PORTRAIT D'HOMME
ÉCOLE HOLLANDAISE
ÉCOLE HOLLANDAISE
ÉCOLE HOLLANDAISE
ADRIEN B RAUWER
lÆ A HAARLEM ES 1608. — MORT A ASTERS ES 1641
r un la pochette rustique un gai buveur répète son refrain.
S! affi En compère chante l'hymne à Bacchus. Quatre amis de la
Pinte écoutent ces concertants joyeux. Des libations de bistre ïjfp ombrent par endroits cette plume spirituelle. Près d’un âtre 1 villageois, des gamins se culbutent ; ils renversent la marmite
et se frappent de leurs cuillers. Une jalousie de gourmands fait tout le mal. Le père lève le bras et voudrait suspendre la lutte. Des couleurs tamisées enfument cette aquarelle savante. — Ces deux dessins sont du hollandais Brauwer, le maître aux bambochades superbes, l’émule des Téniers, des Steen, des Ostade. Sa verve hilarante et tapageuse éclate ici comme en ses plus précieux a* tableaux.
Vous souvient-il de ses toiles, salle La Caze au Louvre? Le Fumeur a l’œil d’un hébétement superbe, sa bouche dégorge les spiraies du tabac, ses doigts étreignent un flacon de genièvre. La pipe et la bouteille inspirent cette face rubiconde : il va parler, il annonce l’âge d’or du cabaret. L 'Intérieur de tabagie est plein de vacarme : du profond du gosier, un homme hurle les louanges de la bière. L’Opération crie les hauts cris. Le chirurgien sonde la plaie d’un paysan blessé à l’épaule. Le gars de malade souffre furieusement : ses grosses lèvres se contractent d’une douleur bouffonne. L’Homme taillant sa plume ne montre pas do pareilles vivacités, mais le calme de cet écrivain de hameau, cette mine finaude, ce geste de suprême comique égayent le regard d'une paisible bonhomie moqueuse.
Ces petites merveilles d’ordonnance et de coloris ont une gamme simple, un modelé véritable, un étrange fondu; le clair-obscur transparaît : l’on sent une sécurité magistrale.
Les Ostade et Steen racontent les mœurs du même pays avec un charme naïf. Leurs héros boivent, se divertissent plaisamment; ils gardent néanmoins le naturel et n outrent pas. Brauwer cherche la grimace, l’atteint. Il exagère les types : il croirait les exprimer trop peu, si la charge ne les renforçait. Cette singularité le distingue surtout, et sek dessins comme ses tableaux retentissent d’un franc éclat de rire. Les hachures, les contours paraissent allègres et pleins de turbulences habiles. Les ombres donnent parfois l’aspect un peu fantastique des grotesques de Callot. Les groupes s’harmonisent malicieusement, et le plus mince détail se profile avec drôlerie.
Brauwer sortait d’une famille de gueux. Le hasard le fit peintre. Sa mère brodait des ajustements de paysannes. Un jour, comme elle occupait 1 adresse naissante de son fils à tracer des fleurs, des oiseaux, sur l’étoffe de ses métiers, Frans Hais passa. Le goût facile de l'enfant l’arrête. 11 l’emmène et l’instruit. L’élève progressait vite et ses premiers tableautins faisaient les délices dos amateurs. Hais était avare : il abuse du jeune artiste, l'enferme dans un grenier, l’accable de coups, l’oblige de travailler à force et fait commerce des toiles de ce. fécond disciple. Cet esclavage désespère Adrien : il s’échappe par la ville. Il s’arrête devant une boutique de pain d’épice, fait sa provision et se cache sous le buffet d’orgues de la grande église. Un familier de Hais le reconnaît, se laisse émouvoir des récits lamentables du fugitif et le ramène au maître. Frans s’adoucissait d abord, mais reprenait bientôt ses mauvais traitements. Brauwer se lasse enfin, quitte Haarlem, gagne Amsterdam.
Il gîte chez un aubergiste, Henri van Soomeren. On tenait cet homme pour un connaisseur. 11 s’émerveille des talents de son hôte et appelle les curieux. Les bambochades piquantes d’Adrien se disputèrent sur-le-champ au poids de l’or : il devint du bel air d’en posséder. Cette mode comblait notre homme de ducatons, mais il aimait la débauche et dissipait tout. 11 passait de longues semaines au cabaret et s’enivrait à l’aise. Cet amour de la bouteille réjouissait fort son humeur. On cite de lui cent traits plaisants.
Une fois, les pirates des côtes de Hollande le dépouillèrent. Le moyen de rentrer à Amsterdam en chemise et en chausses! Un drapier du faubourg lui taille un long manteau de toile : Brauwer peint des fleurs dessus pour imiter les soies indiennes, il gomme cette toile et s’en va glorieux montrant cet équipage. Il intrigue les coquettes : elles veulent savoir le nom et la fabrique de ce drap inconnu. Le rieur ne dit mot et médite le dénouement de cette comédie. 11 s’assied au théâtre, attend la fin, monte alors en scène, joue la parade, reçoit les applaudissements et annonce un navire plein d’étoffes comme la sienne. Les femmes se récrient et font déjà les commandes. Alors le malin éponge son habit, les couleurs disparaissent et l'assemblée demeure stupéfaite de sa déconvenue.
Des créanciers indiscrets contraignirent Adrien d’abandonner Amsterdam : il prit la route d’Anvers. Les États-Généraux étaient en guerre avec l’Espagne : l’artiste fut arrêté, on le soupçonne de servir d’espion, il est emprisonné dans la citadelle d’Anvers. Le duc
d’Aremberg, détenu par ordre du roi, se trouvait là. Brauwer le prend pour le gouverneur, l'implore, s’avoue un pauvre peintre venu d’Amsterdam avec des projets très-pacifiques. Le gentilhomme s’amuse d’une telle méprise et demande la preuve de cette déclaration. L’on apporte une palette et une toile. L’artiste 's’installe. Sa lucarne ouvrait sur des cours intérieures où jouaient des lansquenets. 11 esquisse un groupe de ces soldats et traite avec son feu ordinaire cette scène de reîtres avinés.
Le duc voit le tableau, fait un éclat de rire et envoie chercher Rubens. Rubens arrive. 11 considère l’œuvre. « C’est un Brauwer, s’écrie-t-il, qu’on me le donnne pour trois cents ryksdalers. » Le duc refuse : « 11 ne tient qu’à vous d’en acheter beaucoup d’autres ; faites délivrer Brauwer, il est ici. » Rubens sollicite la grâce de l’artiste, le cautionne, l’emmène, lui donne sa table, le loge, l’habille. L’enthousiasme et le généreux accueil de Rubens sont mal reconnus. Ce goujat d’Adrien trouvait l’existence du grand Flamand trop princière : il le quittait, vendait ses nippes et crapulait de nouveau.
Le Cabinet de Rubens renfermait dix-sept Brauwer : des combats d’ivrognes, des tavernes, des paysans jaloux, des musiques, des danses villageoises. Ces sujets de tabagies devaient dérider les Titien, les Tintoret, les Aéronèse, les Albert Durer, les Lucas de Leyde, les van Eyck, gravement suspendus aux mêmes murailles, et Rubens reposait parfois ses yeux sur ces ouvrages si vrais d’allures. Ces tableaux le consolèrent du départ incivil d’Adrien.
Le prix de ces compositions payées magnifiquement enrichissait bientôt les cabaretiers d’Anvers.
Au nombre des ivrognes de la ville, se distinguait Joseph van Craesbeck, boulanger d’état. Il pintait ferme, il avait une femme jolie : ce double motif attirait Brauwer; ils lient amitié et logent ensemble. Le boulanger se mêlait de peinture ; les conseils de Brauwer le rendirent fort habile homme. L’épouse aimait le badinage ; Brauwer badina. Tous trois furent heureux. Mais le bonheur domestique devint monotone. Nos deux amis crapulèrent dehors et firent scandale. Des exempts de justice menacèrent Adrien. 11 courut à Paris, fut peu goûté, ne travailla guère, se dérégla singulièrement et regagna Anvers « où il eut des ressouvenus cuisants de son voyage. » Il périt à l’hôpital en 1641. On l’enterrait avec les pauvres au cimetière des Pestiférés.
La nouvelle de cette triste fin touchait Rubens. 11 oubliait l’ingratitude de Brauwer, le faisait exhumer et ensevelir avec pompe dans l’église des Carmes. Il projetait l’érection d’un mausolée au joyeux peintre hollandais, mais la mort l’enleva vers ce temps.
Brauwer était joli homme et de belle mine. Il portait haut, il avait la moustache et la royale. A voir son portrait de la main de van Dyck, l’on n’imaginerait guère ce galant cavalier au milieu de rustres en guinguette. Le désordre aimable de ses mœurs seconda ses talents : il vécut la vie, il coudoya les coudes, il chanta les chansons des paysans
néerlandais. Ce commerce quotidien devait mettre eu ribote cette verve, avide des spectacles du cabaret.
Le Louvre compte seulement deux dessins de Brauwer : Réunion joyeuse et Intérieur de chaumière, venant tous deux de la Collection Ilis de la Salle. — Les amateurs recherchent avidement les croquis de Brauwer. — Crozat en recueillait quarante-quatre vendus à sa mort, 80 livres 7 sols. M. de Jullienne possédait « un Chirurgien dans son laboratoire et des gens qui tiennent concert », vendus 67 livres 1 sol. Avant Jullienne, Quentin de Lorangère cataloguai! dix aquarelles environ. A la mort de M. Neyman d’Amsterdam (1776), « deux figures de buveur, ail bistre » se vendaient 13 livres. Le prince de Ligne possédait (1794) « un Ivrogne à micorps; un Paysan assis » gravés par Bartsch. Le cabinet Paignon-Dijonval renfermait (1810) « deux tabagies, un homme d’une figure riante, croquis de figures, vieillards assis ». Le cabinet Villenavo (1842 , un « Bénédicité de famille ». Celui du chevalier de Kirschbaum (1856) v un Chirurgien », et • l’Intérieur d'une chambre hollandaise ». Un catalogue de 1858 (veille Mouriau) annonçait un a Intérieur, Irès-vigoureusement arrêté à la plume ». Un autre de 1862 (vente Maisiat) indiquait a une Querelle de joueurs ». La succession Guichardot (1875} offrait quatre beaux dessins « un cabaret, une danse, une leçon de musique, des fumeurs. » Enfin, « un Paysan assis sur un escabeau », du Cabinet de Maximin Maurel, de Marseille (1877).
Les tableaux du maître se rencontrent rarement. Le Musée de Ilaarlem en expose un seul ; les Musées de Berlin et de Munich en ont plusieurs, mais très-douteux. Avant nos quatre toiles de la salle La Caze, nous étions réduits à une « Tabagie ». Un certain nombre de Brauwer passèrent pourtant dans les ventes françaises depuis plus de cent ans. En 1764, le peintre de Troy laissait « une Tabagie où quatre hommes paraissent chanter ». En 1782 les enchères du marquis de Marigny étalaient un superbe « Intérieur » acquis 155 livres. La galerie du cardinal Fesch (1845) avait des « Joueurs de cartes »; celle du baron de Varange (1852), des « Taysans à la fenêtre ». Puis, les catalogues indiquent (vente Bochard, 1858) un « Intérieur avec trois villageois » ; — (vente Failly, 1859) « Fumeurs, près d’un tonneau » ; — (vente du général Kyd) « Lecture d’r lettre » ; — (vente du chevalier Biehler, 1859) « Paysans attablés; — (vente du peintre Ary Scheffer, 1859) « un Intérieur » ; — (vente du comte de Stolberg, 1859) quatre « Tabagies » et une « Nature morte » ; — (vente du baron Pasquier, 1859) « le Marchand d’orviétan » ; — vente du comte d’IIane de Stcenhuyse, 1860}
« une Rixe »; — (vente Daigremont, 1861) le « Passe-temps d’hiver », la « Tabagie flamande », la • Ferme », le « Jeu de boule », le « Joyeux compère » ; - (vente Meynier Saint-Fai, 1861) . Vieillard et Femme âgée se chauffant, deux pendants »;- (vente Cotreau, 1861) « Paysans attablés autour d’un tonneau ». - Les Cabinets Albrecht de Schwerin (1861), de Jong de Londres (1862), celui de M. Viardot (1863), ceux do Lefèvre- Soyer (1864), de Croos (1865), du comte de Liel (1869), du docteur allemand Goldschmidt (1869), de Wolsey (1869), dn chevalier de Lissingen (1876), montrèrent de charmantes compositions de Brauwer. La vente récente des galeries fameuses de John ff. Wilson et du baron de Beurnonville (mars et mai 1881) accrut encore l’engouement des amateurs pour le peintre exquis de Ilaarlem.
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