‹ Les dettes acquittéesChapitre 5 sur 15 · ANTONIO ROS DE OLANO · texte numérisé non relu

ANTONIO ROS DE OLANO

Voilà ce que j'avais à vous dire sur le rédacteur en chef de l'Écho de Tétuan. Par:

lons du secrétaire de la rédaction.

LETTRE Hi. 23 Il y ade cela environ six ou septans, étant à Séville, je vis un jour entrer dans mon Ccabinet un enfant d’une heureuse et intelligente physionomie, avec ces beaux yeux d’Orientqui ont la limpidité des nuits asiatiques : c'était Annibal Rinaldi. Il m'avait été recommandé comme un enfant prodige, en en effet il parlait et écrivait dix-huit langues. Quelque livre qu'on ouvrit devant lui, il le traduisait surle-champ dans l’idiome qu’on lui indiquait :

grec, latin, français, anglais, arabe, syriaque, espagnol, italien, allemand, etc. S'il fallait écrire, il tirait de sa poche le bout de roseau qui est la plume des Orientaux, et traduisait en écrivant, dans telle langue qu’on lui désignait, ce qu’on lui dictait dans une autre. L'Espagne avait dès lors adopté cette rare et précoce intelligence, et Annibal Rinaldi sert aujourd'hui dans son armée en qualité d’interprète.

L'Écho de Tétuan se compose d’un certain nombre d'articles, la plupart très-courts,

sur l’état actuel de la ville récemment conquise, sur les travaux d'assainissement qu’on y a entrepris, sur la destination donnée aux édifices abandonnés par les Maures, sur les nouvelles qui arrivent au camp. Mais j'ai hâte de recourir à la première page, à l’introduction, dirai-je au premier Tétuan ?

En voici le commencement : « Nous ne le «Cacherons pas, en prenant aujourd'hui la «plume pour rédiger les premières lignes « de cet humble journal, la plus douce émo- «tion s'empare de notre esprit, et un sen- «timent inexprimable de joie et d’orgueil «nous arrache des larmes d’enthousiasme «el d’allégresse.

« Qu'il naisse au nom de Dieu et de notre « Chère Espagne , qu’il voie le jour dans «le bel idiome castillan, sous la bannière «triomphante de Jésus-Christ, le premier «journal qui s’imprime dans l'empire du « Maroc, et que l’immortel Guttemberg se «réjouisse dans sa tombe de voir briller sur

«ces horizons la parole imprimée, aujour- «d’hui pâle étoile, éclose de notre faible « entendement, un jour peut-être soleil écla- «tant de vérité qui répandra les splendeurs « de l'amour et de Ia justice dans l’âme des « Africains, pleine encore de ténèbres ! »

Vous trouverez peut-être avec moi que le sénie de l'Occident commence un jeu trop par se convertir à l’Orient et à ses images ; mais, vous Le savez, sur ces confins extrêmes, les deux génies se confondent parfois et retrouvent dans le contact comme un renouvellement d’antique parenté. Le sentiment européen et moderne se marque mieux dans le reste de l’article, Quoi qu’il en soit, voilà la presse portée au Maroc à la suite des armes espagnoles ; en d’autres termes, l'esprit moderne a passé le détroit avec l'esprit des temps anciens ; et j'ajoute : voilà l'Espagne, c'est-à-dire un heureux, parfois un singulier mélange, mais toujours sincère des passions du vieux temps et des aspirations de

l’âge. moderne. Là est son originalité, là aussi est sa force. C’est en s'appuyant sur le passé qu’il marchera dun pied ferme et sûr vers l’avenir. S'il veut que ses institutions nouvelles aient dela durée il leur donnera les anciennes pour base; c’est en gardant ses qualités traditionnelles qu’il pourra sans danger s’en assimiler d’autres qui semblaient incompatibles avec sa nature, et dans ces qualités je comprends la fidélité à ses vieilles mœurs, à ses antiques croyances, à quelquesuns même de ses préjugés.

Encore un exemple de ce double courant qui emporte l'Espagne.

J'assistais l’autre jour à la première représentation d’un drame écrit par l’un des poëtes les plus distingués de l'Espagne, don Eugenio Hartzembush. Ce drame avait pour titre : Le mauvais Apôtre et le bon larron.

Qui, c'était Judas Iscariole en personne que Je poële avait osé mettre en scène, et avec lui, Anne le grand-prêtre, Ponce-Pilate, Dimas,

LETTRE Hi. e1

Lo

toute la Passion, si on osait parler ainsi, excepté la Passion elle-même. Mais tout ce que l’on n’en voit pas, on l'entend, on le devine. On sent des pas divins marcher dans l'ombre du drame, on entend des voix surhumaines passer au-dessus de l’action. Autour et au-dessus du drame auquel on assiste, on dirait qu’il s’en représente un autre auquel l’âme est plus attentive qu'au premier, et on emporte de là je ne sais quelle émotion qui vous charme et vous trouble en même temps.

Mais je parle de moi seul, car le public n’a élé que charmé. Il avait assisté à l’œuvre du poële comme à la chose la plus naturelle du monde, et comme il eût fait à la Jeunesse du Cid de Guillen de Castro, ou au Médecin de son honneur de Calderon, et c'était cette naivelé, celle candeur d'impression qui était pour moi le trait caractéristique de la représentation. Le publie et le drame ne faisaient qu'un à mes yeux.

Eh bien, de la même plume qui a écrit Le

mauvais À pôtre et le bon larron, don Eugenio Hartzembush signerait, j'en suis convaincu, l'Echo de Tétuan, et je suis sûr que le libéral fondateur du journal africain, don Pedro Antonio de Alarcon, attacherait son nom avec joie au drame mystique d'Hertzembush.

Juin 1860.

Le jour où le maréchal O’Donnell entrait dans Madrid, à la tête de son armée victorieuse, et aux acclamations de la reine Isabelle et de tout son peuple, on voyait affichés sur les murs de la ville les titres de deux ouvrages vendus au profit des blessés : un Romancero de la guerre d'Afrique, composé, ou pour mieux dire improvisé, comme la campagne elle-même, parles poëtes les plus distingués de l'Espagne, et une courte nouvelle,

Les Dettes acquittées, dans laquelle Fernan Caballero avait groupé, avec une émouvante simplicité et sans viser le moins du monde au roman historique, les principaux épisodes de cette croisade populaire.

Je voudrais vous donner une idée de ces deux petits livres adoptés en naissant, nés de l'enthousiasme de l'heure présente et destinés à le propager. C’est peut-être une manière détournée de recommencer à vous entretenir de l'Espagne et de la situation que lui a faite la guerre du Maroc; car tout se lient en Espagne, les hommes, les choses et les livres, et parler de ses poëtes, c’est à coup sûr, aujourd'hui surtout, parler d'elle, de son esprit et de ses aspirations.

La paix qui vient d'être faite, désirée par les bons citoyens, a cependant surpris tout le monde. Il y a en Espagne, comme partout, je crois, nombre de gens qui, en fumant tranquillement leur cigare devant leur porte, trouvent toujours, quand on fait la guerre,

qu'on ne la pousse pas assez vivement, et quand la paix est faite, qu’elle a été conclue trop vite. Ceux-là auraient voulu que le maréchal O’Donnell, maître de Tétuan, ne s’arrêtât qu'à Venise, je me trompe, à Tanger ou à Fez. Mon Dieu! ce lui était chose facile d'aller de Tétuan à Tanger, et d'enlever avec ses légions, victorieuses dans vingt-trois combats et dans deux batailles rangées, une distance que le moindre touriste peut parcourir en une journée, sur une mule de louage, avec l'escorte de quelques Arabes.

L'armée s'était ravitaillée malgré les tempêtes; elle avait reçu d'Oran un renfort considérable de dromadaires, et Prim, le grand cantonnier, comme l’appelaient les soldats, n'eût pas été en peine d'ouvrir à lartillerie une nouvelle route, comme celle qui l'avait amenée de Ceuta à Tétuan. Il y avait ici en outre la tentation presque irrésistible de braver de plus près, derrière l'ennemi qui se bat, l’ami douteux qui se soucie peu si le

sang coule, pourvu qu'il vende sa poudre à ceux qui se battent. Mais devait-on pour cette médiocre jouissance, et quand d’ailleurs l’orgueil national était si noblement satisfait, refuser la paix à un vaincu la demandant à genoux et qui venait les mains pleines de cet or avec lequel on payeses dettes, on construit des chemins de fer, on bâtit des églises ?

Seulement les Marocains ne voulaient traiter qu’à la condition qu’on leur rendrait Tétuan, leur ville sainte, et des Pyrénées à l'Océan l'Espagne avait écrit sur tous ses arcs de triomphe : ISABELLE, REINE DE TÉTUAN. Tétuan avait été le prix d’une belle victoire. Le restituer, n’était-ce pas rendre au vaincu l'épée qui l'avait conquis? On disait bien d'autre part que, pour garder Tétuan, il faudrait une armée el une escadre uniquement occupée à porter à cette armée, même en pleine paix, des munitions de tout genre.

Mais la conquête était encore trop récente pour qu'il n’y eût pas grand péril à l’aban-

donner, même avec les meilleures raisons. L'opinion, gardienne sévère de l'honneur du pays, croyait, à tort ou à raison, qu’il valait mieux continuer la guerre que de faire à la paix un si douloureux sacrifice. Le maréchal O’Donnell se crut cependant assez fort pour abandonner, conditionnellementtoutefois, ce prix onéreux de sa victoire. Il fallait avoir gagné la bataille de la veille pour oser renoncer ainsi à la conquête du lendemain.

L'opinion, quoique avertie, éprouva donc un assez vif mécompte. Mais éclairée à demi par une libre discussion, elle acheva de se rendre à la brusque nouvelle de l'incroyable événement de la Rapita. Tout le monde comprit alors que la paix ne vient jamais trop tôt dans un temps de surprises comme celui où nous vivons, où, sous prétexte de rendre au pays divisé le repos et la prospérité, un prétendant peut profiter de l'éloignement de l’arméeengagée dans une querelle nationale, pour jeter derrière elle une cause de plus de

division et de ruine. La paix, en de telles conjonctures, fut accueillie comme une inspiration du ciel, comme un à-propos de la Providence et l'achèvement heureux d’une heureuse guerre. Qui regrette aujourd’hui en Espagne qu'il faille un jour rendre Téluan? Ce qu’il importe à l'Espagne de garder, ce n’est pasTétuan, c'estletrôneconstitutionnel d’Isabelle IF, ce sont ses libertés menacées. Toutle bruit factice qui se faisait autour de la question de Tétuan, question périlleuse comme toutes celles où l’on peut croire l'honneur national intéressé, est tombé de lui-même, et quand la discussion s’est ouverte au sein des Cortès, on a cu le bon esprit de ne plus y voir que la question elle-même.

Ce qui restera à l'Espagne, c’est l'honneur d’avoir pris Tétuan, et cet honneur lui demeurera tout entier, parce que c'est ellemême qui rend sa conquête et qui la rend de sa pleine volonté. Tétuan, héroïquement pris et librement rendu, telle a été l'œuvre

courageuse d’une politique à la fois décidée et sensée. Permis aux poëtes, et c'était leur droit, de s’en tenir à la conquête, et c’est elle, en effet, que se sont uniquement proposé de célébrer les auteurs du Romancero de la guerre d'Afrique.

Je vous ai parlé des improvisations, quelquefois heureuses, nées des derniers retentissements de la lutte. Après ces premières heures de passagère inspiration, la muse espagnole s’est recueillie et a voulu élever aux vainqueurs du Maroc un monument plus durable,

Le marquis de Molins (don Mariano Roca de Togores), ancien ministre de la marine, fait chaque hiver, à Madrid, aux littérateurs, ses confrères, les honneurs de sa inaison. Il Jui appartenait donc, en cette occasion, de rallier autour de lui les habitués de son salon. Il en est peu qui n’aient répondu à l'appel; on s’est réuni, on a causé, on a fait

un plan en commun; puis chacun, suivant

les préférences de son esprit, ou l'instinct de son talent, a choisi tel épisode ou tel autre, et le jour où les légions africaines revenaient à Madrid, le nouveau Romancero qui célébrait leurs victoires s’est trouvé composé, imprimé, publié; ajoutons qu'il a été publié aux frais de la reine, qui, avec sa générosité habituelle, a voulu que rien ne fût distrait de cette obole de la muse apportée au trésor du patriotisme et de la charité.

À un livre ainsi concu, il ne faut demander d'autre unité que celle qui naît de l’enchaïnement des faits. L’Araucana après tout en a-t-il une autre? IL y a cependant cette sérieuse différence que, dans l'épopée d’Ercilla, le poëte qui tient la plume est aussi un des soldats qui ont tenu l'épée. Ercilla se battait le jour, la nuit il écrivait, et c’est peut-être cette double personnalité de l’auteur qui fait de son œuvre un monument à part dans la littérature espagnole.

On aimerait assez à voir quelqu’une des

pièces dont se compose le récent recueil datée de Castillejos ou du Serallo, et Ros de Olano, de qui je sais par cœur un admirable sonnet sur le simoun, était homme à écrire cette date glorieuse au bas d’un romance. Un autre général, qui n’a pas fait la campagne du Maroc, et c’est dommage, le marquis de la Pezuela, traducteur éminent de la Jérusalem délivrée, eût retrouvé sans doute, sous les murs de Tétuan, quelque chose de l’inspiration chevaleresque du Tasse, Mais si les poëtes du nouveau Romancero sont pour la plupart de simples gens de lettres, ce n’est certes pas au manque de verve guerrière que l’on pourrait s’en apercevoir, Parfois dans leurs vers on sent le souffle impétueux du combat et un reste de l'élan qui, à travers les éléments déchaînés, emportait cette héroïque armée.

L'appel ingénieux, parfois énergique du marquis de Molins ouvre cette épopée lyrique et en est l'introduction naturelle. Le poëte

invite ses compatriotes à suspendre un moment leurs querelles, et le premier il donne l'exemple de ce patriotique oubli, sauf à reprendre plus tard ses antipathies sur le seuil du Sénat, et à attaquer O’Donnell à la tribune, après l'avoir célébré sur le champ de bataille. C’est 1à un trait de mœurs que je ne devais pas négliger,

Don Severo Catalina, qui raconte ensuite en vers émus l’outrage fait par les Maures à l'honneur castillan, est, si je ne me trompe, un jeune acteur remarqué sur les théâtres de l'Espagne. Cette union chez le même homme de l'art d'écrire les vers et de celui de Les réciter sur la scène, qui s’est parfois aussi rencontrée en France, est moins rare encore dans la Péninsule que chez nous. Ce double talent brille à un haut degré chez don Julian Romea.

Qui dira l’indignation de l'Espagne, la déclaration de la guerre et les premiers préparalifs de la campagne? Une voix connue, ad-

mirée, honorée du pays entier : celle de M. le duc de Rivas. On va voir si le vieux coursier a senti l’aiguillon ; écoutez sur quel ton l'Espagne parle à son gouvernement :

« C’est le moment de tirer de l'atelier et «de la- charrue des milliers de soldats pour « porter l’épouvante dans l'Afrique. :

« Ne laisse pas l’étranger intervenir dans « ta querelle et mettre un prix à {on injure. « Castille ne veut d'autre juge qu’elle-même, « dès qu'il s’agit de l'honneur castillan.

« Ne t'inquiète pas de l'or dont tu as be- « soin, ni si ton trésor est épuisé ! le plus « riche trésor, c’est l'honneur bien gardé.

« Si les États ne se gouvernaient que par « le calcul et ne regardaient qu'aux chiffres, «jamais peut-être ne seraient sortis,

« Ni Pélage de Covadonga, ni Christophe « Colomb de Palos, ni Fernand Cortès ei Pi- «zarre de Medellin et de Trujillo.

« Et peut-être vivraient-ils encore, chargés «de cheveux blancs sans gloire, Velarde

« dans son logis et Mina à la porte de son « table. »

Celui qui ensuite nous fait assister à ce srandmouvementde l’armée se dirigeant vers la côte de tousles points du royaume, don José Amador de los Rios, est surtout un historien. L'Espagne, qui lui doit déjà une savante histoire des Juifs dansla Péninsule, attend delui letableau complet de sa belle littérature.

Don Joaquin José Cervino se transporte au palais de Fez pour y peindre de vives couleurs la colère et l’épouvante de l’empereur, surpris par la nouvelle de la guerre dont il est menacé, au milieu des embarras d’un nouveau règne,

Mais voicil’escadre qui va mettre à la voile. Don Antonio Flores a trouvé, pour caractériser ce moment unique, des accents d’un vrai pathétique. Assez d’autres parleront des soldats ; je sais gré à don Antonio Flores de s'être souvenu aussides épouses et des mères.

Qui ne connaît Alcala Galiano, un des mat-

tres de la tribune, un des vétérans de la politique et de la littérature espagnoles ? Les vers où il raconte le passage du détroit ont toute la vivacité de la jeunesse.

Pedro Madrazo, digne frère du célèbre peintre de ce nom, décriten vers heureux la première messe à laquelle assistent les troupes sur la plage africaine, messe qu’interrompt la fusillade et qui s'achève dans la victoire. Frédéric Madrazo trouverait, ce me semble, dans les vers fraternels le sujet d’un tableau charmant,

Don Ramon de Campoamor est député aux Cortès, mais c’est aussi un ingénieux fabuliste : le récit d’une veille de Noël au camp revenait de droit à son talent exercé et fin. Un peu de merveilleux chrétien se mêle ici au tableau sans le gâter.

Cependant, dès les premiers jours, le choléra avait fait cause commune avec les Maures et avec la tempête; pour nous montrer les sœurs de charité au chevet des pau-

vres soldats recueillis dans les hôpitaux, 1l fallait un poëte dramatique. Le choix est tombé sur don Eugenio Hartzembush. Le chant qu’il met sur les lèvres d’une de ces héroïnes du dévouement évangélique est d’une grâce touchante.

Un autre poëte dramatique, l’auteur d’une Jeanne la Folle, partout applaudie en Espagne, et que M" Ristori a fait traduire en Italien pour la porter au bout du monde, don Manuel Tamayo y Baus, a chanté Ia bataille du 1% janvier et l’Achille de cette journée, le général Prim.

Un autre encore, l’auteur de bien des comédies ingénieuses, don Ventura de la Vega, a représenté d’une manière saisissante l’armée arrivant sur les hauteurs du Monte- Negro», et la nuit terrible qui suivit. Tout le monde dort cette nuit-là, excepté le généra en chef, qui commence à craindre que les vivres ne manquent à ses soldats.

«Il se dirige vers la plage, et quand il se

« voit seul, il se découvre, et livrant son « front nu à l'ouragan :

«Ah! qu'il vaudrait mieux, s’écrie-t-il, « qu'ici, redoublant de furie, toute la multi- « tude des Maures se ruât sur nous!

« Une victoire prompte et sûre couronne- «rait nos efforts, mais contre l'enfer dé- « Chaîné qui sera notre bouclier, si ce n’est « Dieu, Dieu seul ?

«Et si le malheur veut! Une pensée « l’'assaille, son front se ride; il regarde la « mer ; une vague terreur se dessine sur son « Visage.

« Mais à la lueur d’un éclair, dans un loin- « Lain obscur, il aperçoit l’escadre qui tient « bon contre la tempête.

«— Ah! brave Bustillo, s’écrie-t-il, c’est «toi, te voilà donc! Grâce au ciel, la race « de Trafalgar ne meurt jamais en Espagne!»

Ce rôle si obscurément grand de l'escadre qui, pendant toute la campagne, n’a cessé de tenir la mer et d'aller d'une côte

à l’autre, portant des blessés en Espagne et rapportant au Maroc des recrues et des munitions , est noblement relevé dans les vers du marquis de Molins. Celui-ci fait le dénombrement des navires en homme qui se souvient d’avoir signé l’acte de baptême de plus d’un d’entre eux, et aussi en poëte qui a lu l’Enéide plus souvent encore que les ordonnances.

L’armée ravitaillée passe le Cabo-Negro et entrevoit enfin Tétuan. Cette première apparition de la ville sainte est vivement peinte par don Antonio Ferrer del Rio, qui déjà avait attaché son nom à une histoire des comuneros.

Sur la rivière de Tétuan, deux forts défendent les approches de la ville. Une frégate française, imprudemment provoquée par eux, leur riposte et éteint leur feu. L’escadre de Bustillo les achève. Le poëte {il se nomme, cette fois, Don Angel Maria Dacarrete) voit dans la chute de ces forts un présage de

celle de Tétuan. Après avoir vivement peint le train de siége, lescanons rayésetl’effet des fusées à la Congrève, qui dispersent la masse des noirs cavaliers comme l'ouragan les feuilles sèches , il s’écrie avec un sentiment tout moderne :

« Ah! Tétuan infortuné! sache que tu ver- « ras bientôt, dans ta verdoyante vega, des re- « doutes menaçantes germer de terre, et, « comme autant de lévriers qui assiégent un « tigre aux abois, t'envelepper tout entier et «te prendre corps à corps avec tes mu- «Tailles ; tu verras tes mosquées s’écroulant «sous des globes enflammés, tes maisons « changées en un monceau de décombres, ta « lagune pleine de sang. Ah! Tétuan infor- « tuné! n’oppose pas une folle résistance au « bras de Dieu qui condamne tes erreurs.

« Ceux que tu reçois comme ennemis t’ap- « portent aujourd’hui, pauvre ville, la lu- «mière de la vérité pour ton âme et une « condition plus noble. Pour quoi, pour qui

«tant de tes fils mordent-ils aujourd'hui la : « poussière ?..., L’esclave a-t-il une patrie? « Est-ce adorer Dieu que de l’outrager? »

Mais pendant ce temps que se passe-t-il dans la ville? Un diplomate distingué, don Leopoldo Augusto de CGueto, le retrace avec talent; il y a là surtout un remarquable morceau sur les Juifs.

Les Catalans se sont fait un peu attendre.

Les voici enfin. Mais comptez sur eux pour réparer le temps perdu. C’est Sugrañes qui les commande, et c’est don Cayetano Rosell qui les chante. O'’Donnell sort au-devant d'eux et leur adresse ces flatteuses paroles : « Belle et guerrière phalange! pour conqué- «rir tout le pays des Maures j'aurais assez « de Ia moitié de vous. Voilà donc ceux qu’on «appelait des rebelles? Ils ne le sont pas «quand la paix vaut la peine qu'on la res- « pecte. » Mais le chef qu'ils veulent suivre au combat, mais l’orateur qu'ils veulent entendre, c’est Prim, leur compatriote. Le

comie de Reuss leur adresse du haut de son cheval, et dans leur dialecte, une harangue à la facon d'Homère ou de César :

« Vous êtes les fils de ces héros, épouvante « de la mer de Thrace, qui trouvèrent courts «les mille détours qui menaient au cœur de « l'empire d'Orient.

« Ges légions qui vous regardent étonnent « aujourd’hui le monde, leur chef vous con- « duira à la gloire, à la vengeance!

« Si vous deviez faire tache à leur nom, « malheur à vous! si vous tournez lâchement «le dos au danger! cette colline là-bas, « c’est Tétuan !

« Jusqu'à ce que vous campiez dans ses «murs, point de siége pour vous, ni de foyer, « point de repos pour vos membres, pas un « morceau de pain dans vos sacs!

« Si la mer se met entre nous, vous la pas- « serez à la nage. Demain l'assaut! Demain « Tétuan est à nous! »

« Puis se dressant sur ses étriers, il s’écrie:

« Me le jurez vous? — C'est juré, repond une « Voix, mais C'est trop nous embarrasser.

« Et ils jettent leur poudre, et, au milieu de «mille vivats, ils entrent comme un torrent «débordé dans la vallée de Tétuan. »

Que l’on me permette ici une petite digression. À quoi faisait donc tout à l'heure allusion don Cayetano Rosell, et qu'y eût-il jamais de commun entre les Catalans et la mer de Thrace? Il s’agitici de l'aventure cheva- Jeresque de Roger de Fleur. Cet héroïque épisode de la vie extérieure de l'Espagneaété de nouveau raconté de nos jours, et en trèsbeaux vers, par un jeune capitaine de cavalerie, excellent officier et meilleur poëte, don Juan Justiniano ; encore un noble exemple de cette union ancienne en Espagne de la lyre et de l'épée.

On se rappelle la bataille dont la perte entraina la chute de Tétuan. Don Tomas Rodriguez Rubi avait, par son beau drame d'Isabelle la Catholique, mérité d'avance

l'honneur de chanter ce noble fait d'armes qui a reveillé plus d’un souvenir du siége de Grenade.

On ne peut se rappeler sans horreur les atrocités qui se commirent dans Tétuan, la nuit qui précéda l’abandon de la place; le fils de M. le duc de Rivas, poëte héritier de la lyre d’un poëte, le marquis d’Auñon, s’est fait l'historien ému de ces scènes de barbarie orientale.

Tétuan, abandonné de ceux qui étaient chargés de le défendre, ne pense plus qu’à se rendre. Des parlementaires sortent de la ville et s’avancent vers le camp des Chrétiens. Le sujet est bien simple et ne semblait prêter à rien de neuf; mais le talent sait tout animer. Un jeune poëte, don Antonio Arnao, a fait de ce récit une des meilleures pièces du nouveau recueil. Je ne saurais en rien détacher, car ce que j'en aime, c’est précisément ce qui ne peut se traduire ni s’analyser, c’est la couleur, c’est le ton, c’est l'accent qui

rappelle tout à fait les anciens romances.

On voit l’ambassade sortir de Tétuan sous le regard de tout le peuple, chevaucher lentement dans la plaine, traverser le camp entre une double ligne de soldats qui répriment noblement leur orgueil et leur joie, et, sa mission remplie, reprendre du même pas, et en murmurant les mêmes prières, le chemin de la cité.

Pour raconter l'entrée de l’armée dans Tétuan et la consécration d’une église, don Eduardo Pedrozo a rencontré les mouvements d’une inspiration à la fois nationale et

chrétienne.

Mais ces drapeaux que je vous ai montrés

promenés en triomphe dans les rues de Madrid, mais Ces canons que j'ai vus traînés sous le balcon de la reine et salués par elle de nobles larmes, mais ces grandes fêtes popu- Jaires dont j'ai essayé de faire arriver jusqu’à vous un écho affaibli, est-ce que toutcela ne va pas se retrouver ici? Ceux qui ont lu le beau

LETTRE IV. 6t

recueil de poésies publié, l’année dernière, par don Manuel Cañete, ne s’étonneront pas qu'il ait été choisi pour écrire cet épilogue du nouveau Romancero, et qu'il y ait réussi à merveille.

Les auteurs du recueil ont rejeté dans uu appendice quelques jolis morceaux qui auraient entravé le mouvement du récit, ou qui, par le ton, auraient fait disparate avec le reste. L’appendice s'ouvre par une spirituelle boutade qu’un acadéinicien distingué, don Maria Segovia , a écrite sur le câble électrique destiné, en reliant. la côte africaine à l'Espagne, à réparer la sottise du vieil Hercule. Mais me direz-vous, à poëte! d’où vient votre colère? Que reprochez-vous à Hercule ? Est-ce d’avoir séparé l'Afrique de l'Espagne ou l’'Espagne de l'Afrique? Quoi qu’il en soit, voiciun mouvement qui ne manque pas d’élévation :

« Cen’estpasl’intérêtquia posé notre câble.

« Porter d’un rivage à l’autre des messages

« de gloire et d'honneur, telle sera sa mission.

« L'Espagne dira à ses braves : — Enfants, «courage et constance! Ils nous répondront «de là bas : Hier nous sommes venus, au- «jourd’hui nous avons vaincu. »

Je cite encore la fin, comme un écho chaque jour plus rare, Dieu merci! de cette rodomontade castillane, autrefois proverbiale dans le monde :

«L’ardeur de notre enthousiasme rendra «inutile le subtil artifice que Volta un jour « inventa.

« Pas un cœur espagnol où le feu de l’a- «mour de la patrie, se changeant en pile « électrique, ne suffise à donner mille étin- « Celles, »

Vient ensuite une jolie chanson de cantinière , caprice original de la muse de don Manuel Breton de los Herreros, le premier poële comique de l'Espagne actuelle.

La chanson d’aveugle de don Francisco Asenjo Barbieri nous montre un pauvre musicien que le passage d’un boulet a privé de

la vue. Couché dans un lit d’'ambulance, il repasse dans sa mémoire tous les épisodes de la guerre, et par une association d'idées toute naturelle , mais qui n’en est pas moins très-ingénieuse, chacun de ses souvenirs lui rappelle les fanfares de son régiment où il a fait sa partie. La sœur de charité qui veille à son chevet s’approche et lui adresse de douces paroles :

« Reprenez courage, mon ami, et écoutez «les clameurs joyeuses de tout ce peuple « qui célèbre nos victoires. » — Mais lui, retournant à sa peine, répond tristement : — « Ah, ma sœur, que fera le pauvre aveugle « qui n’est plus bon à rien? Mais que dis-je ? « j'apprendrai les chansons des poëtes in- € spirés par la muse castillane, et, jongleur «de notre âge, au son de ma guitare, «j'irai de village en village, et je répéterai, « d’une voix qu’on entendra de loin, tous les « vers qui rappelleront les victoires de mon « Espagne. »

Reste une dernière pièce, mais si courte qu'on me permettra de la traduire tout enlière. Elle est signée don Angel Salas, et mes préférences pour elle s’expliqueront d’elles-mêmes :

«Ge matin Velarde est arrivé au camp.

« Daoiz et Velarde, noms chers à l’Es- «pagne, unis dans la mort, unis dans la « gloire !

«Un jeune homme marche à son côté, « presque un enfant. Le soleil du midi n’a «pas encore brûlé son visage. Pourtant il « porte l'uniforme bleu et blanc des hus- « sards,

— « Jeune homme, d’où viens-tu? — De «l'exil ;je viens voir si les Maures que vous « combattez ressemblent à ceux que les sol- « dats de mon pays ont rencontrés sur d’au- « tres champs de bataille.

« On s’est battu tout le jour, et les Chré- « tiens ont encore remporté la victoire. Les « Maures de Castillejos pourront dire à leurs

LETTRE IV. Go

«frères de Constantine : — L'enfant se bat « comme le père. »

Je n’ai qu’un reproche à faire aux auteurs du Romancero de la querre d'Afrique, c'est de n’avoir pas fondu dans le recueil les divers morceaux (le l’appendice et quelques autres du même genre; ces morceaux y auraient apporté une variété de ton qui s’y laisse trop désirer. En se maintenant, comme ils l’ont fait, dans les hautes régions de la poésie lyrique, ils ont dû s’interdire ces traits naïfs et précis qui gravent si bien les impressions dans l’âme du lecteur. J’eusse voulu retrouver plus souvent ici, dans leur réalité pittoresque , les péripéties de cette guerre qui a tout ravivé en Espagne, les imaginations et les âmes. Les sentiments sont vrais, mais revêtus parfois d’une expression trop solennelle. J'ajoute cependant qu’en Espagne cette pompe n’a pas dû déplaire à toutle monde.

Pour ma part, je m’arrange mieux du ton simple, émouvant, pénétré, de Ja nouvelle

de Fernan Caballero. Gette nouvelle, écrite au jour le jour et sous l'inspiration du sen” timent populaire, n’a rien qui sente son roman. Un orphelin, recueilli par de pauvres gens, sauve dans un combat la vie de son frère d'adoption, et, à la paix, il revient épouser la sœur de celui-ci. Se peut-il rien imaginer de plus simple? Mais dans cet humble cadre toutes les émotions, qui, depuis six mois, ont remué l'Espagne, trouvent leur place et leur expression vraie. Il n’y a là que soixante pages, mais où vit l’âme de l'Espagne. Toutes les anecdotes qui ont passé de bouche en bouche, tous les mots heureux qui se sont répétés, tous les traits d’héroïsme que l’on a recueillis, Fernan Caballero s’en est emparé, et tout cela est si naturellement entré dans son récit qu'on ne sait plus s’il se souvient ou s’il invente, tant il a l'air de se souvenir de ce qu’il invente, tant il mérite d’avoir inventé ce dont il ne fait que se souvenir.

J'ai dit que le Romancero de la guerre d'Afrique avait été imprimé aux frais de la Reine. C’est M. le duc de Montpensier qui, dans le même but, a fait publier les Dettes acquiltées. Il n’a pas dépendu de lui de prendre une part plus directe à la guerre du Maroc et à la gloire des armes espagnoles. Il avait vivement sollicité l'honneur de conduire lui-même au feu, fût-ce en qualité de simple volontaire, son jeune neveu, M. le comte d'Eu.

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