NÉ A PARIS EN 1576. — MORT EN
ne mode, la mode des portraits-crayons fut générale à la fin du seizième et au commencement du dix-septième siècle. Les miniatures devaient satisfaire plus tard des mœurs efféminées, des goûts précieux. Toujours simple, d’une coquetterie toujours sobre, le crayon reflétait cette singulière époque d’Henri IV et de Louis XIII, à la fois batailleuse et romanesque, franche et insidieuse, héroïque et galante. Cet art des figures expressives ne pouvait mieux choisir son heure. La société se transfor- > ma't et cette période de transition accentuait les caractères et les physionomies. Une sorte d’enfièvrement éveille les visages, et les fraises des cavatiers et les collerettes des femmes détachent sur le fond blanc de leurs frivoles tuyautés, des têtes de race peu commune.
Les artistes crayonneurs promenaient fort naïvement sur un papier tout modeste, les silhouettes des contemporains. Le coloris du rouge, du noir, le pastel vivifiaient la portraicture de ces modèles gracieux ou puissants. Et c’était un attrait de voir apparaître au milieu d’un feuillet de dix pouces le vrai type humain, sans fard, sans apparat. La pose naturelle des personnages, le format restreint semblent voulus. On aimait avoir son portrait intime, on aimait l’échanger avec ceux des amis, on aimait le suspendre à l’arbre généalogique de son chartrier comme un titre aimable de noblesse.
Après les Clouet, ces Holbein du crayon français au seizième siècle, voici venir Daniel Dumonstier. Fils et neveu d’habiles maîtres crayonneurs, Daniel eut moins de talent, mais plus de célébrité. Sa gaillardise, sa culture d’esprit, une mémoire immense, une verve gau-
Ioise, des propos joyeux expliquent sa vogue. La Cour et Paris affluaient dans son atelier. Daniel courtaud et vif, coiffé d’une calotte à oreilles, recevait nombre de chalands avec des signes non équivoques de familiarité. Il était chez lui et le montrait de reste. Combien d’historiettes nous raconte sur ce petit homme, Tallemant des Réaux. De réparties, d’audaces, d’insolences, il n’en était point chiche. Un jour, un jésuite, le père Arnoul, confesseur du roi,' venait lui faire visite. Apercevant à terre une tablette où l’on lisait Tablette des sots, le père s’enquiert de ces sots : « Cherchez, cherchez, Révérend, vous vous y trouverez ». Le Révérend court encore. Un autre jour, [le cardinal Barberini, légat d’Urbain VIII, franchissait le seuil de^Dumonstier et parcourait le logis. Dans la suite du prélat se trouvait Monsignor [Pamphile, futur Innocent X, alors dataire de Rarberini. La compagnie se répand de çà, de là. Pamphile aperçoit au coin d’une table, l 'Histoire du Concile de Trente de la belle impression de Londres 1619. Vraiment, se dit-il, c’est bien à un homme comme cela d’avoir un livre si rare. Il le dérobe, le cache sous sa soutane et poursuit. Daniel avait l’œil au guet, il voit le larcin du dataire. Tout furieux, il aborde le Légat, le remercie de l’honneur de sa visite, [mais va lui dénoncer un larron de sa suite. Ce disant, il saisit Pamphile par les épaules, lui arrache le volume, et jette dehors le Monsignor Iransi, avec force jurons orthodoxes. Pamphile devenu pape, des plaisants ménagèrent Dumonstier d’une excommunication prochaine : « vous deviendrez noir comme du charbon », répétaientils. — o Sa Sainteté me fera grand plaisir, répondait le vieillard, je ne suis que trop blanc. »
Cette humeur, Daniel ne la dépouillait pas au sortir de l’atelier. Une fois, le premier président de Verdun le mande. Il arrive, donne son nom au laquais et pénètre. « C’est vous, monsieur Dumonstier, s’écrie le magistrat, vous êtes un homme de bien bonne mine pour estre monsieur Dumonstier. » Lui, regarde si personne ne peut l’entendre et s’approchant du Parlementaire : « J’ai meilleure mine pour Dumonstier, que vous pour premier président. » (Verdun avait la « gueule de costé. ») — « Ah, cette fois-là, dit le président, je connois que c’est vous. » Ils causèrent alors deux heures ensemble et le plus familièrement du monde.
Ce fantasque aux mille aventures eut deux passions, sa servante et les livres. Le 5 de mai 1650, il épousait en secondes noces Françoise Ilésèque depuis peu à son service; hélas! la blonde fllle trépassait bientôt et le cœur de Daniel brûlait sans partage pour sa bibliothèque. Il avait formé une collection des anciens romans de chevalerie et de pareilles lectures, propres à Don Quichotte, n’étaient pas étrangères aux bizarreries amusantes de l’homme. Certains ouvrages de son cabinet de livres passent parfois à 1 hôtel Drouot, et un ex-libris manuscrit prouve la sollicitude jalouse de l’amateur.
Poète et musicien, Daniel invoquait Apollon, mais Pégase l’égarait souvent loin du Parnasse. Écoutez ce sonnet à la gloire de Marie de Médicis ;
Le ciel m’excusera si j’ay cette creance Que, sans estre coupable, on la peut adorer, Que le plus bel esprit la doit plus admirer,
Et qu’elle est en effet la Minerve de France
Il faut tout oublier pour cette souvenance, Car quel objet mortel se pourroit comparer À cette deité qui, sans rien ignorer,
Des siècles seulement ignore la puissance?
Tous les esprits du Temps par des labeurs divers, Voulant de ses vertus estonner l’univers,
En font de leurs desseins le sujet et l’histoire.
Moy mesme je consens à leur témérité,
Non pas comme croyant arriver à sa gloire, Mais comme ne pouvant celer la vérité.
Malherbe était l’ami de Dumonstier, mais ces méchants vers trahissent peu son influence. Daniel habitait un logement du roi aux galeries du Louvre. Là se pressaient gentilshommes et dames curieux de posséder leur crayon. L’artiste gardait un double de chacun de ses dessins et inscrivait sur ce double Par et Pour D. Dumonstier. Cette industrie de collectionneur assembla dans son cabinet une suite quasi complète des personnages de l’époque. La bibliothèque Sainte-Geneviève renferma longtemps un ensemble de quatrevingts portraits, venus sans doute vers 1667 de l’héritage de Nicolas Dumonstier, l’un des fils de notre Daniel. Le Cabinet des Estampes les conserve aujourd’hui en deux recueils. A feuilleter ces volumes, l’on remarque une sorte de poudre légère de pastel tombant de ces visages d’un autre âge; ils semblent vous reprocher vos regards indiscrets comme une atteinte à leur fragile beauté. — Voici la pâle maréchale d’Ancre, Leonora Galigaï; voici la reine Anne d'Autriche, jeune et radieuse au lendemain de son mariage. Le temps est proche encore où Malherbe chantait à la jeune fiancée :
Cette Anne si belle Qu’on vante si fort.
Son Louis soupire Après ses appas; Que veut-elle dire De ne venir pas?
Pourquoi ne vient-elle?
Vraiment elle a tort.
S’il ne la possède, Il s’en va mourir ; Donnons-y remède, Allons la quérir.
Voici l'abbesse de Jouarre,,leanne de Bourbon-Montpensier avec sa coiffe de bénédictine; voici la comtesse de Bussy ; voici cette lionne rousse nommée Catherine Compara. Courtisane d’esprit, précieuse de l’hôtel de Rambouillet, elle eut mille amants : Henri IV, M. de Guise, M. de Chevreuse, Godeau l’évêque de Grasse et Voiture et le cardinal de la Valette. Voici la fraîche baronne de Châteaugoutier ; la princesse de Bourbon-Conti ; Françoise Hésèque, la servante-maltresse de l’artiste ; Jeanne de Schomberg, fille du pesant bredouilleur raillé par Voiture; la piquante petite duchesse de Lesdiguières ; la princesse de Mantoue; Louise de Crussol, dame de Saint-Simon; Élisabeth de Moussy, comtesse de Vair; et tant d’autres encore.
Et les hommes, les princes, les guerriers : ce fat de Buckingham, ce vain en amourettes, ce soudard de prince de Guémenée, cet Henri de Lorraine avec sa royale rousse, cet imberbe duc d’Épernon, cet Antoine de Bourbon bâtard d’Henri IV, beau et tendre
comme un enfant de l’amour, ce superbe duc de Mayenne aux lèvres si pourpres, ce marquis de Lavardin fait par Pierre Dumonstier l’oncle de Daniel, ce jouvenceau de Montbazon, cet honnête marquis de Rhosny, le gros duc de Parme; Henry de la Tour, prince de Sedan, les deux poupons César de Vendôme et Armand de Bourbon-Conti ; Eléonor d’Étampes de Valençay. Ah! le replet Éléonor archevêque de Reims! Comme maître Nicolas, son célèbre cuisinier, est un bon nourrisseur! Le prélat est repu et digérant le dîner, il médite le souper. Rêverie profonde, digne d’un tel sujet! Cette figure rabelaisienne de l’Assemblée du Clergé, eût offert au spirituel crayonneur une mordante satire. Le portrait historié de M. de Reims eût réuni avec l’obèse Éminence ses deux acolytes ordinaires, Nicolas le chef fameux et l’Anguille son marchand de poisson. Le cabaret de la Du Ryer à Saint-Cloud était l’arrière-plan nécessaire de ce tableau.
Ces nombreux feuillets de Dumonstier mériteraient un examen descriptif; ils étaient dignes d’entrer au Louvre; ils y compléteraient l'histoire de 1,’école française. Tous ne sortent pas des mains de Daniel, et parmi ceux du maître, plusieurs sentent la hâte, la maladresse. Toutefois, notre musée envie le cabinet des estampes. Il possède seulement onze crayons. Quatre d’entre eux arrêtent surtout les visiteurs. Ce sont le duc de Longueville, le marquis de Sillery, Mademoiselle de Roye de la Rochefoucauld, César de Vendôme, fils naturel d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées. L’un des chefs-d’œuvre de l’artiste, est cette tête du chancelier Sillery. La barbe longue et noire, les cheveux courts et droits, le col rabattu, la tête vivante et pensante, le garde des sceaux de 1605 fixe de face. Ses yeux bleus, se détachant sur la vigueur rosée du teint, fouillent avec des regards de diplomate et pénètrent. D’un trait plus leste, d’un trait noir et uni, d’une touche plus naïve, semble lemi-corpsdu royal bâtard. Il tient deson père, ü tient de sa mère, il sera vert-galant. Daniel l’augurait, il eut raison d’émancipér cette petite nature revêche, d’enhardir cette contenance jeunette.
La pierre d’Italie rehaussée de blanc, de sanguine, était la méthode ordinaire de Dumonstier, et de rares écrasées de pastel paraissent pà et là.
Le marquis de Chennevières dans un e Étude sur des dessins de Maîtres anciens, traite Dumonstier « de grand devineur, d’étrange traducteur de l’esprit de ses modèles » ; nous aurions mauvaise grâce à ne pas l’en croire. Les délicatesses des .Clouet, les profils exquis des crayonneurs du seizième siècle, disparurent avec les Valois ; Dumonstier allourdit ce genre, mais resta portraitiste de haute lignée : son œuvre illustrerait les fastes d’Henri IV et de Louis XIII.
Le Louvre renferme onze dessins de Daniel Dumonstier et un de Geoffroy, grand-père de Daniel. Le duc d’Aumale possède dans son cabinet de Chantilly plusieurs excellents portraits de Daniel, entre autres le cardinal de Guise, Malherbe, le duc d’Epernon.
M. Henri Bouchot , attaché au cabinet des Estampes, prépare un volume d’un grand intérêt : Recherches sur l’Iconographie des dames de Brantôme. Le nom des Dumonstier se rencontrera mainte fois dans cet ouvrage impatiemment attendu.
ÉCOLE FRANÇAISE