CLAUDE DABLON
Nous apprenons par quelques personnes arrivées de la baye St. Paul que la mine yest excellente, que M. le Comte y a fait chanter le 7€ Deum ; que le Roy a défait 50 mil allemands au mois d’Avrilet qu’il y a pris trois places, dont Gand est une des plus considérables. Mais ce qu’il y 2 de facheux c’est qu’on dit que l’Angleterre est contre la France. Nous attendons aujourd’huy ou demain M. le Comte et nous saurons par son moyen toutes choses. Je vous prie de faire part de cecy au P. Richard en attendant que jeluy en escrive davantage. (Greffe de Montréal}.
rité et dans l’histoire, l’impartialité qu’il refusa à ses contemporains (1).
M. de Frontenac commença par renouveler les srdonnances de ses prédécesseurs avec le ton d’un homme qui veut être obéi, enjoignant à tous les juges de procéder contre les délinquants. Aussitôt le Juge civil et criminel de Montréal envoya uün sergent arrêter deux fameux coureurs de bois logés chez le lieutenant de Perrot, M. de Carion. La mission n’était pas facile à remplir chez un homme comme M. de Carion, qui ne craignait pas d'attaquer ses ennemis l'épée à la main, pendant que Mme deCarion allait bâtonner leurs femmes. Le malheureux sergent fut insulté, maltraité, et, paraît-il, jeté en prison. M. de Frontenac, apprenant cet outrage fait à la justice, crut qu'il devait intervenir directement, sans égard pour le gouverneur particulier, et il envoya le lieutenant de ses gardes, Bizard, arrêter de Carion. A cette nouvelle, Perrot fait.prendre les armes à sa garnison et court chez M. LeBer, où logeait Bizard, pour punir l’audacieux lieutenant. En vain celui-ci lui montre-t-il un ordre signé du gau-
(1) Documents, &e., of the States of New-York, t, 1X., Ms. de la Bibliothèque du Parlement, 2e série, vol. IT,
IV ; Greffe de Basset, Montréal ; Reg. du Cons. Sup ; Oraison funèbre de Frontenac, Ms. cité.
il refusa
Louveler y avec le il, enjointre les criminel er deux e lieutesion n'éhomme nait pas in, pener leurs insulté,
M. de fait à la directear partis gardes, nouvelle, parnison , Bizard, En vain
LES DEUX ABBÉS DE FÉNELON : 45 verneur-général ; Perrot le lui rejetant à la figure :—“Reportezs-le à votre maître, dit-il et qu’il apprenne une autre fois à mieux faire son métier.” —En vain se revêt-il des insignes de sa dignité, en vain veut-il dresser un procès-verbal des violencés dont il était l’objet, il est traîné en prison avec M. LeBer qui avait osé signer le procès-verbal.
. L'affaire se compliquait : il ne s'agissait plus de prêter maiïn-forte à la justice méprisée : c'était une question d'autorité et d’amour-propre ; elle pouvait en un instant prendre les proportions d’une guerre civile.
Si M. de Frontenac,dans le premier transport de son indignation, avait envoyé ses soldats saisir Perrot, celui-ci était homme à se défendre énergiquement, et les coureurs de bois, gens déterminés à tout, n'auraient pas facilement laissé enlever leur protecteur. D'un autre côté, il était impossible de se dissimuler que si cette affaire n'était promptement réglée, elle allait avoir des conséquences fâcheuses pour l'autorité du gouverneur-général, et que l'audace des traitants ne connaîtrait bientôt plus de bornes. Mais M. de Frontenac comprit que pour le moment la violence était dangereuse, sinon inutile, et qu’il fallait avoir recours à d’autres voies.
Comptant sur l'amitié et le dévouement de l'abbé de Fénelon, il lui envoie une lettre pressante, le priant de voir Perrot et de lui faire comprendre dans quelle mauvaise position il s'est placé ; que le meilleur moyen de conjurer l'orage est de descendre s'expliquer À Québec. En même temps, M. de Frontenac répétait tout haut qu'il désirait la paix et qu'il ne manquerait pas de s'entendre avec le gouverneur de Montréal. Perrot, cédant aux instances de M, de Fénelon, rassuré d’ailleurs sur son titre de gouverneur, sur sa quahté de parent de Mme de Frontenac et : 6e M. Talon, se met en route, quoiqu'on fût alo:s au milieu de l'hiver. Mais à peine est-il arrivé à Québec, qu'il se voit arrêté avec éclat, emprisonné au château Saint-Louis, et gardé aussi étroitement que l’ennemi le plus dunge-
reux de l'Etat.
M. de Frontenac avait-il usé de ruse ou
s'était-il laissé emporter à la fougue de son caractère, en voyant son ennemi entre ses mains ? Il est assez difficile de le dire. On crut alors, du moins à Montréal, que Perrot avait été victime d’un guet-apens (1). Il est certain que M. de Frontenac se faisait parfois desingulières illusions, pour ne rien dire de
(1) Histoire du Canada, par M. de Belmont.
nent de ) lettre it de lui se posi- )Jyen de pliquer ntenac paix et avec le nt aux illeurs 1hté de Talon, au mirivé à , êmgardé dinge-
se ou de son e ses e. On Perrot Il est arfois re de
LES DEUX ABBÉS DE FÉNELON 47 plus, sur ses propres actes Quand on a suivi les événements tels que nous les venons de raconter d’après ses lettres et les registres du Conseil Supérieur, on est surpris de lui entendre dire à la fin du procès, que toute l'affaire n'avait été qu'un complot de certaines gens pour le commettre avec Perrot, et lui susciter des embarras (1).
M. de Fénelon fut profondément blessé du rôle qu’on lui avait fait jouer dans cette affaire : sa bonne foi avait étè surprise et son amitié avec le chef de la colonie n'avait abouti qu'à compromettre les intérêts du Séminaire.
Car M. de Frontenac ne s'était pas contenté d'arrêter Perrot, il avait envoyé à Montréal
(1) Lettre de Frontenac à Colbert, 14 novembre 1674, Ms. de la Bibliothèque du Parlement. Il est assez étrange de voir M. de Frontenac s’accuser ainsi de peu de perspicacité auprès du ministre. Il faut lire le passage même :
‘6 J'avais cru le Séminaïe de Montréal dans d’autres dispositions qu’ils ne sont et vous savez de quelle manière je vous en écrivis, l’année dernière, mais je vois bien présentement De se sont laissés aller aux sentiments @es autres, qué étant plus fins qu'eux leur ont peut-être fait faire plus qu’ils ne voulaient, puisque tout ceci n’a été proprement qu’un complot formé pour nous commettre M. Perrot et moi ensemble, et nous faire des affaires à tous les deux.” Allons donc ! M. de Frontenac aurait été comme le séminaire de Montréal victime de certaines gens plus fins qu'eux. C'est alors assurément qu’il aurait eu tort de répéter si souvent dans ses lettres, en parlant des Jésuites, qu’il n’avait qu’à se louer de leurs procédés à son égard.
un commandant et un jugé (1) sur le dévouement desquels il pût compter, quoique lu nomination de ces deux officiers appartînt de droit au Séminaire. Pendant que le supérieur, M. Dollier de Casson, protestait contre cette espèce de violence avec toutes les précautions d'un homme qui craint d'irriter un maître puissant, M. de Fénelon, dont on a pu apprécier suffisamment la décision de caractère, ne craignit pas d'agir et de parler très-ouvertement en faveur de Perrot, comme pour réparer le tort qu'il lui avait involontairement causé. ;
Ses premières démarches furent auprès du comte, qu’il tâcha de fléchir ; maïs toutes ses instances furent inutiles ; il ne put pas même obtenir de voir le prisonmer qui était tenu au secret le plus rigoureux, De retour à Montréal, indigné de la faiblesse du juge qui refusait à Mme Perrot la permission, dont elle croyait avoir besoin, de faire s gner une requête en faveur de son infortunc mari, il prit
(1) M. de la Nouguère, dont le nom, après diverses transformations, est devenu de La Naudière, ‘et Mtre B«. svinet, lieutenant de la sénéchaussée de Trois-Rivières. Le premier, par sa femme, était parent de M. de Tilly chargé d’instruire le procès de Perrot. La présence du second à privé le greffe de Montréal des archives des audiences pour les premiers mois de 1674.
voue:
lu noit de rieur, cette tions naître \pprére, ne verter'épaement
ès du es ses naême u au Mon- 1 ret elle ne reprit
verses Mtre ières.
Tilly ice du es au-
sur lui de voir les particuliers et de prendre leurs signatures,
Toutes ces démarches déplurent extrêmement à M. de Frontenac, qui les regardait comme un défi audacieux porté à son autcrité ; mais son mécontentement fut portéau comble par un sermon de M. de Fénelon.
Comme cet incident fit beaucoup de bruit, amena le procès de M. de Fénelon et compliqua celui de Perrot, nous allons nous y arrêter un peu.
C'était le jour de Pâques, 25 mars 1674 : la fête avait attiré une foule nombreuse dans la petite église de l’Hôtel-Dieu qui servait d’église paroissiale. M. de Fénelon prit pour sujet de son instruction la solennité du jour, disant que tous les chrétiens doivent mourir de la mort de Jésus-Christ et ressusciter de sa résurrection. Il insista sur les effets que cette résurrection doit produire dans les différents états de la société, chez les inférieurs et chez les supérieurs, pour ceux qui commandent commé pour ceux qui obéissent. Ses remarques parurent des allusions blessantes : les amis du pouvoir, et ils étaient nombreux, y virent une critique amère du gouve”neur et de sa conduite arbitraire. La Salle surtout, avec cette fougue de caractère qui causa plus tard son
malheur et que l’âge ne tempérai* pas encore—il n'avait que trente ans—$0 leva de son siège et s’avança vers le haut de l'église, faisant des signes à ceux de sa connaissance et aux principaux citoyens, soit pour les avertir de bien noter tout ce qu'ils entendaient, soit pour intimider le prédicateur, en provoquant contre lui des marques générales de désapprobation. (1)
Par quelles paroles imprudentes M. de Féneion avait-il pu susciter ce scandale ? Jusqu'à quel point était-il coupable ? Nous ne le savons point.
Des détails et une courte analy: ser mon nous sont bien donnés par La Salle dans l'enquête ordonnée par le Conseil Supérieur ; mais il ne faut pas oublier que La Salle était jeune, tout dévoué au comte ; que, de son aveu même, il avait déjà discuté avec M. de Fénelon les événements qui étaient naturellement le sujet de toutes les conversations. Remarquons encore qu'entre le sermon et l’enquête, il s'était écoulé plus d’un long mois, ‘pendant lequel bien des commentaires, bien des exagérations avaient dû avoir une grande
DR Ps RP IEEE PRIE VESTES a —————— ————— ———
(1) Zuformation faite par Ch. de Tiliy, etc. M. l'abbé Ferland qui a copié ce document à -Paris, s’est empressé de me le communiquer avec sa complaisance ordinaire.
site
s enra de glise, sance averaient, TOVOles de
de KFé- ? jués ne le
er mon k dans rieur ; le était ae son
M. de
urelle-
ns. Reet l’eng mois, es, bien grande
dinaire.
M. l'abbé j / empresse
LES DEUX ABBÉS DE FÉNELON 51 influence sur ce qu'il croyait avoir entendu. Voici donc ce que rapporte La Salle :
Le prédicateur ‘‘ dit que celui qui est nanti de l'autorité ne doit pas inquiéter les peuples qui dépendent de lui ; mais qu'il est obligé de les regarder comme ses enfants et de les traiter en père ; qu'il ne faut pas qu'il trouble le commerce du pays en maltraitant ceux qui ne lui font pas part du gain qu’ils ÿ peuvent faire, qu'il doit se contenter de gagner par des voies honnêtes ; qu'il ne doit fouler le peuple ni le vexer par des corvées extraordinaires qui ne servent qu'à ses intérêts ; qu'il ne faut pas qu'il fasse des créatures qui le louent partout, ni qu'il opprime, sous des prétextes recherchés, des personnes qui servent les mêmes princes, lorsqu'elles s'opposent à ses entreprises ; qu'il doit punir les fautes commises contre le service du Roi, et pardonner celles qui sont contre sa personne, qu'il ait du respect pour les prêtres et les ministres de l'Église.” (1)
Tel est le témoignage de La Salle. MM. les abbés Souart et Perrot, interrogés à leur tour, affirmèrent qu'ils n’approuvaient pas le sermon ‘‘ à cause des mauvaises interprétatiors qu’on pouvait y donner.” M. de Frontenac,
(1) Znformation, etc., déjà citée.
dans sa plainte au ministre, dit que les MM.
du Séminaire lui écrivirent ‘ea corps pour faire des excuses ”’ de la conduite de leur confrère.
La seule conclusion que nous puissions tirer de ces affirmations, c’est que le prédicateur avait eu tort de ne pas imiter la sage réserve de son supérieur. Du moment que ses paroles pouvaient donner lieu à des interprétations malveillantes, il lui fallait de puissants motifs et une très grande habileté pour venir les jeter au milieu d’une multitude où régnait déjà l'excitation.
Maïs nous ne croyons pas qu'on puisse le condamner d’après le seul témoignage de La Salle, témoignage donné dans les circonstances que nous avons vues. C'est ce que com: prit très bien le gouverneur lui-même, qui fit les plus grands efforts pour arracher à M. de Fénelon une preuve verbale ou écrite de sa prétendue culpabilité. Le procès qui va s'instruire jettera encore plus de lumière sur cette question.
La première nouvelle que le comte de Fron-
tenac eut de ce qui s'était passé à Montréal, lui. fut donnée par les Messieurs du Séminaire