‹ Les dessins du Louvre (volume 3)Chapitre 4 sur 11 · NICOLAS BERGHEM · texte numérisé non relu

NICOLAS BERGHEM

NÉ A ÎIAABLEJI EN 1620 — MORT A IIAARLEM EN 1683

sgénieux et agréable, Berghem fut le paysagiste le plus spirituel do Hollande. 11 badinait avec la nature, il était gai, facile, enchanteur. Uuysdaël, Botter, Van Goyen traduisaient le poétisme et la mélancolie du terroir natal; ils devinaient les mystères paisibles, ils rendaient les caprices infinis de l’atmosphère du Nord ; ils aimaient les plaines immenses du Zuiderzée. Ils surprenaient les secrets du ciel, des eaux. Ils étudiaient les saisons, les tiédeurs et le froid. Comme ils expriment le mouvement des gros nuages de pluie! Comme ils modèlent les surfaces diaprées et les profondeurs aériennes! Ils voient la vérité et la reproduisent. Ils ne savent point la paraphraser. Ils découvrent en elle mille attraits intimes et les indiquent avec des accents émus.

Berghem, au contraire, ne semble ni pensif, ni poète sincère. 11 ne touche point l’âme. Content de charmer les regards, il n’éveille aucune pensée et n’entraine pas l’imagination au lointain pays des rêves. Ses vues champêtres, ses retours de troupeaux, ses passages de bac, ses abreuvoirs, ses pâturages, sont d’un artiste fort habile. Mais ces œuvres aimables manquent du souffle intérieur des Van Velde ou des Cuyp.

Berghem s’appelait Klaasze. Un jour, son père, méchant peintre de nature morte, le maltraita. L’enfant se réfugiait chez Van Goyen. Le père le suit, va l’atteindre. Van Goyen ferme la porte derrière l’écolier, arrête le poursuivant et crie à ses élèves Berghem, cachexie. Ce mot de Van Goyen le sauva de la férule, mais lui resta.

Il eut quatre maîtres, Van Goyen son bienfaiteur et nouveau parrain, Nicolas

regarder comme un jeune prodige.

Tout à coup il disparaît et gagne l’Italie. Ce voyage devait mal conseiller ses talents. Il perdait là le goût des compositions simples et revenait avec l’amour du décor agreste, de ce décor où les fabriques romaines assombrissent l’horizon de leurs vieilles masses.

Il revoit Haarlem, épouse la fille de Willis et commence ses tableautins. Il avait une belle humeur, un caractère enjoué. Il devint le confident de Ruysdaël. Sa femme était un diable d'enfer, revêche, gênante, avaricieuse. Du matin au soir elle l’obsédait à l’atelier, le forçait de produire sans relâche. Si notre homme s'enfermait parfois, elle occupait une chambre au-dessous de son Cabinet de travail et restait aux écoutes. Comme Berghem chantait et s’agitait toujours en peignant, elle se tenait coi si elle entendait du bruit; mais s’avisait-il de faire silence, alors elle s’imaginait le voir dormir et elle tapagait sur le plafond avec une tête de loup. Le pauvre mari avait des soubresauts de peur. Afin de maintenir la paix du ménage, il endurait tout. On le dépouillait du prix de ses toiles, il ne disait mot; on le privait d’argent, il se façonnait une philosophie là-dessus. On lui refusait même le moindre sol pour réunir une collection de dessins et d’estampes, « objets donl il étoit friand »; et ses élèves lui prêtèrent souvent des florins de leur modeste bourse. 11 riait avec eux de cette lésine, mais ne bougeait.

Le génie tracassier de cette épouse quinteuse explique l’œuvre immense de Berghem. 11 improvisait chaque jour de nouvelles ordonnances rustiques et la monotonie singulière, l’aspect uniforme de ses bergerades, montre la hâte de ses pinceaux. Jamais l’on ne vit main plus expéditive et en même temps plus précieuse.

Il avait une belle touche, une brillante exécution, un peu à l’effet toutefois, une hardiesse rare, beaucoup de liberté de brosse. Il entendait au mieux la lumière et les ombres. Il ne négligeait rien et finissait le plus mince détail. D’un faire large et pétillant, il employait peu les glacis, et néanmoins obtenait des clartés, des transparences superbes. Sa lumière est d'une grande douceur; il baigne ses ouvrages d’un soleil harmonieux.

11 veut plaire : il plaît. Il évite les symétries, les figures parallèles, les contours égaux. Il a un instinct exquis du pittoresque, d’un pittoresque amusant, séducteur. Voyez son délicieux Passage du Bac au Louvre. Sur le bord d’une rivière coulant aux pieds de hautes montagnes, des bergers embarquent des vaches, des moutons. Un épisode égaye la scène. Un âne chargé de vivres fait résistance et refuse de monter en bac. Dn paysan corrige le baudet sous les yeux d’une fille de ferme juchée à dos de mule. Çà et là, du bétail vague à l’aventure. Ce site calme réjouit l’œil par la chaleur des teintes, les dégradations savantes, le tour vif et alerte du sujet.

Les tableaux de Berghem furent de mode au dix-septième siècle. Il était du bel air d en acquérir. A ses débuts, l’artiste logeait chez un seigneur. Ce gentilhomme le payait dix florins la journée; mais l’inépuisable Nicolas y perdait, tant il dépêchait d’ouvrage. Le bon

Descamps, auteur d’une Vie des peintres Hollandais, raconte une piquante anecdote sur une toile de Berghem. « Le bourguemestre de Dordrecht ordonna en forme de concours deux tableaux, un à Berghem et l’autre à Jean Both. Le prix fut fixé à 800 florins, avec en plus un présent pour celui qui aurait l’avantage. Berghem fit un tableau qui passe pour un chef-d’œuvre : c’est un paysage montagneux couvert d’une infinité d’animaux de différentes espèces, de vaches, de bœufs, de moutons, de chèvres. Les arbres, les plantes, les terrasses, tout étoit surprenant. Celui de Both étoit aussi admirable. Les deux concurrents présentèrent leur travail. Voici la décision du juge qui pensoit autant qu’il étoit connoisseur. Messieurs, vous ne m’avez point laissé la liberté du choix, et vous méritez tous deux le présent qui a été promis, puisque tous deux vous avez atteint au plus haut but de l’art. » L’honnête biographe ajoute en manière de sentence : « De pareils jugements sont trop rares et font également honneur à ceux qui les rendent et à ceux qui les reçoivent. »

La vogue des tableaux de Berghem s’accrut avec le siècle dernier. Tous les grands Cabinets de Paris, ceux de Choiseul, de Jullienne, de Voyer, de Vence, de Gaignat, de Blondel de Gagny renfermaient nombre de ses peintures.

Les dessins eux-mêmes jouirent d’une estime singulière. Ils sont légers, agiles. Parfois il trace de minces traits de pierre noire; il les souffle à peine, les lave d’une encre brumeuse, d’un bistre brouillassé. Ils sentent les fraîcheurs d’une rosée matinale. Et ses animaux, ces grasses bêtes des pacages plantureux, se profilent avec la bonhomie attachante du bétail ruminant.

Le Louvre possède dix-neuf dessins de Berghem. Ce sont des passages de gué, des études de moutons, d'ânes, de brebis, de chèvres, de boucs, la plupart à la pierre noire. Le Cabinet Crozat comptait huit Berghem. Celui de M. de Jullienne était très-riche des croquis de ce maître. En voici le détail, avec les prix de vente: « Deux beaux Paysages lavés d’encre sur papier blanc ; dans l’un^est représenté un vieilleux et une femme assise avec un enfant ; et dans l’autre plusieurs figures et animaux, 120 livres. — Deux autres Paysages avec fabriques, figures et animaux, à la mine de plomb et lavés d’encre, 150 livres. — Deuxasnes proche d’une auge qui tient au mur d’une maison, plume sur papier blanc, 100 livres. — Deux Paysages, 50 livres. — Un sujet de plusieurs figures, dont une femme et deux hommes sur des mulets. Dessein fini à la plume et lavé, 240 livres. — Europe assise sur Jupiter transformé en Taureau ; ce dessein très-fini à la plume et lavé de bistre a été fait pour un titre, 144 livres. — UnPaysageavec figures et animaux, 60 livres. Autre Paysage qui a été composé pour un titre. On y voit entre autres figures trois hommes assis sur une forte pierre occupés à dessiner, 49 livres. — Trois hommes, une femme, six moutons et neuf vaches sur différens plans. Ce dessein est à la mine de plomb et à la sanguine, 100 livres. — Une feuille de quatre moutons qui reposent, précieusement dessinée à la sanguine, 100 livres. — Deux autres études de moutons, 72 livres. — Autres moutons plus petits, 56 livres.— Une chasse au cerf au bord d’un bois, 12 livres. — Autre dessein représentant un groupe de différens beaux arbres dans une campagne, 168 livres. — Un homme sur un cheval qui boit dans la rivière, un autre conduit des animaux. Ce joli dessein est à la plume, lavé de bistre, 230 livres. — Deux paysages et quatre études de paysages avec figures et animaux, à la pierre noire, 27 livres. — Six autres pareilles études, 24 livres. — Six différentes études de moutons et autres animaux, 64 livres. — Deux autres desseins distingués avec figures et animaux, à la plume lavé de bistre, 560 livres. — » On peut juger par ces prix fort élevés pour le temps,

de la gi ande faveur des œuvres de Berghem. A cette même vente de la collection Jullienne (1767) un tableau « de Femme assise sur un mulet dans un beau et riche paysage » atteignait la somme de 8172 livres.— M. Neyman d’Amsterdam avait réuni (1776) vingt-huit croquis de Berghem. L'un d’eux « un dessin capital représentant une pleine vendange avec vingt groupes différents » au bistre et à la plume, se vendait 1800 livres. — Les autres curieux, collectionneurs de dessins de Berghem, furent Mariette, Tonneman, le prince Charles de Ligne, I’aignon-Dijonval, Ploss vanAmstel, Villenave, Revil, le baron Bernard van Lockhorst, A. Greverath, A Mouriau, IL van Cranenburgh, D. Kaïcman, Bonvoisin, Simon, Daigremont, Jules Boilly, Guichardot, Maurel de Marseille. Aujourd’hui ce sont le duc d’Aumale, M. Dutuit, M. Armand, SI. Risler Kestncr. — Berghem a grave à l'eau-forte ; voir son œuvre au Cabinet des Estampes.

ECOLE HOLLANDAISE

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