PROTESTATION DE PIE X AUX PUISSANCES
Protestation du Vatican, — Note aux puissances. — Comment la note a été livrée, — Cest le gouvernement qui a négocié lui-même avec le prince de Monaco, ■ — La remise du document à Londres. — Uambassadeur Nisard part en congé.
Gomme l'avait prévu le cardinal Rampolla dans sa dépêche à M^ Lorenzelli, datée du 8 juin 1903, les journaux à la solde des loges et du ministère de l'Intérieur, montrèrent sous son jour véritable le voyage de M. Loubei à Rome.
Tous avec ensemble déclarèrent qu'il fallait voir là un acte dirigé contre les prétentions pontificales bien plus qu'un geste de courtoisie dicté par le souci d'intérêts matériels à ménager. Et aux louanges décernées à M. Loubet pour son discours odieux contre la papauté, pour sa promenade cynique à Saint-Pierre, et pour sa visite scandaleuse à la brèche de la Porta Fia, ils ajoutèrent encore les injures les plus basses à l'adresse du Pontife Souverain.
Dans cette occui:*ence si grave, c'était un devoir impé-
deux pour Pie X de protester hautement contre l'outrage fait à TEglise dans sa personne sacrée.
Le Saint-Siège adressa donc au gouvernement français la note suivante, où, dans une protestation mesurée, il se servait des mêmes termes dont il avait usé pour le prévenir du soulèvement que provoquerait dans Tesprit du Souverain Pontife la venue de M. Loubet à Rome.
Cette protestation porte la date du 28 avril 1904 et elle doit être citée ici comme un des documents les plus importants de cet ouvrage.
Son Excellence le cardinal secrétaire d'Etat à M. Nisard, ambassadeur de France.
« 28 avril 1904.
(( La venue à Rome en forme officielle et solennelle de M. Loubet, Président de la République française, pour rendre visite à Victor-Emmanuel III, a. rempli l'âme de Saint-Père d'une profonde tristesse.
« Il est à peine nécessaire de rappeler que les chefs d'Etats catholiques liés comme tels par des liens spéciaux, au suprême pasteur de l'Eglise, sont tenus, envers Lui, à de' plus grands égards que les chefs d'Etat non catholiques, en ce qui concerne sa dignité, son indépendance, et ses droits imprescriptibles. Ce devoir, reconnu jusqu'ici et observé par tous, nonobstant de graves raisons d'alliance politique ou de parenté, incombait d'autant plus au premier magistrat de la République française, lequel, sans avoir aucun de ces motifs spéciaux, préside, par contre, à une nation qui est unie par des rapports très étroits et traditionnels avec le Pontificat Romain, jouit en vertu d'un traité bilatéral avec le SaintrSiège, de privilèges signalés, a une large
LES DESSOtrS DE LA SÉPAKATION 133
représentation dans le Sacré Collège des cardinaux, et par suite, dans le gouvernement de l'Eglise universelle, possède par faveur singulière le protectorat des intérêts catholiques en Orient, et a reçu du SainIrSiège, spécialement dans les dernières années, des preuves de très particulière bienveillance.
« Par suite, si le chef de n'importe quelle nation catholique offense gravement le Souverain Pontife en venant rendre hommage à Rome, c'est-à-dire au siège pontifical même et dans le palais apostolique même, à celui qui, contre tout droit, en détient le principal civil et en entrave la liberté et l'indépendance nécessaire, cette offense a été bien plus grande de la part de M. Loubet. Le caractère et la portée n'en sauraient être changées par la déclaration que fit M. Delcassé au Parlement français, savoir qu'en rendant cette visite on n'avait aucune intention hostile au Saint-Siège ; l'offense en effet est intrinsèque à l'acte, d'autant plus que le Saint-Siège, n'avait point manqué d'en prévenir le gouvernement français.
« De fait, ni en France, ni en Italie n'a échappé à l'opinion pubhque le caractère offensant de cette visite qui avait précisément été recherchée par le gouvernement italien dans la supposition qu'elle affaiblirait les droits et offenserait la dignité du Saint-Siège, droit et dignité que le Saint-Siège regarde comme son principal devoir de protéger et de défendre dans l'intérêt même des catholiques du monde entier.
« Contre ce douloureux événement, le cardinal secrétaire d'Etat soussigné, émet au nom de Sa Sainteté les plus formelles et explicites protestations, et il prie Votre Excellence de vouloir porter la présente note à la connaissance de son gouvernement.
« Le cardinal soussigné profite de cette occasion pour confirmer à Votre Excellence les seiilimenls de sa considération la plus distinguée. •
« R. Gard. Merry del Val. »
Cette note, comme le dit à la Chambre le 27 mai 1904 M. Delcassé, parvint au ministère des Affaires étrangères le 4 mai 1904. Le 5 mai le Conseil des ministres se réunit, pour en prendre connaissance et le jour même au Grand-Orient une réunion extraordinaire de francs-maçons étudiait le document, commentait et délibérait à son sujet.
Au Conseil des ministres la discussion fut vive et longue, les uns disaient : « Depuis huit mois nous cherchons tous les moyens d'amener une rupture entre la France et le Vatican, pourquoi attendre davantage? La protestation pontificale nous donne motif à rappeler notre ambassadeur, profitons-en. »
D'autres plus habiles répliquaient : « Les catholiques ne s'y tromperont pas et le public nous accusera d'être les agresseurs, il est indispensable de pouvoir mettre la rupture au compte du Pape, la source de conflits n'est pas tarie, nous provoquerons un incident quand il nous plaira, pour le moment ne nous hâtons point. »
M. Combes qui avait eu le temps de recevoir le mot d'ordre du Grand-Orient mit tout le monde d'accord en parlant ainsi : « Nous allons répondre à Rome sur un tel ton que le Pape sera bien obligé de retirer son nonce et alors nous affirmerons que le Pape a rompu avec nous parce que la France a fait une alliance avantageuse avec l'Italie. »
Cette proposition jésuitique de l'ancien ensoutané fut considérée comme géniale et acceptée d'enthousiasme,
LÈS l)ÈSSOtTS i)E LA SEPARATlOIÏ l35
la réponse suivante fut aussitôt rédigée et transmise télégraphiquement le 6 mai.
M. Nisard, ambassadeur de France^ à Son Eminence le cardinal secrétaire d'Etat,
« 6 mai 1904.
(( L'ambasisadeur de la République a l'honneur d'accuser réception de la note de Son Eminence le cardinal secrétaire d'Etat en date du 28 avril dernier.
« Le ministre des Affaires étrangères le charge de déclarer qu'ayant pris soin lui-même de préciser devant le Parlement le caractère et le but du voyage de M. le Président de la République en Italie, il ne peut que repousser au nom de son gouvernement et les considérations développées dans cette note, et la forme sous laquelle elles sont présentées.
. « L'ambassadeur de la République saisit cette occasion pour renouveler à Son Eminence le cardinal secrétaire d'Etat les assurances de sa haute considération. »
La diplomatie romaine était trop habile pour tomber dans un piège aussi grossier et le cardinal Merry del Val trop fln pour se laisser piper à un tel jeu. Le nonce ne fut pas rappelé et le Saint-Siège ne répondit même pas à cette lettre, mais ne modifia en rien son attitude.
La protestation envoyée par Pie X au gouvernement français n'était sans doute pas destinée à la publicité, cependant le SainIrSiège avait un intérêt trop grand à ce que le voyage de M. Loubet à Rome ne pût être invoqué comme un précédent par les autres gouvernements pour ne pas les informer qu'il avait énergiquement protesté conitre l'injure à lui faite.
Contrairement à ce qui a été dit alors, on n'envoya pascaux autres puissances une copie de la note adres-
séé à la France, les représentants du Saint-Siège auprès de ces Etats en donnèrent connaissance oralement aux souverains.
Une seule exception fut faite dans un cas particulier, ce qui permit sans conteste de déterminer d'où venait l'indiscrétion ou plutôt la trahison.
Le prince Albert de Monaco a une légation auprès du Saint-Siège, mais, par contre, le Pape ne possède pas de nonce dans la capitale de la Roulette. Le comte de Wagner, ministre de Monaco à Rome, ayant réclamé, au nom de son gouvernement, au secrétariat d'Etat communication de l'incident, M^* de la Chiesa, en l'absience du cardinal Merry del Val, se crut autorisé à faire tenir la note à ce diplomate, pour être communiquée à Son Altesse Sérénissime.
Ce même jour, le Saint-Siège, sans rien répondre aux grossièretés de notre gouvernement, faisait annoncer par VOsservatore Romano que les Etats catholiques connaissaient exactement la portée de la protestation pontificale par une communication du Vatican.
Chacun sait le rôle important que le prince de Monaco a joué dans l'affaire Dreyfus, on fut même jusqu'à l'accuser d'avoir empoisonné Félix Faure I II est avéré que depuis longtemps le prince Albert est un des instruments de la juiverie et de la maçonnerie. Marié avec une Heine, très intimement lié avec Joseph Reinach, il n'est, à vrai dire, qu'un haut fonctionnaire du Bloc, intéressé à marcher droit et même à faire du zèle pour conserver la bienfaisante roulette.
M. de Wagner, qui, entre parenthèses, n'est qu'un agent indicateur de Barrère au Vatican, partit le jour même pour Marchais, le château du prince dans l'Aisne, et dès que Albert P' fut en possession du texte exact
de la note, il l'apporta lui-même à M. Combes avec lequel il discuta le parti qu'on pouvait tirer de cette trahison.
En effet, selon les usages diplomatiques, la publicité d'une note secrète pouvait paraître à l'Europe suffisante pour éveiller les susceptibilités de la France et l'autoriser à rappeler M. Nisard, sous prétexte de satisfaire l'opinion publique.
Aussitôt donc fut mandé le compère Jaurès, le châtelain socialiste commensal du prince. L'homme 'i à l'eau du Jourdain » se chargea de la publicité de la pièce diplomatique, et, le lendemain, YHumanité publiait in extenso la note de Pie X aux puissances.
Cependant, pour détourner d'Albert de Monaco les soupçons, on insinua dajis la presse et dans le monde politique, .que l'auteur de l'indiscrétion était Carlos P', roi de Portugal.
La plaisanterie était d'autant plus mauvaise que l'Italie et l'Angleterre, nousi l'avons vu, avaient tout mis en œuvre pour déterminer le roi de Portugal à faire cette visite, que M. Loubet avait dû accomplir à son défaut.
A Rorne, on ne s'y trompa pas, et M^^' Macchi, nonce à Lisbonne, s'empressa, au nom de Pie X, de faire une démarche auprès de la reine Amélie et du roi pour leur témoigner la sympathie du Souverain Pontife, et leur affirmer qu'il doutait d'autant moins de leur fidélité qu'il connaissait l'auteur de l'indiscrétion.
A la fameuse note diplomatique, le gouvernement pontifical, s'adressant aux puissances, avait ajouté la phrase suivante :
« ... Si, malgré cela, le nonce n'a pas quitté Paris,
l38 LÈS DESSOUS i)E LA SÉPARATÎOIÎ
c'est uniquement à cause de motifs très graves d'ordre et de nature tout à fait spéciaux. »
C'est en s'appuyant sur ces mots que le gouvernement voulut trouver motif à* conflit. Avec un ensemble admirable, toute la presse officieuse vit dans cette phrase une injure adressée à la France. Les maçons dreyfusards et fichards, les amis et disciples d'Hersé montrèrent une susceptibilité patriotique et crièrent si fort contre Rome, que le populaire, toujours dupe, voulut voir lui aussi un manque d'égard de Pie X pour la France.
Le gouvernement, en la personne de M. Dubief, s'^indigna de cette grave incorrection, et avec M. Delcassé, de ce ton inadmissible de remontrance,
M. Nisard fut chargé de réclamer des explications.
On s'imaginait, à Paris, que le cardinal Merry del Val, ou bien se refuserait à répondre, ce qui serait la rupture, ou discuterait, ce qui permettrait à M. Niscird d'élever la voix, de crier... comme un sourd et de tout briser.
Du tout ! le secrétaire d'Etat déclara froidement à notre ambassadeur qu'il était prêt à lui remettre, le soir même, un mémoire explicatif en réponse aux questions qu'il allait lui poser lui-même par écrit.
M. Nisard, interloqué, accepta la proposition et déclara, en se retirant, qu'il reviendrait seulement le lendemain prendre la réponse du cardinal.
Le secrétaire prépara donc ce mémoire explicatif, où il déclara, entre autres choses, que la phrase incriminée devait être prise, au contraire, dans un sens favorable à la France et à ses intérêts. Il affirmait, en outre, qu'en protestant auprès des autres gouveme-
ments catholiques, le Vatican n'avait entendu ni offenser, ni menacer le gouvernement français, mais protéger ses propres droits que le silence risquait de compromettre. Il concluait en exprimant l'espoir qu'après ces explications amicales, les rapports entre le Saint- Siège et la République ne fussent pas altérés.
Le gouvernement français fut prévenu du bon vouloir de la Cour de Rome par ses agents, mais M. Combes ne voulait pas de conciliation, c'était le départ immédiat de l'ambassadeur qu'il lui fallait.
Au surplus, ces incidents étaient réglés à l'avance avec les loges et la Cour de SaintrJames, et aucune modification ne pouvait être apportée aux ordres venus de si haut, M. Nisard fut blâmé d'avoir accepté de correspondre ainsi avec le Secrétaire d'Etat, et on lui enjoignit de partir en congé sans prendre connaissance de la réponse du cardinal.
Le jour suivant, 21, l'ambassadeur venait donc prendre congé du cardinal secrétaire d'Etat. M. Nisard, dont le départ allait faire tant de bruit à Paris et à Londres, ne pouvait rompre brutalement après J'entrevue de la veille. Il déclara que son départ n'impliquait ni rupture, ni interruption ou suspension de rapports diplomatiques, puisqu'il présentait au secrétaire d'Etat M. de Gourcel, chargé des affaires de France.
Cependant, pour satisfaire le parti anticlérical, M. Combes donnait une interprétation tout autre du départ de notre ambassadeur. Dans la séance de la Chambre du 21 mai, l'odieux renégat déclarait aux applaudissements de la gauche :
« Ce rappel signifie politiquement que nous ne pouvons admettre, sous aucun prétexte, que la présence
de notre ambassadeur à Rome soit interprétée, par le Saint-Siège, dans un sens favorable à ses prétentions et lui serve, en quelque sorte, de justification apparente pour une revendication de droits que nous repoussons de la manière la plus absolue.
« Il indique également que nous n'avons pas voulu tolérer Tingérence de la Cour pontificale dans nos rapports internationaux, de même que nous avons voulu en finir, une bonne fois pour toute, avec la fiction surannée d'un pouvoir temporel disparu depuis plus de trente ans. »
Après ces grossières et inutiles injures adressées au Pape, M. Combes acceptait, dans le même discours, la date approximative du mois de janvier 1905, pour disculcr la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ce qui était une nouvelle forme d'outrage adressé au Pape, signataire du Concordat.
Quiconque aura lu ce chapitre sans parti pris se rendra compte que le gouvernement a mis de côté toute bonne foi, et qu'il a cherché systématiquement k créer un conflit et s'est ensuite refusé à entrer en conciliation avec celui-là même qu'il avait outragé.
Il appert, en effet, de tout ce que nous avons dit que le plan de guerre, dressé depuis vingt-trois ans contre l'Eglise, a été suivi point par point et que ni l'esprit de conciliation de Léon XIII, ni le caractère plus énergique de Pie X n'ont modifié en rien la situatipn.
Les faits étaient prémédités par une puissance occulte, ils étaient inéluctablement fixés, et quel qu'eût été le Pape, quel que fût le secrétaire d'Etat, rien ne pouvait les empêcher de se réaliser.