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D'abord, aux États-Unis, les trois quarts du sol sont à défricher, et celte partie encore inculte est presque toute entière en bois ; on se garde donc de toucher aux terres déjà en culture, car ce serait porter stupidement le trouble au sein des richesses du pays.
Secondement, ouvrir des voies de communication au milieu de déserts, c'est y appeler des populations nouvelles, c'est y créer des villes et des villages, c'est y faire naître l'agriculture et l'industrie, c'est y semer la fortune, c'est y répandre la civilisation. Chaque tronçon de chemin de fer, à jnesure qu'il s'avance dans le pays, semble apporter tout cela avec lui. A chaque pas que l'on fait dans chacune de ces immenses forêts , selon la disposition des terrains, selon les chances d'avenir que présentent les localités, on aperçoit s'élever au milieu des arbres, ici une cabane isolée, plus loin deux ou trois maisons, enfin des villages entiers. En deçà, au delà, à droite, à gauche, s'étend toujours la forêt; le calme, la solitude de la nature à deux pas de ces premiers murmures de la ci« vilisation naissante.
COMMENT ON VOYAl.E AUX ÉTATS-UNIS. 231
Les chemins de fer ont, en oulre, avantage à passer à travers les forets, en ce qu'ils se trouvent à même ainsi de s'approvisionner de combustible à très-bon compte. Aussi ne consomme-t-on point de charbon aux Etats-Unis, ni pour les rail-roads, ni pour les bateaux à vapeur. Le long de la route, de distance en distance, les trains font halte, soit pour s'approvisionner d'eau, soit pour se charger de bois.
Un train de chemin de fer est dans ce pays-là considéré comme une voiture ordinaire. On est habitué à s'en garder comme nous nous gardons d'un cabriolet qui passe dans la rue. 11 y a des villes aux Etats-Unis, comme la Nouvelle-Orléans par exemple, où les trains passent au beau milieu des rues exactement comme le ferait la plus innocente calèche. Les enfants se rangent tranquillement, les passants attendent, les autres voitures stationnent; seulement le mécanicien lâche un petit robinet de vapeur disposé en manière de sifflet, et dont le cri strident et prolongé se fait entendre au loin et annonce l'approche du train. Dans la campagne, ce signal est nécessaire pour avertir les animaux qui se promènent paisiblement sur les rails ou s'y couchent en travers. Ils ont une peur terrible de ce sifflement, et, dès qu'ils l'entendent, ils prennent la fuite de tous côtés en poussant des hurlements.
Dans certaines villes, où les gares sont placées au centre des populations, comme à Baltimore, les trains n'y , entrent pas avec la vapeur ; à quelque distance ils s'arrêtent, ou abandonnent la locomotive, et on attelle aux chars sept ou huit vigoureux chevaux d'une espèce toute particulière et qui les font rouler jusqu'à la gare. Ces chevaux
toujours lancés au galop impriment au convoi une vitesse extraordinaire que facilitent naturellement les rails.
Si je me rappelle bien, nous étions arrivés à Atlanta pour y prendre un train de nuit qui devait nous conduire à Augusta.
Ici j'ai une particularité toute spéciale à signaler, je veux parler de la disposition intérieure des chars destinés à recevoir les voyageurs pendant la nuit. Ces voitures sont de véritables maisons où rien, absolument rien ne manque pour tous les besoins de la vie. Elles sont divisées en plusieurs compartiments ou chambres à coucher : les unes destinées aux dames seules, les autres aux hommes.
Chacune de ces chambres comporte six lits ou plutôt six couchettes placées latéralement sur trois étages. Avant que la nuit soit venue, les deux couchettes inférieures forment un excellent canapé ; quand l'heure du sommeil arrive, on prend la peine de soulever le dossier du canapé; quand il est parvenu à la position horizontale qui convient à son nouvel usage, de forts crampons en fer mis en mouvement par un mécanisme intérieur le saisissent et le maintiennent; trois sangles ou courroies perpendiculaires garatinssent le dormeur de toute chute. Vous dire que ces lits soient parfaitement bons, ce serait
mentir ; mais on est encore très-aise de les trouver tels qu'ils sont, et de pouvoir, grâce à celte précaution, passer une nuit assez tolérable. Chacune de ces chambres à six lits communique l'une dans l'autre, en sorte que l'on peut se promener au besoin d'un bout à l'autre du char. Des fanaux suspendus à la voûte éclairent cet intérieur, ce qui ne laisse pas d'être un spectacle pittoresque et nouveau.
Les chars dc]our, s'ils ne sont pas aussi riches, aussi moelleusement arrangés que les nôtres, offrent, en compensation certains avantages qui sont bien à envier quand on a une longue route à parcourir. Ces voitures ont la même construction à peu près que les wagons de seconde classe de nos chemins de fer; la toiture en est beaucoup plus élevée cependant, et a, environ sept pieds de hauteur. Chaque char contient, sur les grandes lignes, de quarante-huit à soixante- douze personnes. Dans le milieu du char règne une allée assez large qui le coupe en deux parties; à droite et à gauche sont disposées des stalles exactement semblables aux stalles de nos théâtres, avec un dossier un peu plus élevé. Ces stalles sont rangées par trois de front sur chaque côté, et chaque rang jouit du bénéfice d'une croisée. Aucune porte latérale ; on entre et on sort par les deux extrémités de la voiture. Devant chacune de ces portes règne une sorte de petit balcon circulaire avec balustrade en fer, et qui sert comme de pont pour passer de plain-pied d'un char dans l'autre. De cette façon on peut se promener d'un bout à l'autre du convoi.
Il n'y a de distinclion entre les places que celles-ci : les femmes jouissent du privilège d'un char spécial où ne sont admis, comme sur les bateaux à vapeur , que leurs chevaliers servants ; les gens de couleur ont également un char spécial ; quant aux esclaves (dans les Etats à esclaves), on les relègue avec les bagages, dans une sorte de magasin placé sur l'avant, et qui sert en même temps de salle à fumer.
Tout ce qui a la peau blanche, ou mieux, pour m'exprimer selon la loi américaine, tout ce qui est citoyen américain, a des droits égaux aux mêmes places, le prix en est le même pour tous.
Dans le char des femmes se trouve un petit salon, mystérieux arcane, qui renferme des toilettes complètes et tous les objets dont la coquetterie féminine sent le besoin, même en voyage. Ce petit salon est parfaitement arrangé et décoré. Pendant l'hiver, on place dans les chars un poêle; vous voyez que rien n'y manque.
Aux Etats-Unis on ne paie pas sa place avant de monter en voiture, ou du moins il en est ainsi pour ceux qui prennent le train en route ; car, aux Etats-Unis, on fait signe et on arrête un convoi de chemin de fer en pleine voie, comme nous arrêtons un omnibus sur le
boulevard. Seulement, de demi-heure en demi-heure, le chef du train fait sa tournée, nuit et jour, dans tous les chars en criant :
— Your licketSy ifyou phase, gentlemen. (Vos billets, s'il vous plaît, messieurs.)
Celui qui ne peut produire son billet paie le prix de sa plac( , et, en échange de son argent, on lui remet une carte. Afin de prévenir cette exhibition continuelle de billets pour la production desquels le chef du train est obligé au milieu de la nuit de réveiller les dormeurs, les Américains ont adopté l'usage de planter le twket entre le chapeau et le ruban qui l'entoure, de manière à le mettre bien en évidence.
Il n'y a pas d'exemple que jamais personne ait songé à profiter du sommeil d'un voyageur pour lui dérober ce billet. En France, il faudrait bien se garder d'une telle confiance. Mais aux Etat-Unis, il n'y a pas, à proprement parler, de plom; ils sont rares du moins. On y vole comme partout, mais on y vole sur une échelle plus importante. Un coquin ne sera pas assez sot pour jouer sa liberté sur un coup pareil, il aime mieux la réserver pour quelque grande opération plus lucrative.
Il est un genre de vol bien curieux, cependant, mais qui est pratiqué tout spécialement à Boston, c'est celui des parapluies, qu'il faut surveiller avec plus de précaution que sa montre ou sa bourse. Dans les hôtels, dans les harroomsy dans les maisons les plus honnêtes, on escamote les parapluies avec une impudence incroyable. Ce qu'il y a d'étrange dans ce fait, c'est que ce genre de vol était passé
dans les mœurs à l'état de croyance et de tradition, à ce point qu'on a traité d'audace incroyable un arrêt de la cour de justice du Massachussetts , qui a récemment déclaré que, prendre un parapluie à son voisin, sans lui en demander la permission, était un vol qualifié. Les rafles ont un peu cessé devant cet arrêt ; mais comme rien n'est aussi difficile à extirper qu'un préjugé, il se commet encore des vols de cette espèce en assez grande quantité.
Beaucoup de choses, ai-je dit, favorisent le goût des voyages aux Etats-Unis : la commodité des moyens de transport et le bon marché entre autres. J'ajouterai que le comfortable des hôtels y entre pour une bonne part. Maintenant reste à décider si ces avantages sont la cause ou la conséquence. Convenons qu'il y a réciprocité.
Nous n'avons pas en France l'idée de ce que peut être en Amérique un des établissements de ce genre; et en Angleterre même, où ils sont, en général, sur un pied que nous ne pouvons atteindre, il faut reconnaître qu'ils ne peuvent lutter avec ceux des Etats-Unis. Quant à nous, ce que nous possédons de plus grandiose, de plus riche, de plus cher à Paris même, en fait d'hôtels, n'équivaut pas aux hôtelleries des villes de second ordre dans ce pays. Il
n'est pas jusqu'aux petites auberges qu'on rencontre sur les roules, qui n'offrent un comfortable que j'ai bien souvent regretté de ne pas trouver dans des villes importantes de la France.
Les habitudes américaines contribuent à assurer ce développement colossal aux hôtels bien famés. Par exemple, pour tenir un train de maison, même ordinaire aux Etatsl nis, il faut être dans de certaines conditions que tout le monde ne peut remplir. Il n'existe pas, à proprement dire, de maisons à appartements, et surtout à petits appartements; par conséquent les 6ac/ie/ors, ou garçons, seraient obligés, en tout état de cause, de prendre à loyer une maison entière dont le prix est généralement élevé. Cette dépense très-forte en entraîne d'autres non moins considérables, celle de plusieurs domestiques, par exemple ; car on ne trouve pas aux Etals-Unis de maîtres Jacques, le cuisinier n'est jamais cocher en même temps, le cocher ne cumule jamais les fonctions de valet de chambre, etc.
Lors même qu'il est riche, le bachelor a toujours une occupation qui ne lui laisse aucun loisir pour surveiller la direction de sa maison. S'il ne jouit pas d'une aisance convenable, il lui est encore impossible de songera vivre chez lui, car on ne connaît point non plus, en Amérique, ces mille ressources d'économies delà vie parisienne. La femme de ménage n'existe pas, le portier-valet de chambre est ignoré. On n'a pas la ressource des restaurateurs à la carte pour les gens riches et des gargotes à prix fixe pour les réprouvés.
Et puis, enfin, les Américains aiment beaucoup cette
existence en commun. Il en résulte que tous les bachelorsy que les femmes même, garçons par nécessité ou par position, s'installent dans les hôtels, y logent, y mangent, y vivent.
Voilà pour les grands établissements des grandes villes. Les mêmes causes se reproduisent dans les localités secondaires, dans les lieux de plaisance et de passage. Combien de familles allant passer une saison entière à la campagne, ou aux eaux, ou dans une ville même où les plaisirs et les affaires les appellent, préfèrent de beaucoup se loger à l'hôtel plutôt que de louer une maison, lors même qu'ils seraient en position de le faire, dût-il leur en coûter plus cher !
Aussi les hôtels des petites localités uu peu en vogue reçoivent-ils un développement colossal. Allez à Newport, à Saratoga, partout ailleurs, vous serez émerveillé.
Tous les hôtels des Etats-Unis ont été bâtis et sont administrés sur un type uniforme, qui est le Tremont-house à Boston, le plus ancien des hôtels des Etats-Unis. Les détails que je vais donner s'appliquent donc indistinctement à tous les établissements de ce genre, sauf quelques modifications fort légères qui «^'observent suivant les habitudes
de certaines localités. Je m'en liens aux traits généraux, communs à tous.
D'abord, il faut que vous sachiez que les heures d'arrivée de tous les steam-boats, rail-roads, voilures, etc., de quelque point de l'Amérique qu'ils viennent, sont exactement connues dans tous les hôtels, qui, à ces heures, ont des hommes à eux et des voitures leur appartenant postés au lieu du débarquement. Le voyageur n'a donc pas à s'inquiéter de ses bagages, ni à s'occuper de trouver une voiture pour le conduire au domicile qu'il a choisi. En arrivant, il remet aux hommes de l'hôtel où il veut prendre logement les cachets numérotés de ses malles, et il monte dans la voiture qui l'attend à la porte. Une demi-heure après, les malles sont rendues dans l'appartement sans que le voyageur se soit donné le moindre souci, sans qu'il ait lieu de s'inquiéter, attendu que ces commissionnaires patentés portent sur leurs chapeaux le nom de l'hôtel auquel ils appartiennent, qu'ils sont parfaitement connus des gardiens, qui, au moment de l'arrivée des chemins de fer, ne laissent pénétrer qu'eux seuls dans l'enceinte des débarcadères. Ce sont, au surplus, des gens sûrs, bien choisis par ceux qui les prennent à leur service.
Ce sont donc deux embarras, deux ennuis véritables qu'on évite : réclamer ses baj^ages et chercher une voiture.
L'aspect extérieur des hôtels a toujours quelque chose de grandiose et de monumental; je citerai particulièrement Saint-Charles et Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans; l'Astorhouseà New-York, leTrémont-house à Boston, le Mansionhouse à Mobile. Ceux-là que je cite entre autres sont de vé-
rilables casernes. Figurez-vous des salles à manger où l'on dresse quatre fois par jour des tables pour trois cents convives ! Puis des salons de conversation, des fumoirs, des salles de lecture, des bar-rooms, et quelquefois, comme à Saint-Charles, de l'espace pour loger trois mille locataires.
Vous arrivez d'abord sous un vestibule énorme, dont les murs sont placardés d'une multitude d'affiches de la taille d'un homme, imprimées en lettres longues comme le bras. Autour de ces murs, une foule de flâneurs lisent ces affiches avec une patience angélique. Dans ce vestibule vous trouvez ce que l'on nomme Vofflcey ou bureau, dans lequel sont toujours employés sept ou huit individus, occupés, l'un à expédier les voyageurs qui s'en vont, l'autre à recevoir ceux qui arrivent; celui-ci à remettre et à reprendre les clés des appartements, à répondre à toutes les questions, à fournir tous les renseignements demandés ; celuilà à aligner la comptabilité si multiple dans un pareil établissement. Ces employés sont des commis, des gentWaien, et souvent, parmi eux, se trouve le propriétaire même de l'hôtel, si riche qu'il soit. — Cela est de règle aux Etats- Unis, où on est habitué à ne pas confier à un autre ce qu'on peut faire soi-même. Chacun assume sa part de besogne, et il n'a recours à autrui que pour ce qui dépasse ses forces, son savoir ou sa dignité.
Chaque voyageur, à son arrivée, va inscrire sur un registre ouvert à cet effet dans le bureau, son nom, le lieu d'où il vient, celui où il va. Ce registre est une proie pour les désœuvrés de l'hôtel et pour les passants. Rarement un individu traverse la rue sans monter à Vofpce pour jeter un coup d'oeil sur le registre que tous les jours les éditeurs dejournaux viennent feuilleter pour publier le lendemain la liste des voyageurs.
On peut compter toujours une vingtaine de personnes occupées sans interruption à parcourir ce malheureux registre.
Cet immense vestibule où stationne, du matin au soir, une masse d'individus, devient inabordable à certaines heures, à celles des repas, par exemple, et particulièrement après le dîner. Ce ne sont plus seulement les voyageurs qui s'accumulent alors dans cet espace devenu trop étroit, ce sont tous les promeneurs de la ville qui s'en vont faisant une halte de quelques moments d'un hôtel à l'autre.
On pourrait croire qu'il y a quelque danger pour certains individus à se dénommer ainsi eux-mêmes sur ces registres des hôtels ; mais il faut remarquer d'abord qu'en passant d'un Etat sur le territoire d'un autre, un malfaiteur se met à l'abri de toute atteinte; l'extradition n'existant pas dans le code de la confédération. Et puis, c'est une monomanie chez les Américains de laisser partout des traces de leur passage. Les dénonciations des registres d'hôtels ont donné lieu cependant à des aventures tragiques comme celle-ci :
Le commis d'un négociant de la Nouvelle-Orléans s'était enfui avec la caisse. Dix mois se passèrent. Il prit un jour fantaisie au négociant de faire un voyage dans le nord. Le hasard le conduisit à prendre la voie du fleuve. Il remonta le Mississipi, et, arrivé à Piltsburg, il fit comme tout le monde, il jeta les yeux sur le registre de l'hôtel où il était logé. Au troisième feuillet, il poussa tout à coup un cri de rage et de joie en même temps. Il venait de lire le nom du caissier fugitif, se dirigeant, disait le registre, sur New- York. Il se rend dans cette ville avec la rapidité des sleam-boats et des chemins de fer, y passe quinze jours à parcourir les hôtels et leurs registres, et y trouve
les traces du voyageur. Il se remel en route, poursuivant sa recherche de ville en ville, de registre en registre, et arrive enfin à Nashville. Il entre dans le bar-room d'un hôtel et y aperçoit le comptahle infidèle, occupé à humer un jackson-punch. Il tire de sa poche un pistolet, s'avance tranquillement vers lui, et lui brûle la cervelle. Trente personnes assistaient à cette scène : le négociant leur débita nettement son histoire; pas un ne songea à lui adresser le moindre reproche.
Ces façons de justice personnelle sont très-fréquentes aux Etats-Unis, surtout depuis l'interdiction des duels, et particulièrement dans l'ouest et dans le sud. Il fut un temps où, à la Nouvelle-Orléans, chaque citoyen sortait avec un pistolet ou avec un poignard dans sa poche. Il était rare qu'on se demandât raison d'une insulte ou d'un propos outrageant, et qu'on remît la réparation au lendemain ; l'outragé, s'il avait la main assez leste, lavait l'insulte sur l'heure, en tuant son adversaire en pleine rue, en plein bal même.
L'Etat du Tennessee, où s'est passée l'aventure du banquier, a été pendant bien longtemps le théâtre des plus atroces boucheries. Là, comme dans tout l'Ouest, il arrivait qu'à table, sur un simple mot un peu vif ou mal inter-
prêté, les coups de pistolets se croisaient, au détriment des voisins, qui payaient quelquefois pour les coupables.
On a conservé le souvenir d'un duel, dont le général Jackson a été le héros. A cet homme étrange, trempé de fer, il fallait toujours des batailles, le bruit des armes, l'odeur de la poudre. Il avait les allures et les goûts d'un aventurier, à côté de la raison d'un politique consommé. Apportant dans les relations de la vie privée les habitudes des Avigwams, il semblait qu'il vît dans chaque homme qui lui déplaisait un Indien à brûler à bout portant.
Donc, des propos offensants avaient été échangés entre un colonel Benton et le général, et rendez-vous avait été pris pour une rencontre armée.
Jackson, obéissant à l'impétuosité de sa nature, avait commencé par déclarer que s'il rencontrait le colonel, il lui casserait la tête.
Benton ayant eu connaissance de ces menaces, et voulant éviter toute occasion qui pût amener une provocation pareille, évita de descendre dans le même hôtel où le général logeait, à Nashville. — Benton était accompagné de son frère. — A peine averti de l'arrivée du colonel, Jackson se rend à son hôtel, accompagné de deux ou trois de ses amis ; et en entrant dans la chambre où se trouvait son adversaire, il l'ajuste avec un pistolet, avant que Benton ait eu le temps de saisir son arme. Le frère du colonel riposte en envoyant une balle à Jackson; les coups de pistolet se succèdent alors des deux côtés avec acharnement. Les munitions étant à peu près épuisées, elle temps de recharger les armes manquant, on en vint au poignard.
Deux des amis du général se ruent sur le colonel et lui font cinq blessures. Ce fut pendant près d'un quartd'heuro une atroce lutte, dans laquelle Jackson fut assez grièvement blessé. Quant au frère de Benton, renversé par deux adversaires et criblé de coups, il allait succomber, lorsqu'un citoyen de Nashville, qui s'était mis de la partie, parvint à l'arracher à la mort au moment où il faisait un suprême effort pour décharger son pistolet en pleine poitrine sur l'un de ses adversaires. Et, chose étrange! la justice ne s'émut pas de cet incroyable attentat !
Cela ne ressemble-t-il pas un peu aux rudes épopées antiques, à un épisode de V Iliade et de V Odyssée? Toute chose se ressent, en Amérique, de cette verdeur du premier âge des Etals. Pendant qu'ils se hâtent de marcher vers la civilisation, ces hommes au cœur de fer et au corps d'acier, ne sont capables que d'entreprises gigantesques, exceptionnelles, hardies. La forêt est vaste, ce n'est pas la peine d'en abattre quelques arbres pour y construire un village; il faut la remplacer par une grande cité. Dans l'abîme qu'a produit l'extraction des racines d'un arbre centenaire, il faut jeter les fondations d'une maison éternelle et non point les bases d'une cabane. Ce ne sont pas des barques légères qu'il faut pour naviguer sur ces fleuves immenses; mais de ces colosses flottants, qu'on appelle des steam-boats!
Eh bien 1 je le dis en toute conviction, pour avoir le sentiment exact de ces rêves de géants, il faut en passer nécessairement par des mœurs aussi rudes, aussi étranges que celles que je vous ai décrites. J'en prends à té-
2A(j LES DEUX AMÉRIQUES.
moin le progrès rapide qui s'est accompli en Californie au milieu de celle sociélé, oii tous les bandits du monde s'étaient donné rendez-vous.
Au milieu de ce chaos, d'où il s'agissait de tirer un monde en moins de six années , placez une civilisation à l'eau de rose, des hommes aux habitudes paisibles et polies, vous assisterez incontestablement au triste spectacle d'une décadence. Il est entré d5ns les desseins de Dieu, qui a voulu faire des Etats-Unis une œuvre à part, de leur imposer ces orageuses jeunesses traversées de tempêtes et d'éclairs. Le calme est toujours revenu peu à peu et en son temps.
Je retourne aux hôtels dont quelques mots encore achèveront de peindre la physionomie. — Les ressources de toutes sortes qu'offrent ces établissements attirent une quantité énorme de gens du dehors.
Rien ne manque en effet dans ces hôtels où tous les détails, où toutes les choses utiles à la vie sont réunis et prévus. Vous y avez un salon de lecture où vous trouvez tous les journaux publiés aux Etats-Unis, et Dieu sait si les journaux y pullulent ! Un salon de conversation où l'on reçoit ses visites, où l'on se retire pour rêver, pour tuer le temps.
pourcauser. Une salleestspécialemenlréservéeaux fumeurs, ce qui, à la rigueur, ne serait pas indispensable, attendu que tout le monde fume aux Etats-Unis, et qu'il n'y a pas peut-être de pays, sans en excepter l'Orient, où l'on fasse une plus grande consommation de tabac par les trois moyens que l'on a inventés pour en user. Vous ne rencontrez pas un Américain qui ne fume et ne chique en môme temps, les trois quarts de la population prisent par-dessus le marché. Enfin chaque hôtel est pourvu d'un bar-room ou café, sorte d'établissement dont je vous dirai quelques mots tout à l'heure.
Le rez-de-chaussée des hôtels, le basement comme on dit là-bas, est occupé par des boutiques d'objets de première nécessité. L'une d'elles est toujours le lot d'un barbier, à moins que celui-ci ne fasse partie intégrante du personnel de l'établissement, ce qui arrive souvent.
Le barbier est un industriel indispensable aux Etats- Unis, où personne ne se fait soi-même la barbe. C'est donc une profession en même temps très-lucrative, car les Américains ont la barbe en horreur ; et sauf les deux villes de New-York et de New-Orléans, où les étrangers conservent cet ornement si populaire parmi nous, dans tout le reste de l'Union on devient un objet de curiosité, de rires, de quolibets quand on se montre dans les rues avec un poil un peu long sur le visage. Même à bord des bâtiments à vapeur vous trouvez la chambre à barbe et un barbier au service des passagers.
Comme sur les sleam-boats, comme sur les chemins de fer où les femmes ont leur salon et leur char particuliers.
elles ont aussi leur voiture spéciale pour se faire conduire àThôtel ; elles y ont une entrée qui leur est exclusivement réservée, et un corps de logis est tout entier affecté à leur sexe. Cette distinction se continue dans tous les détails de la vie intérieure. Ainsi la salle à manger des dames est à part ; elles ont leur salon, leur parloir à elles. Vous pouvez vivre, dix, quinze jours, dans un hôtel aux Etats- Unis, sans apercevoir un visage féminin; vous ne soupçonneriez pas qu'il existe quelquefois cent femmes sous le même toit qui vous abrite. Les heures de repas même sont différentes.
Les appartements, même les simples chambres sont, dans la plupart des hôtels, parfaitement en rapport avec tout l'extérieur des établissements, c'est-à-dire au moins très-convenables. Je ne dirai pas qu'ils sont somptueux, mais on rencontre partout les traces de certains soins, de certaines prévisions qui ne laissent rien à désirer. Ceci est d'ailleurs conforme à l'esprit américain ; le comforlable, l'utile, le nécessaire avant tout! Le service est bien el régulièrement fait. Une armée de domestiques est échelonnée pour ainsi dire srr toutes les marches, à tous les
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étages de l'hôtel, et au premier coup de sonnette vous êtes entendu, deviné, obéi.
L'aspect d'une salle à manger d'hôtel est une chose qui mérite qu'on s'y arrête. Cette pièce, par ses dimensions, nous paraît fabuleuse ; habitués que nous sommes à ne rencontrer dans nos plus grands hôtels que des trous à rais, étoudes, mesquins, rétrécis. L'ordre méthodique qui règne dans cette partie de la maison, la surveillance active qui s'y exerce, la propreté merveilleuse qui en est l'ornement le plus beau lui donnent un certain air de grandeur et de majesté. A quelque moment que vous entriez dans ces immenses salles, vous les trouvez nettes, soignées et toujours préparées à recevoir les convives d'une façon convenable; et pourtant, du matin au soir on mange aux Etats- L nis. A huit heures on déjeune, à onze heures on songe au lunchy à trois heures on dîne, à six heures on prend lethé, et à dix heures on soupe. Cinq minutes après chacun de ces cinq repas, vous ne soupçonneriez pas qu'une foule d'affamés a passé par cette salle à manger, qui est tout aussi propre qu'avant l'arrivée des convives. Les nappes sont blanches et lisses, toutes les chaises sont symétriquement rangées, toutes les pièces du service ont repris leur place respective. Rien ne répugne le retardataire qui vient prendre sa part du repas.
Le registre et le bar-room sont la clé de voûte de tout hôtel aux États-Unis, un hotel-keeper qui n'aurait pas son registre n'aurait pas cette abondance de visiteurs, et celui qui, ayant des visiteurs, n'aurait pas de bar-room, serait un sot, parce qu'aux États-Unis on passe toujours pour un sot quand on néglige les moyens de gagner de l'argent. Témoin ce dicton, moral moins trois mots, et que les pères adressent à leurs fils quand ils les lancent dans le monde : Go, my son, make money, honestly ifyou can, but make money! — (Allez, mon fils, gagnez de l'argent, honnêtement si vous pouvez, mais gagnez-en î)
Chaque hôtel a donc un de ces établissements , qui sont en outre très -répandus par les villes. Ces cafés n'ont rien de commun avec les nôtres; ils n'ont un peu de ressemblance qu'avec les comptoirs de nos marchands de vins. Ce sont tout simplement de grandes pièces, sans autre ornement qu'une bibliothèque de la façon de celle que don César de Bazan avait trouvée si bien montée dans la petite maison de son bon ami Ruy-Blas. Aucun luxe, rien qui puisse engager le chaland à séjourner dans l'établissement; quelquefois cependant deux ou trois petiles tables de marbre sont disséminées dans l'appartement. Le
fond de cette pièce est garni d'une longue table en marbre ou en bois, en forme de buffet, derrière laquelle se tiennent deux ou trois garçons occupés du matin au soir. On se fait servir ce que l'on désire, on boit debout, après avoir trinqué; on paie et l'on s'en va. C'est tout au plus si on se donne le temps d'allumer son cigarre à la lampe qui brûle perpétuellement sur le comptoir.
Quoi que vous vous fassiez servir, le prix en est fixé à 10 cents (un peu plus de 50 centimes) par grand verre. Dans chacun de ces bar-rooms vous trouvez toujours une petite fontaine d'eau à la glace, oij le premier passant peut venir satisfaire sa soif sans rétribution. Cet usage est établi dans tous les États-Unis, où l'on fait une consommation énorme d'eau glacée. C'est un besoin tellement répandu même, qu'à Baltimore toutes les fontaines-pompes des rues ont une petite écuelle qui y est attachée par une chaînette, et dont les passants de toutes classes, de toutes conditions se servent pour étancher leur soif.
Sur les steam-hoatSy dans les hôtels, dans les foyers de théâtres, à la Bourse, partout enfin, vous rencontrez le har-room , qui ne désemplit pas. Il est vrai de dire qu'aux États-Unis c'est une politesse d'offrir à quelqu'un de venir au har-room boire quelque chose, et que c'est une impolitesse que de refusiBr. En sorte qu'un homme est exposé à offrir ou à accepter dans sa journée une trentaine de verres de quoi que ce soit. Dans le sud et dans l'ouest de l'Union, ce quelque chose est ordinairement des liqueurs fortes.
A New- York et à la Nouvelle-Orléans, quelques-uns de
ces établissemenls, particulièrement ceux qui sont situés dans le quartier des affaires, fournissent à manger, c'est-àdire qu'à l'heure du lunck (ou goûter), les gens qui auraient une partie de la ville à traverser pour rentrer chez eux y vont satisfaire leur appétit au milieu du jour, au prix minime de 6 et 10 cents (25 et 50 centimes). Des viandes froides, des salaisons surtout sont servies en assez grande abondance aux consommateurs. Si les propriétaires perdent évidemment sur la nourriture qu'ils fournissent à des prix si bas, ils compensent et au delà cette perte par la grande quantité de liquides qui s'absorbe en même temps.
Peu de villes aux États-Unis, après New- York, présentent à l'œil autant de symptômes de grandeur que Philadelphie. De belles et larges rues, de nombreux monuments, de riches maisons d'habitation, de charmantes promenades ou squares, un mouvement de population toujours croissant, un courant d'affaires considérable, quelques souvenirs historiques, les échos incessants que rend cette enclume de l'intelligence qu'on appelle la presse, les produits remarquables de l'esprit et de la science, en un mot, tous les bruits physiques, toutes les agitations intel-
lectuelles semblent s'être donné rendez-vous à Philadelphie.
Si cette brillante cité offre d'intéressants sujets d'étude et d'examen, dans une certaine sphère d'idées, si l'on y rencontre matière à satisfaire la curiosité flâneuse d'un touriste, on ne peut nier cependant que c'est là une ville à l'aspect raide, compassé, maussade, ennuyeux; il semble que les passions s'y glacent sur le marbre des monuments. Je ne parle que des passions religieuses qui y sont violentes comme des incendies, et dévorent la plus belle part des cœurs et des intelligences. Cette raideur apparente de la ville tient précisément à ce que l'esprit de secte y est poussé jusqu'à l'intolérance, qu'il exerce son influence sur toutes les classes de la population en la tenant dans une sorte de servage. Vous en avez la preuve matérielle et palpable dans le grand nombre de quakers et de quakeresses que vous rencontrez par les rues en grand costume de leur secte.