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CHAPITRE X

Coiiiiiieiit on voyage aux Ûlatiii-lJiiiK. Profils fie iiiccurs.

Aux Etats-Unis, voyoger est une chose sérieuse. C'est une affaire de tous les jours et, pour ainsi dire, un des actes essentiels delà vie de chacun. Hommes, femmes, enfants, jeunes filles, personne ne recule devant les trajets les plus longs, quelquefois les plus pénibles. Le respect profond dont on entoure les femmes en ce pays fait qu'elles ne redoutent pas de se trouver seules au milieu de la plus nombreuse compagnie d'hommes.

Tout le monde donc, voyageant par nécessité et par plaisir, on a dû aviser aux moyens et de rendre les communications faciles et de ménager aux voyageurs un bien-

être et un comfort à peu près égaux à ceux du foyer domestique. D'abord le bon marché des transports , puis l'absence complète de toutes ces petites tracasseries dont, en Europe, on accable le voyageur, sont un attrait réel et que les étrangers surtout apprécient à un haut point. Vous vous présentez à un chemin de fer ou sur un steamboat; quelle que soit la quantité de malles et de paquets dont vous êtes accompagné, on ne compte point avec vous ; on charge le tout, cela va sans dire. Nulle part, dans aucune ville, vous n'êtes harcelé ni par les octrois, ni par les douanes, ni par les gendarmes. On ne vous demande jamais de passeport, on ne fouille jamais vos malles.

C'est surtout en fait de navigation que l'audace des Américains du Nord se déploie dans toute son excentricité. Vous distinguez très-aisément un de leurs navires, au milieu d'un port, à la hardiesse de la mâture, à l'envergure des voiles. On sent, en quelque sorte, dans le navire américain, le cheval de course. Il dément rarement cette bonne opinion qu'il inspire; et puis quand vous avez navigué deux jours seulement à bord, vous vous apercevez tout de suite qu'il doit un peu de cet air martial à celui qui le dirige, comme un coursier gagne en

finesse, en fierté, en ardeur sous la main d'un cavalier intrépide. Celle audace, cet esprit d'aventure finit par vous subjuguer, et vous oubliez la prudence devant cette confiante sécurité que le marin américain conserve, même au milieu des plus grands dangers.

Si les navires à voiles n'ofi^rent, dans leurs formes et leur construction, rien de bien frappant pour un œil vulgaire, il n'en est pas de même pour les bâtiments à vapeur, qui sont des types qu'on ne rencontre qu'aux Etats-Unis ; à commencer par les tow-boats ou remorqueurs, énormes bateaux qui n'ont de remarquable que leur puissance.

Ils sont pour ainsi dire informes, larges, trapus, si j'ose m'exprimer ainsi. Leur avant cependant est assez finement taillé, de manière à lutter avantageusement contre le courant du fleuve. Les roues, d'une circonférence énorme, sont masquées par deux murailles en bois, du niveau de l'eau au sommet du pont, établi en manière de galerie, et placé à une très-grande élévation. Ce sont pour ainsi dire des radeaux à quille, sur lesquels on dresse une charpente à jour supportant tout l'échafaudage de la galerie. On se rendra mieux compte de cette disposition en supposant un de nos navires ordinaires dont on aurait enlevé tout le bordage au ras de l'eau, laissant la cale à découvert, et le pont situé à 50 ou 60 pieds d'élévation. Dans la partie basse du iow-hoat mise ainsi à nu, se trouvent la machine, les provisions, le bois pour combustible, etc.

Le toiij-hoat s'annonce toujours de loin par le bruit formidable desa machine; on dirait un coup de canon se répétant de seconde en seconde. Au moment où nous fûmes

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abordés par le tow-boat qui nous remorqua sur le Mississipi, je dormais du meilleur des sommeils , et je fus réveillé en sursaut en entendant retentir ce ronflement épouvantable. Selon l'habitude, ce remorqueur portait à ses flancs deux magnifiques navires, et en traînait trois autres; nous nous mîmes de la partie, en sixième par conséquent.

Ce n'est certes point par leur élégance que ces bateaux vous frappent; mais leur étrangeté même, le bruit des machines dont je parlais, la puissance qu'on leur devine, et les preuves qu'on les voit en donner, leur colossal aspect enfin appellent l'attention. On les examine, comme on tourne autour d'un éléphant. Quelqu'un a défini les toicboats les Hercules-Farnèses de la navigation.

Il n'en est pas de même à l'égard des steam-boats qui parcourent les principaux fleuves de l'Amérique ; ils sont en vérité admirables. Ils sont tous à peu près construits sur le même type. C'est une véritable maison à plusieurs étages, dont l'intérieur des appartements est quelquefois d'une magnificence rare sur les bateaux de premier ordre. La soie, le velours, l'acajou, les incrustations de nacre et de bois précieux, irts décorations en or, les peintures, les moulures artistiques, les tentures d'étofîes, les caprices

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d'achitecture, jusqu'au marbre, tout le luxe possible d'ameublement et de comfort y est déployé sur une échelle étourdissante.

Ordinairement, sur le pont inférieur, entre la muraille du bord et la base de Védificef règne une galerie circulaire, large de cinq à six pieds , qui parcourt tout le navire; au premier étage, se trouve généralement une immense pièce qui va d'un bout à l'autre du bateau ; on l'appelle le salon. C'est dans cette pièce que se déploie plus particulièrement le luxe dont j'ai parlé. Vous y foulez d'épais et riches tapis qui couvrent le parquet dans toute sa longueur; de bons fauteuils, des causeuses de toutes formes sont prêts à vous recevoir. Rien n'y manque : cheminées chargées de garnitures splendides, glaces richement encadrées, etc. Vous vous croiriez dans un des salons les plus beaux de Paris.

A droite et à gauche de ce vaste appartement se trouvent des cabines, ou chambres à coucher, qui, sauf leurs dimensions restreintes, ne laissent rien à désirer.

Le second étage est autrement distribué. Une moitié de la galerie de l'arrière forme le salon supérieur, où les voyageurs trouvent des livres, des tables à jouer ; c'est là que les musiciens qui s'embiarquent par bande de six ou huit sur chaque steam-boat, donnent leurs concerts ; chose dont les Américains sont très-friands, soit dit en passant. Ils aiment passionnément la musique; quand elle est excellente, ils savent l'apprécier; quand elle est mauvaise, il semble qu'elle leur fasse encore plaisir, car pour eux c'est toujours de la musique, .l'ai entendu sur certains steam-

boats prodiguer à de malheureuses joueuses de harpe de frénétiques applaudissements, dont eussent été fières nos artistes les plus blasées sur les bravos.

Ce salon supérieur s'étend de l'arrière jusque vers le milieu du bâtiment; là il y a une solution de continuité; puis, à quelques pas plus loin s'élèvent deux ou trois nouvelles constructions, dont quelques-unes sont encore des chambres à coucher ; enfin, la dernière de toutes, tout à fait sur l'avant, est l'observatoire du limonier, qui gouverne de là son navire. Encore au-dessus du salon supérieur, c'est-à-dire sur le toit de la maison, légèrement arrondi, on trouve une terrasse à ciel ouvert, entourée d'une balustrade en fer, et du haut de laquelle on peut contempler les splendeurs que la nature a semées sur les rives de tous ces magnifiques fleuves.

Je n'en ai pas fini, car c'est tout un monde à décrire qu'un steam-boat. Une portion de la grande pièce du premier étage est séparée du reste par une haute cloison à double porte au-dessus de laquelle ont lit ces mots , formidables en Amérique, Salon des Dames. Nul pied profane ne peut fouler les moelleux tapis qui décorent cette pièce.

Ce sanctuaire, interdit "aux hommes, renferme de dé-

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licates coquetteries d'ameublement et d'arrangements spécialement réservés aux divinités qui doivent l'habiter. Les fauteuils sont plus moelleux, les canapés plus riches, les draperies et les tentures de couleurs plus tendres, de beaux vases de Chine y reçoivent de monstrueux bouquets de fleurs.

Le rez-de-chaussée de cette maison flottante est destiné, à l'arrière, à la classe peu aisée, pour laquelle on a construit une grande chambre commune. Quant aux esclaves, et même aux gens de couleur, riches et pauvres, hommes et femmes, ils n'ont accès que sur l'avant du navire. — Descendons maintenant dans la cave de l'édifice ; nous y trouvons encore à l'arrière une immense chambre qui tient la moitié du bâtiment. C'est là qu'est dressée la table à manger. Le tour de cette chambre est garni de couchettes destinées aux passagers qui ont omis de retenir à l'avance leurs cabines; ces lits sont les moins agréables et les moins commodes du bord. Cette grande salle à manger, perdue pour ainsi dire au fond du bateau, est encore d'une propreté exquise, convenablement décorée, et, aux heures des repas, elle offre un coup d'œil très - remarquable. Sur l'avant du navire se trouve le bar-rœm ou café, établissement indispensable en Amérique.

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Le portrait que je viens de tracer est celui d'un steamboat de premier rang, spécialement affecté aux passagers. La peur de la concurrence, terrible dans ce pays quand elle s'acharne sur des industries rivales, le besoin qu'éprouve l'Américain de se trouver toujours largement et magnifiquement installé, font que ce luxe, ce déploiement d'agrément et de comfort sont une nécessité. Et quand on songe que des traversées entreprises sur de pareils bâtiments ne durent pas quelquefois plus de cinq ou six heures, et pour des prix minimes , on s'étonne qu'en Europe on fasse pour ainsi dire tant d'efforts pour se trouver gêné, mal à l'aise, pendant des voyages qui se prolongent jusqu'à trois ou quatre jours. Ajoutez à cela que la marche de ces bâtiments est supérieure en vitesse à tout ce qu'on peut imaginer.

Une chose remarquable à bord des steam-boats américains, c'est l'absence complète de tout commandement, de tous cris, de tout bruit. C'est l'image la plus frappante du gouvernement de l'Union, où l'on ne retrouve nulle part le pouvoir, et oij l'on sent partout son action. H semble que l'âme entière de celle immense machine de bois soit dans ses chaudières, dans sa vapeur, dans ses

roues. Où est le capitaine? Vous le cherchez vainement; vous ne le rencontrez même pas , excepté à l'heure des repas, où vous l'apercevez au haut hout de la tahle et y présidant majestueusement.

Les seuls ordres qu'on entende à bord se transmettent do la cabane du timonier, au moyen d'une sonnette communiquant dans la chambre aux machines, et à l'aide de laquelle on commande au mécanicien de sloper, d'accélérer la vitesse des roues ou de retenir leur élan. Un, deux, trois coups de cette sonnelle remplacent les cris, les hurlements, les vociférations que poussent sur nos bâtiments le capitaine, les officiers, les maîtres d'équipages, les uns après les autres, et quelquefois tous ensemble.

Les steam-boats qui servent au double usage du transport des passagers et des marchandises ne sont point tout à fait aussi bien soignés que celui que je viens de décrire ; il y a même dans leur construction une modification que je dois indiquer et qui leur donne une certaine ressemblance avec les tow-boats; c'est-à-dire que la partie basse du bateau est à découvert. C'est là qu'on empile les marchandises, la cargaison en un mot. L'édifice n'a pas de rez-de-chaussée habitable. Au surplus, la même élégance, ou à peu près, dans les distributions intérieures, la même finesse pour la marche se retrouvent dans les uns et dans les autres.

On comprend que de tels bâtiments, avec leurs hauts étages, ne peuvent naviguer que sur les fleuves, où ils sont abrités par les rives. A la mer, ils ne résisteraient pas, et chavireraient au moindre vent un peu violent.

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Les vo3^ages sur les fleuves se ressemblenl à peu près tous, à peu d'exceptions près. En parlant d'une traversée que je fis sur l'Alabama, pour remonter de Mobile à Montgommery, j'ai le dessein de raconter une des navigations les plus pittoresques qu'on puisse entreprendre, sous certains rapports, aux États-Unis.

L'Alabama est un des fleuves les moins fréquentés de l'Amérique; il n'est pas, encore, comme le Mississipi, le Missouri, l'Hudson, sillonné en toussons par des flottes de steam-boats. Deux seuls bateaux faisaient, alors, le service de Mobile à Montgommery et réciproquement, se croisant une fois dans cette traversée de cinq cents milles. L'Alabama est assez étroit en quelques endroits, et deçà delà, l'on rencontre entre les deux rives de petites îles ravissantes qui semblent des bouquets de verdure que la nymphe de ces ondes y aurait déposés pour les empêcher de se faner; ou bien des bancs de sable. Ces caprices do la nature rendent môme la navigation difficile, car on est alors obligé de serrer la terre de si près que souvent l'avant du bateau s'engage dans les arbres dont les branches et les racines trempent dans 'es eaux. Cela nous est arrivé une fois, en plein jour heureusement, et la violence du choc

a (3lé telle que la proue du sleam-boat brisa un tronc d'arbre de la grosseur d'un homme, ce qui n'arrêta pas plus sa course que s'il n'avait heurté qu'un fétu de paille.

En d'autres parties, au contraire, il est si vaste qu'il semble qu'on soit perdu au milieu d'un de ces déserts de l'Océan, où l'on ne voit que la majesté de Dieu.

Les rives de l'Alabama sont, par endroits, assez élevées, et présentent comme une muraille de granit ou de substances ferrugineuses dont les crêtes sont couronnées d'arbres magnitiques. Aux places où les rives sont un peu plus basses, on aperçoit de belles forets noires et fourrées qui sentent l'Indien à dix lieues. Ce sont des repaires qu'ils devaient évidemment rechercher. Le silence le plus complet règne sur les eaux et dans ces bois, et n'est troublé que par le bruit régulier des machines, qui, à force de monotonie, finit par se confondre aussi dans ce solennel silence. L'ombre des arbres couvre la moitié de la largeur du fleuve dont les eaux unies comme une glace, se plissent à peine à quelques brasses en avant sous l'effort robuste et progressif du bateau, pour se soulever ensuite en tourbillons de lames, quand les grands bras des roues les ont tourmentées dans leur profondeur. Si ce n'est à l'approche des villages, on n'aperçoit âme qui vive sur ces rives où le regard atteint quelquefois à peine.

Cette navigation de l'Alabama a quelque chose d'une promenade fantastique. Les sinuosités du fleuve sont si multipliées que l'on ne voit jamais devant, derrière et autour de soi que des monceaux de verdure, et que l'on se trouve toujours comme au milieu d'un vaste étang; on ne sait plus distinguer par où l'on est y entré, ni par où l'on en sortira. Rien ne peut donner l'idée de l'imposante grandeur de ces scènes encore dans leur état primitif, et que la main de l'homme a tout au plus effleurées en quelques points.

On a toujours représenté le peuple américain comme un peuple essentiellement calculateur, incapable d'apprécier les splendeurs de la nature. S'il admire son riche pays, c'est, dit-on, par orgueil ; s'il vante la majesté de ses fleuves, c'est parce qu'il sait le parti qu'il en peut tirer pour son intérêt matériel.

Ce jugement est à la fois faux et vrai.

Il y a deux situations dans lesquelles il faut étudier l'Américain. Il apprécie avant tout, en effet ( je l'ai déjà dit), ce qui est utile et profitable. 11 est essentiellement actif, travailleur, commerçant; désirant toujours beaucoup d'argent, et se préoccupant des moyens d'en gagner. Tel

est l'Américain dans sa vie ordinaire, dans son magasin, dans son office, au milieu de ses affaires.

Mais dès qu'il se trouve oisif malgré lui, condamné, par exemple, à passer soixante heures sur un sleam-boat, l'Américain change tout à coup d'existence; il fait, comme on dit vulgairement, peau neuve. Les instincts intellectuels s'éveillent en lui ; il sait alors rêver, aussi bien que qui que ce soiî, devant un beau spectacle de la nature, et l'apprécier dans toute sa valeur. Ainsi, je les ai vus nonchalamment assis sur l'avant du bateau, le cigare à la bouche, ou la chique sous la dent, silencieux et absorbés, comme des poètes, dans la contemplation de ces belles pages de la création, que tous ils avaient déjà feuilletées vingt fois. Eh bien! il n'est pas un de ces hommes, en apparence si froids, qui, de moment en moment, ne s'écriât avec enthousiasme :

Oh ! very fine indeed! (Magnifique en vérité !)

VIIÏ.

La disposition des rives de l'Alabama donne à la navigation sur ce fleuve un caractère d'originalité dont il est bon de parler.

Généralement, et afin d'éviter les attaques des eaux au moment de leur grande crue, les villages, hameaux,

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bourgs, maisons bordant le fleuve, sont bâtis sur les points les plus élevés; en sorte que lorsque \esteam-boat s'arrête pour déposer des marchandises ou en prendre, il se passe là un spectacle assez curieux.

Le bateau, avec une habileté et une précision de manœuvre qui m'ont toujours étonné dans toutes mes traversées, accoste la terre de flanc et s'amarre à quelque arbre, quand il y en a, ou se maintient stationnaire au moyen d'un mouvement modéré de ses roues. Alors, du haut de la rive, quelquefois de cinquante ou soixante pieds, descendent des chaînes à crampons auxquels on attache les ballots, les barriques, toute la cargaison qu'on a à laisser ou à prendre dans l'endroit. Cette opération se fait au moyen d'appareils mécaniques. Les passagers arrivent à ces sommets escarpés par des escaliers en planches construits sur le flanc de la rive ou taillés dans le roc de ces gigantesques murailles.

Pour parvenir à établir ces informes chemins, il a fallu encore des travaux inouïs. Lorsque les villages sont situés à des hauteurs raisonnables, et proches de quelque plan incliné, on y a établi des voies à coulisses sur lesquelles, au moyen de crics, on fait monter ou descendre un chariot chargé des approvisionnements destinés au steam-boat ou que celui-ci décharge sur la rive.

Il advient souvent que les personnes qui devaient recevoir les objets à leur adresse ne se trouvent pas présentes au moment de l'accostage du steam-boat, qui s'annonce toujours, à cinq minutes d'i distance^ pardeuxou trois volées de cloche. On n'attend pas les absents, on dépose tout

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simplement à terre les paquets, volumineux ou non, et même des fa(;tures, dos lettres renfermant quelquefois des

valeurs.

Commeje m'étonnais de cette façon d'agir, on m'affirma que jamais aucun détournement d'objets n'avait eu lieu. Les choses se passent ainsi d'ailleurs le long de tous les fleuves, et du parcours de tous les chemins de fer.

Après les sleam-boats, il n'y a plus rien en fait de navires qui soit digne d'attirer l'attention ; le reste n'est intéressant que par l'originalité et le pittoresque.

Les canal-boaU jouissent cependant d'une certaine importance. Ce sont, comme leur nom l'indique, des bateaux destinés à naviguer sur les canaux si nombreux en Amérique, el dont quelques-uns, par leur étendue, leur largeur, l'utilité réelle des communications qu'ils établissent, peuvent être considérés comme de véritables fleuves que le génie américain a ajoutés a ceux dont Dieu avait déjà si magnifiquement doté le pays. Le canal-boat n'est, à tout prendre, qu'une grande chaloupe, sur le pont de laquelle s'élève une petite dunette dans la forme, toute proportion gardée, des édifices que portent les steam-boats. C'est le rapport d'une cabane à une maison. Cette dunette est des-

tinée à abriter les quelques passagers à qui il prend fantaisie de faire ces sortes de traversées, qui ont quelquefois, mais rarement cependant, l'avantage de raccourcir la route.

Sur une petite échelle on y réunit, autant que possible, les choses les plus indispensables à un voyage. J'ai vu quelques-uns de ces bateaux munis de petits appareils à vapeur. Ils varient de dimension, selon la longueur et l'importance de leurs traversées, et l'étendue des tronçons de fleuves qu'ils ont quelquefois à parcourir pour rejoindre les canaux. En somme, le canal-boat â un peu l'aspect d'une gondole vénitienne.

Il existe aux Etals-Unis une espèce de bateaux assez curieuse, qu'on ne rencontre guère que sur le Mississipi et ses affluents, et qu'on nomme flat-boats (bateaux plats). Ce sont de véritables caisses longues et étroites, carrées aux extrémités et recouvertes dans presque toute leur longueur d'un toit en planches qui les clôt hermétiquement. Ces bateaux ne sont pas difficiles à construire. C'est, comme je le disais, une caisse et rien de plus, au fond de laquelle on entasse du bétail, du charbon, des produits de l'intérieur, toute une menue cargaison enfin ; quelquefois on y trouve une famille de quatre ou cinq individus.

Le (lat-hoat, abandonné au courant du fleuve, le descend bien au delà de la Nouvelle-Orléans, venant quelquefois de cinq ou six cents lieues de l'intérieur, sans autre appareil de navigation qu'un long aviron manœuvré à l'arrière.

Parvenu au terme de sa destination, le propriétaire débile sa cargaison d'abord, puis vend ensuite le bateau, à la construction duquel on emploie toujours, en vue d'un bon placement, du bois de cboix, dont on fait d'excellents matériaux de menuiserie. Il serait d'ailleurs impossible à ces informes embarcations de remonter le fleuve. Une fois sa vente réalisée, le capitaine (car il ne tolère pas qu'on lui donne un autre titre que celui-là) prend passage à bord ài^wnsteam-hoaty regagne l'intérieur, prépare une nouvelle cargaison, un nouveau bateau, et revient chercher fortune le long des rives du fleuve.

Ces bateaux, quand on les aperçoit venir de loin, font l'efl'et exact d'un long cercueil flollant sur les eaux. On est tout étonné par moments de voir apparaître, par une des ouvertures ménagées dans la toiture, une tête d'enfant ou de femme. A l'époque où je me trouvais dans la Louisiane, ces bateaux portaient tous le nom de général Taylor. C'était un hommage populaire rendu au vainqueur de Buena-Vista, une sorte de réclame flottante que ses amis encourageaient; et ceux qui croyaient lire dans l'avenir, ou qui se plaisaient à flatter leurs espérances, avaient déjà substitué au titre de général celui de président.

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Une autre espèce de baleaux non moins curieuse ce sont les bateaux qui naviguent sur les lacs dans le nord.

L'apparence en est lourde, les quatre mâts dont ce bateau est armé sont très-courts ; ses voiles étroites et basses semblent insuffisnntes à prendre assez de venl pour le mettre en mouvement, et toutes ses formes manquent d'élégance. Quelques-uns de ces bateaux ont ceci de particulier qu'ils sont destinés à une double navigation. Composés de trois ou quatre compartiments bien bermétiquemenl clos séparément, on les haie à terre, on charge ces caisses sur des trains de chemins de fer, avec toutes les marchandises qui y sont entassées, et on les transporte ainsi jusqu'à un autre point du lac, où on rapproche les compartiments au moyen de forts écrous, et on les rend de nouveau à leur élément naturel. Dans l'intérêt des marchandises, qui ne subissent de cette manière aucun transbordement, cette opération ne laisse pas d'avoir quelques avantages.

On a beaucoup parlé des accidents dont sont victimes el que causent les bateaux à vapeur en Amérique. Il y a un peu d'exagération dans les récits qu'on en a faits. Si

rares que soient ces catastrophes, elles n'en sont pas moins déplorables, j'en conviens ; mais d'abord rétablissons l'exactitude et la vérité.

Ces accidents sont presque inconnus ailleurs que sur le Mississipi ; et alors même il n'y a pas toujours de la faute ni des capitaines, dont je n'excuse pas l'imprudente hardiesse; ni des machines, qui sont généralement bonnes; ni des bâtiments eux-mêmes, qui sont ordinairement bien construits. Mais il ne faut pas oublier que, dans ses parties les plus navigables, le Mississippi est semé de ces énormes troncs d'arbres dont les cimes atteignent au sommet de l'eau et contre lesquels il arrive souvent qu'on se heurte. Ces chocs violents produisent presque toujours des catastrophes. Dans le pays on appelle ces récifs des chichots. Ensuite, il ne faut pas oublier non plus que sur le Mississipi on compte plus de mille steam-boats faisant, l'un dans l'autre, de trois à quatre voyages par an ; ce qui établit une moyenne de trois mille cinq cents traversées, sur lesquelles il arrive à peine une catastrophe chaque année. Ce sont là les conséquences inévitables de l'existence et de l'emploi de la vapeur. Chaque médaille a son revers, chaque progrès a son côté fatal !

Les Américains du Nord semblent avoir été si complètement prédestinés à ne se servir que de steam-boats et do chemins de fer, qu'ils ont été peu doués de l'instinct de la voiture à quatre roues, pas plus qu'ils n'ont l'intelligence des grandes routes affectées à ces sortes de voitures.

Il faut donc que je vous dise ce que c'est qu'une diligence ou stage aux États-Unis. Dans une voiture, composée d'un seul compartiment, on entasse neuf personnes sur trois banquettes transversales, les trois du milieu n'ayant pour s'adosser qu'une ceinture de cuir accrochée aux deux côtés intérieurs de la voiture. A la grande rigueur, six personnes y seraient déjà peu à l'aise.

Mais là n'est pas encore tout le mal. On attelle, il est vrai, à ce stage quatre magnifiques chevaux parés, reluisants, harnachés comme pour un tour au bois, avec de longs rubans bleus et roses aux cocardes; un driver (conducteur), ganté de gros ganls de daim qui lui montent jusqu'à mi-bras, tient en mains les guides et conduit ses chevaux avec une admirable habileté. Durant les premiers moments que je fus installé dans mon coin, cela alla assez bien ; mais nous n'étions pas à deux milles du relais, que nous entrâmes dans de graiides forêts. Alors ce n'était plus

une route tracée pour des hommes que nous suivions, c'étaient des fossés et des rivières que nous franchissions, des troncs d'arbres que nous escaladions, le tout accompagné de cahots à vous briser les reins ; car, même devant ces obstacles, les chevaux ne ralentissaient pas le galop qu'ils avaient pris depuis leur départ, et chaque fois que l'obstacle devenait plus grand, le cocher les fouettait et ranimait leur ardeur. Était-il gris? demanderez-vous ; non pas! Avisez-vous donc de crier à un driver américain de prendre garde...

— Prendre garde à quoi? vous demandera-t-il.

— Mais à mes côtes, s'il vous plaît! lui répondrez-vous.

— A vos côtés, monsieur! mais je m'en soucie bien ; je ne sais pas pourquoi je perdrais mon temps à les ménager !

— Mais au moins songez à vos chevaux...

— Mes chevaux ! mais il me semble qu'ils ne se plaignent pas... Voyez, ils sont vigoureux, obéissants, ils ne demandent pas mieux que de galoper, et vous voudriez que je les fisse aller au pas... Ils me le reprocheraient.

— Mais vous allez briser la voiture!...

— La voilure se briser ! oh ! que non ! elle est bien construite, elle est solide, soyez tranquille. Une voilure! cela est fait pour suivre les chevaux ! Du moment que ceux-ci franchissent le fossé, il faut bien que la voilure y passe; s'ils s'enfoncent dans la boue jusqu'au poitrail, la voiture peut bien y entrer aussi, elle n'est pas plus délicate qu'eux ! Ils ont leurs jambes pour s'en tirer, elle a ses roues qui l'y aideront.

Et il a raison, le driver! ses chevaux sont tout aussi américains que lui sous ce rapport. Ils vont toujours, toujours. Fossés, haies, rivières, troncs d'arbres à franchir, à escalader, rien ne les arrête. C'est un nouveau genre de steeple-chase.

Ne croyez pas que j'exagère le moins du monde! Le sol sur lequel roule ou plutôt bondit le stage est, pour ainsi dire, dans son état primitif, il n'a été ni nivelé, ni battu, ni pavé.

Lorsqu'à la suite de grandes pluies il a été trop défoncé et qu'il s'y est formé quelque crevasse réellement dangereuse, alors on jette en travers de la route des arbres rapprochés les uns des autres; mais, si près qu'on les puisse placer, il existe toujours entre eux une solution de continuité produite parla forme même des troncs, et qui amène une suite de cahots non interrompus; chaque tour de roue en fait naître trois ou quatre qui se succèdent avec une rapidité effrayante. Cela dure ainsi quelquefois un quart d'heure, une demi-heure. C'est un véritable supplice! Tout à coup, au moment où l'on s'y attend le moins,' on se trouve pris, arrêté, comme emprisonné au milieu d'un bois à travers lequel il faut absolument se frayer un passage. ^

On évolutionne littéralement autour des arbres dont les branches indiscrètes pénètrent jusqu'au milieu de la voiture, menaçant de vous briser la tête, de vous abîmer le visage, tout au moins de vous endommager un œil ! Et puis ce sont des chocs terribles quand les roues s'engagent entre les racines, à croire que la voiture va sauter en morceaux 1

Quelquefois encore on franchit des gouffres de cent pieds de profondeur, au fond desquels roule quelque torrent; on les passe sur des ponts en bois dont les planches mal jointes, mal assurées, mal clouées, crient, tremblent, s'ébranlent et basculent sous le poids des roues. Il y a dans le danger réel qu'on y court une certaine grandeur qui le fait presque oublier!... Puis, un instant après, on se sent rouler sur la mousse ou sur un lit de feuilles; plus de cahots, plus de secousses, on est moelleusement balancé alors. C'est qu'on traverse quelque belle partie de forêt où il semble qu'on fasse une promenade poétique.

Mais, hélas! l'illusion n'est pas d'une assez longue durée. Vous suivez encore du regard les charmants caprices de la nature qui s'est plu à semer dans ces immenses déserts des trésors de surprises, quand un bond qui colle votre front aux parois de la voiture vous avertit qu'il n'y faut plus songer, et vous ramène à la triste réalité!

La seule compensation qu'on trouve à ce véritable martyre est le beau spectacle qu'offrent les magnifiques forêts qu'on traverse et qu'on ne quitte pas du moment du départ au moment de l'arrivée. Il en est ainsi dans toute l'Amérique.

Comment se fait-il qu'aux États-Unis on rencontre des routes pareilles à celles dont je viens d'essayer de vous donner une idée?

Ce mal a deux causes. La première vient de ce qu'il y a indécision dans l'esprit du gouvernement de l'Union sur la question de savoir si les grandes routes, môme celles que suit la malle, doivent être créées et entretenues par le gouvernement général, ou bien si cbaque Etat doit en avoir la charge isolément. Il en résulte un statu qiio déplorable, en attendant qu'arrive l'heure de la solulion du problème.

Il faut dire, en second lieu, que dans la pensée des Américains il est arrêté en principe que la vapeur appliquée à tous les modes de transport doit seule desservir les voies de communication. Tous les efforts se concentrent donc sur les chemins de fer, et on ne se préoccupe nullement des routes ordinaires, qui na sont considérées que comme

un provisoire, un accident qui, d'un jour à l'autre, doit disparaître. Ceci est tellement vrai que, dès qu'il est possible de rouler dix minutes seulement sur un chemin de fer en cours d'exécution, on en profite immédiatement.

Parvenus, après trente heures de souffrances et de fatigues, au terme de mon seul voyage en stages nous primes le chemin de fer à Griffin. 11 était trois heures de l'aprèsmidi ; nous étions en retard d'une grande heure et demie, et nous devions être rendus au plus tard à quatre heures moins un quart à Atlanta, afin d'y rejoindre un convoi de nuit qui devait nous conduire à Augnsla.

Le train partit, si je puis m'exprimer ainsi, au galop de sa vapeur, et dévora en cinquante-cinq minutes les quarante-cinq milles qui séparent les deux stations ; mais en atteignant cette grande vitesse , nous avions enfreint les lois qui, dans la Géorgie, interdisent au rail-road une vitesse de plus de douze lieues par heure. Dans chaque Etat de l'Union, selon la plus ou moins bonne construction des chemins, selon la qualité des machines, des locomotives, etc., les lois fixent le maximum de vitesse des trains.

Ainsi, dans la Géorgie, comme je l'ai dit, dans la Caroline du Sud, dans la Virginie, dans les Etats du Nord où les chemins sont parfaitement établis, on voyage avec une rapidité qu'on peut estimer varier en moyenne de huit à quinze lieues, tandis que dans la Caroline du Nord, dans la Louisiane, etc. , cette moyenne ne dépasse pas quatre à cinq lieues.

A peine sortis de Griffin, nous entrâmes de nouveau en

pleine forêt ; et c'est le moment d'expliquer pourquoi, en Amérique, toutes les routes possibles sont tracées au milieu des forêts.

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