CHAPITRE V
liCs Arts et lem MiCitrcs aii^ États-llni».
Celte diffusion de l'instruclion aux États-Unis, dispensée à tous sur un pied d'égalité générale, est-elle aussi profitable au développement des arts et de la littérature, qu'aux institutions politiques? — Il faut bien le nier.
Toute la littérature des Ktats-Unis se résume, pour la France, dans trois hommes :
Fenimore Cooper, dont les ouvrages sont si populaires parmi nous;
A\ ashington Irving, que nous ne connaissons ni n'apprécions peut-être pas suffisamment;
El Prescott, l'élégant historien de la conquête du Mexique.
On croit, assez généralement, qu'entre ces trois écrivains s'opère tout le mouvement littéraire de l'Amérique.
Des artistes de ce pays nous ne savons rien ; pas un nom n'est venu jusqu'à nous; la renommée d'aucune œuvre n'a traversé l'Atlantique, soit en peinture, soit en sculpture, soit en architecture.
Quant aux travaux que, dans une autre sphère, peut produire l'intelligence : histoire, politique, philosophie, économie politique, discussions religieuses, ils nous sont à peu près complètement étrangers. — J'en excepte Franklin, dont le nom est universel.
Je dirai même qu'en France on a sur le compte de l'Amérique des préjugés assez arrêtés, en matière intellectuelle. Je ne veux pas prétendre cependant que chez le peuple des États-Unis, la culture des lettres et des arts soit arrivée à un point comparable au degré de splendeur et de prospérité que ce pays a atteint comme nation politique. Loin de là!
Le plus court et le plus simple est donc de présenter les choses dans l'état oii elles sont.
Non, les Américains n'ont pas, à proprement dire, une littérature à eux. Pourtant, ce n'est ni l'intelligence des
LES AUTS i:t li:s lettres aux états-unis. 107 masses, ni l'absence d'inslruclion, ni le goût el le respect pour les arts qui leur ont manqué. Ce fait tient à des causes très-sérieuses, d'un ordre très-élevé, et qui remontent à l'origine même des colonies anglaises dans celte partie du Nouveau-Monde.
J'ai dit dans le chapitre précédent ce qu'étaient les premiers colons qui vinrent s'établir sur les bords de l'Atlantique, puritains que l'intolérance religieuse de la mèrepatrie envoyait au désert, croyant les envoyer à la mort. Voici quels étaient ces hommes ; je les trouve si bien jugés par M. de Tocqueville, que je détache une page à son livre :
« Les émigranls qui vinrent s'établir sur les rivages de » la Nouvelle-Angleterre appartenaient tous aux classes » aisées de la mère-patrie. Leur réunion sur le sol améri- » cain présenta, dès l'origine, le singulier phénomène » d'une société où il ne se trouvait ni grands seigneurs, » ni peuple, et, pour ainsi dire, ni pauvres ni riches. 11 y » avait, à proportion gardée, une plus grande masse de » lumières répandue parmi ces hommes que dans le sein » d'aucune nation européenne de nos jours. Tous, sans en » excepter peut-être un seul, avaient reçu une éducation » assez avancée, et plusieurs d'entre eux s'étaient fait y) connaître en Europe par leurs talents et leur science... » Ils se rendaient au désert accompagnés de leurs femmes » et de leurs enfants. Mais ce qui les distinguait surtout » des autres, c'était le but même de leur entreprise. Ce » n'était point la nécessité qui les forçait d'abandonner » leur pays; ils y laissaient une position sociale regretta-
» ble, el les moyens de vivre assurés ; ils ne passaient pas
» non plus dans le Nouveau-Monde afin d'y améliorer leur
» situation ou d'y accroître leurs richesses ; ils s'arra-
» chaient aux douceurs de la patrie pour obéir à un besoin
» purement intellectuel. En s'exposant aux misères iné-
» vitables de l'exil, ils voulaient faire triompher une
» idée *. »
Cette idée était tout entière renfermée dans ces deux principes dont ils recherchaient les bienfaits et le triomphe : la liberté religieuse et la démocratie.
Si éclairés donc que fussent ces hommes, toute leur pensée, toute leur ardeur, toutes leurs luttes tournèrent au profil de leur religion. Ils ne se servaient des lumières et de l'éducation que, par tous les moyens, ils répandaient à profusion parmi les nouveaux venus qui accouraient sur leurs traces, que pour faire triompher cette idée, toute leur gloire dans le présent, toute leur foi dans l'avenir.
Mais, victimes de l'intolérance religieuse dans la mèrepatrie, à leur tour ils s'en firent une arme cruelle dans ce nouveau monde qui était devenu leur conquête. Ils frappèrent sans pitié tous ceux qui voulaient adorer Dieu sous
1 M. de Tocqueville. De la Démocratie en Amérique, t. P*".
une autre forme que celle qu'ils avaient adoptée. De là des luttes religieuses, de là des dissidences, de là des théories nouvelles.
Il en résulta que toute l'intelligence de ce petit peuple s'écoula par cette voie; et que, dès l'origine, les livres de religion et de philosophie batailleuse furent les seuls que produisit l'Amérique.
Des luttes analogues ont fait éclore, dans nos plus beaux siècles littéraires, de magnifiques titres à l'admiration et de très-grands écrivains.
Il en fut de même en Amérique, mais dans une sphère rétrécie et avec cette différence qui existe entre une bataille rangée et un combat de tirailleurs.
La bataille fait grand bruit dans le monde, et les noms des braves qui y ont assisté fatiguent les trompettes de la renommée, tandis que des héros qui se sont couverts de gloire dans de petits combats, il n'est presque pas question.
Le christianisme a été la grande bataille, les luttes entre les sectes religieuses sont les escarmouches.
Le mouvement intellectuel de l'Amérique s'est donc concentré dans c^s controverses; elles ont produit alors des écrivains très-remarquables, pleins de science et d'érudition, et qui ont mérité une gloire vite oubliée.
Encore aujourd'hui, on peut dire que ce terrain est le rendez-vous où des hommes doués d'éminentes facultés viennent consommer, dans de stériles luttes, une vigueur et un enthousiasme qui, dirigés dans un autre sens, eussent, à coup sûr, contribué à jeter le plus grand éclat sur
110 LES DEUX AMERIQUKS.
le pays. Mais on verra comment il était impossible qu'il en fût autrement.
Parmi ces brillants écrivains dont quelques-uns passent pour des esprits de premier ordre, on peut citer Jonatham Edwards, Newmann, Eliot, Colton Malher , Jonatham Mayhew, Samuel Johnson, le D"" Hopkins, dont le nom s'est identifié avec la théologie du dernier siècle, Styles, Bellamy, Dwight, le D"" Chalmers, qui, s'il avait eu, dit un de ses critiques, l'ambition d'être un écrivain purement littéraire, aurait atteint aux plus hautes destinées.
Parmi les philosophes et les controversistes modernes ou contemporains, on place en première ligne Alexanders, Albert Barnes, Georges Bush, Samuel Farmer Jarvis, Andrews Norton, Henri Tappan, James Marsh, etc.
ly.
Deux autres causes importantes ont empêché, dès l'origine, en Amérique le développement du goût et des instincts littéraires qui toujours naissent d'un sentiment de fanatisme et d'admiration, soit pour les choses présentes, soit pour les choses passées.
Outre que pour le présent, ce fanatisme avait été détourné au prolit d'une idée religieuse, non plus théorique (ce qui aurait pu créer la poésie) , mais essentiellement pratique et militante, les hommes qui butaient alors
' LES ARTS I:T LI:S LRTTKES aux ÉTATS-UNIS. 111
n'avaient rien à regreller de leur passé dont ils se vengeaient par le triomphe du moment et par les espérances dans l'avenir ; et ces espérances n'étaient pas de nature à inspirer la poésie ou les arts, car elles avaient, avant tout, un but matériel.
Quanta ceux qui auraient eu le loisir d'étudier, d'apprendre les lettres, d'y trouver des consolations, ils n'avaient qu'à tourner les yeux et à tendre les mains vers la mèVe-patrie. Ils parlaient la môme langue qu'elle, ils avaient appris à avoir le même enthousiasme pour les grands génies qui l'avaient illustrée; ils en étaient naturellement tributaires pour les produits de l'esprit.
La similitude des langues a donc été, et est encore aujourd'hui, l'obstacle le plus grave contre rétablissement d'une littérature originale aux États-Unis.
Les premiers écrivains qui y sont nés ont eu pour modèles des écrivains anglais, et ils n'avaient pas la ressource, comme en France on l'a fait pour l'antiquité, d'innover dans leurs imitations, au moyen de la forme, delà langue et même des mœurs.
Les Etats-Unis ont eu et pourront encore avoir des poètes de génie, des écrivains de premier ordre; mais ces hommes qui appartiendront au sol de l'Amérique par la naissance, par le nom, par l'enthousiasme même, seront toujours Anglais par le côté littéraire. Et plus ils s'élèveront par l'élégance, par le style, par le choix des sujets, par toutes les qualités enfin de l'écrivain, moins ils parviendront à fonder une littérature originale, et plus ils se rapprocheront de la littérature anglaise.
Trois grands peuples ont particulièrement occupé le sol du Nouveau-Monde, les Espagnols, les Anglais, les Français. Dans divers États de l'Union, on a parlé les idiomes de ces trois peuples. Deux de ces idiomes ont à peu près disparu, et ne subsistent plus qu'à l'état de souvenir; le troisième s'est un peu corrompu, mais domine toujours.
On comprend donc que le poète, et l'homme de plume tendant à la perfection du langage, aspirent à se rapprocher de l'idiome mère. En se séparant par conséquent de la langue vulgairement parlée, vulgairement écrite, ils condamnent eux-mêmes l'œuvre qu'ils voudraient créer. La meilleure preuve en est dans celte préoccupation qui les domine tous, du jugement que porteront sur eux les critiques de l'Angleterre.
Ils écrivent plus pour leur ancienne métropole que pour leur propre pays.
La même remarque, d'ailleurs, est à faire pour toutes les nations du Nouveau-Monde. Elles parlent ^toutes une langue dont la source est de ce côté-ci de l'Atlantique.
Par le choix des sujets, ce qui est bien plus grave encore, la littérature d'imagination est impossible aux Étals-Unis. La constitution de la société américaine, société froide, austère, uniforme, où les élans dramatiqu'^s manquent.
OÙ tout est simple, où rien n'est extérieur, arrête l'écrivain et ne peut pas inspirer le poète. L'amour, — cet éternel élément de tous les drames, — l'amour même fait défaut ; l'égalité des castes permettant à l'homme, dans quelque condition qu'il se trouve, d'épouser toute femme de son choix. Ces luttes si fécondes en péripéties échappent donc au romancier, au dramaturge.
Un seul homme a absorbé dans son génie tous les éléments qui pouvaient servir cette cause sans espoir; cet homme, c'est Cooper, qui a été l'Homère et le Thucydide de l'Amérique. Rien, ou presque rien, ne restait plus à glaner, après lui, des sujets nationaux. Il n'a créé que des imitateurs.
Washington Irving, esprit tin et délicat, écrivain élégant, plein de brillant et de fantaisie, a été sobre d'inspirations locales, et presque toutes lui viennent du dehors, sauf quelques chroniques mêlées de fantastique, entre autres son histoire de New-York.
Ces deux écrivains qui tiennent à coup sûr la tête de la littérature américaine, se rapprochent, en tout cas, par la forme, par le style, de la littérature purement anglaise. Ils ne sont qu'un écho, tout en étant un son, si je puis m'exprimer ainsi.
Cela posé, je dois dire que depuis vingt-cinq ans la littérature a cependant produit des écrivains distingués en Amérique. L'espace me manquant pour analyser les œuvres, je ne pourrais guère citer que des noms, par exemple Brockden Brown, le premier qui ait ouvert le champ des fictions, esprit morose et chagrin qui vivait dans un monde
idéal et tout à fait à lui. A cause de cela peut-être, ses scènes respirent un certain air d'originalité. Le plus fécond des romanciers après Cooper est M. Simms, écrivain vraiment distingué. Kennedy, dont le talent a une grande analogie avec celui de Washington Irving, est aussi charmant conteur que lui ; Dana a écrit plus particulièrement des voyages ; Paulding est un écrivain humoriste et original. Parmi les femmes auteurs deux ou trois ont acquis une célébrité assez bien méritée : Miss Sedgwick entre autres, dont les principaux ouvrages, Vie de la nouvelle Angleterre j Redimod, Clarence, Hope Leslie^ sont très-lus et très-goûtés; madame Chili , qui a composé quelques ouvrages oii la grâce s'allie à l'imagination; et enfin madame Beecher Stove dont le nom vient d'acquérir une popularité européenne.
Trois historiens occupent un rang élevé dans l'estime publique, et leurs noms sont d'ailleurs répandus parmi nous. Prescott, l'ingénieux auteur de la Conquête du Mexique, et de l'histoire de Ferdinand et Isabelle a dans sa manière quelque chose de l'élégance et de la correcte abondance de M. Mignet. Bancroft est un historien d'un caractère plus élevé peut-être, mais moins séduisant. C'est avant tout un esprit éminemment politique, et plus philosophe encore qu'historien. Un peu trop accessible à la passion, l'histoire contemporaine qu'il affectionne tourne souvent au pamphlet. Sparks est l'auteur de la vie de Washington et de Franklin, grandes et belles œuvres dans lesquelles on peut puiser d'utiles renseignements.
Tous les canaux par où l'homme peut écouler les produits de son intelligence, de son imagination et de son cœur ont été ouverts par les Américains. La poésie et le drame ont été tentés comme le roman ; mais il faut dire que ces deux branches de la littérature d'où sortent d'ordinaire les œuvres qui caractérisent une époque n'ont même pas fourni d'essais assez heureux pour qu'on puisse en marquer les traces. Du drame jaillit la passion, de la poésie s'envolent, comme d'un nid parfumé, les rêveries, toutes les aspirations de l'âme. — Eh bien I comme je l'ai dit plus haut, la constitution de la société ne permet pas la passion ; les rêves et toutes les molles langueurs de l'âme y sont comme interdites.
Là où la poésie est étouffée, la peinture, la sculpture et la musique ne trouvent pas la vie. La poésie peut dans un siècle s'amoindrir chez les écrivains, elle se réfugie alors dans les arts ; mais là où elle est impossible, les arts ne peuvent non plus la découvrir.
Il y a cependant en Amérique des peintres, il y a des sculpteurs qui ont produit des œuvres non pas sans valeur; mais dans aucune d'elles on ne rencontre ce souffle créateur, celte inspiration puissante qui imprègnent la toile et le marbre de ce cachet qui est le signe de la force
Dans le Capitule, ce gigantesque corps sans âme, œuvre d'une architecture bâtarde, on trouve une grande quantité de tableaux, une profusion de statues. A coup sur, on ne peut dire que ce soit l'enfance de l'art, on ne saurait même contester un certain mérite à quelques-uns de ces travaux ; mais ce ne sont pas les fruits que produirait une nation vraiment artiste. Ce sont des tentatives, des essais sans résultat, incapables d'éveiller aucun écho pour l'avenir. Je ne crois pas que jamais en Amérique naisse une école de peinture ou de sculpture qui marque dans l'histoire des arts. Je dois cependant, pour ne laisser incomplète aucune partie de ce rapide aperçu, citer les noms de Greenough, l'auteur d'une statue de Georges Washington, de West, de Leslie, comme étant les artistes qui ont le plus marqué.
Quant à la musique nous serions fort embarrassé de fournir dix lignes sur ce sujet. La stérilité est complète.
Et, puisqu'il nous faut enfin parler de l'architecture, nous résumerons en peu de mots notre pensée sur cet art, perdu d'ailleurs aujourd'hui dans le monde entier. Les Américains ne connaissent en fait d'architecture que deux imitations d'un genre bien opposé, le grec et le gothique. Ce dernier est généralement adopté pour les églises catholiques, qui d'un bout à l'autre de l'Union se ressemblent; elles ont seulement ce caractère distinctif et assez laid d'être construites en briques rouges de la base au sommet. Quelques-unes cependant ne manquent pas d'une certaine harmonie. Quant au style grec, il est appliqué indistinctement à toute autre espèce de monuments, religieux ou non. Qui en a vu un les a vus tous; ils ne diffèrent entre eux
que par les proportions qui sont généralement colossales. On retrouve cependant dans quelques villes d'anciens édifices qui ont une valeur historique : à New-York, par exemple, le Citij-honse^ qui est un monument élégant et gracieux ; à Philadelphie la State-house, où fut signée la fameuse déclaration de l'indépendance; à la Nouvelle-Orléans une vieille cathédrale et l'Hôtel-de-Ville.
Ces constructions, qui datent d'avant l'indépendance, ont un caractère tout à fait particulier, et sont bien supérieures à toutes les pâles imitations du Parthénon et autres temples grecs dont l'ère de la liberté a doté les États-Unis.
Maintenant disons-le, et avec conviction, ce n'est point la forme du gouvernement américain, ce n'est point le caractère des populations qui sont antipathiques au progrès des lettres et à la culture des arts.
Aux obstacles que nous avona déjà cités, nous pouvons en ajouter d'autres.
Le premier et le plus sérieux de tous est l'œuvre même que le peuple américain a reçu mission d'accomplir, œuvre de conquête pacifique mais sans haleine. Or les aris sont un besoin pour les nations arrivées à l'apogée de la civilisation, et qui peuvent alors, même au milieu des troubles et des désordres passagers, les voir fleurir et prospérer en-
core; mais ils seraient une entrave pour celles qui doivent chaque jour travailler à répandre cette civilisation ; qui ont devant elles et tout autour d'elles, des déserts à peupler, des nations nouvelles à initier aux bienfaits d'une liberté régulière.
La moindre halte dans ce travail incessant pourrait ramener la barbarie sur ce sol dont la destinée est si grande dans l'avenir, mais à la condition que le peuple américain, calme devant les populations déjà aguerries et initiées aux mystères de la démocratie, se tiendra toujours sur le quivive vis-à-vis des populations neuves et dont la turbulence a besoin d'être surveillée.