‹ Les dessins du Louvre (volume 3)Chapitre 5 sur 11 · NÉ A HAARLEM EN 1060. — MORT A HAARLEM EN · texte numérisé non relu

NÉ A HAARLEM EN 1060. — MORT A HAARLEM EN

ne femme de barbier rase un paysan. L’habile ménagère se campe, pince le nez, rabote le menton. Elle porte trousse à la ceinture et peigne aux cheveux. Le bonhomme se tient coi : il grimace et fait sourir la malicieuse. En bocal, des bouteilles, des plats, un miroir ornent cet intérieur villageois, et là-haut, l’ichneumon agite ses membres empaillés. Vous voyez l’une des mille scènes plaisantes où excelle Cornélis Dusart. Des traits moelleux, de précieuses léchures composent le charme des croquis de ce maître. Ses doigts agiles se jouent des obstacles, mais ils outrent les finesses et sentent la décadence.

Dusart était élève d’Adrien Ostade. Il avait grande mémoire, travaillait à force, n’ivrognait jamais. Cette tempérance étonnait ses camarades, tous bons compagnons. 11 cultivait les fleurs, aimait la solitude : véritable ascète d’une famille débauchée. Il recherchait les curieux de peinture; il formait un cabinet de tableaux et s’aiguisait le goût là-dessus. Il devint l’intime du collectionneur Dingemans. Il s’éprenait des disputes théologiques, et par amour de la controverse, il exécutait le portrait du prédicant Rutilius, apôtre de la religion d’Amsterdam. 11 était de frêle mine. 11 hantait les tabagies d’auberge pour surprendre les grosses joies du peuple; une pinte d’eau clairette le contentait et les ivrognes de Haarlem devaient rire de cette sobriété. Il épiait leurs ébats titubants et s’enivrait de ces spectacles enfumés. Comme les Ostade, comme Brauwer, comme Steen, il aurait illustré de ses grotesques les songes drolatiques de Pantagruel. Rabelais eût fourni d’étranges sujets à ces talents rieurs. La verve fantasque de ses dessins les eût entraîné.

Rabelais dessina en effet. Le vieux libraire Richard Breton publiait l’an 1565, Les songes Drolatiques de Pantagruel ou sont contenues plusieurs figures de l'invention de maistre François Rabelais : et dernière œuvre d’iceliuj pour la récréation des bons esprits. Les gravures de ce livre, ajoute l’éditeur, « sont figures d’une aussi estrange façon qu’il s’en pourrait trouver par toute la terre, elles ont esté faites pour servir de passe-temps à la jeunesse et sont bonnes tant pour faire crotestes que pour établir mascarades. »

Ces images burlesques représentent des monstres humains aux laideurs les plus mirifiques. Les uns couverts d’armures bouffonnes s’escriment contre d’invisibles ennemis, d’autres dansent le branle du sabbat ; ce hideux promène un nez de plusieurs aunes, ce burlesque tire une langue de diable d'enfer. La plume est adroite, audacieuse, bizarre. Des sécheresses de formes décharnent ces types, tous embéguinés d’un symbolisme encore mystérieux. Louis XII, François 1", le cardinal de Lorraine, Jules II, se dissimulent, assurent des critiques, sous ces personnages d’un caprice extravagant.

Ces caricatures n’étaient pas le seul ouvrage sorti des mains de Rabelais. Le Cardinal du Bellay, ambassadeur de France, l’emmenait à Rome. Là, le gai médecin voulut « employer son crayon pour faire une description topographique de la Ville Éternelle. » Il connaissait d’ailleurs la science d’architecture et il décrivait comme un Lescot les édifices construits par Gargantua.

Voyez l'aspect de l’abbaye des Thélémites, ce gentil monastère à la libre observance : « Le bastiment fut en ligure hexagone, en telle façon qu’à chascun angle estoit bastie une grosse tour ronde à la capacité de soixante pas en diamètre, et estoient toutes pareilles en grosseur et portraict. La rivière de Loire découloit sus l'aspect de septentrion. Entre chascune tour estoit espace de trois cents douze pas. Le tout basti à six étages, comprenant les caves soubs terre pour un. Le second estage estoit voulté à la forme d’une anse de panier. Le reste estoit embranché de gui de Flandres à forme de culs de lampes. Le dessus couvert d’ardoise fine, avec l’endossure de plomb à figures de petits manequins et animaux bien assortis et dorés avec les gouttières qui issoient hors la muraille, entre les croisées painctes en figure diagonale d’or et azuré jusques en terre. Ledict bastiment estoit cent fois plus magnifique que n’est Ronivet, ne Chambord, ne Chantilly . car en icellui estoient neuf mille trois cents trente et deux chambres, chascune garnie de arrière chambre, cabinet, garderobbe, chapelle, et issue en une grande salle. Entre chascune tour, au milieu dudict corps de logis, estoit une vis brisée dedans icellui mesme corps. De laquelle les marches estoient part de porphyre, part de pierre numidique, part de marbre serpentin, longues de vingt-deux pieds, l’espaisseur estoit de trois doigts, 1 assise par nombre de douze entre chascun repos. En chascun repos estoit receue la clarté, et par iceulx on entrait en un cabinet faict à claire-voie de largeur de Iadicte vis, et montoit jusques au dessus la couverture, et là finoit en pavillon . »

Ce langage d’ingénieur gothique est fort piquant. 11 montre le souci de Rabelais pour l’exactitude des détails. 1

Par plus d’un endroit, les peintres des bambochades hollandaises se rapprochent de l’immortel écrivain gaulois. Ils ont un peu de ses endiablées simples, naïves et méchantes, et Dusart n’en est pas le moins spirituel.

11 composait en manière de satire les Quatre âges de la vie. La Vieillesse faisait surtout ricaner ses pinceaux. Près d’un âtre demi éteint, deux ivrognes fument leurs dernières pipes, boivent leurs derniers verres. La Mort les attend, mais ils ne bougent.

C’est un âge où jamais on ne voudroit venir, .

Mais dès que l’on s'y trouve, on n’en veut point sortir.

L’intempérance finale de ces pinteurs révolte la Nature; elle punit l’un de ces barbons : l’estomac octogénaire de l’impénitent éconduit tout net un cordial trop bachique.

Dusart fut le disciple soumis d’Adrien Ostade. Néanmoins la couleur ambrée d’Ostade, la touche fondue, l’harmonieux de ses toiles se trouvent affaiblis à l’œuvre de Cornélis. Il cherchait le joli du faire, et cette poursuite étouffait parfois la verve hilarante de ses compositions.

Le Louvre compte quatre dessins de Cornélis Dusart : Femme rasant un paysan, plume bistrée de la collection Ilis de la Salle, signée à gauche Cornélis Dusart fe. 1694. Ce croquis vient de la vente Révil (1842) (numéro 87 du catalogue) — Tête de vieillard coiffé d'un bonnet. — Profil de fumeur daté de 1690. — Tête de vieux, de la Collection de John Barnard. Le Cabinet de Lorangère comptait plusieurs Dusart. A la mort de M. de Jullienne (1767), deux dessins capitaux de Cornélis « l’Étoile des Rois et une Femme jouant de la vielle » étaient acquis 160 livres. Neyman, amateur d’Amsterdam, était fanatique des croquis du maître. L’on vendait en 1776 sortant de sa collection Paysan fumant 12 livres; deux Musiciens 48 livres; Figures assises 12 livres ; Paysans avec pipe et bâton, colorés, 120 livres; Musiciens avec basse et flageolet 50 liv. ; Grotesques femme et homme buvant 45 liv. ; Grotesques homme et femme riant, de forme ronde, 52 liv. ; un Maître d'école taillant une plume, petit sujet précieux et coloré, 120 liv.; Danse de paysans 10 liv.; Concert de villageois ambulants 72 liv. ; V Adoration des Bergers, d’un effet piquant, 59 liv; quatre sujets grotesques de chirurgien et de paysans, connus par les estampes, 48 livres; deux sujets de buveurs 6 liv.; Paysan assis tenant une pipe, coloré avec art, 15 livres; « un Buveur de conséquence tenant un vidr écorna, sujet capital exécuté à la mine de plomb sur vélin, daté de 1694, 99 livres 19 sols. » — Le Cabinet de M. de Saint-Maurice renfermait « trois musiciens coloriés vendus 141 livres; un Escamoteur 20 liv; un Corps-de-garde 16 liv. » Le prince de Ligne possédait « un Intérieur d.e cabaret croqué avec beaucoup d’esprit». — Basan père, graveur et marchand d’estampes avait « un Fumeur et une Jeune Fille à table dans un bosquet ». — Le Catalogue Paignon-Dijonval indique « un Joueur de vielle, une Querelle de mendiants, deux Intérieurs de ménage de paysans, un Marchand de balai, un Bempailleur de chaise, Dame hollandaise se rafraîchissant, Homme buvant, cinq dessins des Cinq sens, un Chien couché. » — La vente Revil (1842), exposait « un Intérieur rustique, dessin capital signé et colorié sur vélin; le Violon assis, gravé à l’eau-forte par Dusart lui-même; Femme rasant un paysan » aujourd’hui au Louvre. — Chez M. Daniel llooft d’Amsterdam se trouvait en

1. Les dessins de Rabelais ont donné lieu à une singulière controverse entre érudits. Celte querelle dure encore.

1860 « un Intérieur de ferme ». — La succession Guichardot (1875) laissait « un Paysan roulant une brouette, une Cuisine hollandaise, Portrait d'un homme et d'une femme ». L’Exposition des .Dessins de maîtres anciens de 1879 cataloguait « une Auberge datée de 1680 » appartenant à M. Dutuit, et « la Fête de Saint Nicolas » des portefeuilles de M. J. d’Ephrussi.

Le Musée du Louvre ne possède aucun tableau de Dusart. Les galeries des amateurs sont plus heureuses. Au dix-huitième siècle, les Cabinets de Randon de Boisset, du prince de Conti, de Gros, de Cossé, de Nogarel, de Boyer-de-Fons-Colombe, de Vincent Donjeux, de nos jours, ceux de M. Piérard de Valenciennes, deM. Gruyter d’Amsterdam, de M. Daigremont (février, mars, avril 1861), de M. Cotreau, du baron d’Holbach, de Van den Schrieck, de Leroy d’Etiolles, de de Jong de Londres, d’Houyet de Bruxelles, de Blokhuyzen de Rotterdam, du prince Paul Galitzin, de Goldsmid de la Haye, du baron de Beurnonvillle, de John Wilson, renfermaient de très-agréables toiles de Dusart.

ÉCOLE ALLEMANDE

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