‹ Les deux cadavresChapitre 20 sur 37 · WINDSOR · texte numérisé non relu

WINDSOR

On pourra s’étonner, sans doute, des événemens qui font le sujet du chapitre qu’on va lire, de leur singularité et de la rapidité avec laquelle ils se succèdent. Mais l’auteur de ce livre déclare n’en pas accepter la responsabilité. Il raconte simplement ce qui se passa, comme il pourrait le prouver en jetant au bas de chaque page un appel à quelque vieille chronique ou à quelque pièce judiciaire de l’époque. Mais, outre que cette manières une prétention scientifique qui convient mal à un livre qui a, tout au plus, droit au nom de roman, rien n’est plus indifférent au lecteur que ces certificats d’authenticité , que souvent il ne regarde pas et qu’il ne vérifie jamais. Après cette déclaration, qu’exigeait peut-être la nature desévénemens qui vont suivre, continuons ce récit et accompagnons Richard dans l’entreprise qu’il avait concertée avec ïom Love.

A peine avait-il quitté sa mère , qu’à une très petite distance de sa maison il trouva le maître boucher, enveloppé

LRS MTOX CADATREfl.

iti

d’uu lung inanteaa et tenant en main deux chevaux. Love donna à Richard un manteau pareil au sien , et tous deux , soigneusement cachés, gagnèrent la route de Windsor. Ils ne remarquèrent pas cependant qu’un homme était resté immobile à l’embrasure d’une porte jusqu’à leur départ, et que cet homme s’éloigna dès qu’ils furent à cheval. Ils marchèrent d’abord en silence et avec une extrême rapidité. Une fois sortis de la ville, ils parurent encore plus pressés, car ils firent prendre le galop à leurs montures ; mais en même temps ils se nioBtrèrent moins inquiets d’ètre reconnus, et ils échangèrent quelques mots.

— Le chariot est en avant, dit Love, et il sera à Windsor en même temps que nous.

— Pourquoi Dracke n’est-il pas ici? demanda Richard, c’est un drôle que je serais bien aise d’avoir à la portée de mon poignard, en cas qu’il prît fantaisie à son frère de nous trahir.

— D’abord, je ne les ai pas quittés depuis la taverne ; ils ont passé la journée enfermés chez moi, et ensuite ils n’ont aucune idée de ce qu’ils vont faire et pensent aller à la recherche d’un riche trésor, dont ils auront une bonne part.

— Vous êtes sûr de l’habileté de ees hommes?

— Andlay pourrait vous la garantir mieux que moi. Ils ont plus d’une fois approvisionné sou laboratoire, et ce n’est pas toujours sous la terre et le gazon, mais le plus souvent sous le marbre et le fer qu’ils ont été lui chercher des sujets d’étude. Car Andlay n’est pas comme les autres médecins, il n’estime guère le cadavre d’un boxeur, tué d’un coupde poing, ou d’un matelot noyé, il lui faut le corps des gens manjiwiis, et jo lui ai entendu dire qu’il donnerait sa fortune i.)Our au>ir seiiliv ment la tête du docteur Milton.

— Et le gardien de Westminster ? dit Richard.

— Cinquante livres sterling ont fait l’affaire! répondit Love, et nous pourrons... Poix! ajouta-t-il, en ramenant son manteau sur son visage, nous approchons d’une voiture, entendez le pas des chevaux et le bruit des roues. Malgré l’obecurité, il est bon de se mettre en garde contre des curieux. Taisonsnous.

LES iMEUK cmvaæs. U3

Love et Richard reprirent leur silence ; et , continuant à marcher avec la m6roe rapidité, ils furent bientôt arrivés à peu de distance de la voiture. Elle paraissait accompagnée par quelques cavaliers , et l'on entendait distinctement un bruit de voix. L’une des personnes qui causaient ainsi , était dans la voiture, l’autre à cheval, et, par conséquent , elles étaient obligées de parler très haut pour pouvoir s’entendre.

— Ainsi donc, dit une voix de femme, la cour quitte Londres dans quelques jours, et la présence de la peste dans la Cité est certaine.

— Oui , vraiment, répondit le cavalier.

— C’est Ralph Salnsby et sa mère! dit Richard eu tressaillant malgré lui.

— Us se rendent, sans doute , à Great-House pour fuir la maladie, ajouta Love.

— Je suppose que Charlotte est avec eux , reprit Richard.

— Ralentissons le pas de nos chevaux, et écoutons si nous voulons le savoir , dit le boucher.

D’après cet avis , ils se tinrent à une petite distance de la voiture ; mais, sans doute , leur approche avait mis hn à la conversation, car ils n’entendirent plus que le bruit des roues et celui des chevaux; seulement sir Ralph cria au postillon de se liàtcr, attendu qu’il devait retourner cette nuit même à Londres, après avoir déposé sa mère à Great-House. Cette recommandation n’apprenant rien à Richard , il se décida à dépasser la voiture.

— Allons ! allons ! se dit-il tout bas à lui-même , ce n’est pas l’heure de pareilles pensées ; avançons ! Love, avançons !

Ils mirent encore leurs chevaux au galop et passèrent à côté de la voiture , qui était escortée par quatre dr^ons du régiment de Ralph.

— Le fin renard a senti les chiens sur la route , dit Love , quand ils furent hors de l’ouïe de Salnsby; il s’est fait prudemment accompagner. Cependant , si nous n’avions rien do mieux à faire, ce ne sont pas ces quatre porteurs de marmites qui nous empêcheraient de lui taillader la peau du ventre ,

de manière à ce que ses tripes lui fissent des crevées à l’espagnole, d’un nouveau genre.

— C’est une affaire qui me regarde, dit Richard, et qui ne regarde que moi; dépêchons, il est près de six heures et nous sommes encore loin de Windsor.

Ils repartirent au galop et ne s’occupèrent plus que du soin de maintenir leurs chevaux dans cette rapide allure. Ds approchèrent bientôt de Great-House ; ils ne pouvaient apercevoir le château, entouré qu’il était d’un petit bois qui arrivait jusqu’au bord de la route; mais lorsqu’ils passèrent en face de l’avenue qui perçait ce bosquet et conduisait du chemin à la maison, ils virent qu’elle était éclairée. Ils s’arrêtèrent un moment et remarquèrent que les lumières allaient et venaient de chambre en chambre, comme si on les préparait pour en recevoir les babitans. Après cet instant de repos, qui donna à leurs chevaux le temps de reprendre haleine , ils se remirent en marche , toujours avec la même célérité.

Comme l’on se trouvait dans les nuits les plus longues de l’hiver, bien que l’heure ne fût pas très avancée, l’obscurité était profonde et la route solitaire. Ils arrivèrent donc, sans rencontrer personne, à un quart de mille de Windsor. A cet endroit, ils trouvèrent un petit chemin qui tournait à droite à travers la campagne; à quelque distance, dans ce sentier, un homme, assis sur une pierre et dans une parfaite immobilité, fredonnait, d’une voix indifférente , une chanson dont l’air ressemblait à une sorte de déclamation chantée qui affectait le retour constant de certains sons.

Ce chant semblait d’abord monotone et ennuyeux à écouter; mais, à mesure qu’on l’entendait , la modulation lente et régulière qui le composait, prenait quelque chose de solennel et de triste; puis, peu à peu, cette phrase musicale qui revenait toujours, cette mélodie, pour ainsi dire inflexible, qui reparaissait sans cesse à l’oreille comme un fantôme aux yeux, résolue, uniforme et implacable, finissait par saisir l’ame, l’importuner et la remplir enfin d’une terreur inexplicable , mais réelle. Love et Richard s’arrêtèrent soudainement, et si nous ne pouvons reproduire l’expression singulière de l’air qu’ils

entendirent , voici, du moins à peu près, le sens des paroles de la chanson (1).

Vois-tu, du fond des noirs caveaux,

Où nos comtes ont leurs tombeaux ,

Remonter avec des flambeaux La comtesse qui se désole.

Son beau page qui la console ,

Le prêtre avec sa noire étole ,

Le fils ainé , qui parle en roi ,

Ses deux frères transis d’effroi ,

L'argentier et l’homme de loi ^

Tais-toi!

Mais ce soir , prends limes et pinces ,

Car, des comtes de nos provinces ,

Tous puissans comme ducs et princes,

Celui , qu’on disait le plus fier,

Doit avoir un tombeau fait de marbre et de fer.

— C’est un de mes hommes ! dit Love; ils auront caché leur chariot par ici. Voyons! Aussitôt il arrêta son cheval; puis, donnant à son cri toute la portée dont il était susceptible en appelant à voix basse :

— Hé, Bob! dit-il, — Bob!

On ne fit point de réponse , mais le chanteur impassible continua le second couplet de sa chanson :

Pendant huit jours, au prieuré,

En chantant le Miserere,

En chœur les moines ont pleuré.

Mais ce matin, tu peux m’en croire.

Ils sont rentrés au réfectoire;

Puis, ils sont allés après boire ,

En habiles ambitieux,

Elire prieur le plus vieux ,

(1) On a traduit ici celte chanson en vers, non point pour faire de la poésie, mais pour se rapprocher, autant que possible, de sa forme originale.

LES DEinC CàDAVBES.

Pour bienldt lui fermer les yeux :

Tant mieux]

Prends un levier que rien ne brise ,

Car les dalles de pierre grise Qui pavent le chœur de l’église Où reposent les prieurs morts,

Sont lourdes à lever pour les bras les plus forts.

— Au diable le chanteur! murmura Love; il parait que ce n’est pas Bob. Drake aurait bien pu répondre pour son frère. Mais voilà comme ils sont, ils n’ont pas l’air d’entendre quand on ne leur parle pas comme ils veulent. Pourtant si j’avais crié : Bob, je vais t’envoyer une balle, H aurait bien compris. — • Hé ! Drake ! Drake !

Love n’obtint pas plus de réponse que la première fois. Alors l’immobilité del’ètre auquel il s’adressait, la singularité de son chant , l’heure de la nuit et peut-être aussi le projet pour lequel il venait à Windsor, tout cela troubla si étrangement le boucher qu’il n’osa continuer à appeler, et qu’ils purent entendre la troisième partie de cette romance sépulcrale que le chanteur débita avec la même impassibilité :

Sous l’ombre des aulnes tremblans ,

Vois s’en revenir à pas lents,

Les vierges auxvêtemens blancs;

Le fiancé qui crie et pleure En retournant à sa demeure Veuve de baisers avant l’heure ,

Et le père qui, seul de tous ,

Mort à son espoir le plus doux , ,

Reste à pleurer à deux genoux!*

A nous !

Cette nuit nous prendrons la bêche ,

Avant que la terre ne sèche:

Car, ravi sous sa tombe fraîche ,

C’est un rare et riche butin Qu’un corps de jeune fille éteinte à son matin.

— Ce n’est point un homme qui chante ainsi, dit le boucher

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9 vee un embarras qui déguisait mal son efiroi ; nos gens sont plus loin sans doute.

— C’est pourtant ici le lieu du rendez-vous, répondit Richard, et, fùtKie le diaUe, il faut que je sache qui est-là !

 ces mots , il tira son épée et poussa son dieval dans le sentier, en criant:

— Ré! l’ami! qui êtes-vous?

U n’avait pas prononcé ces mots, que le chanteur, jusque-là imm(d>ile, se leva et se plaça en face du cheval; Richard s’arrêta soudainement et l’étranger lui dit d’une voix sombre ;

— L’ami est un nom auquel tout homme peut répondre , dans quelque lieu qu’il se trouve, quelque tempe qu’il fasse , quelque heure qu’il puisse être , et quel que soit le dessein pour lequel il est parti. Mais Drake et Bob sont deux nmns trop connus de la justice pour que ceux qui les portent se retournent, lorsqu’on a la maladresse de les leur dire, dans le suit, et à un quart de mille d’une abbaye oà sont enterrés des rois.

— - Pourquoi n’as-tu pas répondu, Ürake? dit Love qui s’était approché.

— Parce que , répondit Drake , car c’était lui , si je vous criais, tout à l’heure, à tue-tête: Hé! maître Love, le boucher deChurch-Hill! peut-être trouveriez-vous qu’il faut me serrer la gorge pour m’empêcher d’apprendre à tout le voisinage que vous êtes ici, au lieu d’être à boire à la taverne du Roi Richard , selon votre habitude.

— C’est bien, dit Richard, qui craignait qu’il ne s’engageât une discussion entre les deux interiocuteurs; où est Bob avec le chariot elles ustensiles?

Drake ne répondit point, mais il laissa échapper un cri rauque et inarticulé qui n’appartenait ni à l’homme ni à aucune sorte d’animal. Un cri semblable lui répondit : les chevaux en tressaillirent d’effroi. Un moment après. Bob arriva avec son chariot. C’était une voiture faite, comme l’est de nos jours un fourgon d’artillerie, avec son couvercle en toit. H était monté sur quatre petites roues basses, dont les jantes étroites étaient garnies d’un cuir épais. 11 n’y avait pas de siège pour un co-

cher, mais à t'extrémité qui reposait sur le train de devant , on avait établi sur le fourgon une espèce de selle sur laquelle était Bob, dirigeant, avec une longue houssine, quatre cbiens qui traînaient lestement ce singulier équipage. C’étaient d’énormes animaux, les yeux sanglans, la gueule pendante et baveuse, aussi capables de déchirer un homme que de traîner un fardeau. La pensée qu’ils accompagnaient toujours leurs maîtres dans leurs hideuses expéditions , et que peut-être [ils avaient arraché quelques lambeaux de leur sinistre butin, cette pensée vint à l’esprit de Richard et le troubla d’un dégoût qu’il put à peine surmonter.

— Donnez vos chevaux à Bob, dit Drake; maintenant, il nous faut quitter la grande route , et Bob va cacher vos montures dans un endroit où personne ne pourra les voir ni les entendre et où elles trouveront de quoi se rafraîchir et recommencer la route.

Love et Richard descendirent de cheval , et Bob s’en retourna du côté où il était venu. Drake se mit en marche et les chiens le suivirent, car il ne monta point sur la selle où Bob était placé d’abord; il marcha à pied devant les nouveaux com- |>agnons, auxquels il fit signe de le suivre, et à quelques pas de l’endroit où ils se trouvaient, il tourna subitement à droite avant d’arriver au grand chemin. Drake marchait le premier en avant du chariot, et Richard, qui le suivait ainsi que Love, admirait la marche silencieuse de cet homme et de son équipage. On eût dit qu’ils avançaient sans se mouvoir, comme font nos sorciers de théâtre sur les trappes à coulisses, qui les promènent sur la scène : car on n’entendait ni le bruit des pas ni celui des roues, ni les cahots de la voiture. Us n’étaient plus qu’à une très petite distance de l’abbaye, et ils allaient tourner dans un nouveau sentier, lorsqu’un corps opaque passa légèrement à la hauteur de la tête de Richard et tomba sur le devant du chariot. C’était Bob qui, s’élançant comme les enfans qui jouent au cheval fondu, venait de reprendre sa place. Aussitôt, Drake allongea le pas, et toujours silencieux, il arriva , après une foule de détours , à un bouquet de bois qui était tout au plus à cinquante toises des murs de l’église.

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Arrivés là, on cacha le chariot parmi les arbres, cl Bob détela deux des chiens qui s’éloignèrent aussitôt.

— Voilà, dit-il, des sentinelles qu’on ne surprendra pas, ils devineraient un mal intentionné à un demi-mille de distance, et je crois qu’ils sentiraient un constable d’ici à Londres.

Au même instant Drake tira du cofire quelques objets dont il se chargea, et il s’avança seul vers l’église. Bob, mettant son doigt sur ses lèvres, recommanda le plus profond silence à ses deux compagnons, et il se coucha parterre, l’oreille parfaitement appuyée au sol. Il y demeura quelque temps immobile ; puis, à plusieurs fois, il fit quelques signes d’impatience, mais si imperceptibles, qu’il fallait toute l’attention que Richard donnait à son moindre mouvement, pour les apercevoir. Il reprit enfin son immobilité, et, par une sorte de gémissement prolongé, il sembla répondre à un signal que lui seul avait entendu. Il se releva presque aussitôt, prit dans la voiture quelques nouveaux instrumens, détela un des chiens qui restaient au chariot, et attacha ces objets aux courroies qui lui servaient de harnais. Lechien disparut à l’instant, et Bob, reprenant sa position, dit tout bas à Richard:

— Il paraît que les serrures sont bonnes et les verroux cadenassés; c’est désagréable, parce qu’il lui faudra bien dix minutes pour scier la pierre où sontscellés les gonds.

Lechien revint bientôt; mais il ne rapportait aucun des objets que Drake avait pris d’abord, ou que lui-môme avait portés. Bob l’examina avec soin pour voir si rien n’était suspendu à scs cuirs; il remarqua enfin quelques noeuds, faits à la corde qui servait de trait, et il dit à Richard, en les dénouant pour rattacher le chien au chariot :

— Drake médit qu’il garde les ustensilesde peur quenousnc trouvions quelque porte intérieure aussi solidement fermée.

Les dix minutes que Bob avait annoncées, comme le temps nécessaire pour scier les pierres des gonds, n’étaient pas écoulées, qu’il se releva en disant :

— Voilà qui est fait 111 faut que vous m’aidiez maintenant, parce qu’il est inutile que Drake revienne, nous le retrouverons là-bas.

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Immédiatement, il remit à Love un levier en fer d'une longueur et d’un poids considérables, chargea Richard de deux boîtes, exactement fermées, et lui-mème attacha autour de ses reins une ceinture, où éUiientartistement passés des poinçons, des limes, des petites scies, des lames d’acier flexible, etparticulièrement une paire de pistolets qui semblaient excellens et un poignard qui parut être, à Love, d’une longueur raisonnable. Robse nuuiil d’une ceinture pareille pour sou frère, et avertit Richard et le boucher de le suivre vers l’abbaye, après avoir commandé aux chiens, par un signe, de se tenir au guet.

Pour le jeune Rai kstead ni pour Love ce n’était plus l’heure de reculer ; cl certes, ni l’un ni l’autre n’étaient gens à renoncer à une entreprise fortement résolue ; mais la singularité de ce qui se passait, cette correspondance muette entre les deux frères, l’intelligence merveilleuse de leurs chiens, l’importance et l’horreur de l’action qu’ils allaient commettre, leur association avec ces hommes réprouvés et sacrilèges, dont ou ne parlait qu’avec efl'roi : tout celasaisit leur ame d’une froide appréhension, et ce ne fut que sur une seconde invitation qu’ils suivirent Rob.

Ils atteignirent bientôt les murs de l’abbaye et trouvèrent Drake, debout près d’une petite porte qui semblait ne pas avoir été touchée. Richard craignit uir moment d’avoir été trompé. Mais il s’aperçut bientôt qu’il devait admirer, plus que jamais, l’adresse et la prudence de ses complices.

— Cette porte est trop lourde pour que je puisse maintenant la détacher et la retenir tout seul, dit Diakc, et si je l’avais laissé tomber eu dedans, elle aurait fait un bruit à éveiller les morts.

Les deux frères enfoncèrent aussitôt de fortes vis dans le l)ois,et aces vis, qui avaient des anneaux à leur extrémité, ils passèrent des cordes qu’ils remirent à Love et à Richard : Bob en prit également une, et Drake, armé d’un levier, commença à ébranler la porte du côté des gonds. Elle se sépara aisément de la muraille et laissa bientôt un espace suffisant pour qu’un homme pût y passer ; Drake entra le premier et soutint la

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porte (le l’autre côté, pendant que Richard venait. Richard se joignit à Drake, et Love passa k son tour, puis, tous trois soutinrent la porte, jusqu’à ce que Bob eût dévissé les anneaux et porté dans l’intérieur tout le bagage qui leur était nécessaire. On replaça la porte avec soin, et Drake posa un levier en arcboutant pour l’empècher de tomber.

Rs étaient dans l’intérieur de Windsor, niais non pas encore dans l’église. Il leur fallut suivre un long couloir obscur, monter et descendre plusieurs escaliers dans une complète obscurité, avant d’arriver à une seconde porto qui se trouva encore fermée. Ce fut l’affaire d’un moment pour Drake, que d’en démonter la serrure.

La nuit était froide, aucune lumière ne veillait dans la nef solitaire, le vent se plaignait sourdement dans les arceaux, et chaque mouvement retentissait, comme un bruitloiutain, sous ces voûtes nues ; la sourde clarté de la nuit semblait se coller aux vitraux sans pénétrer dans l’église, et dessinait dans l’ombre les longues fenêtres du temple comme d’immenses fantômes. Love se rapprocha de Richard et lui serra silencieusement la main. Drake dit alors à celui-ci :

— Maintenant, jeune homme, c’est votre affaire, comptez bien vos pas, prenez bien vos mesures, car nous n’avons pas le temps de dépaver cette église d’un bout à l’autre.

— Menez-moi à la porte principale, dit Richard, et je vous conduirai droitau trésor que je veux enlever.

Drake le plaça à l’entrée qui fait face au chœur, et Richard marcha devant fui à pas lents et mesurés. Il les compta jusqu’à vingt^un, puis se tournant subitement à gaucho, de manière à décrire un angle droit, avec la ligue qu’il venait de quitter, il compta dimze nouveaux pas et s’arrêta en disant :

— C’est ici qu’il faut creuser !

— C’est bi en ! dit Drake, maintenan t laissez-nous faire, et n’essayez de nous aider qu’autant que nous vous le demanderons.

Bob et Love approchèrent de l’endroit où Richard se tenait immobile.

— Retirez-vous, dit Drake, j’ai marqué la pi erre, faitessilcnce surtout, voilà l’essentiel. Mais voulez-vous absolument que

LES DEUX CXDAVBES.

toute trace de ce que nous allons faire disparaisse ? prenez garde! cela nous obligera à avoir de la lumière, et c'est lè le plus grand danger.

— n le faut absolument ! répondit Richard.

— Allons donc ! repartit Drake.

En un instant, Bob eut allumé ime petite chandelle; il la promena rapidement sur toute la surface de la pierre et l’examina cependant attentivement, puis il en suivit le contour, remarqua quelques endroits où le ciment débordait les fentes, et d'autres où il semblait manquer. Après cette inspection qui avait été minutieuse, mais qui semblait légère à Richard, il écignit sa lumière, et, aidé de son frère, il se mit à l'ouvrage.

Ixis yeux de Richard et de Love s'accoutumant peu à peu à l'obscurité, il leur fut possible de suivre les mouvemens des travailleurs. D'abord, ils les virent verser avec soin, tout autour de la pierre qu’ils voulaient enlever, une liqueur, qu’à l’odeur ils reconnurent pour être du vinaigre. Rs glissèrent ensuite une lame d’acier, mince et flexible, entre le joint des j)ierres, et, faisant aller et venir cette lame avec une rare rapidité, comme ils eussent fait d’une scie, arrosant de temps en temps l’interstice des pierres, ils commencèrent à séparer la dalle qu’ils voulaient enlever de toutes celles qui l’entouraient. Pendant près de trois quarts d’heure que dura ce travail, Drake et Bob, assis par terre, n’échangèrent pas un mot, et Richard, ainsi que Love, demeura immobile.

Cette opération finie, ils introduisirent le bout aminci d’un levier entre deux dalles et commencèrent à soulever celle qu’ils avaient détachée. Drake, qui tenait le levier, ne faisait que des mouvemens très lents, et semblait à peine remuer la pierre ; mais à chacun de ses efforts. Bob glissait un petit coin de bois dans l’intenalle qui s’agrandissait, de façon que si le evier fût venu à manquer, elle ne pût rentrer dans son cadre. Parce moyen, ils l’eurent bientêt détachée complètement, et ils purent placer en dessous un petit rouleau qui la soutint en l’air.

Pondant In durée de son immobilité physique, la pensée de

Richard avait eu le temps de se livrer à toute son activité; Love, lui-même, bien que son imagination n’aidàt guère aux impressions qu’il recevait des objets extérieurs, s’était abandonné à de longues réflexions. Ce fut donc, d’abord, avec une curiosité intéressée qu’ils examinèrent le travail continu et silencieux de Bob et de Drake; bientôt après, tandis que sans relâche, usant et coupant le ciment de ces pierres sépulcrales, ces deux hommes inditférens semblaient oublier qu’ils eussent des témoins, Richard, en les considérant, se sentit étonné comme s’il les voyait pour la première fois. Cette continuité de mouvemens réguliers, cette persévérance silencieuse, mal dessinée au regard par la clarté incertaine de la nuit, prirent enfin un caractère si singulier, que Richard imagina que deux démons venant déterrer un damné pour l’emporter aux enfers, n’auraient pas d’autre aspect : peu à peu, cette supposition qui n’était arrivée à son esprit que comme l’application que fait un poète ou un peintre de l’observation d’une action réelle à un fait imaginaire, cette supposition couvée, pour ainsi dire, dans sa tète par le silence et les ténèbres, finit par éclore et grandir comme une réalité, et Richard fut presque atteint de la certitude qu’il assistait à une opération surnaturelle. Mais cette conviction, loin de se tourner en crainte dans son ame, s’y exalta si chaudement, qu’il se sentit heureux de cette possibilité et qu’un sourire d’orgueil agita ses lèvres. Love, au contraire, en appliquant sa réflexion aux mômes objets, y trouva d’autres sentimens : la réalité resta pour lui où elle était, c’est-à-dire dans des hommes qui commettaient un sacrilège et dans le cercueil qui renfermait un roi. Mais ce sacrilège était puni de mort et de damnation, et ce roi qu’on exhumait, lui. Love, lui avait craché au visage ; voilà à quoi il pensait et ce qui lui troublait l’ame, lorsque Drake lui dit :

— Allons ! aidez-nous à mettre la pierre de côté !

Tous deux, Tom et Richard, s’empressèrent, le premier, pour se défaire de ses réflexions; le second, pour pousser les siennes jusqu’à une coopération personnelle à l’œuvre infernale à laquelle il crovait assister. L’ardeur qu’ils mirent à exé-

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