LE PRÉSIDENT LOUBET A ROME
La visite des agents d'Edouard VU avant le départ. — L'arrivée à Rome. — Au palais du Quirinal, — Loubet est logé dans la chambre où Pie IX apprit nos désastres. — Delcassé dans le cabinet d'Antonelli. — La maçonnerie fait une ovation enthousiaste à M. Loubet. — Inquiétudes de Victor-Emmanuel. — La promenade en phaëton. — De Saint-Pierre à la Porta Pia. — Toast du Roi. — Toast du Président Loubet. — La douleur de Pie X : il protestera devant VEurope catholique.
Le gouvernement français était donc ofiiciellement prévenu que le Pape tiendrait pour la plus grande offense le voyage de M. Loubet à Rome.
Ici doit prendre place un incident peu connu, qui mérite d'être signalé comme indiquant le degré de fourberie de notre ministre des Affaires étrangères.
M. Delcassé usa d'un procédé singulier, lorsque le voyage fut décidé, pour obtenfr du Souverain Pontife que le Président Loubet fût reçu au Vatican bien que l'hôte du Quirinal.
La manœuvre était un piège destiné à leurrer les modérés et les libéraux prêts à composer dans les cas les plus graves, car il était absolument impossible qu'elle fût prise au sérieux par le Pape pour qui elle était une nouvelle offense.
C'est le duc de la S... qui fut chargé de cette négociation non officiellement, bien entendu, mais tout à fait officieusement, et le malheureux gentilhomme, qui fut dupe de la mauvaise foi du gouvernement, perdit à cette ambassade la grosse situation que sa fortune considérable et sa distinction personnelle lui avaient acquise au Vatican, et qui lui avaient mérité, sous Léon XIII, le Utre de duc, la grand'croix de SainlrGrégoire et la fonction de camérier secret de cape et d'épée de Sa Sainteté.
Le duc de la S... eut à peine ouvert la bouche au secrétaire d'Etat et au Pape de la proposition qu'il était chargé de faire qu'il fut éconduit, de son côté, le gouvernement français se hâtait de désavouer le personnage en faisant proclamer urhi et orbi que le duc avait agi sans mandat et sous sa seule inspiration.
Le pauvre diplomate improvisé n'a jamais pu se consoler d'avoir perdu à la fois son habit brodé, et de s'être odieusement fait jouer par notre ministre des Affaires étrangères.
C'était dans le but le plus honorable que cette demarche avait été faite et certainement Pie X, qui est bon et infiniment généreux, oubUera par la suite cet incident et réintégrera dans la famille pontificale un parfait chrétien qui est digne de servir Pie X comme il a servi Léon XIII.
En même temps qu'il désavouait son envoyé, M. Delcassé se plaisait à répandre dans les miheux modérés
que Tattitude intransigeante du Pape rendait son désir de conciliation impossible et, que Pie X étant intraitable, les événements suivraient forcément leur cours.
M. Loubet, à la veille de son départ pour Rome, eut inopinément un long entretien avec l'ambassadeur de la Grande-Bretagne, et lord S... vint aussi tout exprès de Londres apporter oralement les derniers ordres du maître.
D'autre part, il y eut une réunion extraordinaire au Grand-Orient de France, des délégués furent désignés pour accompagner le missionnaire de la maçonnerie, et des dépêches furent adressées au grand-maître d'Italie, qui, nous le verrons, s'acquitta pour le mieux de son rôle.
Tout étant disposé de la sorte, M. Loubet, flanqué de M. Delcassé, s'apprêta à franchir les Alpes, et le 24 avril il était acclamé à sa descente du train à Rome par les Garibaldiens et les maçons qui, sans plus attendre, avaient voulu lui faire savoir qu'on avait Vœïl sur lui.
Le Président Loubet et son ministre Delcassé étaient conduits en grande pompe au palais du Quirinal, Vofncienne demeure apostolique.
Cette nouvelle offense à la papauté pouvait être évitée facilement, puisque la France venait d'acheter le somptueux palais Farnèse pour loger l'ex-communârd Barrère, et que des appartements princiers y étaient inoccupés.
Au contraire, MM. Loubet et Delcassé affectèrent de descendre au Quirinal ; avec une délicatesse charmante, on fit remarquer à M. Loubet qu'il était logé dans la chambre même où Pie IX apprit nos premiers revers.
Quant à M. Delcassé, ce fut dans l'ancien cabinet du cardinal Antonelli qu'il fut placé, un endroit heureu-
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catholicisme, religion de la grande majorité de ce peuple qu'il représentait.
Il fit, en effet, une promenade triomphale dans le phaéton du roi et se rendit d'abord à la place Saint- Pierre, sous les fenêtres mêmes du Souverain Pontife, pour narguer, au nom de la patrie de saint Louis et de Jeanne d'Arc, le chef souverain de l'univers catholique, prisonnier de ce roi, que le démocrate était si fier d'^-ccompagner.
Après un acte d'aussi grossière incorrection, Loubet, toujours hilare dans sa turpitude, osa se rendre à la brèche ouverte dans les murailles de l'ancienne capitale pontificale par l'armée de Victor-Emmanuel II le 20 septembre 1870 au moment même où la France, vaincue, ne pouvait plus s'opposer à ce crime.
Sans doute la mémoire de Pie IX allié de la France et Pie X lui-même méritaient plus d'égards de la part de ceux que le traité de Francfort avait nmtilés en même temps que la papauté.
Cette honteuse attitude, qui fut jugée si sévèrement par les chancelleries, fut aggravée et soulignée par les paroles révoltantes qu'au dîner de gala du Quirinal M. Loubet prononça en réponse au toast du roi.
Pour qui connaît les usages diplomatiques, on ne peut invoquer comme excuse les hasards de l'improvisation ou la chaleur communicative des banquets.
Les toasts politiques sont connus à l'avance, soumis aux gouvernements respectifs, discutés en conseil des ministres ei ce sont des actes d'une importance trop grande, au point de vue diplomatique, pour que rien ne soit abandonné au hasard et que chaque parole ne soit pesée avant d'être prononcée.
Voici en quels termes, assez réservés du reste, le roi
d'Italie but à la santé de son hôte, le Président de la République française :
« L'Italie et la France, issues toutes deux du vieux tronc latin, conservent à travers les siècles dçs traditions d'affinité ineffaçable et aujourd'hui elles affirment de nouveau leur amitié dans cette Rome éternelle,, de laquelle le génie national des deux peuples a tiré tant d'inspiration. »
On va voir combien les expressions du Président eurent une portée plus grande que celles de S. M. le roi.
(( Certes, a dit M. Loubet, la France et l'Italie n'ont pas attetidu ce jour pour proclamer les ■ affinités qui les rapprochent et qui, pour leur bonheur, les veulent toujours unies. Mais, comme à Votre Majesté, ce n'est une grande joie d'entendre confirmer leurs amitiés dans cette Rome glorieuse en qui les Français et les Italiens vénèrent une mère commuoe et l'inspiratrice de leurs hauts faits. »
C'était, souligna M. Dubief au Parlement, le pacte renouvelé de ramitié franco italienne dans Rome capitale.
En effet, c'était bien l'acceptation enthousiaste du fait accompli. Les journaux anglais furent les premiers à faire ressortir l'importance de ce geste : après trentequatre ans l'Europe catholique se voyait forcée d'accepter le ip résent état de choses. Le voyage de M. Loubet à Rome, c*était la fin du pouvoir temporel des Papes, dont la revendication devenait désormais impossible. Toute la maçonnerie universelle fit chorus et attesta que ce voyage était son propre triomphe.
J'ai eu, pour ma part, la triste fortune de me trouver à Rorne à cette époque, et même d'être au Vatican au moment où l'odieux Loubet fit sur la plaoo Sc^iri^PierrQ
la glorieiLse apparition que j'ai contée, j'ai pu donc me rendre compte de la profonde tristesse que ces actions avaient fait naître chez tous ceux qui aiment la France à Rome, et de la douloureuse expression que cette offense a produite sur Pâme si énergique pourtant du meilleur et du plus saint des Pontifes.
En suivant la foule avinée qui criait à tue-tête : Evviva LoubettoII je suis allé ce jour-là à SaintrLouis-des- Prançais et je me suis agenouillé sur les dalles sous lesquelles dorment les officiers français morts pour la religion et pour la politique traditionnelle de la France, et comme les applaudissements de toute la chienlit qui acclamait l'homme de TAngleterre, l'homme des loges et l'homme du schisme parvenaient jusqu'à moi, j'ai pleuré de honte pour mon pays.