‹ Les dettes acquittéesChapitre 8 sur 15 · FERNANDO DE GABRIEL · texte numérisé non relu

FERNANDO DE GABRIEL

Quelque temps après Juan Jose alla prendre avec son mulet un chargement de pommes à Ronda. Là il apprit que sans beaucoup de difficulté il pourrait parvenir au camp des Chrétiens en Afrique. — Mais alors, pensatil, jy pourrai tout aussi bien vendre mes

(1) L'auteur de ces vers est un jeune officier d'artillerie

qui joint aux plus aimables qualités de l’âme les dons les plus charmants de l'esprit. Quelque jour, nous l’espérons

pommes qu'à Jérez ou à Malaga. Ma foi! j'y vais et par la même occasion je verrai mes enfants et tout le tremblement qui en vaut bien la peine ; et ce qu’il avait pensé, il Le fit,

Maria et Catalina étaient à cent lieues de s’en douter, quand, à six ou huit jours de là, Juan Joserevint aulogis,et après avoir mené le mulet à l'écurie et arrangé ses petites affaires avec son sang-froid ordinaire, il prit un siége et dit à sa femme et à sa fille :

— Bien des compliments de la part des garçons; ils désirent qu’en les recevant, vous soyez en aussi bonne santé qu’euxmêmes.

— Qu'est-ce que tu dis là, Juan Jose ?

— Je dis bien des compliments de la part des garçons.

— Tu as une lettre ?

bien, il réunira ses poésies jusqu'ici éparses dans les journaux et les revues. Encore un exemple, ils sont fréquents en Espagne, de l’heureuse alliance des lettres et des armes, (Note du traducteur.)

— Non, la lettre c'est moi.

— Toi ! que veux-tu dire par là ?

— Que j'ai été en Berbérie, que j'en arrive en droite ligne, avec mon mulet Orejero, qui a eu Foreille un peu basse (1), quand après mille détours il est tombé au milieu de tant de cris, de tant de Maures, de tant de coups de fusils, de tout le tintamare enfin.

— Sainte Vierge Marie! et qu’allais-tu y faire, vieux fou ?

— Vendre mes pommes qu'on m'a fort bien payées, voir les enfants que j'ai trouvés en bonne santé et contents comme Baptiste, et tuer trois Maures qui ne diront plus à personne : Chiens de Chrétiens. Tu vois, femme, que je w’ai pas perdu mon voyage.

— Tu as fait cela! Dieu nous assiste! Dieu nous assiste! s’écria la bonne femme en se

(1) I y a ici un jeu de mots intraduisible, fondé sur le nom du mulet, orejero de oreja, oreille.

(Note du traducteur.)

signant : tu as tué trois Maures? mais ils étaient donc désarmés, vaincus et rendus ?

et tu as fait cela ?

— Maria, que dis-tu là? répondit le mari, ne sais-tu pas que tuer l’homme qui ne se défend pas, c’est contre l'honneur et l'affaire du bourreau ? ne sais-tu pas que tuer l'ennemi qui s’est rendu, c’est une infamie, c’est se faire bourreau d'hommes ? ne sais-tu pas que tuer le vaincu qui demande la vie, c’est d’un lâche et d'un méchant qui outrage ainsi le nom de Chrétien et déshonore celui d’'Espagnol? Je les ai tués de bonne guerre, Maria, quand ils avaient Le fusil à la main et cherchaient à me tuer moiet mes camarades.

Je sais de reste que la gloire consiste non à tuer, mais à vaincre l'ennemi, et je ne voudrais pas, à l'heure de ma mort, avoir à me souvenir d’une mort lâchement donnée. Je te lerépéte, et Dieu m'en est témoin, je les ai tués loyalement, en honnête homme et ils ne meurent pas autrement, car aucun ne

LES DETTES ACQUITTÉES. 109 veut se rendre même avec la baïonnette sur la gorge.

— Jesus! s’écria Maria, et pourquoi?

— Parce que leurs Santons leur ont mis en tête que les Espagnols sont aussi féroces qu'eux et qu’ils brülent vivants les blessés el les prisonniers qu’ils font, Ah ! tu croyais qu'il n’y avait que les jeunes moustaches pour servir à la guerre, et qu'avec mes soixante-cinq ans je n'étais bon à rien. Eh bien, tu te trompais, tu te trompais ; la trempe est solide chez moi, et apwès l'acier reste le fer. Comprends-tu enfin que je suis un bon soldat, maisnon un assassin, le comprends-tu?

— Pardonne, Juan Jose, je n'avais pas réfléchi.

— Ça se voil que tu n'avais pas réfléchi; tu ne L’es pas souvenue non plus que ton mari estun vieux chrétien etun Espagnol de bonne race qui n'hésite pas à courir sus aux eniemis de sa religion, de son pays et de sa

EVRE

Reine, mais qui est incapable de se déshonorer en tuant un homme sans défense, et de s’avilir en achevant un vaincu, ou de se faire tigre pour refuser la vie à qui la lui demande, quand ce serait Barrabas en personne.

— Etles nôtres avaient le dessus, Juan Jose?

— Naturellement, toujours, avant, pendant et après.

— Mais c’est que j'ai oui dire, Juan Jose, qu'il vient beaucoup d’autres Maures avec un frère de leur roi, qu'ils appellent Muele-Ha- OIS Te |

— Qu'ils viennent, c’est tout ce qu’on demande. Mais ne va pas croire que ces Maures du roi sont comine ceux du Riff, qui sont les plus vaillants et les plus farouches, et qui n’ont rien pu cependant contre la seule division d'Echagüe, laquelle s’est couverte de gloire comme le soleil de rayons ; morbleu !

(1) Le peuple en Espagne, fort peu orientaliste, appelait naïivement ainsi Mulev-Abbas. I faut savoir que Muele-

Habas veut dire: pile-fève. (Note du traducteur.)

LES DETTES ACQUITTÉES. 1h

la reine Isabelle peut être fière à présent:

des troupes qu'elle a? mme je te le disais.

em arrivant à Algésiras, je m'embarquai avec le mulet et mes pommes ; et je t’assure que de m'embarquer cela ne me plaît guère, car les ânes qui cheminent par les sentiers de la mer, s’ils tombent, ne se relèvent plus. Je débarquai à Ceuta, et de là m'en allai au camp avec mon mulet et mes pommes, et je n’eus pas plutôt aperçu en hautdu Serrallo la bannière d'Espagne, queje sentis mon cœur se dilater, qu’il ne tenait plus dans ma poitrine. J'arrivai au camp, je vendis mes pommes en un clin d'œil; car l'argent n’y manque pas, pas plus que l'envie de le dépenser. Quel tapage, Maria!

cela ressemblait à une feria@) mais des plus animées; ce n’était que bruit de guitares, Chansons, vivats à la Reine:

Vive Isabelle seconde ,

Parce qu’elle a prodigué

Son trésor et ses joyaux A our ses soldats.

4) feive

Que veux-tu que ie te dise? le général en chef a dû défendre pendant la nuit tout ce bruit de chansons et de guitares, parce qu'ils servait de point de mire à ces damnés de Maures. Je demandais où était le régiment du Roï, quand voilà le clairon qui sonne ; les nôtres sautent sur leurs fusils, en criant :

«Vivelsabelle IT, vive l'Espagne ! » etse mettenten marche. Je lâchai le mulet et m’en fus derrière les autres et vous pouvez m'en croire, C'était un beau spectacle, et qui eût dégelé le sang d’un mort; chaque soldat des nôtres était un Bernard de Carpio ; chaque officier un Pizarre, chaque général un Cid.

On eût dit que Santiago, sur son cheval blanc, allait devant eux, de la facon dont ils culbutaient les Maures qui sont pourtant belliqueux et qui étaient trois fois plus nombreux. Quand j'aurais cent bouches, je ne pourrais jamais vous raconter tout ce que j'ai vu. J'ai vu le général Quesada s'emparer d’un fusil et charger le premier à la baïonnette. Ah!

d'os

vaillant fils d’un vaillant père! me dis-je à part moi, car j'ai servi sous l’autre et c'était aussi un fier homme! mais que dis-je ? estce que tous ne le sont pas? J'ai vu passer plus de balles sur la tête du général en chef qu'il ne pleut de dragées en carnaval. J'ai vu le régiment de Grenade, avec son intrépide colonel dom Miguel Trillo à sa tête, commencer, au cri de: Vive la Reine! une charge à la baïonnette qui a mis en déroute les Maures épouvantés, et j'ai entendu le général en chef lui dire que cela méritait deux galons, à quoile généreux commandant répondit : — «Rien pour moi, mon général, tout pour mon bataillon ; » j'ai entendu le général en chef demander à des soldats du régiment de Zamora : «— Hé! hé! garçons, avez-vous recu le baptême ? »

« — Oui, mon général, et nous avons déjà cassé à plus d’un Maure l'endroit où il aurait pu le recevoir (1). »

(1) Romper el baptismo, casser La tête, expression pro-

Enfin, Maria, si j'avais à te raconter tout ce que j'ai vu là, ce serait à n’en pas finir jusqu’au jour du jugement. Mais de qui je ne pouvais délacher l'œil, Maria, c'était de nos fils. Et qui pourrait dire qu'ils ne se battaientpas bien, quand la chose a été remarquée du général en chef lui-même qui était dans le voisinage, et quis’approchant de Miouel lui dit : «Tu t’es bravement battu ; maintenant dis-moi ce que tu veux ? » — « Continuer à me battre, mon général, » répondit Miguel, et à l'instant même, le général lui donna la croix de Saint-Ferdinand. Je ne sais ce qui se passa en moi, mais je crus que ma tête s’en allait; je ne fus pas maître de moi, et je courais l’embrasser, quand je vis un de ces hurleurs enragés blesser l’un des nôtres qui tomba à côté de moi.

— Ah! c'est comme cela? m'écriai-je, en

verbiale en Espagne ; dans le midi même de la France, le sommet de la tête s'appelle familièrement le baptême. (Note du traducteur.)

m'emparant du fusil du blessé; hé bien, tu ne tueras pas un second chrétien, un autre brave comme celui-ci, et je réglai son compte, et une fois dans la contredanse, j'en tuai deux autres, et je fis avec les enfants, une charge à la baïonnette qui mit des ailes aux pieds des Maures, qui ont la main lourde quand ils attaquent, il faut en convenir, mais des pieds légers quand ils se sauvent, Puis la nuit étant venue, je rendis le fusil et m'en allai chercher mon mulet, qui ne paraissait pas avoir pris beaucoup goût à cette fête de Chrétiens etdeMaures,et qui, d'après ce qu’on me dit, était allé se fourrer, comme un vrai mulet pacifique, derrière les murs de Ceuta.

Cette même nuit, se déchaina une tempête qui à mon ais, depuis que le monde est monde, n’ayäit j jamais eu sa pareille. Je crus fiv avec l/mer, le veñt et la plujié, la fin du monde, était venues Maisle lendemain main, in nou étions sé comme si de rien n’eût été, et si par hasard c'était le diable qui,

pour complaire à son ami Mahomet, et pour faire peur à ses ennemis, avait envoyé cette tempête et les autres, ils ont dû tous deux se convaincre que les Espagnols ne sont pas pour avoir peur des sifflements de la tempête et des hurlements de leurs Maures féroces. Et pendant que j'y suis, tu sauras, femme, que les gens civilisés disent de nos soldats qu’ils sont braves (1).

— Ah! et pourquoi? demanda Maria : pour dire qu'ils sont sauvages ?

— Sauvages, non, mais Vaillants, courageux, résolus, intrépides, comme on disait de mon temps.

— Pourquoi donc alors ?

? (les taureaux.

(Note du traducteur.)

— Parce que ces mots sont vieux etne sont plus de mode. Mais, comme j'étais en train de vous le dire, le matin je melevai et m’en allai au camp, causer avec les garcons, attendu que la veille, je te l'ai conté, le Maure ne m'en avait pas laissé le temps. En arrivant, je trouvai le régiment du Roi sous les armes, avec la musique et le reste.

— Qu’y a-t-il encore ? pensé-je. La torche de la vigie n’a pas dit: Regardez-moi bien.

Il n’y à pas de Maures sur la côte. Pourquoi ce régiment est-il formé et Les autres non? Cette circonstance me chiffonnait. Je me rapprochai. Les musiques allaient à faire plaisir, quand le colonel s’avance devant la troupe et ordonne qu’on fasse silence. I dit alors d’une voix forte et de manière à être entendu de tout le monde :

« Le général en chef a appris avec une grande satisfaction que, dans la soirée du 24 novembre, un soldat du régiment du

Roi que je suis fier de commander, son ca- {À

marade et ami ayant été blessé et étant tombé au pouvoir des Maures, ce vaillant soldat, animé des plus nobles sentiments, a mis sa baïonnette au bout de son fusil, et s’élançant héroïquement contre les Maures, et tuant ceux qui lui faisaient obstacle, leur a repris son ami blessé, l’a chargé sur ses épaules, plus attentif à préserver la vie de celui-ci que la sienne propre, et l’arrachant à une mort certaine, est rentré avec lui dans les rangs de sa compagnie; et désireux de récompenser d’une manière éclatante celui qui d’une facon si admirable joint à la valeur du guerrier la charité du chrétien, il lui remet cette médaille d’or que l’Athénée de Cadix a fait graver à ses frais pour être la rémunération insigne d’une action où éclateraient ces deux qualités réunies , voulant en outre qu’elle fût décernée devant tout le régiment assemblé et pour lui servir d'exemple, à l’intrépide et généreux soldat en question... »

En ce moment, le bon vieillard, jusque-là si animé, ne trouva plus de voix pour continuer,

« Eh bien, Juan Jose? continua sa femme profondément émue par le récit qu'elle entendait, pourquoi t’arrêtes-tu ?

achève. |

— C'est que je ne puis le dire, j'ai la gorge serrée, parce que celui qu’on appela, celui qui sortit des rangs pour recevoir des mains de son colonella médaille d’or, fétait. :

— Qui était-ce donc? pourquoi te troubler ?.….

— C'était... c'était mon fils! c'était Gaspar (1)! à

— Fils de mon âme! et la Vierge æsæs l’a

ramené sans blessure! s’écria Maria.

| — Frère de ma vie! et il a sauvé Miguel!

murmura Catalina.

(1) Le soldat à qui est échu le prix dont il est parlé ici

se nomme Francisco Lopez, natif de Fuentes en Andalousie. (Note du traducteur.)

— Et il a tué trois Maures! ah! brave fils, l'honneur de mes cheveux blancs! ajouta Juan Jose avec une tendresse enthousiaste.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les larmes ne permirent à cette heureuse famille de faire autre chose que de croiser les mains et de lever les yeux au ciel.

Un peu remis , Juan Jose poursuivit son récit en ces termes :

— Qiand l'auto fut terminé, j'allai chercher mes garçons. Je ne saurais dire, Maria, ce qui se passa en moi, quand je les vis, l'an avec sa médaille d’or, et l’autre avec sa croix de Saint-Ferdinand}/ Mais ce que je puis Pten te dire, c’est que la reine Isabelle, que Dieu bénisse et garde, ne peut pas être plus fière de son sceptre et de sa couronne que je ne l’étais, moi, de mon Gaspar et de mon Miguel. Si Gaspar était content, Miguel l'était plus encore et Les yeux lui sortaient de la tête; l’autre étaitcomme interdit. —- « Bien,

usa mon fils, bien! Jui dis-je. Voilà comme se

comporte un Espagnol, quand il combat pour ici

son pays, pour sa Reine et pour sa religion; ayez ceci présent qu'être vaillant sans être cempalissant, c'estl'être à la façon des brutes et comme ils le sont, eux. Tu as bien gagné la médaille, mon fils, et la bénédiction de ton père.

« — Qu'ai-je donc tant fait ? » dit Gaspar, qui, comme un vrai brave qu'il est, n’est ni braillard ni arrogant, et qui, loin de s’estimer plus, s’estime moins qu’il ne vaut.

« — Tu as sauvé la vie à ton frère, » lui dis-je.

« — Et par une action si héroïque, ajouta

Miguel, qu’elle sera gravée en lettres d’or. {|

« — Non, non, frère, répondit Gaspar, en passant le bras autour du col de Miguel; j'ai payé une delte, voilà tout. »

« — Eh bien, l'Espagne a aussi payé la sienne à l’engeance maure, dis-je à mon tour, et avec les intérêts ; et je ne crois pas qu'il

ait de longtemps l'envie d'en contracter une ssh Je BIEN VE pe. » Ainsi tu vois, femme, tous les biens que nous a apportés la guerre! vivela guerre! — Juan Jose, répondit sa femme, parce qu'elle nous a été propice { et nous en sommes sans doute redevables à la bénédiction de cette pauvre moribonde} nous ne devons pas oublier tous les maux dont elle est ja cause, les malheureux qui souffrent, ceux qui reviennent estropiés, ceux qui meurent, et les familles sans nombre qui, à cette heure, prennent le deuil ; car la guerre est une calamité, et c’est pourquoi nous devons de toute notre âme et de tout notre cœur demander à Dieu la paix. Que dit le cantique des Anges? Gloire à Dieu au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! »

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