‹ Les dessous de la séparationChapitre 16 sur 24 · AFFAIRES DE LAVAL ET DE DIJON DEUXIÈME PARTIE DU CONFLIT · texte numérisé non relu

AFFAIRES DE LAVAL ET DE DIJON DEUXIÈME PARTIE DU CONFLIT

Le gouvernement exige le retrait des lettres adressées par le Vatican aux deux évéques, — Explications du secrétaire d'Etat et refus d'obéir à cet ultimatum, — Pièces justificatives, — Rupture,

Nous avons vu dans le chapitre précédent que le cardinal Merry del Val, abusé par le silence qui avait accueilli sa note du 10 juillet adressée à M. Delcassé, avait, sans en avertir à nouveau le gouvernement, ordonné aux évoques de Laval et de Dijon de se trouver à Rome dans le plus bref délai.

Tous les deux ayant communiqué les dépêches de Rome à M. Combes, celui-ci leur intima Tordre de ne pas quitter leur résidence.

Cependant, avant d'agir contre Rome, M. Combes prit la précaution d'exciter Topinion contre le Saint- Siège.

Les journaux officieux qui avaient fait le plus de bruit sur la tension des rapports diplomatiques entre la France et le Saint-Siège avaient fini par se taire faute de

nouvelles. Soudain, le 12 juillet, le Malin et le Temps, dont on connaît les attaches, publiaient des articles sensationnels signés Mou thon et Villiers.

Si M. Mouthon se perdait, selon son habitude, dans des considérations oiseuses, M. Villiers parlait net et se montrait si bien documenté que l'article semblait avoir été dicté par M. Combes. En même temps les deus; journaux ne se contentaient pas du cas particulier de M&" Geay et Le Nordez, ils s'efforçaient d'englober dans la résistance à Rome une dizaine d'évêques sur lesquels le gouvernement croyait pouvoir compter et qu'il s'agissait de détacher de la papauté.

Quand M. Combes eut fait donner son avantrgarde, j'entends quand la presse biocarde eut injurié à souhait le Souverain Pontife, il fit rédiger par le ministre des Affaires étrangères les deux notes suivantes :

« Son Eminence le nonce apostolique à Paris ayant transmis à la date du 11 mars dernier à l'évêque de Dijon un ordre du SaintrPère d'avoir à suspendre les ordinations dans son diocèse jusqu'à nouvel avis, le soussigné a fait savoir à S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat, par une note du 15 de ce mois, que le gouvernement protestait contre une pareille démarche faite sans son assentiment et devait considérer comme nulle et non avenue la lettre de M»^^ Lorenzelli en date du 11 mars. • « Malgré cette protestation, S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat a renouvelé à M. Le Nordez, par une lettre qu'il lui a adressée directement le 9 juillet au nom du SaintrPère, l'injonction de se rendre à Rome dans le délai de quinze jours à partir de cette communication sous peine de la suspension latœ sententiœ ab exercitio ordinis et junsdictionis, qui serait encourue ipso facto, dès l'expiration du délai fixé.

(( En mandant à Rome directement, et à Tinsu du gouvernement, un évêque qui, en sa qualité d'administrateur d'un diocèse, relève du ministre des Cultes, le Saint-Siège méconnaît les droits du pouvoir avec lequel il a signé le Concordat.

« En enjoignant à cet évêque de se rendre à Rome dans le délai de quinze jours sous peine de la suspension latœ sententiœ ab exercitio ordiriis et iurisâictiards qui serait encourue ipso facto dès l'expiration du délai précité, le Saint-Siège méconnaît la disposition du Concordat de laquelle il résulte qu'un évêque ne peut être suspendu ou déposé sans l'accord des deux autorités qui ont contribué à le créer.

« Une pareille attitude dicte la conduite du gouvernement de la République.

« C'est pourquoi le soussigné a l'ordre de déclarer à S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat que, si la lettre du 9 juillet à l'évêque de Dijon n'est pas retirée, si une suite est donnée aux menaces qui sont exprimées, le gouvernement français devra comprendre que le Saint- Siège n'a plus souci de ses relations avec le Pouvoir qui, remplissant les obligations du Concordat, a le devoir de défendre les prérogatives que le Concordat lui confère.

« Et le gouvernement de la République laisse au Saint-Siège toute la responsabilité des résolutions auxquelles on l'aura réduit.

« Le chargé d'affaires de France soussigné saisit cette occasion pour assurer S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat de sa très haute considération.

« Robert de Courcel.

« Rome, le 23 juillet 1904. »

Deuxième note.

En réponse à la noie remise le 3 joiin dernier à S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat pour protester, au 'nom du gouvernement de la République, contre Tinj onction adressée par le Saint-Siège à Tévêque de Lavai d'avoir à résigner ses fonctions dans le délai d'un mois, S. Em. le nonce apostolique est venu donner à M. Delcassé les explications suivantes qu'il lui a confirmées quelques jours plus tard en lui communiquant le texte même de la lettre en date du 10 juin qu'il avait reçue à ce sujet de M^^ Merry del Val :

« L'avis donné à l'évêque de Laval ne signifiait pas, a dit M^ Lorenzelli, que, si ce prélat ne démissionnait pas dans l'espace d'un mois, il serait procédé sans autre formalité à sa déposition, il signifiait uniquement que si la renonciation- conseillée ne se réalisait pas, la Congrégation du Saint-Office se trouverait dans l'obligation de memder à Rome Me^^ Geay pour qu'il se justifiât des imputations mises à sa charge.

« Le cardinal secrétaire d'Etat se défendait de vouloir, « sans observer en même temps le Concordat », engager une procédure pouvant conduire à la suspension d'un évêque ou à sa déposition. Et^on Eminence ajoutait qu'Elle avait la confiance qu'on verrait « dans les explications données un nouveau gage du vif désir du Saint-Siège de voir régler à l'amiable toutes les difficultés existantes entre le gouvernement français et le Saint-Siège )>.

« Contrairement à ces assurances, S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat a écrit directement, le 2 juillet, à l'évêque de Laval, le menaçant de suspension si, dans

les quinze jours, il ne se rendait pas à Rome devant le tribunal du Saint-Office. Et comme Tévêque de Laval n'avait pas acquiescé, il reçut une nouvelle lettre datée du secrétariat d'Etat de Sa Sainteté, le 10 de ce mois, et signée Merry del Val, lui signifiant que, s'il ne se présentait pas à Rome le 20 juillet au plus tard, il encourrait par le fait même et sans qu'il y eût besoin d'une déclaration ultérieure, la suspension latœ serttentiœ ab exercitio ordinis et junsdictionis.

« Après l'avertissement contenu dans la note précitée du 3 juin dernier et quand les griefs invoqués contre l'évêque de Laval remo«ntent à plusieurs années, il est impossible de se méprendre sur le caractère de ces sommations hâtives et réitérées.

« En mandant à Rome directement et à l'insu du gouvernement un évêque qui, en sa qualité d'adminis^ trateur d'un diocèse, relève du ministre des Cultes, le SainIrSiège méconnaît les droits du Pouvoir avec lequel il a signé le Concordat.

« En menaçant cet évêque, s'il ne se rend pas à Rome, de la peine de la suspension et en lui signifiant que, s'il ne se présentait pas à Rome le 20 juillet au plus tard, il encourait par le fait même et sans qu'il eût besoin d'une déclaration ultérieure, la suspension laicC sententice ab exercitio ordinis et furisdictionis, le SaintrSiège méconnaît la disposition du Concordat de laquelle il résulte qu'un évêque ne peut être suspendu ou déposé sans l'accord des deux autorités qui ont contribué à le créer.

« Une pareille attitude dicte la conduite du gouvernement de la République.

« C'est pourquoi le soussigné a Tordre de déclarer à S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat que, si les lettres

des 2 et 10 juillet à Tévêque de Laval ne sont pas retirées^ si une suite est donnée aux menaces qui y sont exprimées, le gouvernement français devra comprendre que le Saint-Siège n'a plus souci de ses relations avec le Pouvoir qui, remplissant les obligations du Concordat, a le devoir de défendre les prérogatives que le Concordat lui confère.

« Et le gouvernement de la République laisse au Saint-Siège toute la responsabilité des résolutions auxquelles on l'aura réduit.

« Le chargé d'affaires soussigné saisit cette occasion pour assurer S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat de sa très haute considération.

« Robert de Cçurcel.

« Rome, 23 juillet 1904. »

D'abord, nous l'avons vu déjà,, le gouvernement n'avait rien répondu à la note du 10 juillet, laissant ainsi très justement supposer au Vatican qu'il en avait accepté les conditions. Bien plus, dans les deux documents que nous venons de citer, le gouvernement français modifiait du tout au tout le caractère de la note du secrétaire d'Etat, et, avec une perfidie et une mauvaise foi absolues, il indiquait comme une récidive la lettre adressée à M«^f Le Nordez le 9 juillet, alors que sa protestation au sujet des ordinations était du 15 de ce même mois.

Bien que le Saint-Siège ne pût accepter cet ultimatum, et qu'il comprît très bien que tout cela n'était que prétexte, le cardinal Merry det Val répondit d'une manière conciliante et bienveillante par les deux notes suivantes :

« Le 26 juillet 1904.

« Des Chambres du Vatican.

« Le soussigné secrétaire d'Etat a porté l'attention voulue à la note, datée du 23 du mois courant, par laquelle M. le chargé d'affaires de France, après avoir fait allusion à l'ordre que l'on a fait parvenir à M^^ l'évêque de Dijon, à la date du 9 juillet, de se rendre à Rome, affirme que le Saint-Siège, en appelant directement un évoque à l'insu du gouvernement, « mécon- « naît les droits du pouvoir avec lequel il a signé le « Concordat » et, en menaçant l'évêque de la peine de suspense, « méconnaît la disposition du Concordat, « d'après laquelle un évêque ne peut être suspendu ou « déposé sans l'accord des deux autorités qui ont con- (( tribué à le nommer ». Après ces affirmations, M. le chargé d'affaires, au nom de son gouvernement, déclare que si la lettre ci-dessus mentit)nnée, en date du 9 juillet, n'est pas retirée, et si l'on donne suite aux menaces qui y sont exprimées, « le gouvernement (( français devra comprendre que le Saint-Siège se « désintéresse de ses relations avec la puissance qui, « remplissant ses obligations concordataires, a le devoir (( de défendre les prérogatives que le Concordat lui « confère ».

« Le cardinal soussigné ne s'arrête pas à faire remarquer qu'en adressant à M«^ Le Nordez la lettre ci-dessus indiquée du 9 juillet, il ne pouvait évidemment pas tenir compte de la protestation à lui remise par M. le chargé d'affaires, à* la date du 15 du même mois. Laissant donc de côté cette observation, le cardinal soussigné répondra à ce qui constitue la substance de la dernière note.

i76 LES DESSOUS DE LA SÉPARATION

« Ils sont présents à la mémoire de tous, les pénibles incidents qui se sont produits, au cours du mois de février, dans le diocèse de Dijon, où les jeunes séminaristes refusèrent de recevoir la sainte ordination des mains de M*^' Le Nordez, préférant plutôt être expulsés du séminaire, et furent suivis par presque tous leurs collègues qui déclarèrent se solidariser avec eux. Un ajournement des saintes ordinations s'imposait, soit pour s'enquérir des motifs de cette résistance des jeunes gens, soit pour leur donner le temps nécessaire pour la réflexion et l'apaisemient de leurs estprits ; c'est pour cette raison que Ms^' le nonce, par lettre du 11 mars, fit savoir à M^^ l'évêque de Dijon que c'était la volonté du Saint-Siège qu'il s'abstînt des saintes ordinations jusqu'à nouvel ordre.

« Ce fut là une simple mesure de prudence, réclamée par les circonstances, qui ne comportait aucune peine, et M8^ Le Nordez, par une lettre adressée au cardinal soussigné, la reconnut juste et opportune.

(( Sur ces entrefaites, les accusations que l'on portait contre M^^ l'évêque de Dijon s'aggravaient au point de rendre nécessaires quelques explications.

(( Ce fut pour cette raison que le SaintrSiège l'invita à se rendre à Rome, et comme, malgré sa promesse de s'y trouver présent dans la seconde moitié de juin, il différait d'obéir, on lui répéta, par lettre du 9 juillet, 1 ordre de venir, en lui rappelant les sanctions canoniques qui découlent de la gravité de l'obligation d'obéir, sanctions qui, du reste, ne devaient s'exercer que dans le cas de contumace et qui devaient disparaître par le fait même de l'obéissance.

« Il ne s'agissait donc pas d'une déposition, auquel

cas le SaintrSiège en aurait informé le gouvernement, ni d'autres mesures pénales, mais d'une simple convocation k Rome, pour donner des explications sur les accusation^ que l'on portait contre lui. A son arrivée à Rome, on lui aurait fait part des imputations qui le concernaient en lui laissant la plus large faculté de les examiner et de se défendre, et, s'il avait réussi à les repousser, le Saint-Père aurait été trî^.s heureux de proclamer leur manque de fondement.

« Le gouvernement français considère nulle et nonavenue, la lettre de Ms^ Lorenzelli du 11 mars et demanae ïe retrait de celle du Saint-Siège du 9 juillet, aaressée à M^^ l'évêque de Dijon, les jugeant toutes aeux contraires au Concordat ; mais il est facile de aémonlrer l'inexactitude de cette manière de voir. En eiî'et, en premier lieu, le Concordat est bien distinct des articles organiques ultérieurs qui sont un acte unilatéral du gouvernement français contre lequel le SainIrSiège n'a jamais cessé .de protester; et, dans aucun des dix-sept articles du Concordat, il n'est dit, pas plus au fond que dans la forme, que le Saint-Siège ne peut, sans le consentement préalable du gouvernement, oraonner à un évêque, comme mesure de prudence réclamée par les circonstances, de s'abstenir temporairement de quelque acte de son ministère ou l'appeler à Rome, pour fournir des explications sur sa conduite. Le Souverain Pontife ne pouvait pas faire cette concession, sans manquer aux sacrés devoirs du Pasteur suprême de l'Eglise, puisque, si personne ne conteste que les évêques en France doivent avoir, avec le gouvernement, les rapports nécessaires déflnis pa''* le Concordat ; toutefois, dans l'exercice de leur juridi(> tion, ils dépendent du Pontife Romain, qui leur a con-

féré cette juridiction au moyen de l'institution canonique et qui la leur conserve ; le Pontife Romain ne peut pas subordonner cette dépendance au consentement de l'autorité civile. Que le Pontife Romain, même depuis le Concordat, conserve sur les évêques en France sa pleine autorité, cela résulte clairement même du serment solennel et spécial que le gouvernement français ne peut pas ignorer, puisqu'il fait partie de l'institution canonique qui est jointe aux bulles et par lequel les évêques s'obligent, sans aucune restriction, à recevoir avec soumission et à exécuter très fidèlement les injonctions du Pontife Romain : Mandata apostolica humiliter recipiam et quant diligentissime exequar. Et, en particulier, le fait que le Pontife Romain, même depuis le Concordat, peut appeler à Rome — même sous menace de peines à encourir ipso facto — ^ les évêques de France pour rendre compte de leurs actes, est confirmé par la loi bien connue, loi que le gouvernement français n'ignore certainement pas, qui oblige, sous menace des peines latœ sententiœ, les évêques de France, comme ceux des autres pays de l'Europe, sans aucune réserve du consentement de leur gouvernement, à se rendre tous les quatre ans à Rome ou, au moins, à y envoyer leur représentant, dans le but principal d'exposer au Saint-Siège l'état de leur diocèse et d'en recevoir des instructions, des conseils et des commandements.

(( A la suite de ces réflexions, il est permis d'espérer que le gouvernement français sera persuadé que, de la part du Saint-Siège, il n'y a eu aucune violation du Concordat et que, s'inspirant de sentiments d'équité, le gouvernement ne voudra pas insister sur le retrait de la lettre en question, épargnant ainsi à* son pays

une profonde agilation religieuse. Ce reirait équivaudrait, en effet, à la complète abdication de l'autorité pontificale sur Fépiscopat, abdication qui n'est pas au pouvoir du Saint-Père et qui ne peut pas être dans les intentions du gouvernement de la République. Mais, pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions conciliantes et montrer que, dans tous, ces pénibles incidents, il s'est inspiré toujours et uniquement des sentiments de son devoir, le Saint-Père ne se refuserait pas à proroger d'un mois le délai assigné à M^^ Tévêque de Dijon, pourvu que celui-ci, dans ce laps de temps, se rende à Rome pour se justifier, et que, dans le cas oix il refuserait de s'y rendre, ou bien ne réussirait pas à se justifier, le gouvernement se montre disposé à s'entendre avec le Saint-Siège en vue de pourvoir à l'administration du diocèse.

« De cet acte de déférence, il est aisé de comprendre quel grand intérêt le Saint-Siège attache au maintien des bonnes relations avec le gouvernement de la République, relations fondées sur l'exacte observation des dispositions concordataires. Le Saint-Père, s'inspirant de l'affection toute particulière, qu'à l'exemple de son illustre prédécesseur, il nourrit pour la noble nation française, verrait avec la plus grande douleur que le gouvernement de la République, dans' le but d'empêcher la justification d'un évêque auprès de l'autorité compétente, se laissât aller à des mesures d'hostilité non justifiées, dont néanmoins le Saint-Siège ne pourrait porter aucune responsabilité, ni devant Dieu, ni devant les hommes.

« Le cardinal secrétaire d'Etat soussigné, en priant Monsieur le chargé d'affaires de France de vouloir bien porter tout ce qui précède à la connaissance de

son gouvernement, saisit cette occasion de lui renouveler l'expression de sa considération distinguée. »

. (c Le 26 juillet 1904.

« Des Chambres du Vatican.

« Le soussigné cardinal secrétaire d'Etat n'a pas manqué de porter toute son attention sur la note, en date du 23 du mois de juillet courant, par laquelle M. le chargé d'affaires de France, après avoir fait allusion aux explications contenues dans la dépêche adressée à Ms^ le nonce à Paris, le 10 juin dernier, et aux avis qu'on avait fait parvenir, aux dates des 2 et 10 juillet, à M»^' l'évoque de Laval, M. le chargé d'affaires de France près le Saint-Siège. fait observer que le Saiat- Siège, en appelant à Rome un évêque, à l'insu du gouvernement, « méconnaît les droits de la puissance « avec laquelle il a signé le Concordat », et en menaçant l'évêque de la peine de la suspension, s'il ne se rend pas à Rome, « méconnaît la disposition du Gon- « cordât, d'où il résulte qu'un évêque ne peut être sus- « pendu ou déposé sans l'accord des deux autoritc^s « qui ont contribué à le nommer ».

« Après ces affirmations, M. le chargé d'affaires déclare, au nom de son gouvernement, que si les djeux lettres mentionnées adressées à Mfi^ Geay ne sont pas retirées, et si suite est donnée aux menaces contenues dans ces lettres, « le gouvernement français devra com- « prendre que le Saint-Siège se désintéresse de ses rela- « tions avec la puissance qui, accomplissant les obli- « gâtions concordataires, a le devoir de défendre les « prérogatives que le Concordat lui confère ».

« Pour répondre d'une manière adéquate auxdites

observations, il convient, avant tout, d'exposer brièvement l'état de la question.

(( Pour des mesures d'ordre exclusivement ecclésiastique et absolument étrangers aux questions politiques qui s'agitent en France, le Pontife Suprême, dans l'accomplissement des devoirs de son ministère apostolique sur toute l'Eglise, a jugé opportun de conseiller à l'évêque de Laval de renoncer spontanément à son diocèse, parce que, de cette façon, il se serait épargné a lui-même et aurait épargné au Saint-Siège le désa g^rément de prendre des mesures ultérieures.

« M«^ Geay n'ayant pas suivi ce conseil prudent et paternel, rejeté à plusieurs reprises, le Saint-Siège lui a fait savoir qu'il se trouverait dans la légitime nécessité de l'appeler à Rome pour donner les explications nécessaires sur les graves imputations mises à sa charge. Il ne s'agissait donc pas de déposition, auquel cas le Saint-Siège aurait informé le gouvernement, ni d'autres mesures pénales, mais d'un simple appel à Rome pour se justifier. A son arrivée à Rome, on lui aurait fait connaître les imputations qui le concernent, avec 11 liberté pleine et entière pour lui de les examiner et de se défendre ; et s'il avait réussi à les réfuter, le SaintrPère aurait été heureux de proclamer leur manque de fondement.

« Tout ce qui précède, le Saint-Siège Ta formellement d«éclaré dans la dépêche adressée au nonce pontifical à Paris, le 10 juin dernier, dépêche dont la lecture a été donnée et copie laissée à M. Delcassé, on réponse à la note du 3 du même mois, remise au cardinal soussigné par M. le chargé d'affaires de Franco Les explications données ont paru satisfaire M. le rr;!nistre, comme certainement il n'y a pas été répondu,

en conséquence le Saint-Siège a cru avec raison qu'elles avaient été acceptées.

« Du reste, M^^' le nonce avait, à diverses reprises, entretenu le gouvernement, sous les cabinets précédents ainsi que sous le cabinet actuel, de la douloureuse situation où se trouvait le diocèse de Laval, en faisant ressortir la nécessité de prendre des mesures.

« Dans cet état de choses, et toujours dans le but sus-indiqué de sa justification, on a envoyé à M^^ Geay Tordre de se rendre à Rome, en faisant ressortir les sanctions canoniques que comporte la gravité de l'obligation d'obéir, sanctions qui, du reste, devaient seule: ment s'exercer en cas de contumace et qui devaient ne pas s'appliquer par le fait même de l'obéissance. Dans la dépêche précitée du 10 juin à Mfi^ le nonce, le cardinal soussigné disait, il est vrai que, dans l'hypothèse d'une procédure régulière, on n'aurait pas négligé les prescriptions du Concordat, ce qui se référait à l'hypothèse d'une déposition ou d'une renonciation spontanée, mais le cardinal n'a pas affirmé que le Saint-Siège s'abstiendrait d'appeler à Rome M«^ l'évêque de Laval, l'obligeant ainsi, en consdence, d'obéir, même sous peine de sanctions canoniques.

« A ce qui précède se réfèrent les lettres des 2 et iO juillet adressées à M^^ l'évêque de Laval, lettres dont le gouvernement français demande le retrait, jugeant qu'elles constituent autant de violations du Concordat ; mais il est facile de démontrer l'inexactitude de celte appréciation.

« En effet, le Concordat est, tout d'abord, bien dis.tinct des articles organiques qui lui sont postérieurs et qui constituent un acte unilatéral du gouyernement français, contre lequel le Saint-Siège n'a jamais cessé

de protester; et, dans aucun des dix-sept articles du Concordat, il n'est dit, pas plus dans le fond que dans la forme, que le Saint-Siège ne peut, sans le consentement préalable du gouvernement, conseiller à un évêque de renoncer à son diocèse pour son plus grand avantage ou celui de son diocèse lui-même, ou bien de l'appeler à Rome pour fournir des explications sur sa conduite. Le Pontife Romain n'a pas pu concéder ce point sans manquer à ses sacrés devoirs de Pasteur suprême de l'Eglise, car si personne ne conteste que les évêques en France doivent avoir avec le gouvernement les rapports nécessaires définis par le Concordat, toutefois, dans l'exercice de leur juridiction, ces évêques dépendent du Pontife Romain, qui leur a conféré cette juridiction au moyen de l'institution canonique et la leur conserve ; le Pontife Romain ne peut subordonner cette dépendance au consentement de l'autorité civile. En effet, que, même après le Concordat, le Pontife Romain ait conservé son autorité, pleine et entière sur les évoques en France, cela ressort également du serment solennel et spécial, que le gouvernement français ne peut ignorer, attendu que ce serment fait partie de l'institution canonigue qui est jointe aux bulles, serment par lequel les évêques s'obligent, sans aucune restriction, à recevoir avec la plus grande soumission et déférer avec fidélité aux injonctions du Pontife romain : Mandata apostoUca humiliter recipiam et quarn diligentissime exequar. Et, en particulier, le fait que le Pontife Romain peut, même depuis le Concordat, appeler à Rome, même en les menaçant de peines à encourir ipso facto, les évoques de France, pour rendre compte de leurs actes, est confirmé par la loi très connue que le gouvernement n'ignore certainement

pas et d'après laquelle, sans aucune subordination au consentement du gouvernement, les évêques de France, comme ceux des autres pays d'Europe, sont obligés sous peine de latœ sententiœ de se rendre tous les quatre ans à Rome ou, du moins, d'y envoyer un représentant dans le but principal d'exposer au Pontife Romain l'état de leurs diocèses et d'en recevoir des instructions, des conseils et des ordres.

« A la suite de ces réflexions, il est permis d'espérer que le gouvernement français sera persuadé que, de la part du Saint-Siège, il n'y a eu aucune violation du Concordat, et que, s'inspirant des sentiments d'équité, le gouvernement ne voudra pas insister sur le retrait des lettres en question, épargnant ainsi à son propre pays une profonde agitation religieuse. Ce retrait équivaudrait, en effet, k l'abdication complète de l'autorité pontificale sur l'épiscopat, abdication qui n'est pas au pouvoir du Saint-Père et qui ne peut pas être dans les intentions du gouvernement de la République.

(( Mais, pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions conciliantes et montrer que, dans tous ces pénibles incidents, il s'est toujours uniquement inspiré des sentiments de son devoir, le Saint-Père ne se refuserait pas à proroger d'un mois le délai assigné à M«^ l'évêque de Laval pourvu que celui-ci, dans ce laps de temps, se rende à Rome pour se justifier, et que, dans le cas où il refuserait de s'y rendre ou bien ne réussirait pas à se justifier, le gouvernement se montre disposé à s'entendre avec le Saint-Siège en vue de pourvoir à l'administration du diocèse.

(( De cet acte de déférence, il est aisé de comprendre quel grand intérêt le Saint-Siège attache au maintien des bonnes relations avec le gouvernement de la Répu-

blique, relations fondées sur l'exacte observation des dispositions du Concordat.

« Le Saint-Père, s'inspirant de l'affection toute particulière qu'à l'exemple de son illustre prédécesseur il nourrit pour la noble nation française, verrait avec la plus grande douleur que le gouvernement de la République, dans le but d'empêcher la justification d'un évêque auprès de l'autorité compétente, se laissât aller à des mesures d'hostilité non justifiées dont, toutefois, le Saint-Siège ne pourrait porter aucune responsabilité ni devant Dieu ni devant les hommes.

« En priant M. le chargé d'affaires de France de v^ouloir bien porter tout ce qui précède à la connaissance de son gouvernement, le cardinal secrétaire d'Etat soussigné le prie d'agréer, etc..

« R. cardinal Merry del Val. )>

On voit que le Pape proposait de proroger d'un mois re délai assigné aux évêques et se montrait disposé à s'entendre avec le gouvernement au cas où les deux prélats se refuseraient à obéir.

Tout fut inutile.

Le 29 juillet, M. Delcassé envoyait à M. de Gourcel le lélégramniie suivant :

« Paris, le 29 juillet 1904.

« En réponse aux notes jointes à votre lettre du 27 et dont le conseil des ministres vient de prendre connaissance, je vous prie de remettre dans le plus bref délai à S. Em. le'cardinal secrétaire d'Etat la note sui- «^ante dont vous voudrez bien auparavant lui donner lecture.

« Après avoir, à plusieurs reprises, signalé les graves

atteintes que rinitiative du Saint-Siège, s'exerçant directement auprès des évêques français, porte aux droits concordataires de l'Etat, le gouvernement de la République a, par deux notes en date du 23 juillet courant, prévenu le Saint-Siège de la conclusion qu'il sera amené à tirer de la méconnaissance persistante de ses droits.

« Obligé de constater, par la réponse de S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat en date du 26 juillet courant, que le Saint-Siège maintient les actes accomplis à l'insu du pouvoir avec lequel il a signé le Concordat, le gouvernement de la République a décidé de mettre fin à des relations officielles qui, par la volonté du Saint-Siège, se trouvent être sans objet.

« Cette note remise, vous ajouterez que nous considérons comme ^terminée la mission du nonce apostolique.

« Signé : Delcassé. »

Le 30 juillet, notre chargé d'affaires, après avoir accompli avec beaucoup de hauteur la glorieuse mission dont il était chargé, adressa la dépêche suivante à M. Delcassé :

« Rome, 30 juillet, 1 h. 55 soir.

« Conformément aux instructions contenues dans le télégramme de Votre Excellence ! en date d'hier, je viens de me rendre au Vatican. J'ai remis la note au cardinal secrétaire d'Etat, après lui en avoir donné lecture. J'ai ensuite ajouté que le gouvernement de la République considère comrpe terminée la mission du nonce apostolique. Le cardinal Merry del Val m'a dé-

claré que Tordre de partir allait être télégraphié à M^ Lorenzelli.

c( GOURCEL. »

Enfin par une note du même jour M. Delcassé communiquait à Mfi^ Lorenzelli la décision prise par le gouvernement français :

« Monseigneur,

« Ce matin le chargé d'affaires de France a eu l'honneur de déclarer à Son Eminence le cardinal secrétaire d'Etat que le gouvernement de ik République avait décidé de mettre fm à des relations officielles qui, par la volonté du Saint-Siège, se trouvent sans objet.

« Il a ajouté que le gouvernement de la République considère comme terminée la mission du nonce apostolique ; j'ai l'honneur d'en informer Votre Excellence.

« Je vous prie, Monseigneur, d'agréer l'assurance de ma très haute considération.

« Delcassé.

« Paris, 30 juillet 1904. »

C'en était fait, les temps étaient révolus, la maçonnerie avait eu raison d'abord des moines, des congreganistes enseignants, maintenant elle triomphait des séculiers, car après la rupture avec le Saint-Siège, la dénonciation du Concordat et la rupture définitive, la séparation n'était plus qu'une question d'heures, l'œuvre s'était accomplie avec une persévérance et une ténacité diabolique, le plan de Paul Bert allait être mené à bonne fin et surtout les enseignements de Gambetta.

« Pourquoi, disait Gambetta, pourquoi toutes les réformes qu'entreprirent la première et la seconde Ré-

publique avortèrentrelles I C'est que nos devanciers, obéissant à la fougue d'un tempérament barbare, voulurent engager sur tous les terrains à la fois la campagne contre l'Eglise catholique et contre l'ancienne France. Cette lutte extravagante aboutit deux fois à un mémorable Waterloo.

(c Instruits par les échecs de nos ancêtres, nous devons, nous autres, réfréner nos instincts et discipliner nos ardeurs. Au lieu de lancer, le même jour, notre armée contre toutes les forteresses cléricales, nous nous inspirerons de la tactique des Horaces contre les Curiaces.

« Le siège de la dernière citadelle catholique ne s'ouvrira que le jour où nos obus auront anéanti tous les forts qui la commandent, nous échelonnerons nos postulata et nous sérierons nos opérations. Quand nous aurons détruit les couvents, nous fermerons les écoles libres et quand nous aurons fermé les écoles libres nous séquestrerons les églises. Telle est la vraie méthode. Il n'y en a pas d'autre. »

Gambetta, selon M. Oscar Havard, disait encore :

« Les Jacobins commirent une grave maladresse! Ce fut de recourir à la violence et de répandre le sang de leurs contradicteurs.

(( La violence appelle la violence et le sang appelle le sang. Nous autres, opportunistes, au lieu de faire monter les catholiques sur l'échafaud et de leur procurer ainsi la faveur d'un supplice plein de gloire, nous les claquemurerons dans Vobscure caverne de la légalité. Plus de hache, plus de couperet, plus de sang, plus de prestige. Nous étranglerons nos adversaires avec le silencieux lacet des justes lois. »

Ces paroles machiavéliques de l'iBLstucieux Italien,

LES DESSOUS DE LA SÉPAKATIOy 189

qui, aidé de Paul Bert, fut Tartisan de la campagne anticléricale, montrent tous les dessous de la politique suivie peu* le gouvernement pour arriver à la séparation, le moindre commentaire ne pourrait qu'affaiblir le langage si net dans son cynisme du commensal du prince de Galles.

Page 1