NÉ A AUGSBOURG EN 1495. — MORT A LONDRES EN
dolatre de la nature, adorateur de la vérité, Holbein le Jeune fut l’un des grands portraitistes des vieilles écoles. 11 était robuste, sincère, décisif. Il pénétrait l’âme humaine sous l’enveloppe du corps, il démêlait les habitudes de l’esprit derrière le masque du visage. Hans ou Jean Holbein apprenait de son père les principes de la peinture et les contours implacables du dessin allemand. Le souffle lointain de la Renaissance italienne et les doctrines de la Réformation enfiévrèrent le jeune homme. 11 cherchait bientôt une voie nouvelle où
des formes harmonieuses viendraient tempérer les sécheresses
naïves du terroir. Il compose d’abord la « pourtraicture » de plusieurs bourgeois d’Augsbourg, sous les yeux du vieil Holbein. C’étaient des crayons simples, concis, fidèles. Vers le même temps, il s’exerce à des triptyques d’église. Tout
à coup il abandonnait sa famille et gagnait Râle (1516). Râle était alors célèbre.
Elle était la rivale lettrée de Rome, elle était la ville des imprimeries savantes. Elle comptait vingt éditeurs fameux, les Cratander, les Amerbach, les Frôben, dignes émules des Estienne. Elle renfermait Sébastien Brandt, le satirique de la Nef des Fols, Pelicanus l’hébraïsant de l’époque, Glareanus le poète calculateur, Capito, Reatus Rhenanus. Elle possédait par-dessus tout, l'illustre Érasme. Une pléiade de docteurs et de disciples entouraient ces humanistes renommés. On publiait les écrits des Pères de l’Église, les traductions de la Bible, des traités d’une profonde érudition. Et ces livres voyaient le jour, enluminés des fantaisies d’Drs Graf, excellent dessinateur de Bâle. Holbein envia vite la charge de Graf. Par le crédit du bourgmestre, il connut l’éditeur Jean Frôben et obtint des travaux d’illustrations. 11 imagine la marque de son maître-imprimeur, le
titre des Êpigrammes et de l’Utopie de Thomas Morus, les frontispices du Novum Testamentum, de la Civitate Dei de saint Augustin. Puis viennent les piquantes figures de F Éloge de la Folie, traductions ironiques des immortels paradoxes de l’écrivain. Puis les Simulacres de la Mort, l'Alphabet de la Mort. De pareils ouvrages ne le détournaient pas néanmoins de la grande peinture. Il traite des scènes bibliques, Adam et Ève, les sujets du Nouveau Testament, la Naissance de Jésus, le Christ mort, le Christ couronné d'épines et la Mère de douleurs, des Madones votives, les légendes du Martyrologe, Saint Martin, Saint Ours, Saint Georges, Sainte Ursule. Sa couleur un peu terne d’abord devenait brillante, ses inspirations s’élevaient, il atteignait un idéal fait de sentiment et de naturalisme. Le Christ mort du musée de Bâle est le chef-d’œuvre de sa jeunesse. Un jour les médecins d'une maison de charité lui confièrent à la dérobée le cadavre d'un malheureux. Il reproduisait avec une effrayante exactitude les hideurs de ces membres roidis par les affres de l’agonie. Des détails imaginaires, le titre de Jésus de Nazareth font de ce mort inconnu un Crucifié tragique. Cette forte étude de nu, si poignante d’émotion, popularisait Ilolbein : il devenait le peintre ordinaire de Bâle. Messieurs du Conseil de la Ville le prièrent de décorer les murailles de la salle des assemblées. Us firent contrat et l’artiste reçut -120 gulden. Ilolbein ne connaissait pas les procédés de la fresque. 11 peignit donc à l’huile les compartiments du Rathham. Au long de ces vastes parois, il glorifiait à grand renfort d’érudition, les vertus civiques et Injustice. Il faisait revivre le désintéressement de Curius Dentatus, la cruauté de Sapor, les reproches de Samuel au roi Saül, les menaces de Roboam, les sévérités du législateur Charondas, les arrêts inflexibles de Zaleucus. Des figures isolées, David, la Sagesse, l’Équité, la Tempérance, divisaient cette suite de groupes. Le style de cet ensemble était empreint d’un vague goût de l’antique, d’un antique entrevu au travers des estampes de Mantègne. Peu auparavant, Ilolbein avait couvert d’ornementations la demeure d’un riche lucernois, Jacques von Hertenstein, et aussi le marché au poisson de Bàle. Ces peintures murales ont disparu, et de rares dessins, des débris épars ne peuvent rappeler aux yeux ces machines décoratives. Vers le même temps, Ilolbein revêtait de grisailles les volets d’orgue de la cathédrale. Sainte Hélène, saint Henri, la Vierge et l’évêque saint Pantale, debout entre de petits chœurs d’anges, ennoblissaient de lurs attdudes solennelles les plates-faces de l’instrument sacré. D’élégantes arabesques surmontaient et contournaient les deux panneaux de milieu. Holbein poursuivait avec ardeur ces ouvrages successifs, mais à ses dessins de livres, à ses compositions d’histoire, il préférait les portraits. Cet amour des physionomies individuelles se rencontre dans toutes les œuvres d'IIolbein. Ses Christs sont des portraits, ses Vierges sont des portraits, et les personnages de sa poétique évoquent les honnêtes ressemblances des bourgeois suisses. Cette outrance du type personnel saisit nos regards, habitués aux recherches idéales de l'art italien. Les ubitants de Baie purent jouir pleinement du génie de ce portraitiste incomparable. Le bourgmestre Jacob Meier et la femme de ce magistrat Dorothée Kannengiesser, le juriste
Boniface Amerbach, une femme galante Dorothée Offenburg et une infinité d’autres posèrent devant Holbein. Mais ces figures paraissent de peu auprès du profil si célèbre d’Érasme. La silhouette merveilleuse du philosophe de Rotterdam est aujourd’hui au Salon Carré du Louvre. Érasme faisait commerce d’amitié avec Holbein, il le recevait à son logis. Ils prenaient ensemble certaines privautés. Tin jour, l’artiste, illustrant YÉloge de la Folie, avait égayé d’une scène réjouissante un passage de YEmomion. Attablé et buvant frais et bon, un porc du troupeau d’Ëpicure caresse une ribaude. Érasme voit le dessin et s’avise d’écrire au-dessus : Holbein. La paillardise et les gloutonneries du peintre ne pouvaient rencontrer plus aimable censeur. Une autre fois, au cours du même ouvrage, Holbein représentait un homme assis, sous les traits d’un Érasme jeune et guilleret. Le vieux lettré croit reconnaître là une satire maligne de ses rides et de sa peau parcheminée. 11 s’exclame en souriant : « Oh ! oh ! si Érasme était encore tel qu’il est là, à coup sûr il prendrait femme! Ohe! ohe! si Erasmus adhuc talis erat, duceret profecto uxorem! » Holbein se montrait tout fier de la familiarité d’Érasme ; aussi exécuta-t-il plusieurs fois son portrait. Notre Erasme du Musée est le plus admirable et le plus authentique. Vu en buste et tourné à gauche, le grand sceptique du seizième siècle jette sur un feuillet ses pensées profondes. 11 clôt un peu la paupière, comme s’il voulait faire la nuit autour de ses réflexions. Et ce long nez, cette large bouche, ce menton carré, les rudesses mal gracieuses de cette face irrégulière, se transfigurent à la clarté rayonnante de ce vaste esprit. Érasme fut satisfait de cet ouvrage et envoyait bientôt une répétition de ce tableau à l’un de ses amis d’Angleterre, Thomas Morus. Cependant la Réformation envahissait la Suisse et le luthéranisme iconoclaste étouffait les arts. Retiré à Fribourg en Brisgau, Érasme écrivait le 129 août 1526, ces mots de méchante augure : Ilic frigent artes. Le farouche (Ecolampade couvrait d’anathèmes la peinture religieuse et condamnait les portraits comme les hochets de l’orgueil. Érasme conseille alors à Holbein le séjour de Londres et l’artiste gagne la Grande-Bretagne avec des lettres du fameux philosophe. 11 frappe chez Thomas Morus. On l’accueille, on le flatte, on le caresse, on lui fait fête : il est l’un des familiers d’Érasme! On s’inquiète de sa fortune, on veut son succès, on redoute l’indifférence des curieux. « Votre peintre, mon très-cher Érasme, écrivait Morus, est admirable; mais je crains bien qu’il n’apprenne à ses dépens que cette Angleterre n’est ni aussi féconde ni aussi fertile qu’il l'a espéré. Je ferai néanmoins tous mes efforts pour qu’elle ne lui soit pas entièrement stérile. » Le chancelier tint promesse et son hôte devenait le portraitiste de la cour d’Henri VIII. Cette charge fut malaisée à conquérir. Une pléiade de sergeant painter avait la faveur du monarque. Aussi le nouveau venu n’obtint-il jamais le titre officiel de sergeant painter. 11 en exerça l'office, mais n’en porta pas le nom : mince consolation de ses petits rivaux. Holbein entreprenait alors une suite infinie de portraits célèbres, la famille de Morus, l’archevêque Warham de Canterbury, John Fisher évêque de Rochester, Nicolas Kratzer l’astronome
du roi, Jeanne Seymour, Morett l'orfévre fastueux, Thomas Cromwell, la comtesse de Pembroke, tous les lords, toutes les femmes de cour. Henri VIII le gratifia d’un logis et d’un atelier dans YVhitehall. 11 le visitait parfois, se plaisait à l’entretenir, lui confiait de délicates missions. Cette Majesté avait le goût du mariage : Elle épousait, convolait, épousait encore. Cette passion n’était guère tendre, et les femmes honorées de cette belle flamme devaient craindre d’étranges retours. Henri se rebutait vite et savait rompre ses liens : le bourreau était l’aimable complice de cet époux volage. Après la mort de Jeanne Seymour, le roi voulut s’allier à la veuve de François Sforza, nièce de l’Empereur. Les négociations furent ouvertes à Bruxelles. Pour avoir l'effigie du nouvel objet de ses désirs, Henri dépêchait llolbein aux Pays-Bas. L’artiste esquissait la tête de la belle princesse, avec noblesse et simplicité. Cette toile d’ébauche flattait le roi et il pressait ses ambassadeurs. Christine de Milan aimait la vie, elle refusa ces dangereuses épousailles. Henri VIII tourna donc ses pensées vers une femme moins prudente, vers Anne de Clèves, belle-sœur de Frédéric de Saxe, llolbein regagna le continent et revint avec le portrait de cette nouvelle amante. Anne était laide : pour complaire au maître, l’artiste s’avisait de l’embellir à l’excès. Henri VIII se décide sur la vue de cette image, se Dance, se marie par procureurs, et impatient de voir le gracieux modèle de son peintre, il court attendre sa conquête dans lîochester. Au premier aspect de cette jeune fille si peu accorte, et d’un visage si roturier, il jure Dieu, blasphème comme un goujat d’armée et s’écrie : « Au lieu d’une femme, on me donne une grosse jument flamande. » Tout furieux, il maudissait llolbein de ses mensonges et répudiait Anne de Clèves. Pour obtenir le pardon de cette aventure, l’artiste caressa l’orgueil d’Henri VIII par les portraits les plus somptueux : il fit de ce tyran théologien le symbole du seizième siècle, de cette époque de brutalités et de lumières. Les marchands allemands établis à Londres employèrent maintes fois le pinceau d’Holbein. 11 décora Steel-Vard, lieu de leurs réunions, d’un Triomphe de la Richesse et d’un Triomphe de la Pauvreté. C’étaient deux cortèges, composés de grande manière, à l’imitation du Jules César de Mantègne. 11 exécuta aussi les portraits de tous ces gens de négoce, ses compatriotes. Les orfèvres anglais le savaient ornemaniste exquis : il dessina pour eux des horloges, des coupes, des épées, des dagues, des poignards, llolbein mourut à Londres de la terrible peste de 1545. Vers le mois de décembre de l’an 1529, il avait revu Bâle, mais il reprenait peu après la route de la Grande-Bretagne. Le dessin d’Holbein est sincère et tout de franchise. Les pointes acérées de ses mines d’argent, ses crayons noirs nerveux enferment de fiers contours. 11 est sobre, il évite les rehauts, comme si l’estompe et les lavures affaiblissaient les mâles linéaments.
Le Louvre possède sept dessins d llolbein le Jeune : Jeune femme au corsaye brodé (le lettres , Tête
d homme coiffé d'un bonnet plat, — Les Mains d'Erasme, élude pour le portrait d’Érasme aujourd’hui au Louvre, - Buste de jeune homme. - Autre étude de mains, - Triomphe de la Richesse, étude pour les peintuies de Stoel-Yard, aujourd’hui disparues, — Façade d'une maison à trois étages.
ÉCOLE ALLEMANDE
ALBERT DÜRER