LE DICTIONNAIRE
Il est inutile de dire que les premiers appelés à prendre part à la gamelle, comme disait le maître de la maison qui avait été soldat, furent l’étrangère et son fils.
— D'où êtes-vous? demanda Juan Jose à sa convive, en lui présentant une magnifique sandia entamée, quibrillait comme un grenat enflammé. |
— De Treveles, dans les Alpujarres, répondit la femme.
— J'y suis allé, quand je servais le roi, re-
prit Juan Jose, ce sont de pauvres pays. Treveles est perché sur le ravin de Poqueira.
— Tout juste, répondit la pauvre femme dont le regard triste et éteint s’anima un moment, à ce souvenir, si cher à tout le monde, du lieu où elle était née etoù avait pris racine son foyer domestique.
— Âtelles enseignes, continua Juan Jose, que de là on aperçoit les pics de Mulasen (Mulhé-Hasem) et celui de la Veleta qui, s’il n’atteint pas le ciel, c’est parce que sa divine Majesté ne l’a pas permis, et non faute de l'avoir essayé.
— Dis, Juan Jose; et pourquoi l’appelle-t-on le pic de la Veleta? Y a-t-il là une . girouette (1) ?
— Je n’en ai pas vu.
— 11 n'y en a plus; mais il yen dfhitune au temps jadis, dit étrangère, quand Maures
(1) Veleta en espagnol veut dire girouette.
(Note du Traducteur.)
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et Chrétiens, méêlés et confondus, se battaient dans Les AMpujarres. Un ange la gardait et la tournait du côté de l'Espagne, et alors les Chrétiens avaient le dessus ; mais s'il se laissait distraire, le diable venait et la tournait du côté de la Berbérie, «et alors c'étaient les Maures qui avaient le dessus.
— Mais le diable eut beau faire, mous vinmes à bout de les chasser; et quand:il y en aurait eu davantage, nous les aurions chassés tout de même, dit l’anciensoldat.
— Et vous, êtes-vous montée dans ces endroits-Ilà ? demanda à l’autre la maîtresse du logis.
— Non, non, répondit celle-ci; mais mon Manuel y a été plus de cent fois. Un jour äl y accompagna un Anglais qui voulait les voir.
Entre les deux pics, il y a un-enfoncement plein d'eau; c’est une chaudière placée là par les démons.Il en sortun bruitformidable ; c'est l'effet des coups de marteau que donnent les diables en réparant leur chaudière.
I n'y a là qu'un désert, des roches pelées, et l'endroit est si solitaire et si effrayant, que l’Anglais trouva qu’il ressemblait à une mer morte qu'il y a je ne sais où par le monde.
— Ah! mae, et pourquoi est-elle morte ?
demanda la petite fille.
— Qu'est-ce que j'en sais? répondit la mère.
— Pae, demanda de nouveau l'enfant, pourquoi cette mer est-elle morte? Sont-ce les Maures qui l’ont tuée ?
— Quelle question! répondit le père qui ne voulait pas, comme avait fait sa femme, laisser voir qu’il ignorait la chose; elle est morte, parce que dans ce monde tout meurt, même les mers.
— Comment? dit Maria, et toute la montagne est de même?
— Non, Car plus bas il y a des arbres, des * châtaigniers, des. chênes, du menu bois, etde superbes pommiers plantés par les Maures, et dont on va vendreles pommes à Grenade.
— Et je me suis laissé dire, ajouta Juan Jose, qu'il y a là des chèvres sauvages qui courent plus vite que l’eau quand elle descendune pente, et qui sautent comme des cigales ; etelles sontsirusées que toujours elles laissent une d'elles en sentinelle sur quelque hauteur, qui, voyant venir le danger, frappe le rocher de la patte, et alors les autres s'échappent et disparaissent comme une volée de perdreaux.
— Kien n’est plus vrai, reprit l’'étrangère, et il y a aussi des carabos, mae—esptee-de grei <ale,
déuan Hibeux avec des ailes et une face humaine.
— Qu'est-ce que vous PUITS señora ? Qui a jamais vu de pareils étle, s’écria Juan Jose.
— Quiles a vus? Mon Manuel, et tous ceux qui ont eu le courage d’escalader ces hauteurs; et il faut que vous sachiez que ces carabos et les chèvres sauvages sont tels depuis le temps où Jésus allait par le monde, et qu'il traversa ces lieux sauvages qui étaient
alors de beaux vergers, où paissaient de belles chèvres apprivoisées, sous la garde de leurs bergers. Le Seigneur qui se sentait las, entra chez un chevrier et pria les bergers de lui accommoder un chevreau pour son souper et celui de saint Jean et de saint Pierre quil’accompagnaient. Les bergers,qui étaient de vilains Maures, luirépondirent qu’ils n’en avaient pas. Maisle Seigneur insista, et alors que firent ces gens sans âme? Ils tuèrent un chat, l’apprêtèrent et le mirent sur la
able. Mais,çomme vous pensez bien, le
Seigneur, qui connaît les cœurs et quisait tout ce qui se passe, si bien caché qu’on le suppose, n’ignoräit pâste que les pâtres avaient fait. Il se mit à table et dit:
Si tu es un chevreau, Reste rôti,
Et situes un chat, Saute du plat.
Aussitôt l’animal se dressa sur ses pattes
etse prit à courir. Le Seigneur, pour châtier les bergers, les changea en carabos et leurs troupeaux en chèvres sauvages.
ÆEnce moment on entendit un gémissement.
Tous coururent au lit du malade; le soulagement n'avait été que momentané ; la fièvre était devenue plus forte et elle détermina une attaque au cerveau, qui, en quelques heures, emporta le malade, sans qu'il eût un moment repris sa Connaissance.
Il est aisé de décrire une douleur désespérée qui s’agiteavec violence, crie etse révolte contre le malheur ; mais ce qui ne se rend pas aussi aisément c’est un désespoir profond , silencieux , humble et résigné. La pauvre veuve qui avait tout perdu à Ta fois, même les forces pour travailler, leva les yeux au ciel, croisa les mains, baissa la tête, et Le froid de la mort qui pénétra son cœur arrêta la vie débile qui animait l’infortunée.
La bonne et charitable famille qui l'avait
secourue n'eut garde de la renvoyer, mais elle connut elle-même qu’elle devait être un pesant fardeau pour ses bienfaiteurs, et soumise à la volonté divine, elle pria le Seigneur de la bonne mort, à qui elle avait une dévotion particulière, de la lui envoyer le plus tôt possible comme un terme à ses souffrances, et le Seigneur l’exauca.
Un soir, elle eut l’ineffable consolation de voir la couche sur laquelle elle gisait accablée, entourée d’âmes douces, pieuses et compatissantes. La maison s’illumina; en face de son pauvre lit, fut dressé un autel où l'on apercevait l’image du Seigneur de la bonne mort ouvrant ses bras à celle qui l'implorait; toutes les mains apportaient des fleurs, ces interprètes inanimées des sentiments de l’homme qui rehaussent les plus augustes solennités, comme elles poétisent et embellissent les plus joyeuses fêtes, et qui, comme si elles étaient un don des anges, se rencontrent avec eux dans les chaumières
aussi bien que dans les palais, en pleine campagne comme dans les jardins dela royauté.
On entendit résonner au loin une clochette dont le son argentin semblait dire: Laissez venir le Seigneur de la bonne mort.
Et c'était lui; car à peine l’acte solennel fut-il accompli et la malade eut-elle recu le saint Sacrement, qu’elle leva les yeux, et ony vit briller de nouveau Ja joie qu’elle avait perdue.
— Je vais quitter cette vallée de larmes, ditelle d’une voix faible, et moyennant la miséricorde de Dieu, je vais en sa présence lui demander de prendre soin de ce pauvre petit délaissé, de ce pauvre orphelin.
— Quel orphelin? s’écria Juan Jose, ne savez-vous pas qu'il est notre fils ?
La moribonde appuya son pâle visage sur le frond de son enfant, où demeura comme scellée une larme, et elle lui dit: — Fils de mon âme c’est à toi de payer à nos bienfaiteurs ta dette et celle de tes parents ; moi, je
ne puis que demander à Dieu de les bénir, comme je les bénis.
— Juan Jose, dit le curé, la bénédiction des mourants est le plus précieux héritage qu'ils puissent léguer à ceux qui leur survivent.
L'homme bien né estreconnaissant.
(Dicron.)
En 1853, Gaspar et Miguel, élevés comme deux frères, étaient devenus des hommes ; ils étaient laborieux et honnêtes comme le père qui les avait formés. Catalina était une jolie jeune fille, réservée et travailleuse comme lamère quil’avaitconstammenttenue à ses côlés. Miguel, qui avait le cœur aimant et noble, et par cela même reconnaissant, portait à lafamille quil’avait adopté un attachement passionné, surtout à Catalina qu’il chérissait de toute l'affection d’un frère et de
toute la tendresse d’un fiancé pour celle dont il veut faire la compagne de sa vie.
Ces êtres si bons et si unis eurent de longs jours de tranquille bonheur ; mais comme ni le bonheur ni l’azur du ciel ne sauraient durer éternellement, parce que la terre, pour donner ses fruits, a besoin de la pluie, et l’homme, pour apprendre à bien connaître cette vie et l’autre, a besoin de larmes, il arriva une occasion où il dut s’en répandre beaucoup dans cette maison, pour prouver à ses habitants que Dieu en accorde le bienfait, avec une sorte de préférence, aux pauvres et aux bons.
Le recrutement eut lieu et les deux garcons durent tirer au sort. Ceux qui savent la tendresse passionnée que, dans le peuple, les mères ont pour leurs fils, comprendront la douleur et le désespoir de Maria. Elle croyait aimer également ses deux fils; elle craignait pour tous deux avec une égale anxiété ; avec la même ferveur elle deman-
dait à Dieu et à sa Mère Ja liberté de l’un et de l’autre; mais lorsqu'ils revinrent du tirage, et qu’elle apprit que son véritable fils était condamné à être soldat, le cri que cette nouvelle arracha à son cœur de mère : «Fils de mes entrailles, il fallait donc que le sort tombât sur toi!» ce cri prouva que nul amour ne peut se comparer à l'amour de la mère.
Miguel eut le cœur brisé devant cette douleur de Maria , douleur que ne purent diminuer ni calmer les consolations qu’il lui prodigua ainsi que son mari.
Le lendemain Juan Jose accompagna son fils au dépôt dont il devait faire partie. Mais quel ne fut pas leur étonnement à l’un et à l'autre, lorsque le commandant annonça à Gaspar qu'il était libre, et qu’il pouvait s’en retourner chez lui.
— Comment! s’écria Gaspar stupéfait , et pourquoi ?
— Parce que tu as un remplaçant, répondit le commandant.
— Moi? demanda de nouveau Gaspar de plus en plus étonné. Mais ce n’est pas possible !
— Comment? ce n'est pas possible! celui qui te remplace est déjà recu et enrôlé.
— Mais qui est-ce donc? demanda Gaspar émerveillé. |
— Ce jeune homme, répondit le commandant en lui désignant celui que la charité de ses parents avait élevé comme un fils.
— Miguel, qu’as-tu fait ? s’écria Gaspar tout ému.
— Ce que ma mère m'a recommandé en mourant, jai payéune dette,répondit Miguel.
— Miguel, tune me devais rien à moi, répliqua Gaspar, c’estmoi maintenant quisuiston débiteur ; et puisse Dieu me fournir l'occasion de m'’acquitter envers toi, frère! Si elle se présente, certes je ne la laisserai pas échapper, tu peux y compter.
YV.
Vive l'Espagne! vive la reine ?
s (LE PEUPLE ESPAGNOL.)
Deux ans après l'événement que nous venons de rapporter, un chagrin plus grand encore attendait cette bonne famille, si unie et si aimante, comme elles le sont toutes généralement parmi le peuple de la campagne :
Miguel tomba au sort, comme Gaspar avait fait avant lui, et devant dès lors partir pour son compte, le fils de ses parents adoptifs,
qu'il ne pouvait plus remplacer, fut appelé sous les drapeaux. II s’écoula encore quatre années, et quand on espérait que Miguel, ayant fini son temps, allait revenir à la maison, et que déjà Catalina préparait ses habits de noces, un cri retentit, qui, jeté par la reine d'Espagne, courut par tout le pays, comme létincelle électrique destinée à réveiller le pur enthousiasme, le véritable patriotisme espagnol: « Vive l'Espagne !
meurele Maure qui l’outrage! » Ce cri fut répété dans tous les coins de la Péninsule, vibrant comme l'épée du soldat, étincelant comme l'or du riche porté en offrande sur l'autel de l'honneur national ; il fut répété par le peuple qui donna son sang ; par le saint épiscopat qui bénit la cause du pays et celle du christianisme , et dont la voix entraîna après elle non-seulement les consciences pieuses et timorées, séduites par sa sainteté, mais toutes les âmes sensibles à sa science, à sa prudence, à sa sagesse, Les
sœurs de charité offrirent leur ministère saint; les religieuses firent de la charpie et des scapulaires de la Vierge ; les dames s’empressèrent également de faire de la charpie par monceaux et des bandages qu’elles arrosèrent de leurs larmes , et jusqu'aux enfants qui, dans leur naïf enthousiasme, demandaient à s'associer à cette populaire croisade contre le Maure (1).
Miguel, qui eut sa part de l'enthousiasme universel, né du patriotisme de tous, en recevant son Congé, se réengagea, sans vouloir accepter la prime, pour tout le temps que durerait la guerre d'Afrique.
Juan Jose, qui, pendant l'hiver, faisait le métier d’arriero, au retour d’un de ses voyages pendant lequel il avait vu ses fils qui servaient ensemble dans le régiment du Roi, rapporta cette nouvelle au logis. En
(1) Nous pourrions citer beaucoup d'exemples à l'appui de cette assertion. 11 suffira de transcrire ici une lettre écrite par un neveu à nous, fils du marquis de C..., lequel
l’apprenant, la pauvre Maria fondit en larmes.
— Ah! on avait bien raison l’an passé, s’écria-t-elle dans son désespoir, quand parut cette comète qui ressemblait à une tortue, de dire qu’elle annonçait la guerre contre le Maure.
— La comète n’était pas une tortue, répondit le mari avec une belliqueuse ani-
n’a encore lu ou écrit que des pages comme le prouve assez sa manière de signer :
« Seigneur gouverneur?
« Quoïque je ne sois qu’un enfant de huit ans, j'ai le cou- « rage de vous dire que je voudrais bien donner ma vie « pour la patrie, et qu'ayant du goût pour les choses mi- « litaires, je vous prie de permettre que j'aille me battre «contre les Maures. » « Fait par P. P. »
Il est à noter que cet enfant est naturellement docile, et qu’il a dans le caractère plutôt de la douceur et de la réserve que de la hardiesse et de la pétulance.
Un autre de nos neveux, un peu plus âgé, qui a deux oncles officiers d'artillerie, et qui se sent un vif penchant pour la carrière militaire et pour cette arme, trouvait fort mal qu’on ne permit pas aux enfants de faire la campagne
mation ; ce que l’on dit alors, tu le sais bien, c’est que c'était l'étoile même qui a guidé les Mages, lorsqu'ils vinrent à Bethléem prouver que Jésus était le vrai Messie. Hé bien! les nôtres iront prouver aux Maures que les chrétiens d’Espagne sont las de souffrir les barbaries et les insultes de cette maudite engeance. |
— Mais dans cette guerre il va périr bien du monde , Juan Jose, et voilà le mal; oui le mal, quand tu dirais vingt fois le contrajre, avec tes Momie LE LNLL EN, . 4
— Toi, ta voudrais que cette guerre fût comme celles qu'ont entr’elles mesdames les femmes, guerre à outrance, mais dont on ne meurt pas; or, entre gens qui portent la d'Afrique et il en était désespéré. — Mais, petit, lui disait le brosseur de l’un de ses oncles devant qui il se lamentait, si tu venais avec nous, tu ne pourrais entrer au collége d'artillerie, comme tu le désires tant. — Si je le désire, répondit l'enfant, c’est pour apprendre à être artilleur , et la guerre me l’apprendra mieux que les livres. (Note de l’Auteur.)
barbe, surtout s'ils ont endossé le harnais du roi, et ont à garder le drapeau de l'Espagne, qui marche devant eux, la guerre est autre chose. Vaincre ou mourir, voilà ce dont il s’agit.
— Et n’était-ce pas pour cela même, répondit Maria avec une explosion de douleur, qu'il aurait bien pu, après avoir acquitté sa dette, revenir au logis et s’y tenir tran-
quille ?
— C'est ça! comme toi, les deux pieds sur le brasero et filant ; mais tu gages
qu’ aucun “He timent neuf et Lrhéns ss
voiles Ta de-goût à être ponton; y es-tu?
Maria et Catalina continuaient de pleurer.
— Si du moins tu m'avais dit que tu allais les voir, dit la première, je t’aurais donné, pour qu'ils les portassent sur eux, des scapulaires de la Vierge.
— Ils en ont, ils en ont, et bénis par l'évêque de Malaga encore. Je te l’ai déjà dit, femme, ceci est une guerre sainte, qui
doit réjouir saint Ferdinand dans le ciel.
Au diable les pleureuses! ajouta-t-il avec impatience, en voyant quésa femme et sa fille n’arréêtaient pas de verser des larmes. Que voulais-tu donc? Qu'ils demeurassent ici comme des femmes, au lieu d'aller faire passer le goût du pain à ces damnés qui ne croient pas au Christ, qui renient sa sainte Mère, et nous appellent, nous autres Espagnols , poules et chiens de chrétiens ?
Quant à moi, j'espère bien que le bouillon qu'ils feront avec ces poules ne les engraissera guère. Ils ne prennent pas un Espagnol, même en temps de paix, qu'ils ne l’empalent ou ne l’écartellent ; savez-vous qu'il y a de quoi faire bouillir le sang à tout Espagnol? Je ne sais ce qui me retient d'y aller aussi; car vous saurez que j'ai une fourmilière sous la plante des pieds, etle jour où vous y penserez le moins, j'attrape monfusil et une couverture et j'entre en campagne!
— Juan Jose! au nom de la très-sainte
Vierge, n'est-ce pas assez d'y avoir tes fils? Tu serais capable de nous daisser seules ?
— Oh! pour s-peu.de temps.
— Tais-toi, tais-toi; Dieu saitle temps que cela peut durer. Ces gens-là sont chez eux, ils défendent leurs 6S, et tu sais qu’ils sont farouches, hardis:et vaillants.
— Oui, ils le sont. Mais quant à hardis et vaillants, nous le sommes plus qu'eux, nous autres Espagnols.
— Et Dieu sait la faim'et les misères que les nôtres vont endurer !
— N'en crois rien. Mais quand ce serait, en donnant au soldat espagnol de l’eau et encore de l’eau, il a ce qu'il lui faut.
Ah! il fallait voir la gaieté de la troupequand elle s’est embarquée! Cascabeles! et dire que moi j'aurais pu m'en aller avec eux !
— Juan Jose, au nom de la très-sainte Vierge, n’aie donc pas de ces fusées de jeune homme; songe que tu as soixante-cinq ans bien comptés,
— J'en ai vingt aujourd’hui, femme ; j'en ai vingt, entends-tu ?
— Ton courage te grise,et je ne souffrirai pas que tu ailles à la guerre, quand tu as deux fils en ligne.
— Etsij'en avais davantage, les autres y seraient aussi. Crois-tu donc que je vaux moins que le père ‘du premier soldat tué à la prise du Serallo, qui, en l’apprenant, appela son second fils, alla trouver l’alcade de son village et Lui dit: « Le fils que J'avais à l’armée d’Afrique y est mort; je vous en amène un autre pour le remplacer? »
— Un peu plus, je te croirais capable d’avoir poussé Miguel à aller au Maure.
— Miguel n’avaitpas besoin d’être poussé; Miguel a bien fait et je le lui ai dit tout net. — «Confiance! lui ai-je crié en le quittant ; la girouette de ton pays est tournée du côté de l'Espagne; ne te décourage pas, s’il survient quelque mauvaise chance ; à la guerre,
i Dieu ne s’en mêle, elles ne sont pas toutes
bonnes. Mais les mauvaises seront rares, et le diable ne mettra pas souvent la main sur la girouette du pic des Alpujarres, car celui qui la garde, à l'heure qu'il est, est un Archange, san Miguel, ton patron et celui de l'Espagne, et celui-là ne s'endort pas et il saura tenir le diable à distance.
Ve
Oui, les mânes de Guzman-el-Bueno, du grand Cortès, de Gonzalve de Cordoue et de Pizarre ne cessent de veiller sur tes fils, 6 Espagne!
Et le monde entier, ému de respect, te verra remonter sur ton char de triomphe , et de nouveau admirera tes hauts faits succédant à tant d’autres.