III
On sait que les colonies du nord de l'Amérique, connues sous le nom de Nouvelle-Angleterre, furent le berceau des institutions et de la société américaines telles qu'elles existent aujourd'hui , et telles qu'elles étaient déjà réglées et comme arrêtées dans la pensée des émigrants qui vinrent peupler ces contrées. En mettant le pied sur le rocher de Plymouth, ils y avaient, pour ainsi dire, déposé le germe de l'avenir de l'Amérique. Ces hommes, qui appartenaient presque tous à la secte des puritains que les persécutions de l'Angleterre envoyaient au désert, représentaient des doctrines religieuses qui se confondaient en plusieurs points avec les théories républicaines et démocratiques les plus absolues.
Les principes qu'ils réchauffaient au fond de leurs cœurs étaient connexes à ceux d'une austère morale. Ils sentaient que l'instruction seule pouvait les conserver intacts et purs. Forts, au milieu de l'exil, de leur foi dans le présent et
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dans l'avenir, ils se constituèrent immédiatement en société; et, faisant reposer le triomphe de leurs idées sur la diffusion des lumières, ils proclamèrent, les premiers, celle maxime, qui devint peu à peu un axiome en Amérique : que « tous les enfants d'un État devaient être gratuitement instruits par l'État. » Et ils firent, par la pratique, que cette croyance s'introduisit dans les mœurs. Or, toute pensée qui, en s'infiltrant dans l'esprit et dans le cœur d'une nation,inspire en quelque sorte la loi avant que la loi impose ses obligations, est évidemment une pensée vitale, inhérente aux besoins de ce peuple, comme le sang est nécessaire au corps.
Si bien que la démocratie et l'instruction populaire qui est son premier, son plus ferme et son plus efficace appui, étant nées, pour ainsi dire, le même jour en Amérique, elles se soutinrent l'une l'autre, et s'enlr'aidèrent à se développer au fur et à mesure que la République des États- Unis prenait de l'extension.
Cet axiome, proclamé jadis par une poignée d'hommes ardents et sincèrement convaincus, a porté ses fruils cii devenant une loi commune et acceptée aujourd'hui par tous les États de l'Union, dans des limites plus ou moins étendues, que je ferai ressortir plus loin.
Il est évident que c'est quelque chose de plus qu'un sentiment de pure générosité qui a poussé les États-Unis à adopter et à pratiquer sur une large échelle l'axiome que j'ai cité plus haut.
Il faut en attribuer l'honneur à des préoccupations po-
litiques très-élevées, inspirées par rintelligence exacte des besoins et des conséquences de la démocratie.
Sous une forme de gouvernement où chacun est habitué, positivement et de fait, à prendre une part plus ou moins directe, plus ou moins active aux affaires, l'intérêt de tous exige que chaque citoyen soit capable de remplir sûrement et avec garantie le mandat qui lui est confié. — De même qu'il y a pour chacun un intérêt individuel très-évident à se montrer digne de ce mandat, soit qu'il l'accomplisse par le vote, qui est un des actes les plus importants dans cette sorte de société, soit qu'il se traduise par l'élection à quelque fonction publique. Or, le vote est une chose de tous les jours, pour ainsi dire, aux États-Unis, et les fonctions publiques y sont très-nombreuses et très-recherchées, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées, quoique la plupart soient peu ou pas rétribuées. Mais on attache une véritable importance à en être revêtu, parce que, données à l'élection presque toutes, elles ont la valeur d'une sanction accordée au caractère et à la personne de l'élu. Il est même certains États, comme celui du Massachussetts, où, dans les communes, les citoyens sont obligés^ sous peine d'amende, d'accepter les fonctions auxquelles les élisent leurs concitoyens.
DE L'iNSTllUCIION PUBLlQUi: AUX ÉTATS-UNIS. 83
Ce double inlérel que ressentent à lo fois la communauté et l'individu, chacun de son côté, a aidé prodigieusement au développement de l'instruclion aux Etats-Unis.
Par contre, les institutions sociales ont acquis d'autant plus de force et de stabilité, qu'un plus grand nombre d'intelligences en pénètrent bien et profondément le sens et l'esprit.
Il faut constater, en outre, que la question de l'enseignement, aux États-Unis, est une question toute résolue dans l'esprit et le cœur des habitants; que les causes que nous avons développées, nées, les unes de l'état social même de l'Amérique, les autres d'une sage prévoyance, et toutes se rattachant à des idées d'un ordre très-supérieur, font que l'instruction y est un objet de constante sollicitude de la part des gouvernements et des citoyens eux-mêmes.
Les taxes que l'entretien des écoles nécessite sont les moins impopulaires de tous les impôts (et souvent elles sont fort élevées), car toutes les classes comprennent également l'importance et l'urgence de ces sacrifices considérables. Y coopérer, c'est, pour tout le monde, accomplir le premier et le plus saint des devoirs i.
* Les ressources des écoles sont considérables, outre les taxes particulières prélevées sur les habitants. Ainsi, dans la répartition des terres qui a été faite entre les États par le Congrès, une certaine portion de ces terres a été spécialement affectée aux besoins des écoles, et sont désignées sous le nom de school's-lands. L'Etat en paye l'intérêt à raison de 6 pour % par an. Les encans, les jeux, les loteries sont taxés au profit
Mais, disons-le, on n'a rien négligé non plus en Amérique pour répandre dans les masses ce juste sentiment. C'est le but perpétuel des efforts de ceux à qui il est donné de gouverner et d'influencer l'opinion publique. Le zèle et l'activité de certains hommes sont infatigables à cet égard.
Enfin, on peut le dire, en Amérique, on est parvenu à créer le fanatisme de l'enseignement, non moins ardent et non moins intolérant que le fanatisme religieux. Il semble même que ce ne soit pas assez d'avoir soufflé au sein des masses intéressées cette forte conviction du devoir, il a fallu encore l'imposer à ceux qui en sont l'objet.
Aux yeux mêmes des enfants, on relève, si je puis m'exprimer ainsi, la condition de l'écolier en élargissant le cercle de ses obligations. Dans toutes les fêtes publiques, dans toutes les solennités nationales, les écoles ont un droit de préséance, une place réservée qu'elles occupent avec leurs bannières. A Washington, par exemple, à l'époque des sessions du Congrès, on conduit les écoles au
(les écoles ; toutes les amendes judiciaires dont la loi n'a pas prévu l'emploi, les successions vacantes, etc., sont pour elles autant de bénéfices auxquels viennent se joindre des impôts immobiliers.
DE l'instruction PUBLIQUE AUX ETATS-UNIS. 85
Capitule, aux jours où quelque grande voix, comme celle des Webster, des Clay, des Calhoun, des Cass, doit retentir dans son enceinte; ou bien à la Cour suprême, lorsqu'un avocat célèbre doit y prendre la parole pour débattre quelqu'une de ces larges questions où les intérêts de l'Union sont en jeu.
On fait ainsi comprendre aux enfants, par les leçons et par la pratique, pour ainsi dire, tout ce que le pays a le droit d'attendre d'eux un jour; en les mêlant, dés les premiers pas qu'ils tentent dans la vie, aux choses publiques; en les initiant de bonne heure aux intérêts les plus sérieux do la communauté.
Des trois degrés formant l'ensemble de l'enseignement, celui qu'il est le plus véritablement opportun d'étudier c'est l'instruction primaire, qui est le pain moral du peuple, en même temps qu'il est le fondement essentiel de la démocratie.
Des six colonies de la Nouvelle-Angleterre, si bien favorisées à leur naissance, et désignées par la Providence pour imprimer leur physionomie et leur caractère au reste de l'Union, le Massachussetts eut le privilège glorieux de marquer entre tous, par la splendeur et par la prospérité de ses écoles et de son système d'enseignement. Aussi les
écoles du Massachussels ont-elles servi et servent-elles encore aujourd'hui de modèles à tous les autres Etats. Je prendrai donc le plus souvent le Massachussels pour sujet de celte étude.
A mesure que la société s'organisait sous les efforts intelligents des premiers colonisateurs , la population croissait également ; mais, dans son rapide essor, elle s'était grossie d'éléments moins purs, propres à comprometlre l'œuvre dont leur foi poursuivait le triomphe. Un tel état de choses dut nécessairement leur inspirer d'assez sérieuses inquiétudes pour qu'ils songeassent à écrire dans la loi ce que l'austérité seule des mœurs avait jusque-là suffi à garantir, à proléger.
Ils s'attaquèrent d'abord aux personnes, cela était logique, et ils introduisirent dans leur législation des peines très-dures cont/re ceux qui, en refusant d'envoyer leurs enfants aux écoles, contribueraient à entretenir Vignorance et rirréligio7i K
L'intervention de la société dans cette grave question alla même si loin que, se substituant à la famille rebelle aux injonctions de la loi, elle enlevait aux pères les droits que la nature leur avait donnés, mais dont ils usaient si mal, et s'emparait de la direction des enfants. Et, comme s'ils avaient en même temps pressenti l'influence, qu'un jour, leur système d'enseignement devait exercer sur toute l'Amérique, les colons du Massachussels voulurent en asseoir les bases dans un code écrit. Ils établirent donc
^ Lois des provinces, lois des colonies.
une double législation pénale et organisatrice, Irès-volumineuse aujourd'hui, mais dont l'esprit, sauf les modifications imposées par le temps et par la marche des idées, est resté le même.
Ne perdons pas de vue, et ceci est important, que les colons du Massachussels, en décrétant des lois pénales en matière d'instruction, agissaient dans un intérêt de conservation ; qu'ils voulaient sauvegarder et proléger une chose existante, et qu'ils donnaient en quelque sorte un tuteur à un arbuste déjà en fleurs. Ils défendaient tout simplement la civilisation contre l'envahissement imminent de la barbarie.
C'est le sort de toutes les idées vraiment grandes et exploitées, dès leur début, habilement et avec intelligence, d'entraîner le progrès avec elles, au lieu de le suivre dans sa marche rapide, et de le modifier si bien avec le temps, qu'à peine on s'aperçoit, à des époques données, si, à leur origine, elles se sont imposées par la terreur. Aussi n'estce plus, aujourd'hui, à la sévérité de la loi qu'il faut attribuer le magnifique spectacle qu'offre en Amérique l'état de l'enseignerfient populaire.
Si, dans le Massachussets, la loi s'est montrée inflexible envers les personnes, en tant qu'elle était préventive, à
mesure que le sentiment du devoir a pénétré, sous son influence, dans les familles, elle a su se relâcher peu à peu de ses rigueurs excessives à l'égard des particuliers pour les appliquer aux communes, sur lesquelles elle pèse actuellement d'un poids lourd mais intelligent.
Cependant, tout en élargissant le cercle de son action, la législation du Massachussets s'est réservé encore un recours, faible et indirect en apparence quoique toujours sûr, contre les individus. Ainsi, par exemple, aucun enfant au-dessous de quinze ans ne peut être employé dans une manufacture ou fabrique quelconque, s'il n'a suivi, pendant trois mois au moins, avant l'année où il est admis dans l'établissement, soit une école privée, soit une école publique ^
Tout propriétaire, agent ou administrateur d'une manufacture ou fabrique qui emploie un enfant sans s'être assuré, au moyen d'un certificat en règle, que celuici a rempli les conditions voulues par la loi, est condamné à une amende dont le chiffre est fixé à 270 francs ^.
La loi, plus douce aujourd'hui pour les individus, ai-je dit, est précise et rigoureuse à l'égard des communes. En effet, la création et l'entretien d'écoles gratuites ^ pour l'é-
1 Statutes of 1836, chap. 245.
2 Aux Etats-Unis on a un moyen toujours sur, quoique peu digne, d'assurer l'exécution de ces sortes d'arrêts. Le produit de l'amende, en beaucoup de cas, comme dans celui-ci, par exemple, est toujours au profit de celui qui dénonce la contraventien.
3 Hevised statutes, chap. 23.
DE L'IlNSTUUCTION l'IULI^LE AL\ ÉTATS-lINIS. SU
ducation des enfants résidant dans leur circonscription respective, sont pour elles une des obligations municipales les plus importantes inscrites dans leur acte d'incorporation *, et elles sont tenues d'y satisfaire, sous peine d'amendes dont le chifïre est très-élevé '^.
Le nombre des écoles à établir, le nombre de mois pendant lesquels elles doivent rester ouvertes, durant l'année, sont subordonnés à l'importance de la corporation. Ainsi :
Toute ville, quelle que soit, dit la loi, l'étendue de son territoire, quel que soit le chiffre de sa population, est obligée d'entretenir au moins une école pendant six mois, chaque année.
L'existence de cent feux dans une commune nécessite l'entretien d'une école, ouverte pendant les douze mois de l'année, ou de deux écoles pendant six mois.
Pour cent cinquante familles, la loi ordonne l'entretien de deux écoles pendant neuf mois, ou de trois pendant six mois.
Du moment où le chiffre de la population atteint cinq
1 L'incorporation est la franchise. On obtient de la législature une loi d'incorporation pour des sociétés commerciales, industrielles, etc. Cela équivaut à peu près aux arrêts qui autorisent en France des sociétés à se constituer en sociétés anonymes, c'est-à-dire à mettre les individus à l'abri des mauvaises chances de fortune de l'association, et réciproquement.
2 Dans des rapports que nous avons sous les yeux, le secrétaire du bureau de l'éducation ne cite qu'une seule commune dans le Massachussets qui se soit refusée envers les écoles à toute dépense autre que celle strictement exigée par la loi.
cents familles, outre deux écoles primaires ouvertes pendant toute l'année, la corporation doit entretenir une troisième école spéciale, où les enfants reçoivent une instruction primaire d'un degré supérieur.
Dans les villes d'au moins quatre mille âmes, l'instituteur doit être en état d'enseigner le grec, le latin et toutes les branches de l'enseignement secondaire.
Tel est, en résumé, l'esprit de la législation du Massachussets en cette matière.
C'est sous l'empire de cette législation, sous l'influence du sentiment droit, juste et profond qu'a de ses intérêts la société américaine que furent fondées les écoles publiques ou communes dont les résultais sont brefs à énumérer, car ils se résument en ces quelques lignes : qu'on ne rencontre pas, pour ainsi dire, dans tous les Etats du Nord un seul individu qui ne sache lire et écrire, et qui ne possède, en outre, certaines connaissances essentielles et indispensables sous un gouvernement démocratique.
Un système qui produit de tels résultats devait agir fortement sur le reste des Etats-Unis, qui se sont empressés de l'adopter.
Ces écoles publiques, ouvertes gratuitement, pour l'instruction primaire, à toutes les classes de la société in-
DE l'instruction PUBLIQUE AUX ÉTATS-UNIS. 91
distinctement, sont l'œuvre de tous, de l'Etat comme des communes qui y coopèrent simultanément et dans les limites de leurs obligations respectives, comme nous le verrons plus loin. Elles ont toutes les sympathies, toutes les affections, toute la faveur des masses. Les efforts de chacun tendent constamment à en assurer le succès et la prépondérance sur tous les autres établissements de ce genre, parce qu'elles représentent véritablement l'opinion publique, parce qu'on les considère, avec raison, comme la création la plus complète née du souffle démocratique, comme le moyen le plus puissant et le plus efficace d'entretenir entre toutes les classes de la population les sentiments d'égalité politique et de fraternité qui, dans tous les pays, sont la base des institutions républicaines.
Aussi, est-ce bien dans ces écoles, aux deux degrés où elles existent, qu'il faut chercher et qu'on trouve véritablement l'instruction publique aux Etats-Unis; car c'est là seulement qu'elle a pris ces développements prodigieux qui frappent d'étonnement, d'admiration et d'envie. La liberté entière qui existe en ce pays, en matière d'enseignement, a donné naissance à une multitude innombrable d'écoles et d'établissements de toutes sortes, laïques ou religieux, dont la plupart même sont gratuits aussi.
Mais il ne faut pas croire qu'il y ait lutte ouverte entre les écoles publiques et ces dernières. Ce serait faire supposer qu'en Amérique il règne deux esprits. 11 n'y en existe qu'un seul en fait d'instruction, et il y est général : répandre les lumières par toutes les voies possibles.
A coup sûr, les écoles publiques y satisferaient ample-
92 LES DEUX AMÉIUQUES.
ment si, à côté des besoins inlellecluels, ne s'élevaient pas les nécessités religieuses qui divisent, mais sur ce seul point, les Etats-Unis en une multitude de fractions difficiles à énumérer.
Le fanatisme des sectes est Tunique adversaire que rencontrent les écoles communes. Ce sont donc les sectes religieuses qui élèvent, uniquement dans l'intérêt de leurs controverses, des écoles privées. En eflfet, la constitution des États-Unis ne reconnaissant aucune religion et s'interdisant d'en prohiber aucune, l'enseignement religieux est nul dans les écoles publiques. Il en est même proscrit, et défense est faite à tout instituteur de porter atteinte, d'une manière quelconque, à cette absolue liberté de religion. L'enseignement religieux étant considéré comme un droit du foyer qu'on respecte scrupuleusement, les sectes ont, dès lors, beau jeu de spéculer sur leur influence respective pour appeler à leurs écoles tous ceux qui sont en communion d'idées avec elles. La société n'en retire pas moins le bénéfice qu'elle recherche.
Si grandes sont les préoccupations qui dominent les masses en Amérique, au sujet de l'instruction, qu'il s'y est formé une vaste association, sous le nom d'Union américaine pour les écoles du dimanche, et dont la mission
DE l'instruction PUBLIQUE AUX ÉTATS-UNIS. 93
est de répandre les lumières et les premiers principes de moralité parmi les classes de la population qui ne peuvent assister aux écoles pendant la semaine : ainsi les ouvriers, les domestiques, les esclaves même, etc., etc. Cette société compte parmi ses membres des femmes riches, des hommes influents, qui consacrent librement et gratuitement leur journée du dimanche à l'accomplissement de cette œuvre. Elle a des ramifications sur toute la surface de l'Amérique, et exerce une grande influence par ses missionnaires, par ses publications, par ses journaux, par ses livres excellents, se vendant à des prix d'une modicité qui nous semblerait fabuleuse.
De cet état de choses découlent naturellement deux importantes questions, celle de la liberté absolue de l'enseignement et celle du système d'organisation des écoles publiques.
Il importe d'abord de faire ressortir ici ce point capital que dans toutes les écoles, privées ou publiques, laïques ou religieuses, un même esprit anime les instituteurs à l'endroit du double résultat que la société se propose d'atteindre. Par exemple : que l'instruction primaire, réduite aux simples notions de l'écriture, du calcul, de la morale, ne suffisait pas, au point de vue de l'intérêt de tous, et qu'il était nécessaire d'y ajouter, — et c'est un acte de prudence, — l'explication précise et nette des droits que chacun a à faire valoir dans la société, et des devoirs auxquels chacun est tenu envers elle. Il est donc à remarquer que dans toutes les écoles, quel que soit le degré d'enseignement qu'on y reçoit, l'une des branches de cette
94 LES DEUX AMÉIUQUES.
inslruction est d'abord l'étude de la constitution de l'État, puis, plus lard, celle de la constitution fédérative. 11 en résulte, et le fait est constant, que tout citoyen , dans quelque classe qu'on le prenne au hasard, connaît les institutions à l'abri desquelles il vit, et en possède non pas seulement la connaissance superficielle, mais encore le sentiment exact et juste, car on le lui inculque dès le bas âge.
Un tel fait a des conséqnences qu'il serait superflu d'essayer de démontrer, elles frappent assez. L'enseignement primaire, réduit aux simples proportions où nous avons l'habitude de le réduire, quoique étant un immense bienfait au point de vue de la morale, manque encore cependant aux obligations que lui impose l'avenir de l'État, si on ne sait pas ajouter aux connaissances qui font de la brute un homme, celles qui font d'un homme un citoyen. Ce n'est pas assez d'ouvrir l'esprit d'un enfant à la perception, il faut prendre garde encore qu'on ne profite de ce rayon de lumière que vous aurez allumé dans son intelligence pour y jeter plus facilement des germes de désordre et de perturbation, et pour détruire une œuvre achetée au prix de grands sacrifices. L'instruction primaire ne sera et ne peut donc être complète qu'autant que l'enseignement politique lui fera cortège. Cela a été jugé nécessaire en Amérique. — Ce n'est pas à dire qu'il en puisse être de même partout.
Tant libérales que soient les institutions d'un pays, elles ne paraîtront jamais répondre aux besoins de tous, et vacilleront sans cesse sur leurs bases, si la plus grande
DE l'instruction PUBLIQUE AUX ÉTATS-UNIS. 95
masse do ceux qu'elles abritent, protègent et appellent à se mouvoir dans leur centre, ne les comprennent pas exacment et ne s'élèvent pas jusqu'à leur niveau. Il est rare que ceux à qui manquent les lumières croient que l'obscurité soit en eux, ils l'accusent plus volontiers d'être au foyer qu'ils regardent sans que ses rayons leur frappent la vue. A CBHX-là, le sens précis de leurs droits échappe toujours; et alors, ou ils en abdiquent l'exercice, ou ils en exagèrent la portée réelle.
En deçà et au delà de la vérité, on rencontre donc des indifférents ou des factieux.
Les institutions, dans les deux cas, sont exposées à subir de graves alleinles, et la société peut être mise en péril. Ce sont surtout les États démocratiques qui se trouvent ainsi le plus menacés et courent le plus vite à la décomposition, à la déconsidération, à leur perte.
Il faut en outre observer, ceci s'applique spécialement aux Étals-Unis, que la population s'y accroît, chaque année, autant et peut-être plus, par l'immigration que par la reproduction naturelle. 11 arriverait donc inévitablement que, dans un temps donné, l'esprit national, l'esprit même des institutions disparaîtrait, si l'instruction ne se répandait pas à profusion parmi ces nouveaux venus sortis de
96 LES DEUX AMÉRIQUELS.
tous les centres européens, et dont pas un n'a le sentiment juste des libertés américaines.
Pour peu donc que l'enseignement fût difficile ou coûteux à acquérir, les lumières ne pénétreraient pas jusqu'à ces dernières couches. L'ignorance et les préjugés dont ces populations portent le germe en elles, sortiraient bientôt de \e\iT sein pour jeter de profondes racines dans le Nouveau-Monde.
C'est à New- York surtout qu'on se rend bien compte des pièges innombrables qui sont ainsi tendus aux institutions américaines. Ce port est le réceptacle de toutes les émigrations; 20,000, et quelquefois même 30,000 individus y débarquent chaque mois. Ils se dispersent, il est vrai, sur la surface de l'Union, mais ce grand courant dépose toujours un limon en passant. Que de zèle, que d'efforts, que de sacrifices ne faut-il pas pour tromperie mal qui trouve pourtant encore à surprendre la vigilance et à s'infiltrer par quelques fissures inévitables K
Ce qui ne laisse pas de donner une féconde impulsion en Amérique au développement de l'instruction dans les masses, c'est que, à côté des soins de la communauté pour la répandre à profusion , cette instruction est répartie sur les femmes à un égal degré que sur les hommes.
• Il suffit, pour démontrer le zèle avec lequel on combat le mal, d'indiquer le nombre d'écoles qui existent à New-York. On y en compte 176 que fréquentent 76,000 individus. Dans tout l'Etat de New-York, le nombre des écoles est de 24,748 et celui des élèves de plus de 700,000. La population de cet Etat est de près de 3,000,000 d'habitants.
DE l'instruction PUULIQUK AUX I^TATS-UNIS. 97 |
Kilo est pour ces dernières loul aussi grave el tout aussi i
sérieuse, el elle concourt à exercer une influence salu- ]
taire sur les premières impressions que les enfants reçoi- i
vent de leurs mères. i
L'éducation du foyer est donc grave et austère aux États- j
Unis, comme l'enseignement public qui doit la suivre, et |
c'est bien à cela qu'est due cette maturité précoce qui dis- |
tingue les Américains. '
Les mœurs, les habitudes de la vie exigent d'ailleurs |
celle gravité dans l'instruction des femmes, el la ren- j
dent plus nécessaire en Amérique qu'elle ne le serait |
partout ailleurs. On sait d'abord que, dès leur plus tendre \
jeuiiesse, les tilles sont libres, absolument livrées à elles- |
mêmes, maîtresses de leurs instincts, de leurs penchants, |
de leur personne *. Il est donc indispensable qu'on élève i
leur esprit autant que leur cœur, et que la force du pre- I
mier serve de défense aux faiblesses du second. En outre, ;
l'éducation du foyer est tout entière dévolue aux mères, |
les hommes étant absorbés par des occupations qui ne leur |
permettent guère de jouir de la vie de famille que pendant i
de très-courts instants de la journée. Cela est absolument j
général aux Etats-Unis. Il est donc urgent que la femme j
applique son intelligence à des études dont plus tard elle j
aura mission d'inculquer les éléments et les principes à |
ses enfants, non-seulement dans leur bas âge, mais aussi \
pendant le temps de leur jeunesse, attendu que, dans les |
' Voir le volume que j'ai publié sons le titre : Los Femmes du \
Nouveau- Monde. j
08 LKS DtlX AMERIQUES,
ôcoles publiques, l'enfant revient toujours, chaque soir, sous le toit paternel. Là, pour le guider, pour l'aider dans ses travaux, il n'a que sa mère!...
En Amérique, la décentralisation administrative est poussée aux dernières limites. Les écoles publiques en ont profité.
Dans les détails de la vie politique des Américains, rien ne vous fait pressentir l'Union. Il semble que la nation mente à son propre nom. Au contraire des systèmes européens, plus vous remontez au point que l'on désigne pour le centre du pouvoir, moins vous l'y rencontrez.
Mais vous le retrouvez à la base, dans la commune. C'est là que gisent la force, la stabilité, l'ordre.
La commune est la véritable patrie de l'Américain. Dans le mouvement habituel des affaires, le gouvernement de AVashington-City, le grand milieu de l'Union, est un mythe pour la commune. Il touche par un point imperceptible à l'État, l'Étal pèse à peine sur le comté, le comté n'est jamais gênant pour la commune. Celle-ci est réellement le cœur de ce grand corps.
Eh bien! là est la cause la plus réelle de l'immense développement qu'a pris l'instruction aux Etals-Unis. Maîtresse en quelque sorte de ses propres destinées, livrée a
ses propres forces, chargée de la défense, de l'administralion, du poids de ses intérêts et de sa fortune, contrainte de prendre dans son sein ses nombreux fonctionnaires, la commune, en Amérique, se trouve obligée, ne fût-ce que par un sentiment d'égoïsme, de s'élever à la hauteur du rôle qui lui est assigné, sous peine de déchoir à ses propres yeux. Le sort de tous exige donc que la plus grande masse possible de lumières, d'instruction, d'intelligence et de moralité pénètre dans l'esprit et le cœur des habitants.
C'est là, dans cette agglomération de quelques maisons, au sein de quelques familles unies dans un môme but, que le sentiment de l'éducation de tous prend naissance pour se répandre sur la surface entière du pays et devenir une loi générale. Il en est ainsi de tous les intérêts politiques et sociaux aux États-Unis; ils s'élaborent et se résolvent, pour ainsi dire, au foyer domestique.
L'État, n'exerçant qu'un contrôle très-secondaire sur toutes les affaires des communes, se trouve, dans la question de l'instruction publique, comme dans toutes les autres, à peu près complètement effacé. Son action directe est nulle.
Laissant aux communes la charge de la presque totalité des dépenses afférentes aux écoles, celles-ci s'en réservent exclusivement, en vertu de leurs droits de constitution, l'entretien, l'administration, la direction. Elles jugent souverainement toutes les matières qui s'y rapportent, et sont seules responsables.
Les fonds votés pour les écoles forment même une bran-
che d'adminslration financière en dehors du maniement ordinaire des revenus de l'Étal et de la commune. Elles constituent une fortune particulière, sauvegardée par la loi et gérée par des comités directeurs (incorporés), qui ont droit de posséder, d'acheter, de vendre des capitaux, des immeubles, etc., au nom et pour le mieux des intérêts des écoles.
Tout tend donc à garantir aux communes celte souveraineté.
Le concours moral de l'Etat, son autorité, sont bornés à la pari d'influence que son faible concours pécuniaire peut lui donner. 11 ne s'exerce que dansla limite de la loi qu'il a décrétée.
Par exemple, les communes sont tenues d'entretenir un certain nombre d'écoles. L'État constate qu'elles se conforment à cette obligation ; il s'assure que les subsides qu'il accorde sont équilablement répartis entre toutes les localités, selon leurs besoins respectifs ; que les fonds sont bien employés à l'usage qui leur est destiné. Le plus loin que son contrôle s'étende, c'est d'exiger des comités directeurs institués dans chaque centre, qu'ils fassent connaître annuellement à la législature la situation des écoles, les résultats obtenus, les actes accomplis, enfin tous les faits qui peuvent intéresser ou éclairer l'opinion publique sur un sujet aussi important. L'Étal est représenté dans l'exercice de ce droit par un fonctionnaire désigné sous le titre de surintendant général de l'enseignement. Toute l'intervention de l'administration centrale se borne à cet unique fonctionnaire.
DE l'instruction PUBLIQUE AUX ÉTATS-UNIS. 101
L'État du Massachussets est le seul, je crois, qui, ayant senti fortement le vice d'une telle décentralisation en une matière aussi délicate, ait créé, depuis quelques années, un bureau central d'éducation, lequel, sans empiéter sur les pouvoirs des comités locaux, s'est réservé d'exercer une haute influence sur la direction des écoles, en leur donnant une impulsion unique et homogène.
Ce qui frappe aux Élats-Lnis, non moins que l'admirable organisation des écoles, au point de vue matériel comme au point de vue moral \ non moins que les résultats produits par le système qui y est mis en pratique, c'est le corps des instituteurs, véritables gardiens de la morale publique, responsables devant Dieu et devant la société des jeunes cœurs et des jeunes intelligences que l'on confie à leurs soins.
* Je ne saurais trop signaler à ratlenlion la beauté de la plupart des locaux dans lesquels sont établies les écoles. Dans les villes importantes ils ont toujours des proportions monumentales, rarement ils laissent quelque chose à désirer. Ces immeubles sont presque toujours la propriété des écoles ellesmêmes; dans quelques Etats ils représentent une valeur con sidérable : dans l'Etat de New-York on l'estime à près de 2,500,000 dollars (plus de 1 2,500,000 francs).
La sollicitude dont l'enseignement est l'objet en Amérique devait nécessairement se refléter sur les personnes chargées de la donner; et l'œuvre si largement entreprise par les États-Unis ne pouvait manquer d'offrir encore, sous ce rapport, un caractère tout particulier.
On s'est attaché à faire aux instituteurs des deux sexes une position honorable, considérée ; et pour cela on n'appelle généralement à remplir celte belle mission du professorat que des gens présentant des garanties réelles de considération et de moralité.
Pour avoir à coup sûr de tels hommes, il fallait leur faire des traitements dignes et convenables. C'est ainsi qu'on trouve à la Nouvelle-Orléans, par exemple, de simples instituteurs primaires dont le traitement s'élève jusqu'à près de 2,400 fr. par an K
11 faut le dire, le concours qu'on attend d'eux ne se borne pas seulement au strict accomplissement des charges de leur profession. Leur rôle est plus large et plus élevé. Ce ne sont pas seulement des preuves de savoir qu'on exige d'eux, ce sont encore des garanties de moralité qu'on place sur la même ligne que les premières. On ne les prend jamais à tout hasard ; on les choisit toujours, et les comités
1 Les traitements des instituteurs varient dans toutes les parties de l'Union. Ils ne sont pas également élevés partout; mais partout ils sont convenables et en rapport avec les besoins de la vie. Dans le Massachussets ils sont, en moyenne, de 1,500 fr. à 4,800 fr. pour les instituteurs mâles, et de 720 à 1,300 fr. pour les femmes qui se livrent à renseignement public.
exercent sur eux une surveillance et une autorité actives et incessantes.
Tous les instituteurs sont appelés à prendre une part réelle à l'amélioration et aux progrès des écoles et des méthodes d'enseignement. Ils se réunissent fréquemment, et à des époques 'fixes, en présence des comités directeurs, dans le but d'apporter dans ces assemblées les fruits d'une expérience et d'une pratique quotidiennes, qui jettent de vives lumières dans les questions débattues. Cela est une mesure généralement adoptée.
Outre ces réunions éparses, il se tient tous les ans, dans une des villes du Massachussetts, un congrès de tous les instituteurs, auxquels s'adjoignent les personnes qui s'intéressent véritablement à la question de l'enseignement et à sa prospérité. Ces conférences ont une grande portée; et il en est sorti des résultats très-importants, des améliorations très-sérieuses, des progrès très-réels, tels qu'on pouvait en attendre d'hommes aussi compétents, et qui apportent, de toutes les parties de l'Union, une expérience qui manque évidemment aux comités directeurs complètement étrangers à la pratique des choses rudimentaires.
Les instituteurs sont généralement recrutés dans les écoles normales dont l'organisation procède directement du principe et du système des écoles communes. Comme dans ces dernières, l'instruction y est gratuite, mais en un cas, savoir : lorsque les élèves sont nés sur le territoire de l'Etat, ou lorsque, étrangers à cet État, ils déclarent avoir l'intention de se livrer à l'enseignement dans les écoles publiques communes établies sur son territoire. Alors ils
sont exempts de toute rétribution ; ce qui est une preuve nouvelle des sympathies exclusives dont jouissent les écoles communes.
Il est un dernier point, enfin, sur lequel nous croyons devoir appeler l'attention. En Amérique on a créé, dans presque toutes les communes, et en tous cas, dans les plus importantes, des bibliothèques uniquement destinées aux écoles. Quelques-unes d'entre elles sont très-remarquables par le nombre et par le choix des ouvrages.
Les comités directeurs y consacrent des sommes assez considérables ; et les États, de leur côté, facilitent ces bonnes dispositions en coopérant, par des secours pécuniaires, à la prospérité de ces établissements. Ainsi, la législature du Massachussetts, par exemple, accordée chaque école, pour cet objet, une somme égale à celle qu'elle y consacre ellemême. La création des bibliothèques est la conséquence inévitable, la conclusion du système populaire de l'enseignement. Après avoir donné l'instruction aux enfants, il est logique, il est prudent de leur assurer les moyens d'en faire un bon et sain usage. Après avoir ouvert leur intelligence à la science, on sauve leurs cœurs.
De même que les bons engrais améliorent les terres el les fécondent, de môme les bons livres font éclore de bonnes et honnêtes pensées dans les Ames.