LE PASSE ET L AVENIR
res, et (ju'ils commencent, [)ar l'influenco commerciale, l'absorption politique qu'ils méditent pour l'avenir.
Maîtres de l'ximérique centrale, les Etats-Unis seront les possesseurs inexpugnables do tout le commerce et de toute la navigation, et sur l'Atlantique et sur le Pacifique.
L'Amérique centrale est la clé de voûte de cet édifice colossal que l'ambition des Américains du Nord rêve pour un temps évidemment rapproché.
Le moyen de le faire crouler, ce serait que les cinq Etats, aujourd'hui pulmonaires, qui forment l'Amérique centrale, se réunissent en un solide faisceau ; indépendants et affranchis de toute influence étrangère, et convertis non plus en une République, si forte qu'elle fût, mais en une Monarchie.
Pourquoi pas une république? me demandera-t-on.
J'en ai fait pressentir la raison, je dois l'expliquer :
Ce n'est, ni par l'inintelligence de leurs habitants, ni par la stérilité de leur sol, ni par aucune des causes matérielles qui appauvrissent les nations que celles de l'Amérique sont arrivées à l'épuisement, à la décadence, à l'annihilation de leurs forces.
Elles doivent toutes, sans exception, leur chute à la monomanie de la République quand même... Toutes en
ont fait la triste expérience, soit qu'elles lussent réunies en confédérations, soit qu'elles s'isolassent pour vivre de leur individualité propre. Il y aurait donc un intérêt évident pour ces Républiques à se retremper dans une forme nouvelle de gouvernement.
Les cinq Etats issus de l'ancienne capitainerie générale de Guatimala : — le Honduras, — le Nicaragua, — San- Salvador, — Guatimala, — Costa-Rica, — qui constituent aujourd'hui l'Amérique centrale, — ont passé par les plus rudes et les plus redoutables épreuves, et sont par conséquent dans le cas dont je parlais. Pour eux, qui depuis trente ans luttent, en républiques, sans parvenir à saisir à peine l'ombre d'un gouvernement, il est incontestable que c'est dans la forme monarchique, — empire ou royauté, — que gît leur salut. — A moins que ce salut ne soit, — comme celui de la Lousiane, des Florides, de l'Orégon, du Texas, de la Californie et du Mexique, dans la domination inévitable et exclusive des Etats-Unis.
Or, c'est précisément cette dernière extrémité qu'il faut éviter, dans l'intérêt des peuples renaissants de l'Amérique du Sud, et surtout dans l'intérêt des grandes puissances européennes.
Les cinq Etats dont il s'agit veulent-ils conserver leur indépendance propre? ils ne la sauvegarderont qu'en se constituant en monarchie; sans quoi, avant longtemps d'ici, ils seront devenus la proie des Etats-Unis.
Républiques, ils n'auront jamais la force do résister, non pas matériellement, bien entendu, mais moralement.
La similitude de principes et d'idées même est d'ai!-
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leurs un aliment aclif à l'esprit d'envahissement des Américains du Nord, lequel s'arrêterait devant une monarchie comme le feu s'arrête devant l'eau en se repliant sur luimême.
C'est la seule barrière qu'on lui puisse opposer.
11 ne faut pas se dissimuler qu'il entrait dans la politique et dans les calculs de l'Union que tous les peuples de l'Amérique du Nord, aussi bien sans doute que ceux de l'Amérique du Sud, se constituassent en républiques; et ce n'était pas sans une sécrète joie qu'elle les voyait se fractionner.
Le peuple américain est trop intelligent et trop essentiellement gouvernemental pour n'avoir pas compris, dès le premier moment, vers quel abîme couraient ses aveugles imitateurs. Mais il y allait de son intérêt qu'il en fût ainsi. C'est sur la désorganisation intérieure des Etats qu'il comptait. Les événements lui ont donné raison.
Aussi ne serait-ce pas sans un frémissement de colère que l'Américain du Nord verrait s'établir à sa porle un gouvernement monarchique.
Ce n'est pas qu'il puisse rien craindre pour l'existence du principe républicain dans son propre sein : il sait à quoi
s'en tenir sous ce rapport; mais il y verrait la fin de son rêve d'ambition.
Pourquoi cFiercher à barrer le passage aux Etats-Unis par le sud plutôt que par le nord? Pourquoi prendre pour auxiliaires cinq petits Etats qui n'ont en ce moment qu'un souffle de vie, au lieu de trouver un appui dans les importantes possessions anglaises qui semblent être là tout exprés pour réaliser de tels vœux ?
Ce n'est point par pur caprice que je désigne un terrain plutôt que l'autre.
J'ai indiqué par quel moyen je comprends qu'on doive non-seulement rendre la vie à ces peuples ruinés par les luttes politiques, mais encore garantir, sans exclusion, — au profit de personne et sur un pied d'équité et de prospérité pour l'avenir, — les relations des puissances commerçantes et maritimes du vieux monde avec le nouveau continent.
Je dois expliquer et justifier maintenant mes assertions.
Sous le rapport de l'étendue du territoire, les cinq Etals de l'Amérique centrale sont, ensemble, aussi grands qu'aucun des Etats de l'Europe , — la Russie exceptée, — et beaucoup plus vastes que plusieurs d'entre eux.
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Ce ne sérail donc pas, (juanl à la superficie, une puissance dérisoire, si écrasant que soit — par la comparaison— le voisinage des Etats-Unis.
La population, il est vrai, ne s'élève guère, aujourd'hui, au delà de doux millions d'habitants. Je suis obligé de reconnaître que, en apparence du moins, là est le côté faible de la question.
Je dis en apparence; car si l'on veut bien considérer la fécondité et les immenses ressources du sol, l'admirable position géographique de ces pays, dont des événements récents ont centuplé l'importance au point de vue commercial et maritime, on conviendra qu'il ne manque plus, pour ouvrir une large voie à l'émigration et par conséquent au peuplement de ces contrées, que l'ordre intérieur et la sécurité, — en un mot, l'organisation gouvernementale.
11 y a une chose certaine, et que prouveront tous les faits qu'on voudra recueillir dans l'histoire de l'émigration moderne, c'est que les émigranls prévoyants et laborieux ont toujours , et tout naturellement, pris le chemin des pays où ils étaient assurés de rencontrer : paix et protection, force et autorité, — seules garanties solides de leur fortune à venir. Ils ne risquent jamais ni leurs capitaux, ni leur industrie, que sous ces conditions.
L'émigration turbulente et aventureuse est la seule à qui importe peu le choix du pays. — Mais celle-là, loin d'être une ressource, est un embarras.
D'où vient aux Etals-Unis, dans l'espace d'un demisiècle, l'accroissement si prodigieux de la population (en 1790, de quatre millions d'habitants, et s'élevant aujour-
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d'hui à vingl-cinq millions)? De l'immigration, qui de jour en jour, y prend encore des proportions colossales.
Les Etals-Unis ont offert et offrent pourtant moins de chances de fortune peut-être aux émigrants que beaucoup d'autres contrées de l'Amérique, bien plus favorisées par la nature — sous le rapport du climat et des richesses du sol. Mais le secret de cette préférence est dans ce fait : qu'en même temps qu'ils ont ouvert à ces laborieux exilés volontaires un immense territoire à féconder par l'industrie, ils leur ont garanti aussi le refuge d'une société organisée, et l'appui d'un gouvernement assis sur des bases fortes, puissantes et durables.
Voyez encore la république Argentine. Tant qu'elle a été livrée au désordre et à la barbarie, aucun étranger ne lui venait demander asile pour ses capitaux et pour sa charrue. Du jour où l'autorité dictatoriale de Rosas éloil parvenue à contenir et à refouler les débordements de la démagogie, l'émigration s'y était portée en masse; et avec elle commençaient à pénétrer la fécondité des champs et la prospérité du commerce.
Mais aussi, du moment où l'ambition turbulente des prétendants au pouvoir eut, de nouveau, ouvert les écluses de l'anarchie, les émigrants ont pris une autre route. Kt c'est autant de travailleurs, autant d'instruments de civilisation, autant d'éléments de force et de grandeur pour un pays, qui iront, indubitablement, grossir le flot toujours poussé vers les rivages des Etats-Unis.
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Qu'une ère de paix se lève sur ces riches contrées; que l'ordre et le calme qui, depuis peu de temps, ont changé la face de quelques autres Etats, — comme le Pérou, le Chili, Venezuela, — s'affermissent et se continuent, et l'on verra l'émigration, comme elle a toujours couru aux États-Unis, se diriger sur le Chili, sur Venezuela, sur Buénos-Ayres, sur le Pérou, où elle trouvera des sols féconds n'attendant que la charrue, des terrains immenses réclamant des bras, de beaux ports appelant des navires.
Mais l'émigration, qui est l'élément fécondant de la population du Nouveau -Monde, l'émigration, je le répète, demandera toujours si le pays vers lequel se dirige un bâtiment est un pays où la société est organisée, où le gouvernement est fort et assuré.
Chez tous les peuples vient un moment où le bon sens triomphe de toutes les utopies et des fièvres révolutionnaires. Il faut donc espérer que les peuples de l'Amérique aussi, lassés de voir s'écouler le meilleur de leur sang par les profondes blessures que leur font les luîtes intestines, frappés de cette vérité irréfutable, que c'est par l'émigration qu'ils répareront leurs forces épuisées, et que l'émigration n'ira à eux que quand ils auront constitué, comme les Etats-Unis, des gouvernements définitifs ; — il faut es-
pérer, dis-je, qu'ils comprendront enfin leur mission de peuples, el ressentiront l'ambitieuse vanilo d'accomplir régulièrement leurs destinées.
Le ciel a doté les cinq États de l'Amérique centrale do tout ce qui doit servir à favoriser largement l'émigration; la politique (si l'on peut cependant donner ce nom à la désorganisation sociale) en a écarté, jusqu'à présent, tous les éléments de prospérité et d'augmentation de population.
Comme fertilité du sol, le Honduras, le Nicaragua, San- Salvador, Costa-Rica, Guatimala, offrent des ressources inouïes aux travailleurs.
Le coton, le cacao, le tabac, le café, le maïs, le sucre, l'indigo, la cochenille, les plantes médicinales, d'immenses forêts de bois de construction et d'ébénisterie, — des mines de cuivre, d'or et d'argent, enfin de superbes pâturages, n'est-ce pas là un champ assez vaste pour toutes les spéculations, pour toutes les ambitions impatientes, pour le commerce, pour l'agriculture, pour l'industrie?
De belles et profondes rivières, des lacs navigables, des ports ouverts sur les deux mers, ne sont-ce pas là des chances de succès incontestables, et qu'envieraient quelques-unes des puissances les plus considérables de l'Europe ?
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Les subites el inallendiies décoiivories des richesses de la Californie devaient inévitablement changer, et ont changé la face des choses sur cet étroit territoire qui sépare les deux Océans?
L'Amérique centrale est donc devenue, en effet, le théâtre sur lequel s'est résolu un problème immense : la jonction du Pacifique et de l'Atlantique, — en attendant la solution d'un projet plus gigantesque encore: — le percement de l'isthme de Panama.
Un État à qui il est donné d'être ainsi, — par deux côtés à la fois, — le point de halte de toutes les nations maritimes du monde, et de leur tendre, pour ainsi dire, les deux mains en même temps, un pareil État ne sent-il pas se manifester en lui la conscience de sa force, et ne se relève-t-il pas à ses propres yeux ?
Cette admirable et providentielle situation géographique de l'Amérique centrale en fait aujourd'hui l'objet de toutes les convoitises. Les luttes,^ pacifiques encore, — qui se livrent sur ce terrain, ne serviront malheureusement qu'à épuiser ces États agonisants; et, d'après les faits qui s'y accomplissent, il est à craindre qu'ils ne laissent, le cas échéant, les lambeaux de leur sol aux mains des Américains du Nord.
Que les Anglais cherchent à disputer cette proie, je n'en disconviens pas.
Mais l'Angleterre, — qu'on ne l'oublie pas, — s'est opposée à toutes les conquêtes qu'ont tentées les États-Unis, et elle n'en a empêché aucune, — à commencer par celle de leur indépendance. — Cette fois encore, les États-Unis
accompliraient sans obstacle ce que l'épuisement des pays qu'ils ont ramassés au passage, — et relevés, on doit le reconnaître,— les autorise à considérer comme une mission. Et, je ne puis cesser de le répéter, une fois maîtres de l'Amérique centrale, les Etats-Unis auront fait un grand pas vers la conquête de l'Amérique du Sud. La première est donc le rempart de la seconde.
Pour que ce rempart résiste aux attaques qui le menacent, il est de toute nécessité que la confédération des cinq États se constitue en une puissance forte et indépendante.
Yoilà près de trente ans que ces États se débattent en républiques agonisantes, épuisées, et prêtes à rendre le dernier soupir. Tout montre donc qu'ils ne retrouveront les forces indispensables pour résister, qu'en se régénérant dans le principe monarchique. Trente années d'expérience ne suffisent-elles pas à prouver l'inefficacité d'elTorts tentés en pure perte?
Et le jour où serait accomplie cette révolution , à laquelle sont intéressés et les puissances du vieux continent et tous les États de l'Amérique du Sud , l'Amérique centrale verrait se diriger vers elle un grand courant d'émigration , par cette seule raison qu'elle aurait à sa léle un
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gouvernement clofinilif, et assez fort pour protéger le travail et pour garantir l'existence de la société. ,
C'est assez dire qu'il sortirait de cet état de choses un pays nouveau, à qui les richesses naturelles de son sol et sa position géographique assureraient un rôle politique, commercial et maritime de premier ordre.
Si de tels faits pouvaient se réaliser avant l'absorption totale du Mexique par les Etats-Unis, il est certain que le Mexique aurait un intérêt direct et immédiat à se fondre dans celte combinaison, à laquelle il apporterait le contingent d'une grande étendue de territoire, de beaux ports également assis sur le Pacifique et sur le golfe, et une civilisation déjà plus avancée que celle de l'Amérique centrale.
Ainsi se trouverait arrêtée définitivement cette tendance envahissante des Etats-Unis, sans nuire à leur puissante influence déjà si considérable.
Se reporteraient-ils alors sur le nord? Ce n'est pas présumable.
Les possessions anglaises, telles que le Canada, dont on prévoit et dont on prédit depuis longtemps l'affranchissement, sans qu'il se réalise, sont antipathiques, au fond, à l'esprit, aux mœurs, à la religion, à la politique de leurs voisins.
Un vieux levain de foi monarchique couve dans le Canada, comme une tradition des anciennes populations françaises, dont les débris existants ont conservé de profondes racines dans le pays.
D'une autre part, les Anglais, mieux avisés et éclairés
par l'expérience, ont singulièrement modifié leur système colonial.
Si donc, un jour, les possessions anglaises du nord secouaient le joug, ou plutôt le protectorat de leur métropole, ce serait dans un sens complètement opposé aux idées américaines actuelles.
Du côté du nord, les États-Unis rencontreront donc une barrière probablement infranchissable. Et, au pis aller, leurs conquêtes de ce côté n'auraient jamais, pour le monde entier, les conséquences qui résulteraient de nouveaux empiétements de leur part sur le sud.
Lorsque le Brésil se sépara du Portugal, il ne rompit pas avec la tradition monarchique. Il la continua sous la forme d'un empire, — déjà puissant alors, — et qui, s'il n'a pas progressé dans la proportion de ses ressources, n'en a pas moins acquis une certaine prépondérance dans la politique.
Le Brésil aurait pu, — et il y semblait destiné, — jouer, dans l'Amérique du Sud, le même rôle que les Étals-Unis dans l'Amérique du Nord. On s'étonne même qu'avec les éléments que cet empire avait entre les mains, il n'ait pas pesé sur l'Amérique du Sud de tout le poids de l'influence qui lui semblait réservée.