LES INVENTAIRES — L'ENCYCLIQUE
Docilité des catholiques. — Les premiers inventaires effectués sans incidents, — La circulaire engageant l&s agents à ouvrir les tabernacles, — La maçonnerie a été trop loin, — La colère des catholiques. — Ils se défendent : on se bat à Paris ; dans la Haute-Loire^ dans, le Nord, le sang coule, — Le gouvernement, effrayé de Vattitude des catholiques, abandonne les inventaires.
Les loges avaient triomphé, l'œuvre judéo-maçonnique était accomplie, la séparation, but vers lequel depuis vingt-trois ans tendait la secte, était enfin résolue, l'ennemi victorieux allait-il désarmer?
C'eût été mal le connaître, le maçon n'est jamais généreux, le jacobin ne connaît pas la miséricorde ; lorsque son adversaire est à terre, il lui met le pied sur la gorge.
Ainsi après la séparation sont venus les inventaires. Cette formalité, qui semblait au début insignifiante aux catholiques, était un relevé fort instructif qui permettrait aux maçons, dans l'avenir, de s'empE|.rer du bien
du clergé séculier comme il venait de le faire pour le régulier.
Dès lors, il s'agissait d'exécuter les inventaires sans éveiller l'inquiétude des catholiques. D'après un mot d'ordre de la Grande Loge et du Grand-Orient journaux et brochures à l'envi affirmèrent l'innocuité de la mesure administrative : « Les inventaires n'étaient qu'une mesure conservatoire. La loi ordonne que les biens possédés par les fabriques soient transmis aux associations cultuelles, n'esMl pas juste que l'Etat contrôle cette opération ? Il n'est point question de contester en aucune façon la propriété des objets du culte. Tout ce qui aura été inventorié passera aux nouvelles associations, mais cela seul, bien entendu. »
Les catholiques se laissèrent prendre à ce langage mielleux et les premiers inventaires s'accomplirent dans la plus complète indifférence. Cependant quelques évoques, aussi quelques laïques clairvoyants, poussèrent un cri d'alarme, il demeura sans écho.
En vain rappellèrent-ils les inventaires de 1791 qui, eux aussi, n'avaient eu d'autre raison avouée que le récolement des biens des églises, et qui servirent ensuite à diriger le pillage. En vain donnèrent-ils comme exemple les congrégations qui avaient, en laissant dresser leurs inventaires, fourni Télat des biens qu'on devait mettre peu après en liquidation.
Les fidèles, comme le clergé lui-même, sont respectueux de la loi et se déclarent disposés à obéir.
Les évoques ont une attitude passive, et le parti de l'essai loyal recueille chaque jour plus d'adhérents.
La ruse maçonnique a réussi, les soumissionnistes sont portés aux nues par la presse officieuse, les catho-
liques respectueux de la loi sont couverts de fleurs, et les prophètes de malheur sont traités de belle façon.
Voilà le début des inventaires, et j'ose dire que cette fois encore la maçonnerie a mis un art infini à préparer cette manœuvre.
Le coup a réussi au delà de toute espérance et, devant un pareil résultat, l'audace doit remplacer la ruse ; de l'audace, toujours de l'audace, comme dit le grand ancêtre.
« Puisque les catholiques n'ont pas protesté lors des premiers inventaires, c'est que la foi est morte, nous pouvons tout oser, si nous mettons la main sur le saint des saints, si nous inventorions les ciboires et numérotons les hosties, cela tuera tout à fait le respect : comme nos pères de la grande Révolution, par le sacrilège prouvons que le ciel est vide. » Le lendemain d'une réunion de maçons, de juifs et de protestants, le Grand- Orient entendu, une circulaire de l'administration des domaines ordonnait aux agents chargés des inventaires de faire ouvrir les tabernacles.
Si les catholiques, affirmait-on dans les loges, acceptent sans murmurer la profanation des vases sacrés, on pourra, immédiatement, réaliser en France le vœu exprimé par le congrès des loges à Tizi-Ouzou le 15 avril 1903 : « Les maçons exigent qu'une disposition additionnelle soit ajoutée au Code civil pour que défense soit faite aux parents, ascendants ou ayants droit quelconques, de donner ou d'enseigner à leurs enfants une religion quelle qu'elle soit sous peine de déchéance de puissance paternelle et de puissance légale, et qu'en cas d'infraction dûment constatée les enfants, pupilles ou descendants seront retirés et confiés à l'Etat aux frais des parents et ascendants. »
L'ouverture des tabernacles 1 cela réveilla les catholiques depuis si longtemps endormis, ils comprirent enfm qu'on voulait détruire leur religion, et ils se levèrent avec des cris d'indignation. On courut à la défense des églises, un souffle épique de révolte et de noble fureur passa sur le pays. Au cri de : « Nous voulons Dieu, c'est notre Roi », les jeunes hommes se rassemblèrent prêts à la défense de leurs croyances.
Le cardinal de Paris protesta le premier : « Comme évêque, je ne permettrai jamais une telle atteinte au respect dû à la sainte Eucharistie. »
Les cris indignés des évoques se succédèrent de toutes parts ; parmi ces protestations il convient de citer celle de M*^ l'évêque d'Angoulême : « Nous vous défions d'ouvrir nos tabernacles. »
Devant une attitude si ferme le gouvernement dut reculer, il fit annoncer qu'il renonçait à inventorier les tabernacles. Cette reculade venait trop tard, la faute était irréparable, les catholiques comprenaient maintenant le jeu de leurs adversaires.
Alors commence la grande campagne des inventaires. M«^ Turinaz, à Nancy, inaugure la résistance. A Tarascon, à Vannes, à Quimper, les inventaires ne peuvent être faits.
A Moulins et à Tours, l'agent du fisc est chassé, jeté dehors, insulté et frappé, malgré les forces de police venues pour le protéger.
A Dijon, M. Perreau, agent des domaines, est chassé de Sainte-Bénigne. A Gap, l'inspecteur ne peut même pas pénétrer dans la cathédrale. A Bayonne, il est interrompu au milieu de son œuvre et précipité hors de l'église. A Cambrai et Lille les fidèles défendent victorieusement l'accès de leprs temples.
LES DESSOUS DE LA SEPABATION sU»
A Avignon, M^^' Sueur proteste en ces termes : a Les biens que vous voulez inventorier appartiennent à TEglise. Je les déliens de par Dieu et de par Tautorité des saints canons ; jusqu'à ce que le Pape ait parlé et que, par sa parole, l'Eglise m'ait délié, je considère cet inventaire comme un attentat à ses droits. »
A Alençon, la foule devient si hostile pendant les inventaires que le préfet doit faire charger ces braves gens par la cavalerie.
A Moulins, devant le maître-autel de Saint-Pierre, l'agent des finances ayant demandé à ouvrir le tabernacle, les fidèles emportèrent aussitôt l'agent hors du sanctuaire au milieu d'une bousculade terrible dans laquelle le préfet fit opérer de nombreuses arrestations. Jusqu'alors toute cette effervescence se bornait à quelques coups, à des condamnations pour outrages, à de nombreuses démissions dans le personnel des finances ou parmi les officiers qui se refusaient à accomplir une aussi déplorable besogne. Subitement les événements prirent une tournure plus grave, le sang fut répandu, on assista à de véritables batailles. - Paris donna le branle. A la Madeleine, M. l'abbé Ghesnelong lut à l'agent une protestation énergique, mais très correcte, et, quand il eut fini, un assistant prit la parole :
« Vous venez d'entendre la protestation du clergé, dit-il, la nôtre se résume en ces mots : Vous allez sortir et un peu vite », et si le représentant de l'odieuse loi put s'échapper sain et sauf, ce fut grâce à la promptitude avec laquelle il obéit à cette injonction.
A SaintrRoch la colère grandit, l'arrivée des agents est saluée par le cri : « A bas les voleurs! » La foule obstrue le passage, la police veut pénétrer dans l'église.
On se bat à coups de poings et à coups de cannes. M. Cave, vicaire, est blessé et arrêté, mais la foule reste maîtresse du lieu saint et la police doit se retirer.
Cet échec effraya le gouvernement. Il comprit la faute que lui avait fait faire l'exigeante et impérieuse maçonnerie. Mais il était bien tard pour reculer. Les loges décidèrent qu'il fallait, comme les ancêtres, avoir recours à la terreur et réclamèrent les moyens violents.
La journée du 1®' février à Sainte-Clotilde fut particulièrement mémorable. L'opération était annoncée pour le jeudi 1" février à deux heures, mais, bien avant ce moment précis, l'église était envahie par une foule indignée. M. Menant, directeur des affaires municipales à la préfecture de la Seine, étant venu iprévenir M. Gardey, curé de Sainte-Clotilde, que l'agent des domaines allait instrumenter, fut enlevé par les fidèles aux cris répétés de : « A bas la casserole I à bas les voleurs I » et littéralement roué de coups. Les grilles furent alors fermées par les manifestants, et les catholiques massés derrière ce Tempart se tinrent prêts à l'attaque. Longtemps, M. Lépine, qui avait fait disposer des forces considérables, donna l'ordre de livrer passage, coûte que coûte, à l'agent du fisc.
Après un quart d'heure de combat les grilles cédèrent, arrachées de leurs gonds, et les agents se précipitèrent avec une brutalité et une férocité inouïes sur la foule, battant les femmes et à coups de crosses de fusil frappant les hommes qui ripostaient de leur mieux à coups de cannes et de chaises.
Des vieillards, des femmes, des enfants et des prêtres sont foulés aux pieds et laissés sans connaissance. Des pompiers enfoncent alors les portes de l'église et pénètrent à l'intérieur où les fidèles chantent pieusement le
Veni Creator, les troupes qui les suivent chassent les assistants, les frappent à coups redoublés et sont enfin maîtres de la place.
Cependant on interpelle à la Chambre, M. Allard parle :
« Je demande, dil-il, que, quand l'agent du gouvernement n'aura pu faire l'inventaire, vous repreniez l'église qui vous appartient. »
Les députés de la droite quittent la séance pour se rendre à Sainte-Clotilde et quand ils en reviennent, c'est pour faire, aU milieu des ricanements de la majorité, le tableau de l'effroyable boucherie qui vient de se passer.
Malgré qu'il afflrmât être tranquille, le gouvernement fut effrayé de cette journée, et, sous l'insipiration des hauts politiques de la rue Cadet, il fit une nouvelle faute.
De la bagarre de Sainte-Clotilde il voulut faire, en effet, un complot royaliste ! on eut soin de ne conserver au dépôt que les arrêtés aux noms aristocratiques, entre autres M. de Ponscolombes, le doyen des gentilshommes de service de Ms^ le duc d'Orléans. M. de Ponscolombes n'avait du reste ni frappé, ni insulté les agents, mais son nom était nécessaire pour donner cours à la version du complot royaliste et il avait été désigné, dès le début de l'affaire, aux agents pour être appréhendé quoi qu'il fît.
IjCs journaux affiliés aux loges commencèrent aussitôt une campagne dans ce sens. Mais leur expédient fut rapidement découvert.
L#e lendemain, à Saint-Pierre du Gros-Caillou, les employés, les ouvriers, les humbles se montrèrent tellement agressifs et frappèrent si violemment les agents
qu'il fallut bien les arrêter et renoncer à établir le complot royaliste.
La résistance populaire prit bientôt pourtant de redoutables proportions. A SaintrSymphonien de Versailles, le préfet fut à moitié assommé.
Dans la Haute-Loire, à Ghampels, à Sangis, à Montregard, de simples paysans, la fourche à la main, refusèrent de laisser inventorier leurs églises et, comme on les frappait, ils frappèrent à leur tour avec leurs bâtons et leurs fourches, bientôt même ils se servirent de leurs fusils.
André Régis qui fut tué par un gendarme était un brave et honnête paysan. Ghysel, qui succomba dans le Nord, était aussi un courageux ouvrier qui voulut défendre son église jusqu'à la mort.
C'est alors au milieu d'une pareille agitation en plein mouvement populaire que soudain, comme un coup de foudre, l'admirable encyclique de Pie X apporta la réponse décisive du Pape à i'œuvre odieuse qu'accomplissait le gouvernement.
« Notre âme est pleine d'une douloureuse sollicitude et notre cœur se remplit d'angoisse, disait le Souverain Pontife, quand notre pensée s'arrête sur vous. Et comment en pourrait-il être autrement.
« En vérité, au lendemain de la p-romulgation de la loi qui, en brisant violemment les liens séculaires par lesquels votre nation était unie au siège apostolique, crée à l'Eglise catholique, en France, une situation indigne d'elle et lamentable à jamais I Evénement des plus graves sans doute que celui-là, événement que tous les bons esprits doivent déplorer, car il est aussi funeste à la société civile qu'à la religion, mais événement qui n'a pu surprendre personne, pourvu que l'on ait prêté
quelque attention à la politique religieuse suivie en France dans ces dernières années.
« Pour vous elle n'aura été bien certainement ni une nouveauté, ni une surprise, témoins que vous avez été des coups si nombreux et si redoutables tour à tour portés par l'autorité publique à la religion. Vous avez vu violer la sainteté et l'inviolabilité du mariage chrétien par des dispositions législatives en contradiction formelle avec elles ; laïciser les écoles et les hôpitaux ; arracher les clercs à leurs études et à la discipline ecclésiastique pour les astreindre au service militaire; disperser et dépouiller les congrégations religieuses et réduire la plupart du temps leurs membres au dernier dénuement. D'autres mesures légales ont suivi que vous connaissez tous : on a abrogé la loi qui ordonnait des prières publiques au début de chaque session parlementaire et à la rentrée des tribunaux ; supprimé les signes de deuil traditionnels à bord des navires, le Vendredi-Saint; effacé du serment judiciaire ce qui en faisait le caractère religieux ; banni des tribunaux, des écoles, de l'armée, de la marine, de tous les établissements publics enfin, tout acte et tout emblème qui pouvaient, d'une façon quelconque, rappeler la religion. Ces mesures et d'autres encore, qui peu à peu séparaiei\t de fait l'Eglise et l'Etat, n'étaient rien autre chose que des jalons placés dans le but d'arriver à la séparation comiplète et officielle. »
Le Souverain Pontife indiquait ainsi tout le plan anglo-maçonnique, et il montrait avec quelle haine implacable la secte l'a appliqué contre l'Eglise. Il faudrait tout citer dans cette admirable page qui témoigne de la haute intelligence et du caractère si courageux du Pontife Romain. Le Pape concluait ainsi :
« Nous réprouvons et nous condamnons la loi votée en France sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu, qu'elle renie officiellement en posant en principe que la République ne connaît aucun culte.
« Nous la réprouvons et condamnons comme violant l8> droit actuel, le droit des gens et la fidélité publiquf due aux traités ; comme contraire à la constitution divine de l'Eglise, à ses droits essentiels et à sa liberté ; comme renversant la justice et foulant aux pieds les droits de propriété que l'Eglise a acquis à des titres multiples et, en outre, en vertu du Concordat.
(( Nous la réprouvons et condamnons comme gravement offensante pour la dignité de ce siège apostolique, pour notre personne, pour l'épiscopat, pour le clergé et pour tous les catholiques français.
« En conséquence, nous protestons solennellement de toutes nos forces contre la proposition, contre le vote et contre la promulgation de cette loi, déclarant qu'elle ne pourra jamais être alléguée contre les droits imprescriptibles et immuables de l'Eglise pour les infirmer. »
Grâce à l'énergie de quelques catholiques qui négligèrent les conseils de modération des libéraux, grâce surtout au vénéré Pontife qui ne s'était pas laissé circonvenir par le cardinal Mathieu, par les partisans trop nombreux d'une coupable abstention, le plan maçonnique, pour la première fois, restait en suspens et le gouvernement lui-même inquiet faisait proposer au Souverain Pontife de transiger.
L'Échelle maçonnique écrasant l'Hydre à trois têtes, représente la papauté, la monarchie et l'armée. Ce sujet montre la maçonnerie en lutte contre l'é>;lise et l'armée depuis longues années, puisque le diplôme auquel nous l'empruntons remonte à 1852.