PREMIÈRE PARTIE DU CONFLIT
La mauvaise foi du gouvernement, — Deux mauvais évêques, — Le prétexte à la rupture. — Lettres du Saint-Oiiice livrées au gouvernement, — Protestation du gouverneraent français, — Réponse du Vatican, — Obligation à M^*" Geay de se rendre à Rome. — Interdiction du gouvernement d'obéir au Saint- Siège. — Défense du Souverain Pontife à M^*" Le Nordez de faire les ordinations. — Nouvelle protestation du gouvernement, — M^*" Le Nordez est appelé à Rome. — Le gouvernement lui interdit de se déplacer.
M. Combes considéra le rappel de M. Nisard comme une étape dans « cette marche successive vers la séparation des Eglises et de l'Etat », comme disait M. Hubbard à la Chambre dans la séance du 27 mai.
L'œuvre judéo-anglo-maçonnique se dessinait maintenant. Elle était bien commencée ; l'ambassadeur auprès du Saint-Siège étant parti, il fallait encore supprimer
rambassade et obliger le Parlement, sous la pression du Grand-Orient, à voter la séparation.
M. Combes cherchait avec avidité un prétexte à contlit, il importait de surexciter les esprits, et, pour amener la rupture du Concordat, de pouvoir soutenir que Rome obligeait la France à briser ses liens avec le Saint-Siège.
Comme le temps pressait, que les loges s'agitaient, que la politique extérieure s'orientait de plus en plus vers rAngleterre, M. Combes n'eut pas le choix des moyens ; des lettres que le Souverain Pontife avait fait adresser directement aux évoques de Laval et de Dijon semrent de prétexte.
Voici les faits qui doivent être soigneusement exposés pour qui veut connaître la mauvaise foi insigne du gouvernement de M. Combes.
Dès le début de son épiscopat, M»' Geay avait ét^ dénoncé au Saint-Siège comme ayant des mœurs déplorables. Une enquête ordonnée par le Vatican démontra si bien la culpabilité du prélat que Léon XIII lui conseilla, par lettre du 26 juillet 1900, de renoncer à son siège épiscopal. Cette lettre établissait que M^^' Geay, étant dans l'impossibilité de gouverner son diocèse avec l'autorité et l'efficacité nécessaires, ne pouvait demeurer plus longtemps à Laval ; elle exposait encore que Ms^ Geay pourrait facilement sauver son honneur en couvrant sa démission d'un prétexte quelconque et qu'il s'éviterait ainsi le désagrément et la honte d'un procès canonique.
Mfi^ Geay accepta, puis mit pour condition à son départ de Laval qu'il serait transféré dans un autre diocèse de France. Il était absolument impossible au Saint-Siège d'accepter une semblable proposition, les
fautes de M«^ Geay étant des faits personnels et non des difficultés locales. Léon XIII temporisa quatre années, et lorsque Sa Sainteté mourut, la cause était encore en suspens, au grand désespoir du cardinal Rampolla, nettement hostile à Mfi^^ Geay.
Pie X entendit mener plus rapidement les choses. « Il y a un évêque indigne à Laval, s'écria-t-il, notre devoir est de protéger le troupeau contre ce mauvais pasteur. »
C'est ainsi que le 17 mai le cardinal S. Vannutelli, secrétaire de la congrégation du Saint-Office, écrivait par ordre du Souverain Pontife à M*^ Geay la lettre suivante :
« Rome, 17 mai 1904.
« Illustrissime et Révérendissime Seigneur, « Une lettre a déjà été adressée à Votre Grandeur, lettre par laquelle le Saint-Office vous priait, au nom du Sctint-Siège, de résigner spontanément la charge et la direction du diocèse qui vous avait été confié. Les causes très graves qui avaient présidé à cette résolution du Saint-Office subsistant dans leur intégrité, je me vois forcé, d'ordre de très Eminents cardinaux inquisiteurs généraux, d'accord avec moi, de vous renouveler formellement cette invitation, et je vous prie instamment de faire en sorte que le Saint-Office ne soit pas contraint à d'autres mesures si, ne plaise à Dieu, vous n'obéissez pas dans le mois à dater du jour de cette lettre.
« Signé : Cardinal S. Vannutelli. »
M8^' Geay se sentant perdu, et du reste complètement aux mains de M. Combes, lui communiqua cette lettre. Le défroqué, d'accord avec le mauvais prêtre, venait de trouver le prétexte tant cherché.
Le bon sens et Téquité les plus élémentaires eussent été de u reconnaître au Pape le droit de discipline religieuse sur ses évêques », comme on le disait dans le journal VAurore, Mais M. Combes avait, du premier coup d'œil, jugé Timportance du conflit qui pouvait naître de cet incident. Avec un pape qui ne céderait jamais sur une question de moralité, la difficulté grandirait et on arriverait enfin à la rupture.
Le Président du Conseil écrivit donc, le 25 mai, à M. Delcassé pour le saisir de l'incident et lui donner des instructions précises. M. Combes, qui pourtant a étudié le droit canon, feignait de croire que la .lettre incriminée menaçait de déposition Tévêque de Laval et M. Delcassé à son tour simula cette conviction.
Ausisi le 3 juin le ministre des Affaires étrangères .envoyait-il à Rome la lettre suivante par l'intermédiaire de noire chargé d'affaires, M. Chodron de Courcel, dont le nom aristocratique doit rester attaché à la rupture de la France et du Saint-Siège :
« Rome, 3 juin 1904.
« Par une lettre en date du 17 mai 1904 et signée du cardinal Vannutelli, l'évoque de Laval a été invité à résigner ses fonctions dans le délai d'un mois sous peine de mesures graves. '
<( Le gouvernement de la République est obligé de protester contre une pareiUe démarche effectuée sans son assentiment.
« L'évêque de Laval a été régulièrement nommé et institué dans les conditions prévues par l'article 5 du Concordat du 15 juillet 1801, qui est ainsi conçu : « Les nominations aux évêchés qui vaqueront dans la « suite seront également faites par le premier consul,
« et rinstitution canonique sera donnée par le Saint- « Siège. •)) Il doit en être de la destitution ou de la démission forcée comme de la nomination. Les pouvoirs d'un évêque ne peuvent lui être conférés ou retirés sans la décision du gouvernement de la République.
« Donc, en exerçant à Tinsu du gouvernement français, et par Tintermédiaire d'une autorité que le gouvernement français ne connaît point, un acte de pression non déguisée sur l'évêque de Laval pour l'amener à donner sa démission, le Saint-Siège porte atteinte au droit reconnu à l'Etat par l'article 5 du Concordat.
« C'est pourquoi ordre a été donné au soussigné de faire savoir à Son Eminence le cardinal secrétaire d'Etat que, si la lettre du 17 mai n'est pas annulée, le gouvernement sera amené à prendre les mesures que comporte une semblable dérogation au pacte qui lie la France et le Saint-Siège.
« Le chargé d'affaires de France soussigné saisit cette occasion pour assurer Son Eminence le cardinal secrétaire d'Etat de sa haute considération. »
A cette not^ de notre chargé d'affaires S. Exe. le cardinal Merry del Val répondit par la dépêche suivante datée du 10 juin :
« M. de Courcel m'a remis par ordre de son gouvernement une note dont vous trouverez la copie jointe à ce pli. Comme il s'agit d'une affaire qui concerne la conduite d'un évêque, le Saint-Père désire n'y voir intervenir que le plus petit nombre possible de personnes. Pour ce motif, au lieu de répondre directement à M. de Courcel, je m'empresse de fournir à Votre Seigneurie les explications opportunes sur le sujet en question, et je vous charge de les exposer à M. le ministre des Affaires étrangères.
« Pour bien comprendre le sens et la portée de la lettre adressée le 17 mai dernier par le cardinal Serafino Vannutelli, comme secrétaire de la congrégation du Saint-Office, à Mfi^ Geay, évêque de Laval, il est nécessaire de ne pas perdre de vue les considérations suivantes.
c( Personne n'ignore que c'est le devoir très grave du Pontife romain, — devoir intimement uni à sa primauté de juridiction sur l'Eglise catholique — de veiller aVec une infatigable sollicitude sur la maxche de tous et chacun des diocèses du monde catholique, pour en promouvoir le progrès dans le bien et en empêcher. Je cas échéant, la décadence spirituelle. L'on sait d'ailleurs que, dans l'accomplissement de ce grand devoir, le Souverain Pontife est aidé par les congrégations romaines. Au premier rang de ces congrégations se trouve la suprême congrégation du Saint-Office, à laquelle est dévolue la charge la plus importante et la plus vitale dans l'Eglise, à savoir celle de veiller à l'intégrité de la foi et à la pureté de mœurs, spécialement dans le clergé et, d'une façon plus particulière encore, chez les evêques. C'est pour cette raison que ladite congrégation a l'honneur d'avoir comme préfet le Souverain Pontife lui-même et, comme secrétaire, un cardinal.
« Dès l'année 1899, par ordre exprès du Souverain Pontife Léon XIII, la congrégation du Saint-Office fut obligée de prendre en sérieux examen les accusations formulées contre M^^ Geay et les conséquences qui en résultaient dans la marche religieuse et morale du diocèse. Cet examen fait, l'on reconnut tout de suite que deux partis seulement se présentaient : ou celui d'une procédure régulière suivant la teneur des sacrés canons, sans négliger, le moment venu, les prescrip-
lions du Concordat ; ou celui d'un appel à la conscience et à l'intérêt personnel de l'évoque, en l'invitant à une renonciation libre et spontanée. Tout considéré, on vue d'éviter scandales et rumeurs, et en même temps de pourvoir le mieux possible à l'honneur de Tévêque pour lui épargner, à lui et au Saint-Siège, la douleur d'un procès canonique en matière aussi délicate, l'on choisit le second parti ; il était clair que M^^ Geay n'aurait pas de peine à expliquer sa retraite spontanée par des raisons honorables et plausibles.
« A l'invitation qui lui fut faite en ce sens le 26 janvier 1900 au nom de S. S. Léon XIII, M^ Geay s'empressa 'de répondre par la lettre suivante, datée de l'archevêché de Bourges le 2 février 1900 :
« Très Saint-Père,
« J'ai l'honneur de remettre entre les mains de Votre « Sainteté ma démission du siège de Laval.
« Prosterné aux pieds de Votre Sainteté, je la prie « d'agréer l'expression de ma respectueuse et filiale « reconnaissance. »
<( Le moment semblait donc arrivé pour le Saint- Siège de traiter, à ce propos, avec le gouvernemeoit français conformément au Concordat; mais malheureusement cette lettre fut suivie de plusieurs autres qui tendaient toutes h déclarer que la renonciation n'avait été donnée qu'à titre conditionnel, et qu'elle était subordonnée à un transfert dans un autre diocèse de France, fût-ce le plus humble et le plus modeste, comme il disait.
« Il était impossible de satisfaire le désir de Mfi^ Geay attendu que le conseil d'une démission n'avait aucunement été provoqué par des difficultés locales et extérieures, mais par des raisons intimes et personnelles
qui tendaient à compromettre la dignité et l'honorabilité de révoque.
« Il fut donc décidé de renouveler le conseil ; mais la longanimité et Tindulgence qui caractérisent le Saint-Siège retardèrent la reprise de l'affaire ; Ton espérait que Ms^*" Geay finirait peulrêtre par reconnaître de lui-même, combien fausse et pénible était sa situation sur le siège de Laval.
(( Cette espérance déçue, le Souverain Pontife Pie X, poussé uniquement par le sentiment du devoir inhérent à son apostolat suprême, et songeant au compte qu'il en doit rendre à Dieu, ordonna à la Sacrée Congrégation du Saint-Office de reprendre la douloureuse affaire, d'où la nouvelle lettre du 17 mai dernier.
(( La teneur de cette lettre est en tout semblable, à la lettre expédiée le 26 janvier 1900, on y ajoute seulement que si, dans l'espace d'un mois, l'évêque ne suivait pas le conseil de la renonciation, la Sacrée Congrégation serait obligée de procéder ad ulteriora. Dans la terminologie de la Sacrée Congrégation l'expression progredi ad ulteriora ne signifie pas, comme semble le croire le gouvernement français, que si, dans le délai d'un mois l'évêque ne démissionne pas, l'on procédera purement et simplement à sa déposition, c'estrà-dire à la privation du diocèse, ou à d'autres mesures pénales. Elle signifie uniquement que si la démission conseillée ne se produisait pas, la Sacrée Congrégation se trouverait dans l'obligation de recourir au premier parti mentionné plus haut, c'est-à-dire d'appeler à Rome Mf^ Geay, afin que celui-ci pût prendre connaissance exacte et précise des accusations formulées contre lui dans l'ordre moral et ecclésiastique, et fournir, à cet égard, toutes les explications qu'il croirait nécessaires
et opportunes pour éclairer complètement la conscience des juges. Si dans ce procès, certainement fort douloureux pour lui et pour le Saint-Siège, M»^ Geay parvenait à se justifier pleinement, il retournerait dans son diocèse sans aucun reproche ; si, au contraire, la vérité des accusations formulées contre lui était établie en tout ou en partie, la situation deviendrait plus grave et plus pénible.
« Je veux espérer que cet exact exposé des vues et des faits sera de nature à modifier les sévères appréciations de M. Delcassé sur la lettre du 17 mai. Pour trouver dans les procédés employés à l'égard de Tévêque de Laval une violation quelconque du pacte concordataire il faudrait soutenir que les évoques français par le fait même du Concordat sont devenus de simples fonctionnaires de l'Etat dégagés absolument des liens qui, de par l'institution divine, unissent l'épiscopat catholique au chef suprême de l'Eglise ; de sorte que le Pontife Romain, nonobstant les plus graves motifs d'ordre moral et religieux, ne pourrait plus, sans le consentement préalable du gouvernement, ni conseiller à un évêque de démissionner librement et spontanément, dans son intérêt /personnel et dans l'intérêt de son diocèse, ni l'appeler à Rome pour se justifier des accusations qu'on porte contre lui. Tout le monde voit combien cette thèse est contraire à la vérité, elle équivaudrait à dire que les évêques français sont placés par le Concordat en dehors de l'Eglise catholique.
« Je regrette d'avoir été contraint d'entrer dans des détails qui touchent à la bonne réputation d'un évêque. Je ne l'ai fait qu'après avoir été spécialement dispensé par le SaintrPère du secret du Saint-Office laissant la responsabilité de tout à Me^ Geay, lequel s'est permis
de communiquer une lettre qui était de sa nature très secrète. En même temps j'ai confiance que M. Delcassé, animé comme il Test de sentiments d'équité, voudra bien reconnaître dans ces explications un nouveau gage du vif désir qu'a le Saint-Père de voir amicalement résolues toutes les difficultés existant entre le gouvernement français et le SainIrSiège. Votre Seigneurie est autorisée à lui donner lecture de la présente dépêche et s'il y a lieu à lui en donner copie.
« R. cardinal Merry del Val ».
Lecture de cette dépêche fut faite à M. Delcassé et copie lui en fut laissée par le nonce apostolique. M^ Merry del Val, on le voit, donnait les explications les plus satisfaisantes et il déclarait que le Souverain Pontife n'avait point voulu déposer M^^ Geay, mais le soumettre à un procès régulier selon les formes exigées par le droit canon s'il n'avait pas démissionné dans le délai d'un mois.
A ces explications, M. Delcassé fut bien embarrassé de répondre et M. Combes également, aussi demeurèrent-elles sans réponse. Le Saint-Siège en conclut avec raison qu'elles avaient été bien accueillies, d'autant plus que le nonce, depuis l'incident, avait eu plusieurs entrevues avec les membres du gouvernement sans qu'il ait été fait la moindre allusion à la note du secrétaire d'Etat.
Le 24 juin M«' Geay, qui était d'accord avec M. Combes, adressait au Saint-Père la lettre suivante où il ne faisait môme pas allusion à l'ordre qui lui avait été donné de venir à Rome.
« Laval, le 24 juin 1904.
« Très Saint-Père,
« Pennettez à un de vos flls de venir, à Toccasion de la fête de saint Pierre, vous exprimer ses sentiments de profonde vénération, d'absolu dévouement avec ses religieux souhaits de santé et de bonheur.
« Ainsi que j'ai eu l'honneur, il y a quelques mois de récriro à Votre Sainteté, j'ai le doux espoir d'aller bientôt me prosterner à vos pieds, afin de vous porter et vous exprimer de vive voix mes filiaux hommages.
« Cette année 1904 est celle qui doit me ramener vers la confession de Saint-Pierre, afin d'y faire ma prière, et vers le chef de l'Eglise afin de Lui rendre compte de mon administration épiscopale.
« Si je n'écoutais que l'impatience de mon cœur, je devancerais de quelques mois la date que je m'étais fixée et que j''avais indiquée à Votre Sainteté. Mais ce n'est que vers le mois d'octobre que j'aurcû rassemblé toutes les ressources du denier de Saint-Pierre que je tiens à porter moi-même.
« Ensuite, devant me faire accompagner par un membre de mon chapitre, M^^ Chartier, vieillard de 75 ans, celui-ci m'a conjuré d'attendre la fin des grandes chaleurs pour accomplir ce lointain voyage.
« En attendant, je prie Sa Sainteté de croire qu'aucun évêque n'est mieux disposé à suivre ses enseignemeoits que l'humble évêque de Laval, après avoir souffert déjà pour avoir obéi scrupuleusement à ceux de Léon XIII d'auguste mémoire^ Dieu l'en a béni en lui donnant le cœur de tout le peuple et la persécution des régnants.
a Mais la paix règne, Dieu merci, et le nom de Jésus- Christ y trouve de plus en plus sa gloire.
« Daigne Votre Sainteté agréer les liommages les plus filialement soumis, les plus respectueusement dévoués d'un de ses plus humbles évêques de France. »
A cette lettre, le cardinal Merry del Val répondit en ces termes :
(( Le Saint-Père ayant reçu la lettre que Votre Seigneurie lui avait adressée le 24 juin passé, a donné ordre de la communiquer à la suprême congrégation du Saint-Offlce dont il est le préfet. Et Leurs Eminentissimes et Révérendissimes cardinaux inquisiteurs généraux, dans la congrégation du 30 juin dernier, ont rendu ce décret qui a été approuvé par Sa Sainteté dans Taudience qui a suivi :
(( Le Saint-Père est resté douloureusement surpris en apprenant, par la lettre de M^^ Geay, que celui-ci n'avait pas encore obéi aux injonctions de la suprême congrégation du Saint-Office, donnant ainsi lieu de croire qu'il n'en tenait aucun compte : cependant ces dispositions demeurent dans toute leur vigueur ; il est invité à se rendre à Rome, dans le délai de quinze jours, dès la réception de cette lettre pour comparaître en personne devant le susdit tribunal pour répondre des diverses accusations portées contre lui et sous peine de la suspense latœ sententiœ ab exercitio ordinis et iurisdiciionis, à peine d'encourir ipso facto la même sanction dès l'expiration du délai fixé.
« En accomplissant la mission qui m'a été confiée par le Saint-Père, au moyen de la Sacrée Congrégation qui est l'organe de ses décrets dans les matières les plus importantes, je saisis l'occasion, etc.
(( Rome, 2 juillet 1904. »
M^"" Geay communiqua encore cette lettre au gounement de M. Combes, et le Président du Conseil
enjoignit à Tévêqiie de Laval de garder sa résidence. Celui-ci en informa le cardinal Merry del Val psu^ la lettre suivante :
« Eminentissime Seigneur,
(( Gomme tout évêque français doit le faire, j'ai communiqué hier, 5 courant, à mon gouvernement et en mains propres, la lettre que Votre Eminence Illustrissime m'a fait l'honneur de m'écrire en réponse à cellf^ qui mettait mon amour filial aux pieds du Saint-Père.
(( J'ai demandé^ en même temps au ministre des Cultes l'autorisation d'aller de suite à Rome, conformément à l'ordre du Saint-Siège.
« J*ai le regret de vous dire que ladite autorisation m'a été absolument refusée, au nom de l'article 20 de la loi de germinal et sous peine de poursuites.
« Si Votre Eminence a quelque objection à faire à ce sujet, Elle voudra bien les adresser au gouvernement français. Je m'en tiendrai toujours à* ce qui aura été réglé entre celui-ci et le Saint-Siège.
« J'espère vous envoyer d'ici la plus grosse part du denier de saint Pierre, que je me faisais une joie de porter moi-même.
« Daigne Votre Eminence Révérendissime agréer nos regrets et nos humbles hommages.
« -j- Pierre-Joseph, évêque de Laval, »
A cette lettre hypocrite, qui avait été dictée au prélat par M. Combes lui-même, le cardinal Merry del Val répondit par la menace de suspense si l'évêque ne se trouvait pas à. Rome le 20 du mois. Voici cette lettre :
(( Illustrissime et Révérendissime Seigneur,
« Gomme suite à la lettre envoyée par Votre» Grandeur, en date du 6 courant, et en exécution des ordres
du Saint-Père et de la suprême congrégation de la Sainte-Inquisition, j'accomplis le douloureux devoir de rappeler Tattention de Votre Grandeur sur la constitution Apostolicœ Sedio^ et de vous avertir que, conformément au contenu du susdit document, vous avez à pourvoir; à votre conscience. De plus, par mandat de Sa Sainteté et de la suprême congrégation susdite, je me hâte de vous intimer de nouveau le décret de la susdite congrégation du 30 juin dernier vous concernant, et de vous enjoindre de vous rendre à Rome pour le 20 du mois courant, en vous signifiant que, si vous passez ce terme sans obéir, vous encourrez, sans qu'il soit besoin de déclaration nouvelle, la suspense latœ sententiœ db exercitio ordinis et junsdictionis.
« Après avoir rempli cette pénible mission, je vous prie, etc.
« R. Cardinal Merry del Val.
(c Rome, 10 juillet 1904. »
A côté du cas de Tévêque de Laval se trouve celui à peu près similaire de Tévêque de Dijon, M«^ Le Nordez.
Contre lui aussi s'étaient élevées des accusations graves qui Tempêchaient de gouverner son diocèse avec l'autorité nécessaire. M^ Le Nordez était tenu pour simoniaque, pour franc-maçon et accusé de toutes sortes de méfaits, enfin, en raison de toutes^ ses tares, il était prisonnier du gouvernement.
Pour ces divers motifs, des troubles profonds existaient dans le clergé du diocèse de Dijon et surtout au grand séminaire. Des jeunes gens, parmi les plus pieux et les mieux préparés à recevoir la prêtrise, se refusaient à recevoir les ordres des mains de M*^ Le
Nordez ; tout cela avait fortement ému Topinion. Pour éviter un scandale imminent, le cardinal Merry del Val envoya au nonce la dépêche suivante :
« Rome, 10 mars 1904, 8 heures 1/2 du soir,
« Je prie Votre Seigneurie de signifier immédiatement à révêque de Dijon que c'est la volonté du Saint-Père, qu'il suspende les ordinations jusqu'à nouvel ordre.
« Votre Seigneurie nous transmettra la réponse de révêque.
« Gard. Merry del Val. »
Pour se conformer aux ordres du secrétaire d'Etat, Mfi^ Lorenzelli écrivit donc à l'évêque de Dijon la lettre suivante :
« Par ordre du Très Saint-Père, je m^'empresse de faire savoir à^Votre Grandeur que Sa Sainteté veut que, jusqu'à nouvel ordre de sa part. Votre Grandeur suspende les ordinations.
« Toujours prêt, soit à transmettre à Rome ce que Votre Grandeur voudrait dire, soit à La servir en toute autre chose en mon pouvoir, je reste, avec fraternelle affection et respect, de Votre Illustrissime et Révérendissime Grandeur, le très humble serviteur. »
A cette lettre, Mfi^ Le Nordez, qui était une autre variété des mauvais prélats systématiquement choisis par le gouvernement pour trahir l'Eglise et aider le gouvernement dans ses tentatives séparatistes, répondit en ces termes :
« Dijon, 13 mars 1904.
« Les mesures que j'avais prises concordent absolument avec la décision que le Saint-Père me fait l'honneur de me communiquer par l'entremise de Votre Excellence.
156 LBS DESSOUS DE LA SÉPAEATION
« J'ai cru sage d'insister près du Président du Conseil des ministres, pour que la faveur de la dispense du service militaire ne fût retirée à aucun de nos jeunes clercs, et je l'ai obtenue.
(( Mais, devant leur insubordination, quelque miséricorde que pût m'inspirer l'inexpérience de leur âge, j'avais déclaré que toute ordination serait longtemps retardée. Ils avaient eu l'inconvenance grossière de refuser celle que j'étais prêt à leur donner ; je me dois de leur faire attendre, dans la mesure qui convient, celle qu'ils pourraient solliciter.
« Je suis grandement heureux que Sa Sainteté fortifie mon dessein par sa propre et auguste volonté. Il y a eu dans l'acte de nos jeunes clercs tant de folie violente, et dans les longues et sourdes menées qui l'ont préparé tant de mensonge, que j'ai senti le besoin de me recueillir dans le calme et l'attention pour étudier les éléments dont étaient faites ces tristes choses, et de m'e taire jusqu'à ce que j'y visse clair.
« Je crois ne pas m'être départi un seul instant, non seulement de ce calme nécessaire, mais encore de la sérénité.
« Je sentais bien, du reste, que ma personne était pour peu de chose engagée en cette affaire. L'accusation portée contre moi est si grotesque, qu'elle ne pouvait m'atteindre aux yeux de quiconque réfléchit un peu.
« Tout considéré, il me paraît clair que, tout en faisant la part des éléments locaux, qui ont apporté à l'incident les deux défauts qui marquent l'esprit bourguignon, à savoir la légèreté d'une part et le peu de franchise de l'autre, l'événement survenu ici est un fruit pur et mûr de la condition présente de l'Eglise en France.
« Cet événement est, dans le domaine de la morale, ce que la manifestation Loisy est dans celui de la foi. Les effets sont divers, la cause est identique.
(( Pax le fait d'influences multiples, mais visibles, le principe d'autorité est formidablement ébranlé chez nous, et nos séminaristes avec leurs meneurs ont pris devant le caractère sacré de l'épiscopat l'attitude de M. Loisy et da sa suite devant la divinité de l'Evangile. L'esprit de fronde a remplacé celui de respect.
« Je me permets de penser que des décisions énergiques seules auront raison de ce mal dont la gravité ne peut échapper à aucun bon esprit.
(( Quand la gangrène tient un corps, il Vaut mieux amputer même plusieurs membres, que de laisser la pourriture s'étendre à tous.
« Aussi, j'éprouve un grand réconfort, et je conçois beaucoup d'espérance de l'énergie que le Saint-Père apporte à la guérison de nos maux présents.
« Je me garderai d'importuner Sa Sainteté du récit "des ennuis que Dieu vient de permettre pour moi. De telles épreuves sont l'inévitable partage de ceux qui conduisent les hommes et, particulièrement en des jours comme les nôtres, sont le lot de ceux qui refusent de s'inféoder à aucun parti autre que celui de Dieu, de la vérité et de la justice.
« Mais comme ces faits touchent à la religion même, je suis prêt, si Sa Sainteté le souhaite, à lui faire parvenir soit directement, soit par l'entremise de Votre Excellence un rapport circonstancié sur ce triste incident, ses auteurs et les responsabilités encourues.
« J'ai lieu de croire du reste que Son Eminence le cardinal préfet de la Sacrée Congrégation des évêques
est depuis longtemps au courant des misérables menées dont j'étais l'objet
« Une parole du SaintcPère les réduirait sur Theure, elle me serait d'un grand honneur et d'une fortiflanle consolation, mais je trouverai bien, sage et opportun tout -ce que résoudra Sa Sainteté, acte, parole ou silence.
(( Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon profond respect. »
M^^ Le Nordez acceptait donc la solution proposée comme conforme à ses propres désirs;, mais en même temps, comme M^^^ Geay, il communiquait à M. Combes la lettre diâ nonce, et le 15 juillet le gouvernement faisait remettre par notre chargé d'affaires la lettre suivante au secrétaire d'Etat :
« 15 juillet 1904.
« D'informations parvenues à M. le président du Conseil, ministre de l'Intérieur et des Cultes, don*^ M. Combes a dû et pu vérifier l'exactitude, il résulte que Son Excellence le nonce apostolique à Paris a trans^ mis à la date du 11 mars dernier, à l'évêque de Dijon, un ordre du SaintrPère d'avoir à suspendre les ordinations dans son diocèse jusqu'à nouvel avis. ,
(( Le gouvernement de la République est obligé de protester contre une pareille démarche faite sans son assentiment : pour le fond, parce que toute mesure tendant à diminuer les prérogatives d'un évoque et à lui infliger, en quelque sorte, une déposition partielle, est en opposition avec le pacte concordataire ; et pour la forme, parce que le nonce du Pape n'a pas le droit de correspondre directement avec les évêques français.
(( C'est pourquoi ordre a été donné au soussigné de faire savoir à Son Eminence le cardinal secrétaire d'Etat
que, se tenant à l'esprit et à la lettre du Concordat, le gouvernement doit considérer comme nulle et non avenue la lettre du 11 mars.
K Le chargé d'affaires de France soussigné saisit cette occasion pour assurer Son Eminence le cardinal secrétaire d'Etat de sa très haute considération. »
Cette lettre contenait intentionnellement de mensongères affirmations, M^"^ Le Nordez n'avait subi aucune punition ni même aucune réprimande et le Papo n'avait jamais admis que le nonce ne pût correspondre directement avec les évoques.
Cependant les désordres de Dijon persistant toujours, M8^ Le Nordez reçut par la lettre suivante ordre de se rendre à Rome le plus tôt possible pour se justifier des graves accusations qui pesaient sur. lui :
« Le SaintrPère m'a chargé d'inviter Votre Seigneurie illustrissime et révérendissime à vouloir bien se rendre à Rome le plus tôt possible.
« En exécutant l'ordre vénéré de Sa Sainteté je vous prie de vouloir bien me prévenir de votre arrivée dès que vous aurez fixé le jour de votre départ et en attendant je saisis l'occasion, etc.
« R. Card. Merry del Val.
« 24 avril 1904. »
L'évêque de Dijon répondit aussitôt comme il suit : « Dijon, le 3 mai 1904.
« J'ai l'honneur d'exprimer à Votre Eminence le vif regret que j'éprouvais de tarder' à répondre à la lettre que j'avais reçue d'Elle.
« J'ai désiré, en effet, joindre à ma lettre un rapport que Votre Eminence pût placer sous les yeux du Saint- Père, et il m'a fallu y consacrer les deux derniers jours.
« Je commence samedi ma tournée pastorale d^ confirmations ; toutes les paroisses y sont prêtes ; tous les enfants préparés, et la chose annoncée officiellement depuis un mois.
« Mon absence €t mon départ pour Rome eussent produit le plus grand trouble et l'effet en eût été profondément regrettable, en ce moment surtout, où le calme est revenu dans les esprits. Ma tournée se terminera vers le milieu de juin et je serai alors à la disposition du SaintrPère.
« Au milieu des peines qui m'ont été' faites, ma pensée s'est bien souvent portée vers Sa Sainteté ; je souhaite ardemment me prosterner à ses pieds et aussi, je ne le cache pas, me faire connaître d'Elle. Car n'a-t-on pas cherché à l'indisposer contre moi et à me dépeindre à Elle sous un jour qui n'est pas celui de la vérité ?
« J'ose vous prier, Eminence, de soumettre à Sa Sainteté la note que je joins à cette lettre. Il y a un mois, j'écrivis à Son Eminence le nonce apostolique à Paris, que je souhaitais d'éclairer Sa Sainteté par un rapport précis et sincère ; il me tardait de le faire.
« Je prie Votre Eminence d'agréer l'hommage de mon profond respect. »
Tout le mois de juin s'étant passé sans avoir au Vatican des nouvelles de M?^ Le Nordez, M^ Merry del Val lui intima l'ordre de la part du Pape de venir à Rome dans les quinze jours suivant sous peine de suspense ; voici cette lettre :
« Illustrissime et Révérendissime Seigneur,
« Par ordre du Saint-Père, je m'empresse d'informer Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime que Sa Sainteté a été douloureusement étonnée en constatant que Votre Seigneurie, après avoir promis de se rendre h
Rome avant la fin de juin dernier, n'a pas tenu sa parole. Sa Sainteté, en conséquence, vous enjoint de vous rendre à Rome dans un délai de quinze jours sous peine de la suspense lutœ sententiœ ab exercitio ordinis et iurisdictionis à encourir ipso facto immédiatement après l'expiration du délai fixé.
« Cet ordre du Souverain Pontife accompli, je viens vous confirmer, etc.
« R. card. Merry del Val.
« 9 juillet 1904. »
M8^ Le Nordez communiqua encore cette lettre au gouvernement de M. Combes, et sur le conseil de celuici répondit la lettre dilatoire que voici :
« Paris, le 19 juillet 1904.
« J'ai reçu à l'extrémité du Nord de la France, où je prenais un peu de repos, la lettre que Votre Eminence m'a adressée. Elle m'est parvenue le 12 juillet à midi.
« La veille de ce môme jour, M. Bizouard, curé de Saint-Bénigne de Dijon, principal moteur des troubles dont mon diocèse est le théâtre depuis sept mois, déclarait aux prêtres de son doyenné réunis en conférence qu'il « venait de recevoir du Pape une lettre lui annonce çant les mesures prises contre moi », et « de Votre « Eminence une autre lettre lui déclarant que les clercs « de mon diocèse n'avaient pas à s'inquiéter de l'ordina- <( tion, laquelle serait donnée en septembre dans ma « cathédrale, par un évêque étranger ».
« Je n'ai pas hésité un instant à regarder comme mensongères les sources alléguées par M. Bizouard. Mais j'ai été frappé de voir les décisions du Saint-Siège à mon endroit connues de cet ecclésiastique avant de l'être de moi.
« Il y a eu certainement divulgation illégitime par quelque subalterne ; c'est à cette source que j'attribue les articles de presse, publiés en France depuis huit jours, et j'ai tenu à en avertir Votre Eminence.
« Pour moi, j'ai gardé secrète la lettre que j'ai reçue de Vous.
« Mis en demeure par le gouvernement français de lui en donner communication, je n'ai pas cru avoir le droit de m'y refuser. J'ai fait cette communication ce matin, passant par Paris pour regagner mon évêché.
« J'ai eu l'honneur de l'écrire à Votre Eminence, il y a un peu plus de deux mois : j'ai hâte de me rendre près du SaintrPère, de lui rendre les devoirs de mon profond respect, d'assurer Sa Sainteté de mon attachement au Saint-Siège, lequel attachement ni rien ni personne ne pourra affaiblir, j'ai hâte d'être connu du Pape, parce que je suis sûr que la moitié d'une heure me suffira pour gagner son estime, sa confiance et dissiper les préjugés que la haine, le mensonge et la calomnie ont pu inspirer à Sa Sainteté envers ma personne.
« Mais après sept jours de réflexions devant Dieu je suis dans le devoir de déclarer à Votre Eminence que je ne crois pas pouvoir me rendre à Rome dans les conditions où j'y suis convié.
« J'en éprouve une douleur profonde, je vois les maux qui menacent l'Eglise de France, les comphcations déplorables que cet incident ajoute à l'état des choses religieuses, déjà si gravement compromis. Mais, je ne puis.
« Voici sept mois que je suis l'objet d'outrages aussi odieux que grossiers de la part de quelques prêtres de mon diocèse. Ils ont ameuté contre moi les jeunes clercs de mon séminaire, des jeunes laïcs de dévotion, des
femmes pieuses et crédules. Ils ont récemment employé le mensonge, la menace et Vargent pour amener des pauvres enfants à refuser de mes mains le sacrement do confirmation.
(( Ils ont fondé leur action sur l'accusation haïssable autant qu'imbécile que je faisais partie d'une secte dont je n'ai jamais connu même un membre, et dont je rougirais d'écrire ici même le nom.
« Je me suis tu ; j'ai tout supporté dans le calme, attendant le jour de la vérité.
« Ils ont répété mille fois que j'étais, à ce titre, dénoncé au Saint-Siège, et voici six mois qu'ils disent chaque jour que je vais être déposé.
« Le Saint-Siège ne m'a pas fait savoir, même par le moindre mot, que je fusse accusé à ce titre près de Lui.
« J'ai, il y a cinq mois, par l'intermédiaire du nonce apostolique, déclaré que j'étais à l'entière disposition du Saint-Père pour toutes explications ou justifications ; on ne m'en a demandé aucune.
« Il y a deux mois, j'ai eu l'honneur, par l'entremise de Votre Eminence, d'adresser à Sa Sainteté un rapport, dont, j'ose le dire, ni la clarté ni la sincérité ne laissent rien à désirer. Je le terminais en me déclarant prêt à y ajouter tous les détails que Sa Sainteté pourrait souhaiter. On ne m'en a pas demandé encore.
« Aujourd*hui, Eminence, je reçois l'ordre de me rendre à Rome sous peine de suspense de ma juri'diction. Et voilà la seule communication que l'on ait bien voulu me faire, le seul appui qui me soit donné dans cette lutte que je soutiens patiemment ef. vaillamment pour la défense de la justice et du caractère dont Dieu et le Saint-Siège m'ont revêtu ! Et tout cela est dévoilé, donné en pâture à la presse et aux passions populaires.
u Quel coupable pen&e-t-on donc que je suis ? Quel évêque me juge-t-on ? Ma vie de solitude, de labeur et de dévouement à TEglise et à mon diocèse ne mérite- Irelle donc que cette sentence ?
« J'ose le déclarer, il n'y a pas en France un évêque plus étroitement attaché au Saint-Siège que moi ; quiconque l'attaquera me trouvera sur son chemin. Mais faut-il donc que je jette aussi aux gémonies ma personne et mon caractère sacré?...
« Non, cela ne se peut pas ; le mensonge ne peut vaincre ainsi. Pie X est juste et bon autant que ferme. Il ne traitera pas de cette manière Tévêque que je suis.
« J'attendrai donc, Eminence, une notification définitive des censures dont je suis menacé. Le Saint-Père peut, du reste, être assuré que, pas une heure, je n'hésiterai à donner à mon clergé l'exemple du respect de l'autorité que tant de fois je lui ai prêché.
« Je prie Votre Eminence d'agréer l'expression de mes sentiments de profond respect.
J. Albert, évêque de Dijon.
(( Paris, le 19 juillet 1904. »
Le secrétaire d'Etat fit réponse à cette lettre le 22 juil let. Il renouvelait l'ordre formulé à M^'"Le Nordez de se trouver à Rome dans les quinze jours.
« Rome, 22 juillet 1904.
K Monseigneur,
(( Je viens die recevoir la lettre que Votre Grandeur m'a adressée le 19 de ce mois. J'en ai donné immédiatement connaissance au Saint-Père. De la façon la plus formelle je puis vous assurer que Sa Sainteté n'a pas écrit un seul mot à M. l'abbé Bizouard, et que, moi-
même, je ne lui ai fait aucune communication au sujet des ordinations de Dijon. Si M. Bizouard s'est permis de faire les assertions rapportées à Votre Grandeur, il devra nécessairement en répondre à qui de droit. Mais, Monseigneur, indépendamment de tout ce qu'on a pu vous dire, je suis chargé par le Saint-Père d'attirer encore une fois votre attention sur l'extrême gravité de votre situation présente. Après avoir été invité par le Saint-Père de venir à Rome dans la première quinzaine, du mois de juin, vous avez promis à Sa Sainteté de vous présenter ici dans la seconde moitié du mois dernier, et vous lui disiez que ce retard vous était imposé par la nécessité de faire une tournée de confirmation déjà annoncée.
(( Vous n'êtes pas venu et vous êtes parti pour Paris et le Nord de la France. Le Saint-Père a attendu jusqu'au 9 juillet, et alors il Vous a donné l'ordre formel, sous peine de suspension, de vous rendre à Rome dans l'espace de quinze jours. Votre Grandeur, elle le dit elle-même, a donné communication de cette lettre au gouvernement, sans tenir compte des prescriptions de la bulle Apostolicœ Sedis. Vous me dites, Monseigneur, qu'une demi-heure vous suffirait pour expliquer votre position au Saint-Père, pour gagner son estime, sa confiance, et dissiper les préjugés que la haine, le mensonge et la calomnie ont pu inspirer à Sa Sainteté envers votre personne. C'était pour vous accorder cette demi-heure et plus encore que le Pape vous appelait auprès de Lui, mais, au lieu d'obéir et d'accomplir votre promesse, vous êtes parti pour Paris. Le Saint- Père n'a prononcé aucun jugement sur les faits allégués, et c'est précisément parce qu'il ne voulait pas en prononcer sans vous entendre et vous donner l'oc-
casion de gagner sa confiance et de dissiper toute accusation, qu'il vous appelait à Rome. Vous avez préféré rester en France et donner communication à l'autorité civile d'un ordre qui vous a été adressé par le Saint- Office au nom du Saint-Père lui-même. Je suis chargé par Sa Sainteté de vous inviter aujourd'hui à faire votre devoir et pourvoir à votre conscience, maintenant surtout que le terme, qui vous a été accordé, est sur le point d'expirer.
'( Votre Grandeur déclare « qu'il n'y a pas en France (( un évêque plus étroitement attaché au Saint-Siège « que Votre Grandeur » et que « quiconque l'attaquera « vous trouvera sur son chemin ». Le Saint-Père ne veut pas douter de vos sentiments, et il ne pourrait en douter que si vous manquiez aujourd'hui à votre devoir.
(( La notification, qui vous a été faite, est définitive. J'ose ajouter, Monseigneur, pour ma part, que je vous écris d'un cœur bien affligé et que j'aurais voulu vous épargner cette lettre, si j'avais pu le faire sans manquer aux ordres reçus. Je vous conjure d'agir comme évêque, comme évêque français, sincèrement attaché au siège apostolique, et de ne pas ajouter à l'amertume qu'éprouve en ce moment le cœur du Souverain Pontife et que partagent si vivement tous ceux qui aiment l'Église et la France.
(c R. Gard. Merry del Val. »
Ainsi donc, M«^ Geay et Ms^ Le Nordez étaient tous deux appelés à Rome pour la fin du mois de juillet afin de se justifier des accusations les plus graves dirigées contre eux. L'un et l'autre étaient d'accord avec M. Combes qui, du reste, avait en outre dans sept évêchés des prélats qui n'étaient, à vrai dire, que de véri-
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labiés préfets violets, misérables fonctionnaires liés au pouvoir par quelque secret honteux, par quelque tare qui les rendaient esclaves du gouvernement maçonnique. Leur cause était donc aux mains de M. Combes qui possédait toute la correspondance secrète échangée entre les prélats et le Vatican.
Avec la complicité des deux prélats, le haineux défroqué allait donc pouvoir user de toutes ces armes à son gré et déterminer la crise au moment précis où le gouvernement serait en mesure de surprendre la majorité du Parlement et arriver enfin à parfaire Tœuvre maçonnique.
Dans le chapitre qui va suivre nous allons voir à l'œuvre le maître fourbe, nous allons voir s'accomplir la rupture diplomatique, voter la séparation de l'Eglise et de l'Etat et proclamer cela un acte nécessaire contre l'agression de Rome, ce qui est le mensonge historique le plus odieux^ la plus belle tartuferie rouge qu'ait jamais produite le jacobinisme.