‹ Les dessins du Louvre (volume 3)Chapitre 9 sur 11 · HÉ A PARIS EH 1733. — MORT A PARIS EN · texte numérisé non relu

HÉ A PARIS EH 1733. — MORT A PARIS EN

mouredx du décor et des Olympes à la Boucher, l’art français du siècle précédent ne vit pas la nature. Les mythologies des Coypel, des Vanloo, des Pierre, des Natoire fourvoyèrent le goût de l’époque. Les peintres étudiaient l’homme, mais la poésie des choses inanimées leur échappait. Si, dans l’occasion, ils traitaient le paysage, ils l’accommodaient toujours aux caprices de bergerades galantes. Cette mode d’un pittoresque imaginaire était fort répandue, elle corrompait même les œuvres des Hubert Robert, des Servandoni, des Machy, des Lallemand, des Clérisseau. Ces artistes se piquaient de traduire le plein air, les sites, les effets de l’atmosphère. Ils s’intitulaient paysagistes. Ce titre n’imposait point de durs efforts. Ils assemblaient en un tableau les monuments antiques et les édifices modernes, les cieux de tout pays, les verdures de toute zone, la flore de toute contrée. Ces aspects disparates rappelaient les perspectives de théâtre mais faisaient fi de la réalité. D’autres fois, ils créaient un monde féerique avec une franchise naïve.

Écoutez l’histoire d’une toile d’Hubert Robert, une Vue de Suisse. Le Résident de Louis XV à Genève, Michel Hennin, l’ami de Voltaire et le protecteur des gens à talents, était de la familiarité de Robert. Ils s’écrivaient. Le 20 janvier 1775, il le pressait de venir voir les Alpes : « Monsieur, j’ai bien pensé à vous dans une ascension que j’ai faite cet été dans les hautes montagnes de ces parages-ci. Que de belles choses dont les habitants de Paris, ni même ceux de Rome n’ont pas la plus petite idée, et qui n’ont jamais été vues par un œil peintre. On vante l'Italie, la couleur des objets sous ce beau ciel, soyez

sûr que cela n’est que de la grisaille au prix de ce qu’offrent le Mont-Blanc, les Glacières et toute cette vaste contrée où les montagnes, les cascades, les rochers remplis de mines de spath, de cristal, présentent une variété toujours piquante, et font dire à chaque pas aux curieux, pourquoi ne suis-je pas peintre? Vous qui l’êtes, Monsieur, et qui sûrement seriez plus sensible que tout autre a toutes ces beautez, qui rapporteriez d’une montagne des trésors pour le reste de votre vie, pourquoi ne venez-vous pas les visiter. 11 est doux sans doute d’habiter une jolie maison, d’avoir auprès de soy une jolie femme, et de faire dans un atelier commode des tableaux piquans qui plaisent et dont les amateurs se disputent la possession, mais, n’en déplaise même à Madame, n’y a-t-il pas là un peu de monotonie. Venez nous voir et je vous garantis que vous aurez plus de surprises en quinze jours qu’à Paris en dix ans, que vous existerez plus vivement et que vous vous applaudirez toujours d’avoir eu la force de quitter ce coquin de Paris . »

Cette lettre était d’un vrai croyant. Elle n’enthousiasmait pas Robert, et, tout calme, il répond : « Vous sçavez. Monsieur, combien je vous suis dévoué et quel plaisir j’aurois d’aller vous en donner des preuves jusqu’à Genève même. Mais les travaux multipliés sont des chaînes qu’on n’ose pas rompre. Je ne dis pas non pourtant, parce que la nature de votre pays me paroit faite exprès pour les peintres. J’ay fait ces jours cy un petit tableau dont la vue est prise de la maison de M. de Voltaire. Je l’ai copié d’après luy meme dans une description qu'il en fait en écrivant à Horace. J’ai trouvé ce tableau si intéressant, si vaste et si vray que je n’ay eû qu'a peindre. Je voiois en lisant, mais je peignois moins bien que luy quoyqu’il ne soit pas peintre, mais fait pour les inspirer1. » Aveu d’une simplicité charmante ! Robert ne connaît pas les Alpes, ne désire guère les connaître, et le voilà profilant leurs pics et leurs horizons. Des vers de Voltaire le contentent et les héxamètres d’une épître lui épargnent le voyage. Il voit toutes les merveilles de la Suisse dans ce rapide, aperçu des entours de Ferney :

. Les regards étonnés,

Sur cent vallons fleuris doucement promenés,

De la mer de Genève admirent l’étendue ;

Et les Alpes de loin, s’élevant dans la nue,

D’un long amphithéâtre enferment les coteaux Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.

Là, quatre états divers arrêtent ma pensée.

Je vois de ma terrasse, à l’équerre tracée,

L’indigent Savoyard, utile en ses travaux,

Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts.

Des riches Genevois les campagnes brillantes,

Des Bernois valeureux les cités florissantes,

Enfin cette Comté, franche aujourd'hui de nom,

Qu’avec l’or de Louis conquit le grand Bourbon.

i . Papiers d Hennin ; Bibliothèque de l’Institut. Nous devons la communication de ces lettres à la bienveillance si connue de M. Ludovic Lalanne.

Le vague lyrique de ce panorama laissait aux fantaisies de Robert une précieuse liberté d’invention, et il plaçait sans vergogne le Ferney de ¥011311-6 entre les cascatelles de Tivoli et les buttes de Rellevue. Par-dessus tout il veut séduire; le reste importe peu. Ce trait inédit n’était pas unique dans l’existence de Robert; chaque jour il travestissait le monde et se riait de la vérité. Et cela, d’une innocence parfaite. Le Poussin et Claude Lorrain n’enseignaient plus le respect de la nature, et maintenant on la saccageait; mais ses aimables profanateurs font oublier, à force de magie, des audaces nonpareilles.

Robert était de Paris. On voulut le faire d’église, mais il se sentait porté aux arts. Il entre chez le sculpteur Michel-Ange Slodtz et reçoit les principes du dessin. 11 gagne bientôt Rome et commence ses longues études (1755). 11 s’éprend des débris superbes de la Ville et devient peintre d’architecture. Les colonnades, les portiques, les villas, les arcs de triomphe, les temples, le Forum, le Colysée, le Capitole, furent les sujets de ses travaux ordinaires, et Pauini rencontrait un rival.

Robert n’était point d’abord pensionnaire du roi. Marigny le gratifiait plus tard d’un logement au Palais Hancini (-1758). Il se montrait d’une ardeur enthousiaste, et Natoire, le directeur d’alors, le citait pour exemple. Il abusait même de sa complexion robuste et forçait ses exercices. 11 avait de l’esprit, savait l’entregent, intriguait. Il recherchait les personnes de qualité, fréquentait surtout M. de Breteuil, ambassadeur de Malte. Tous deux cultivaient les lettres et au long des veillées ils paraphrasaient Virgile.

Les Italiens l’appelaient Robert-le-Diable. Ses aventures périlleuses et ses gageures lui attiraient ce sobriquet. Un jour, il longe la corniche du dôme de Saint-Pierre; le lendemain, il plante une croix au sommet du Colysée; une autre fois, il pariait de traverser seul les catacombes. Cette dernière entreprise faillit le perdre. 11 s’égare, se trouble, sa torche se consume, s’éteint; et le voilà enterré vif dans cette cité des morts. Delille raconte an chant quatrième de l 'Imagination l’effroi terrible du jeune fou, ses rages, ses désespoirs, sa délivrance. Cela fit du bruit, mais ne corrigea point le téméraire. Chaque matin il disparaissait, battait les vignes, les fabriques, et, sur le tard, ses camarades tremblaient de le revoir brisé par une chute. Il aimait parcourir d’un pied ferme les murailles lézardées de toutes les ruines, comme s’il voulait surprendre l’âme de l’antiquité dans le ciment décrépit de la vieille Rome.

Vers cette époque (1760), l’abbé de Saint-Non prend le chemin de Naples et des Siciies. Hubert Robert et Fragonard l'accompagnèrent. Fragonard esquissa les musées, les toiles d’église, et Robert la campagne de ces confins : le Palais de la reine Jeanne, la Grotte et la Côte du Pausilippe, le Tombeau de Virgile, la Sommité et le Cratère du Vésuve.

Le 24 juillet 1765, Robert regagnait Paris. Diderot l’attendait avec ses éloges et ses saillies méchantes. Il le compare à Vernet et le déclare petit garçon. Ensuite, il se ravise et l’accable de dithyrambes. Robert ne s’inquiète pas, va son train, expose au Louvre, vend ses ouvrages. S. M., le comte d’Artois, le duc de Choiseul, le duc de Nivernois, les marquis

de Séran, de Ségur, de Montesquiou, les marquises de Langeac et de Beringhein ornaient leurs Cabinets de vues d' architecture. L’Académie Royale l’agréait bientôt. Il était à la mode. Catherine II le suppliait de venir habiter Pétersbourg, mais il n’avait garde. L’engouement de Paris le flattait si fort !

Le Roi le nommait Dessinateur de ses Jardins, Garde de ses Tableaux. U était le maître à dessiner des gens du bel air, et ses chaudes sanguines des souvenirs d’Italie guidaient la pointe parfois inhabile, toujours spirituelle des aquafortistes-amateurs.

Sa touche était agréable, ses tons s’argentaient. Néanmoins un coloris trop indécis refroidissait plusieurs de ses compositions. Pour égayer l’aspect sévère de ses ruines antiques, pour rompre le silence monotone de ses solitudes, il les peuplait de matelots de lessiveuses, de villageois, de pâtours. Avec cela, du feu, une verve do diable, une rare adresse aux contrastes des gris, des verts, des rouges.

Ses crayons et ses aquarelles l’emportent sur ses ébauches. La science des effets et les calculs de l’optique préoccupaient moins ses doigts pétillant de belle humeur. Alors, il est gras et facile, frais et coquet. Il est sobre et abondant. Il est libre comme un Saint- Aubin, il voit comme Joseph Vernet, et sur les cimes de ses arbres, sur ses chaînes de montagnes passent les souffles légers de sa sanguine. Il était expéditif, Diderot l’appelait monsieur le croqueur.

La Révolution détruisait la fortune de Robert et menaçait sa tête. 11 resta détenu dix mois à Samt-Lazare, en compagnie de l’antiquaire Milita, du poète Roucher, d’André Chénier, de Suvée, Un jour, l'on guillotina un citoyen Robert et les amis des arts crurent au supplice du peintre des ruines. Point; notre homme était sauf; un de ses homonymes périssait à sa place et le prisonnier osait bénir cette heureuse erreur. Il supporta gaiement le îude séjour des cachots, obtint un petit atelier, et improvisa cinquantetrois toiles. Il représentait les intérieurs de cellules, la maigre cuisine de ses camarades, les épisodes tragiques des interrogatoires quotidiens. Le sombre caractère de cette époque l’émouvait, il essayait d’en rendre les effets pittoresques. Un soir, les suspects sont transférés à Sainte-Pélagie, aux lueurs des torches. La foule hurle, assaille les voitures, les cavaliers de l’escorte prennent le galop et défendent le convoi. Robert ne juge pas le danger, n’entend pas les cris, il voit une scène puissante et le lendemain, exécute ce sinistre tableau.

Le Louvre possède cinq dessins de Hubert Robert : une Vue du Capitole à Rome, une Fontaine monumentale. provenant de la collection His de la Salle, - Vue de parc, - Environs de Rome, de la collection Mariette - Jésus cl, assaut les vendeurs du Temple, plume bistrée très-sommaire. (Voir pour la vie de Hubert Robert, la Mosaïque de J. Hédouin; Paris, :I858, iu-8").

ÉCOLE FRANÇAISE

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