de l’époque. En manière de prélude, les tenants du tournoi s’avancèrent sur de vastes chars au machinisme encore rudimentaire et vêtus à la mode de l’Olympe. Voyez paraître le prince de Phalsbourg, bâtard du cardinal de Lorraine. Il représente le Soleil. Les sept Planètes célèbrent « de leurs voix charmeresses » le triomphe de cet astre nouveau. Hercule et Mars traînent ce quadrige et l'Amour fait le postillon. Il arrête l'équipage aux pieds de madame de Chevreuse; là, le Soleil prend haleine, remonte ses chausses, attend ses rivaux. Voici accourant pour lui tenir tête, deux diables d'enfer messieurs de Couvonge et de Chalabre, avec les masques gaillards de Minos et de Rhadamante. Un dragon, la gueule enflammée, roule une vieille roche où ces honnêtes esprits infernaux jurent la perte de Phébus. Cerbère et des Furies les précèdent. Un grand hallebardier de Pluton ouvre et règle la marche. Callot grava de par le due son maître, les diverses scènes et la joûte finale de ce ballet. Notre dessin préparait l’estampe de l'entrée de Minos et de Rhadamante. De minces petits effrois, des peurs pour rire accompagnent ce cortège fraichement débarqué du Styx. Une Grande et une Petite Passion, un Martyrologe romain occupèrent la verve chrétienne de Callot et nombre de croquis du volume profilent ces images religieuses, joie des couvents du temps. Mais l'attrait du livre est une galerie de personnages traités d’après le naturel et vus au travers des cours de Florence Ce sont des

hommes d’armes, des fantassins visant l’arquebusade, des suisses de gentilshommes, des

matamores empanachés, des gueux, des gens de négoce, des levantins; ce sont des contadines portant des provendes, filant le lin; ce sont des donne à double chapeau, des seigneurs de contrebande. Tout cela et net et neuf avec des sous-entendus inexprimables,

avec une âme amoureuse de mouvement et de vie. Ces figurines adorables, vous les reconnaissez Çà et là dans l’œuvre du maître: elles vous guettent au coin d’une eauforte, au détour d’une planche. Ces riens de silhouettes sont délicieux. D'ordinaire la plume taille et membre les capitaines Fracasse de Callot, elle les rudoye de hachures cavalières ; ici, foin de l'encre et de ses rudesses. En vrai peintre, l'artiste employait à ces souvenirs de poses, de gestes, de cambrures, sa bonne manière de pierre noire ou de sanguine bistrée, mode assez rare et moins connu. Le fondant, le savoureux, le velouté de ces badineries de doigts, de ces douceurs de traits ne corrompent pas la fermeté de ces petits héros si bien facés, si bien jambés, si bien campés. Tantôt l’entrain accentue les types, tantôt d'adroits ricochets de crayon laissent entrevoir au travers d’un vague sommaire des détails tout pimpants. Les Grotesques, bossus à talents variés, chanteurs, fifres, tambourins, violes, joueurs et ivrognes, forment l'éclat de rire de notre recueil. Ces musiciens des foires de Belzébuth rappellent avec des hachures agressives de plume les Bohémiens et les Tentations de saint Antoine, fantaisies d’un aspect étrangement joyeux. Ah! {a Tentation de saint Antoine! Comme cette œuvre singulière résume la verve comique de l'artiste! Je ne m'étonne plus des victoires du pieux anachorète, si les déserts d'Egypte enfantent des monstres d’un pareil plaisant. Le moyen de s’en effrayer! Le genre de Jacques Callot séduit nos regards et nous le tenons pour le créateur de ces bambochades exquises : c’est un orgueil national fort louable, mais trop jaloux. Deux florentins, Remigio Cantagallina, Giulio Parigi, furent ses maîtres. Cette double école aux doctrines semblables, enseignait même méthode, mêmes pignochages de main, même tournure d'invention. Le Louvre compte six paysages de ces artistes dessinateurs et graveurs. Vers 1620, ils avaient certaine vogue, car l’un de nos Cantagallina porte la marque des ducs de Modène. Plumes légères, agiles et ngénieuses, ces dessins de mesure moyenne imitent ceux du flamand Paul Bril, recherchent les perspectives étendues, les horizons indéfinis. Des plans, des arrière-plans se succèdent au travers de minces et parfois insaisissables amusettes de doigts. Des chasseurs, des villageois, des reîtres animent ces coins de terroir. De tels modèles chaque jour renouvelés exercèrent une influence manifeste sur Callot. Il adoptait le travail et l'accent manuel de ces italiens. Bientôt le disciple s’affranchissait et donnait essor à ses propres inspirations. Il

surpassait aisément Cantagallina et Parigi, mais il tint d'eux le secret de sa renommée.

Leur coquette et subtile manière le força de bonne heure de réduire son dessin et de tout

voir, de tout faire avec ténuité. Ces principes emprisonnaient d’abord sa verve, puis elle s'accommodait de cette rude loi et galopait à l’aise au milieu d’un feuillet de deux pouces. Callot semblait même tenir gageure contre l'impossible : plus l’espace était restreint, plus il multipliait ses figures et ses groupes, comme si le format irritait son talent.

L'histoire de Callot est courte et simple. Des biographes romanciers découvrirent deux aventures de jeunesse capables d'intriguer leurs récits; sauf ces épisodes, cette existence s'écoula tranquille. Cadet de famille, Jacques devait servir comme son père les

ducs de Lorraine. Cet avenir le rebutait: un jour, il rencontre aux portes de Nancy des Bohémiens faisant route vers l'Italie, il se laisse enlever, et voilà notre gloriot de douze ans à Florence, seul, vivant de peu, mais avec la rage du dessin et ses tablettes ouvertes. Un gentilhomme le recueille par pitié, l'envoie chez Cantagallina, le nourrit. Plusieurs mois s’écoulent; le jouvenceau veut visiter Rome. Il part. Des marchands de Nancy le reconnaissent et ramènent à ses parents l’aimable fugitif. Le Régent du collège lui donna le fouet, son père jura Dieu de le maudire, mais le fou d’espiègle ne sentait rien, n’écoutait rien et préparait une sébille d’écus. La sébille pleine, il disparait et prend le chemin de Rome. Son frère aîné le rencontre à Turin : nouveau retour couronné de verges. Les siens cédérent néanmoins et le désir de l'artiste imberbe l'emporta. Avec le bon plaisir et l'argent de son père il gagnait Rome (1609), et reprenait ses études sous le Tempesta et sous Philippe Thomassin, graveur champenois venu là pour faire fortune. Bientôt il rentrait à Florence, sa première passion, et fréquentait l'atelier de Jules Parigi. Peu après Cosme II de Médicis le distinguait et le nommait l’historiographe de ses fêtes et son dessinateur ordinaire. Ce prince mourait : Callot retournait en Lorraine et poursuivait les ouvrages nombreux entrepris par delà les monts. La maison régnante de Nancy le comblait d’honneurs et le disputait aux cours étrangères. L’infante Elisabeth d'Autriche l’appelait à Bruxelles et obtenait de lui la gravure de la prise de Bréda par le marquis de Spinola. Louis XIII le mandait devant La Rochelle (1628), et lui ordonnait de vastes estampes du siège. Le blocus de Nancy montrait le patriotisme de Callot. La ville se rendait le 25 septembre 1653; le lendemain, le roi proposait à l'artiste l’eau-forte de cet événement. « Sire, je suis Lorrain, et je crois ne devoir rien faire contre l’honneur de mon prince et de mon pays. » — « On saura bien vous contraindre d’obéir à S. M. » reprennent les courtisans. — « Je me couperais plutôt le pouce que de faire quelque chose contre mon honneur. » — « Que le Duc de Lorraine est heureux d’avoir des sujets si affectionnés et si fidèles! » s'écria Louis XIIT.

Outre les cent soixante-trois dessins du Recueil de Callot (gravés en partie dans le Calendrier romain, dans les Exercices militaires, dans les Capricci di varie Figure di Jacopo Callot, dans la petite Bible, dans les Varie Figure, dans la suite des Varie Figure Gobbi commencée à Florence en 1616, dans la grande et petite Passion), le Musée compte quatre croquis de bretteurs sur même monture, — un « saint Sébastien percé de flèches au milieu d'une grande place remplie d'une multitude innombrable de peuple » : peint à l'huile et fort curieusement: collection Mariette. Callot l'a gravé. — Petite halte de voyageurs — détail d’une ronde

grotesque gravée dans les Balli di Sfessania ; — deux grotesques ; — une halte de camp d’une finesse extrême

de plume, exécutée sur vélin; — vue de mer avec personnages indiqués sur le rivage : pierre noire et histre.

— L'attaque : deux brigands se jettent sur un voyageur à genoux et offrant sa bourse, plume charmante; collections du baron Denon et de M. His de la Salle. — Vingt-trois attribués. — Le cabinet Crozat au siècle

dernier renfermait cent cinquante-huit croquis de Callot et l’un des dessins de la Tentation de Saint Antoine. Il fut acheté 145 livres.

FRANÇAIS

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