HÉ A NUREMBERG EN 1471. — MORT A NUREMBERG EN
catre siècles nous séparent d’Albert Diirer, et notre clair génie français ne comprend point encore l’idéal nébuleux du génie germanique. Nous sommes simples, élégants ; il est rude, il est gauche, il est enchevêtré, et depuis la Renaissance, notre école ne chercha jamais ses modèles par delà le Rhin. Aux premiers jours du seizième siècle, la France se dérobait à la douce influence des Flandres et se tournait vers l’Italie. Elle trouvait là les grâces nobles et la beauté. Plus tard, elle se fatiguait des conventions trop pompeuses ou trop stériles, et redemandait aux Flamands les harmonieux coloris et l’amour de la nature. Cette double inspiration alternait et revivifiait la peinture nationale. L’art allemand ne séduisait pas les âmes et l’on connaissait à peine ses procédés, ses œuvres et ses hommes. Albert Durer lui-même passait pour un barbare, un gothique. Son goût sauvage, aride et sec, le méchant choix de ses formes rebutaient. Aujourd’hui nos yeux moins prévenus conservent pourtant un peu des aveuglements d’autrefois. Nous voyons une grandeur sans charme, des angles, des brutalités : nos regards pénètrent malaisément cette manière tudesque et aucun attrait ne les captive d’abord. Feuilletez les dessins de Durer. Une plume nerveuse comme une pointe d’aquafortiste, trace de roides contours, des hachures brutales. Les corps semblent maigres et décharnés, les draperies lourdes, boudinées, monotones. Vous cherchez vainement les délicatesses du type humain et
l’harmonie des proportions. S’il traite des sujets avec sa mine d’argent, cette mine si légère, si vive, si adroite, l’aspect demeure froid et dur, malgré les touches tendres et
grasses du crayon. S'il rehausse de blanc, s’il teinte de bistre et d’aquarelle ses croquis précieux, ces tons et ces lavures dissimulent mal les dessous rigides, les silhouettes d'un ascétisme outré. Devant de pareilles lourdeurs, l’esprit désenchanté s’étonne du renom de Diirer. Pour entendre cette esthétique si contraire à la race latine, il faut une initiation lente, une sorte de familiarité. Un commerce intime et soutenu avec Durer découvre alors peu à peu, la vie intense, le sentiment profond, les physionomies émues de ses personnages. Son imagination possède une fraîcheur juvénile, une variété, une poésie admirables. Avec un souffle d’effroi et des tristesses étranges, il invente la mélancolie, ce mal nouveau du monde moderne. 11 est fantastique, prodigieux. 11 a les visions d’un rêveur exalté. Il interprète l’Apocalypse et traduit avec un mysticisme philosophique ces songes du solitaire de Pathmos. Il raconte toutes les ballades, toutes les légendes de la vieille Germanie. C’est le peintre de la Réforme : il est dévot à Luther, ami de Mélanchton, et il s’inspire naïvement de leurs communes doctrines. Dans l’œuvre de Durer, les artistes reconnaissent le réalisme d’un observateur, les historiens et les lettrés l’impression d’une des âmes les plus religieuses et les plus méditatives de l’Allemagne. Albert Durer naquit à Nuremberg, de l’orfévre Antoni Dürer. Il eut pour parrain Antoni Koberger, imprimeur de la ville. 11 apprenait d’abord le métier paternel, puis le jour de la Saint-André de l’an 1486, il entrait chez Wohlgemuth, bon peintre et bon chrétien. Ses compagnons d’atelier étaient incivils et lourdauds, mais Albert fit le résolu et s’acharna. Trois ans après, il quittait Wohlgemuth, avec les principes des deux arts de peinture et de gravure. Ses écoles achevées, il entreprend un voyage, selon la coutume des corporations du temps. 11 visite Colmar où il fait amitié avec les frères de Schongauer. Le beau Martin était mort depuis peu et cette perte affligea Dürer. 11 séjourne à Strasbourg, et étudie l’école du Ilaut- Rhin. Il regagne Nuremberg au mois de mai 1404 et y épouse Agnès Frey. Cette fille quinteuse et d’une humeur malaisée, éprouva fort la patience de son mari. D’abord elle joua la jalouse : Dürer était joli homme et les bourgeoises le cajolaient. Ensuite, elle devint avaricieuse, et obligeait Albert de travailler à force. Dürer la raillait, l’appelait « notre maîtresse de calcul, » et pour oublier les tracas de cette mégère, il réunissait dans sa maison les gens à talents de la cité nurembergeoise. C’était le vieux Wohlgemuth, c’étaient les deux frères de l’artiste Jean et Jacob, moines franciscains, c’était le peintre-poëte Merkel, c’étaient les Visseher, les Labenwolf, les Krafft, les Yeit Stross, les Hirschvogel ; c’étaient des humanistes, les Scheurl, les Neudorffer, les Camerarius; c’était surtout Wilibald Pirkheimer, un helléniste fameux, le confident intime de Dürer. A ces assemblées, on devisait d’art, de théologie ; on parlait de la peinture italienne, à peine connue par de rares estampes. Au sortir d’un de ces entretiens, Dürer se met en route vers Venise (1505). Les peintres de là-bas connaissaient déjà ses premières gravures, la Vie de la Vierge, Adam et Ève, l'Apocalypse, les Sorcières. Ils le reçurent avec curiosité. Le vieux Jean Bellin le louait hautement et lui achetait un tableau. Mantègne désirait le
voir, mais mourait sur ces entrefaites. Artistes et grands seigneurs le fêtaient à l'envi. C’étaient des réjouissances, des festins, des joyeusetés. il détaillait son séjour au bon Pirkheimer, et agrémentait parfois ses lettres d’une piquante ironie. 11 écrivait le 9 février 1 506 : « Je voudrais que vous fussiez à Venise auprès de moi, vous trouveriez une quantité de joyeux compagnons. Ce sont des gens de cœur, instruits, honorables et bons musiciens. Ils m’ont en grande estime et me témoignent beaucoup d’amitié. Par contre, il y en a parmi eux qui sont les plus fieffés coquins du monde, mais des coquins bien séduisants, et celui qui ne verrait que superficiellement les choses serait tenté d’avoir d’eux la meilleure opinion. Je ris souvent dans ma barbe quand ils me parlent; ils n’ignorent pas qu’on sait de belles méchancetés d’eux, mais ils s’en moquent. J’ai aussi beaucoup d’ennemis qui critiquent mes ouvrages dans les églises et partout où ils les trouvent. Ils disent qu’ils ne valent rien parce que je ne peins pas à la manière antique, ce qui ne les
empêche pas de les copier . » Diirer exécutait à Venise de nombreuses toiles. La plus
célèbre était la Fête du Rosaire, placée dans l’église San-Bartolommeo. Ce petit sanctuaire dépendait du Fondaco de' Tedesehi, lieu de réunion des marchands allemands émigrés sur l’Adriatique. Ces gens de négoce, tout fiers du maître de Nuremberg, voulurent posséder un ouvrage de leur compatriote. Durer flatté employait les premiers mois de sa résidence au vaste tableau de la Fête du Rosaire. Le doge Loredan et les patriciens admirèrent fort cette œuvre ; de ce jour le pinceau de Dürer ne chôma pas. L’artiste étonnait en effet par le fini prodigieux du détail, par des fonds de paysages d’une extrême préciosité, par une inépuisable invention. Vers la fin de 1500, Dürer sortait de Venise et gagnait Bologne. Il dut y rencontrer Léonard de Vinci, alors auprès de Jules 11. De son voyage d’Italie, Albert rapportait un coloris plus transparent et plus fin, de meilleurs empâtements. 11 cassa toujours ses draperies et ses hachures selon le mode des vieux allemands, mais cette roideur naturelle des artistes du Nord tenait trop au terroir pour disparaître jamais. Revenu à Nuremberg, Albert reprenait ses gravures et commençait ses tableaux d’autel, ses portraits. C’était le profil de l’empereur Maximilien, celui de Pirckheimer et des notables de la cité. C’étaient des toiles : Adam et Ève, V Adoration des Mages, le Martyre des dix mille chrétiens sous Sapor, la Trinité, un triptyque du Couronnement de la Vierge commandé par un riche drapier de Francfort, Jacob Heller. Puis vinrent Samson, le Tableau de tous les Saints, la Trinité, la Résurrection du Christ, des Eece homo, des Sainte Anne. A cette époque de son retour, il décorait de fresques la Maison de Ville de Nuremberg. 11 représentait aux murailles de ce Rathhaus, Charlemagne, Sigismond et les deux sujets du Juge Injuste et du Triomphe de Maximilien. Mais ces travaux de peinture sont de peu dans l’œuvre de Dürer. Dürer est surtout graveur. 11 incise une infinité de planches, et de son atelier sortent mille et mille estampes, chefs-d’œuvre inimitables de netteté vigoureuse, de saveur exquise. Ce furent des Vierges, la Passion, des Saints, la Fortune, la Mélancolie, le Cheval de la Mort, etc., thèmes religieux ou fantastiques fort du goût de i’époque. Albert Dürer exécutait les
gravures sur cuivre, sur fer ou sur étain, laissant à d'habiles tailleurs de formes ( form schneider ) les labeurs des bois. Avec une plume très-précise, il dessinait ses compositions sur le poirier ou sur le buis : des formschneider à sa solde creusaient alors ces bois. C’étaient tour à tour Jean Glaser, Jean Guldenmund, Jérôme Rescli, Henri Hondius, Jean de Bonn, Jean Taberith, Saint-German. Secondé par ces graveurs, Durer publiait environ deux cents planches sur bois. Et avec cela, il inventait la gravure à l’eau-forte, et cent huit estampes de cuivre montraient encore la rare fécondité de son esprit, les allures vives de ses doigts. Maximilien d’Allemagne habitait souvent Nuremberg et au long des soirées d’hiver, il visitait parfois l'artiste. L’an 1518, Durer entreprenait à la gloire de cet empereur une suite de gravures curieuses. C’était une cavalcade de groupes allégoriques célébrant les vertus du monarque. Le prince reconnut cet hommage flatteur, et remit à Durer des lettres de noblesse. Le nouveau chevalier eut blason : il portait trois écussons d’argent sur champ d’azur, deux unis et en chef, le troisième en pointe. En 1520, la peste ravageait Nuremberg : le maître s’enfuyait aux Pays-Bas. Il arrive dans Anvers, est reçu avec joie par les artistes, fait commerce de ses gravures et exécute chaque jour de nouveaux portraits, celui de Quentin Metsys, celui du grand Érasme, et de son ami l’astronome Kratzer, ceux de Frédéric le Sage, de Christian 11 de Danemark. 11 dessine tous les ports, toutes les vues de ville de la Néerlande. II traverse Cologne, séjourne à Aix-la-Chapelle, admire la pompe du Couronnement de Charles-Quint. Puis il regagne Nuremberg et reprend sa tâche interrompue. 11 mourait le 6 avril 1528.
Le Louvre possède vingt-quatre dessins d’Albert Durer. Dans les salles sont exposés : Le Christ au jardin des Oliviers , daté de 1518, étude pour la gravure; collection Dis de la Salle. — Groupe de trois cavaliers , collections Mariette et His de la Salle. — Une Sainte Famille, datée de 1519; collection Mariette. — Tête de moine. — Étude Tune draperie couvrant les genoux du Christ , étude pour le tableau d’autel de Heller, Acheté à la vente du baron Silvestre, en 1851 . pour 500 fr. — Tête de vieille femme. — Jeune homme à la longue barbe, daté de 1527 (au pinceau et à l’aquarelle sur toile très-fine). — Buste d'une jeune file, daté de 1521, pierre d’Italie sur papier teinté de vert. — Buste d'enfant, daté de 1520; collection Jabach. — Tête de vieillard, datée de 1520, à 1 aquarelle et à la gouache sur une toile fine et sans préparation. (Ce portrait, très-fini et très-colorié, est placé aujourd’hui dans la grande galerie de peinture. Il fut acquis en mars 1852, de M. Audenet, au prix de 1000 fr. 11 venait de Saint-Pétersbourg el des héritiers de M. de Labensky, ancien surintendant de la galerie de l’Ermitage.) — Christ en croix, donné en octobre 1875 par M. Gatteaux; étude pour la gravure du Crucifiement. — Homme nu debout, donné par M. Gatteaux en 1875 ; étude pour l’une des gravures de 1 ouvrage d Albert Durer sur les Proportions du corps humain. (Ce livre de Durer est fort indigeste et d une esthétique parfois incompréhensible.) — Glorification de la Vierge et de l'Enfant par les Saints ; projet d’un tableau non exécuté, légué par M. Gatteaux en 1881 . — Profil de jeune fille et Études de mains, légué par M. Gatteaux en 1881. — Les dessins des cartons sont : Paysage italien, collection Jabach. — Le Christ au jardin des Oliviers, daté de 1515; collection des ducs de Modène. (Ce dessin présente des variantes avec celui de la collection Dis de la Salle, indiqué plus haut.) — Jésus devant Caïphe. — Vierge et Enfant, collection Jabach. — La Vierge et l'Enfant tenant une pomme, collection Jabach. — Homme à cheval , collection Crozat. — Vierge et Enfant dans un paysage, daté de 1511. — Deux Vierges, et un Ecce homo sur même monture. Christ à la colonne, collection Jabach. — Deux Paysages italiens, sur môme monture. — La plupart de ces dessins sont à la plume et portent le monogramme de Durer : un A et un D.
ECOLE ALLEMANDE
Paris. — Inipr. de Cli. Gillot, 1
Albert Durer î
ALBERT DURER
LA VIERGE, L’ENFANT, SAINT JOSEPH ET PLUSIEURS SAINTS Collection Mariette.
ECOLE ALLEMANDE
ALBERT DURER