‹ Les dettes acquittéesChapitre 10 sur 15 · FILLES · texte numérisé non relu

FILLES

«Mes chers parents (1), j'espère qu’au recu

(1) Cette lettre dans sa presque totalité est composée de fragments de lettres de soldats, dont les unes ont paru dans les journaux et dont nous avons iu les autres en

original. (Note de l’Auteur.)

de la présente vous serez en bonne santé, comme je me la souhaite à moi-même. Moi et Miguel nous allons bien pour ce qu’il vous plaira nous ordonner. Le choléra recommence à faire rage, mais nous nous MOoqUuOoNns bien de lui. Chaque jour de combat est pour nous un jour de fête et de plaisir, uniquement pour couvrir notre patrie de lauriers et voir l’ardeur de tout le monde, car chaque jour y ajoute , et c’est à qui en fera plus, chez nous autres les mangeurs de gamelle, comme , chez les officiers et les généraux « Pr ce qui est de la gamelle, elle a été tant soit peu légère, ces jours derniers, parce que la mer était plus féroce que les Maures eux-mêmes, et que les barques ne pouvaient aborder avec leurs provisions. Mais qu'est-ce que cela fait? Le pire, c’est que le tabac manquait; il arriva même que le général en chef, qui est toujours à nous encourager comme le père le plus respectueux et le plus soigneux, s’approcha de moi et me dit : — « Eh bien, jeune

homme, as-tu bien faim?» Je lui repondis :

— «Oh! la faim c’est peu de chose, mon général, et si j'avais... si j'avais seulement un tout petit cigare. » — Eh bien, savez-vous ce qu'il fit? Il s’en fut à sa tente, en rapporta une énorme caisse de cigares dont la Reine lui avait fait cadeau pour la campagne, et il nous la distribua tout entière, en disant que Sa Majesté se réjouirait d'apprendre que son présent avait servi à soulager ses fidèles soldats dans leurs fatigues. Nous recûmes des vivres, gràces à la marine qui, en cette occasion, n’était pas la sœur, mais bien la mère de l’armée; et quand nous aurions cent vies à donner, ce serait encore peu pour payer ce brave et infatigable général Bustillo. Vive la marine, père! quoique la mer soit peu de votre goût.

JR rive/z,

«Père, vous saves qu'il est arrivé ici un prince de la maison royale de France. Quoique grand et de belle mine, c’est un enfant et il n'a que dix-sept ans, En le voyant, vous

auriez dit que c'était un blanc-bee, qui ne pouvait servir à la guerre. Maïs vous auriez bientôt changé d'avis, en le voyant charger le Maure, àtelles enseignes que depuis Santiago jusqu'ici je croyais, moi, qu'il n’y avait que les Espagnols pour attaquer les Maures de cette manière, Nous ayons cru, nous autres, que ce qu'il voulait faire, c'était de recommencer quelque chose comme ce que nous racontait la mère de Miguel, de Hernan Pulgar, là-bas, 'en son pays de Grenade, et qu’il allait clouer l’ave-Maria (1) sur la tente de Manuel Habas, et il l’eût fait, si on ne l’eût retenu... Voyez-vous, père, c’est pourtant une chose noble et digne d’admiration ; s’en venir, sans que rien vous y oblige, à cette guerre qui n’est pas un jeu d'enfant (2), uniquement pour s'y faire une réputation de

ete Ts

(4) Étendard sur lequel était une efigie de la Vierge. (Note du Traducteur.)

(2) Le texte dit: « Qui a trois paires de talons. » (Note du Traducteur.)

vaillance! IL est vrai que d’avoir cette réputation, cela vaut mieux que tout l'or du monde, et vous grandit un homme d’un pied.

« Père, nous avons fait plus de quatre charges à la baïonnette, comme celle dont vous priîtes votre part. Ges charges ne sont pas trop du goût des Maures qui, dès qu’ils entendent le signal de cette danse que nous appelons la Polka du général Prim, changent de couleur, lâchent pied et abandonnent leurs positions (1).

« Miguel me charge de tous ses compliments pour vous , et de dire à Catalina qu'il ne l’oublie pas, et à vous, père, que vous aviez bien raison de dire que son Patron ne perdrait

(1) C'est ici le lieu de constater que cette même division avec son général Prim, en faisant une reconnaissance à deux lieues de Tétuan, rencontra une pauvre femme Maure âgée, défaillante et abandonnée par les siens, et que les soldats l'ayant placée sur un brancard la rapportèrent à Tétuan sur leurs épaules, comme de vrais confrères de la Charité.

(Note de l’Auteur,)

pas de vuela girouettetoujourstournée du côté de l'Espagne, car nous n’avons pas été battus une fois, et sachez que les Maures sont de fiers hommes, qui se battent avec rage et en désespérés. Sur quoi prend congé de vous, et vous demande votre bénédiction

« Votre fils, « GASPAR.

« Mère, je ne vais pas une fois à l'ennemi sans me recommander à la Vierge, comme vous me l'avez fait promettre. »

On se figure aisément le transport des parents en entendant lire cette lettre si vive, si animée, dont la lecture fut plusieurs fois répétée, car dès que le bruit se fut répandu dans le pays qu’ilétait venu unelettre d'Afrique, la maison se remplit de visiteurs, curieux de savoir des nouvelles de la guerre la plus nationale, la plus populaire qu'il v ait eu en Espagne, depuis celle de l'indépendance.

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