NÉ A LEYDE EN 1 626. — MORT EN
.ns un carrefour des rues de Leyde se dressent des tréteaux de charlatan. Debout et goguenard, le dentiste forain agite au bec de sa pince une vieille molaire de pauvre femme. La patiente gémit sur une chaise. L’arracheur chante victoire et homélise un groupe. Montez, braves gens, montez; je donne le remède aux incurables, l’élixir universel. Je vends des rayons de soleil aux aveugles, de l’eau de fleurs de Démosthène aux muets, aux sourds les éclats de Jupiter tonnant, aux jaloux de l’essence de cocuage, aux boiteux les tibias d’IIercule. Montez. La
memnon devant Troie. Voyez cette dent, dent d’une demi-aune; je l’ai extraite sans souffrance, la bonne mère pleure de plaisir : la voilà soulagée !
Cette mimique, ce discours réussissent à souhait. L’auditoire est convaincu. Un paysan compte ses liards; aura-t-il assez pour se faire guérir? Un autre lève la main, tout hardi et résolu au supplice. Leur voisine, une ménagère en tablier, reste là, bouche béante. Le bourgeois sous son haut chapeau et sous son mantelet, n’est pas moins attentif. Un mendiant couché près la fontaine publique, dépèce sa besace ; il écoute le gros rire prometteur du saltimbanque. Au fond, un bambin grimace l’étonnement. Sa petite face moqueuse est la satire de cette comédie. Deux hommes passent distraits : un marchand de poisson criant la marée, un seigneur l’arrêtant pour faire emplette.
Vous voyez une scène hollandaise, une aquarelle de Steen, égale à ses tableautins. Le Louvre possède cette unique esquisse du maître. Des heurtements de plume, des frisures, un gribouillis d’indications, de paraphes répétés, des profils, des yeux, des doigts perdus
dans le vague d’un arrière-trait ; l’encre badinant avec le bistre et ce bistre laissant ses traînées sur l’encre, trainées d’ombre irrégulière; puis la malice d’une bouche, d’une silhouette, d’une attitude, avec des riens de verve : tout cela compose le gai dessin de l'Arracheur de dents.
Steen est le peintre le plus spirituel du Nord et ses sujets familiers surpassent en caustique bonhomie les bambochades des Ostade, des Brauwer, des Bega, des Dusart. Son souffle est l’esprit et cet esprit, fût-il le seul don de l’artiste, satisferait déjà les curieux. Personne en effet, ne peut rester insensible à la belle humeur, à l’allure joviale d’une toile ou d’un croquis. D'abord l’on se déride, bientôt l’on sourit et l’œil s’en détache lentement.
Enfant de Leyde et fils d’un brasseur, Steen devait représenter au vrai la race des buveurs de bière. Son père favorisa ses goûts et l’envoya prendre de l'expérience et du savoir chez Nicolaas Knuffer d’Utreclit, chez Adriaan Van Ostade à Haarlem, chez Van Goyen le célèbre paysagiste de La Ilaye. L’élève nomade mangeait bien, trinquait fort, parlait drôle : il amusait ses maîtres. A La Haye, il compromet Marguerite Van Goyen et l’épouse. Revenu dans son pays (1649), il s’établissait brasseur à Delft, estimant trop modiques les gains de sa palette. La ménagère ne se montrait pas économe, le maître du logis faisait foin de la sobriété, deux fois ils mangèrent le fonds et le revenu. Cette ruine inquiéta peu notre homme et le voilà racontant avec ses pinceaux le désordre de sa maison aux abois. Les créanciers vont s’abattre ; la famille des Steen se retire dans l’arrière-boutique : les meubles se renversent, le chien barbotte, le chat vole du lard, les enfants se culbutent, la mère assise et sereine contemple ce spectacle et l’artiste philosophe agite son verre.
La brasserie fermée, Jean regagne Leyde et ouvre un cabaret après la mort de son père (1669). Il met un bouchon à sa porte, et, comme s’il voulait fléchir ses créanciers, il dessine et colore une enseigne d’un symbolisme railleur la Paix tenant un rameau d’olivier. Ce nouvel état fut pis encore. Toujours attablé, toujours aviné, , Steen était sa meilleure pratique. Il hébergeait des peintres, les Franz Mieris, les Ary de Vos, les Brekelenkam, les Jean Lievens et ces aimables gueux ne payaient guère ; il contait plaisamment, chacun le savait, l’on accourait le soir, l’on buvait, l’on écoutait, puis l’assemblée se retirait convaincue d’avoir soldé son écot par des rires et des applaudissements. De pareils comptes surchargeaient peu les tablettes de l'auberge et Steen serait mort de faim sans ses talents de peintre. La cave était-elle vide, la bourse était-elle creuse, Jean ôtait l’enseigne, fermait les volets, peignait à force, vendait ses toiles, achetait du vin et reparaissait cabaretier comme devant. Cette existence bachique assez impropre aux progrès de l’artiste, produisait parfois dans son faire certaines inégalités, des lourdeurs, du commun, du trivial ; mais l’esprit de sa main revenait bientôt avec toutes ses finesses.
Les tableaux de Steen s achètent aujourd’hui à des prix fort élevés, témoin cette toile de la Mauvaise Compagnie, acquise par le Louvre en mars 1881 pour 47,500 fr. Le dessin de V Arracheur de dents a été légué par M. His de la Salle.
Liotard est né à Genève au mois de décembre 1702. Son père le destinait au commerce, mais l’enfant annonçait des goûts contraires et devenait l’élève d’un vieux disciple de Petitot. Une dextérité précoce marque ses débuts. 11 dessine, il peint les miniatures, l’émail, avec un rare fini. Un jour, il copiait un portrait d’après Petitot. Cette tâche résolue, il la porte à son maître; et voilà, disent les biographes, voilà le bonhomme ne sachant point reconnaître l’original. Cette méprise flatteuse décide de la fortune du jouvenceau. Il gagne Paris et frappe chez Massé (1725). Le doux Massé l’accueille et l’enseigne. Hélas! Liotard avait un caractère fort lunatique. Massé l’éprouva bientôt et dut éconduire galamment un pareil compagnon. Le jeune homme abandonne alors la miniature et s’improvise graveur. Plein d’audace, il interprète Watteau, le Minet d Iris. Ce genre le rebute vite; il broie des couleurs et prépare son chevalet.
Vers cette époque (1755), le marquis de Puysieux, notre ambassadeur, quittait Versailles et prenait la route de Naples. Liotard l'y suivait. Après quatre mois de résidence, le voisinage de Home l’enlevait au joli golfe. Rome 1 occupa. Il exécute au pastel le
portrait du pape, des cardinaux. Ces modèles orthodoxes assurèrent le succès du jeune calviniste.
L’or et la vogue l’eussent retenu, mais un navire frété par le comte Lesborough le tenta : il fait voile pour le Bosphore. Il relâche à Paros, à Chio. Le spectacle du Levant l’émerveille. Il crayonne les belles filles, les étoffes chatoyantes. A Smyrne, il se souvient de la France, et va visiter notre consul, M. Péleran.
Enfin Constantinople apparaît (juillet 1758). Liotard s’enthousiasme de la métropole et semble rougir de n’être pas né Turc. Il abjure le pourpoint, les hauts-de-chausses, et adopte l’habit,' le turban indigènes.
La ville du Grand Seigneur distingua un adepte aussi convaincu. Méhémet-Aga, frère de Sadig, l’affectionne; le comte de Bonneval, cet héroïque aventurier, ce pacha d'esprit, ce renégat bon enfant, le reçoit comme un compatriote. Ses caresses lui méritèrent un portrait fameux. Les femmes se dévoilent devant les pinceaux de Liotard ; le sérail entr’ouvre ses portes sacrées : il distingue les ombres blanches des sultanes. Mais ému de son audace, il se retire du saint lieu; il a vu les eunuques, il a croqué le nain favori, le nain Ibrahim. Durant quatre années , il peint et paslelle « les personnes de la première considération » . Des souvenirs, des études, l’espoir d’un retour, diminuèrent les regrets du départ, et, traversant la Moldavie, il s’achemina vers Vienne.
Ses mœurs, ses vêtements, sa barbe, son équipage, étonnent les tranquilles Impériaux. « La nouveauté de l’accoutrement de ce peintre turc, écrivait Mariette, attira sur lui les regards, lui facilita un accès au palais et lui valut beaucoup d’ouvrage et bien des ducats. » Marie-Thérèse, François de Lorraine et leur noblesse, voulurent exercer les talents de cet artiste nomade et bizarre. Le nombre et le charme de ses portraits surprennent grandement; la cour l’accable alors de caresses, l’enrichit et couronne ses faveurs par une flatteuse attention. L’on trouve le Genevois digne de figurer dans la Galerie des peintres de Florence , et pour cet empyrée de l’art il peint son mi-corps.
Le séjour de Vienne achevant de griser Liotard, il eut hâte de revoir Genève et Paris. Venise et Milan l’arrêtèrent. Genève acclama ce nourrisson enturbanné. Comme elle lui cherchait noise sur la coupe de ses costumes, le malin, dévot au Prophète, plaida l’aisance,
1 ampleur de l’habit musulman, la simplicité toute primitive de cet ajustement, la brièveté de cette toilette, si précieuse aux hommes de travail. Ses honnêtes admirateurs se laissèrent convaincre.
L’étrange personnage de Liotard dissimulait mal pourtant son rôle de réclame vivante. Ses allures séduisaient Vienne : à Paris ce fut pis encore (1746). Les femmes assiègent sa maison, rue de la Corderie, et forcent l’atelier du portraitiste. Il soutient cet engouement, l’accroît même. Il s intitule le peintre de la Vérité. Ses pastels, ses émaux, sincères et crus, n’épargnent personne : la beauté trouve son juste compte, la laideur son exacte ressemblance. Cette franchise sentait son turc : elle assassina des amours-propres, seconda des jalousies,
et semblait peu faite pour primer les pinceaux louangeurs. Mais l’amorce était alléchante; elle pipa et la Cour et la Ville. Chacun croyant pouvoir braver les révélations de cette main traîtresse, chacun se hasarda. Craindre un tel homme, c’était reconnaître les oublis de la nature, l’outrage des ans : aveu impossible.
Le rusé Genevois devint donc à la mode. L’Académie royale de peinture lui résista seule. Les peintres de Saint-Luc le recueillent; il expose en leur hôtel d’Aligre (Salons de 1751, 1755) ses portraits les plus célèbres.
Mais Louis XV et les princesses le consolèrent de ses déboires académiques. De 1749 à 1755, les registres des Menus-Plaisirs du Roi mentionnent nombre d’ouvrages payés au peintre turc. Ici, ce sont les miniatures de S. M. de Mesdames Louise, Sophie, Victoire, du Dauphin, pour des boîtes, pour des bracelets ; là, des pastels « toille de 12 » du Roi, de Mesdames, de Madame Infante, de la Dauphine '. , ; »
Rival heureux des Lebrun , desPenel, des Duvigeon, des Charlier, des Drouais, des Aubry, des Vincent, Liotard se montre bel imitateur de Petitot, et maître dans l'art des médaillons et des tabatières. Sa fidélité de physionomiste fixa les traits officiels des membres de la famille royale; et Lebrun et Mérelle copièrent longtemps encore après son départ ses miniatures et ses tableaux, comme les images les plus scrupuleuses de ses nobles modèles.
Avec sa fantaisie prime-sautière, Liotard enfantait parfois des théories de critique assez nouvelles. Loin d’enfumer de louanges ses pareils, il estime les artistes incapables de la saine vision des choses. Ecoutez ; « Il n’y a presque point d’ignorant qui ne soit meilleur juge de tableaux et surtout de portraits que les peintres mêmes. Tout est ressemblance en peinture et le plus souvent ressemblance à des objets que tout le monde a vus, que le monde connoît et avec lesquels par conséquent il en peut comparer l’imitation. Il n’y a personne, à moins que ce ne soit un monstre, qui n’ait le sentiment de la nature, et même l’idée de ses plus belles proportions. Or, cette idée, ce sentiment, pris dans leur plus grande simplicité, sont la vraie mesure du beau et du bon, le vrai principe du discernement en peinture.
« M^is les peintres ne l’ont-ils pas? Ils l’ont eu une fois sans doute; mais les préjugés, l’éducation, l’habitude, ont corrompu leur première sensibilité; ils ont péché, ils ont adoré les idoles, ils se sont adonnés à des modèles de fantaisie, choisis plutôt dans les ouvrages de l’art que dans ceux de la simple nature; ils se sont fait une manière propre, nécessairement bornée, presque toujours défectueuse ou excessive, manière à laquelle ils ne peuvent s’empêcher de rapporter tout ce qu’ils voient, verre imposteur au travers duquel ils observent et ils jugent ; et voilà ce qui fait que leurs jugements sont suspects. »
A travers cette langue diffuse, on distingue le panégyrique de Liotard. Lui seul se
1- Une miniature valait 300 tt, un pastel 360 (Voir Archives nationales; Menus-Plaisirs de 1749 à 1753; O1 2986-2991.)
dégage des routines, du conventionnel ; lui seul préserve son indépendance ; lui seul « laisse aux femmes leurs rousseurs, leurs verrues, leurs taches de petite vérole ».
Fort du goût des petites-maîtresses et fort répandu à Paris , l’artiste ne savait point pourtant s’y établir, et s’embarquait pour Londres, mars 1755. Lesborough et les échos de France se chargèrent de sa fortune. La princesse de Galles, la comtesse de Coventry, furent ses premiers portraits. Toutes les ladies suivirent, et le pastelliste serait mort à la peine sans la sauvegarde de son naturel inconstant.
Après trois années, il parcourt la Hollande, peint le stathouder, visite La Haye, habite Amsterdam. Il y épouse Marie Fargues, fille d’un négociant français.
Ce mariage eut un envers fâcheux. Sa femme, nouvelle Dalila, obtint le sacrifice de sa barbe. Elle croyait être généreuse en lui concédant le costume oriental; mais voyez le beau Turc sans poils au menton !
Dn autre séjour à Londres (1772-1774) termine son existence mouvementée. Il regagne Genève et repose sa vie. Cet artiste original mourut en 1790.
Un air de sécheresse, un semblant de peine, amoindrissent l’effet des pastels deLiotard; les têtes paraissent trop plates, la couleur parfois « pain d’épice » ; mais la fidélité, mais la grâce, n’ont pas de meilleures traductions.
Ses dessins pastichent Watteau; le faire de la sanguine, du noir, cherche les mêmes effets.
Le précieux des petits visages rappelle le procédé du miniaturiste ; et la lourdeur des mains chiffonne seule la coquetterie de ses crayons.
L’École française aurait des droits sur Liotard. Le tour aimable de ce talent n'est ni suisse, ni levantin, ni viennois, ni anglais. Paris en garde les recettes et les enseigne à bon escient. 11 les révéla au peintre de la Belle Chocolatière du Musée de Dresde.
Toutefois, le Louvre ne possédait aucune œuvre de cet élève de Massé. Une acquisition du mois d’avril 1882 nous empêche de trop jalouser désormais Genève et Amsterdam, riches des pastels du maître turc. Vingt-deux dessins et huit contre-épreuves, payés 6,000 fr., représentent aujourd’hui cet artiste. Ces délicieuses bluettes de vert, de rouge, de blanc, racontent son voyage à Constantinople. Ce sont : M. Péleran, consul de France à Smyrne. — Madame Péleran. — Femme de l'île de Scio. — Le Nain du Grand Seigneur. — Jeunes filles de l'île de Paros. — Musiciens. — Femmes de Constantinople. — Méhémet-Aga, frère de Sadig. — Paysanne de l'île de Scio, etc., signé partout 1738. — Parmi les contre-épreuves : Le comte de Bonneval appelé en Turquie Acmet Pacha. — Circassien et Circassienne. — Femmes en habits de l'Orient, etc.
Liotard avait un frère graveur : Jean Michel. (Voir pour les deux frères : le cabinet des Estampes, Mariette , Nagler, les cinq années littéraires de Clément).