HIC SITUS EST
Si le moindre doute eût accompagné l’opération du shérif, celte inscription l’eût assurément détruit dans son esprit; mais il procédait avec une certitude complète de rencontrer le cadavre de Cromwell à la place et dans la tombe où il cherchait. Il n’accueillit donc ce renseignement que comme une chose qui devait naturellement se trouver à cet endroit. Quoi qu’il en soit de cette conviction du shérif, l’habitude de remplir, avec une scrupuleuse exactitude, les devoirs qui lui étaient imposés, l’aurait jiorté à commander qu’on découvrit le cadavre, d peut-être allait-il en donner l’ordre, malgré l’espèce de rêverie où il était tombé, lorsque tout-à-coup la voix aigre du bourreau sc fit entendre.
— Doucement! doucement! disait-il au sergent de la chambre des communes, pourquoi donc, mou brave et digne collègue, mettez -vous dans votre haut-de-chausse cette lourde et brillante plaque d’or? avez-vous peur qu’elle ne perce la poche de mon pourpoint , et voulez-vous ni’épaigner la dépense de la faire raccommoder?
— Je prends cette plaque, répondit le sergent en affectant une dignité froide , parce que tel est mon droit.
— Votre droit! reprit Jack Ketet avec sou air de moquerie habituelle , considérablement augmenté par la dose d’eaude-vie qu’il s’était administrée; votre droit! cher ami : il me semble que pour un homme qui fait partie intégrante de l’honorable chambre des communes, où se font les lois de la bonne Angleterre, vous devriez les connaître un peu; ne fùt-ce, cher ami, que comme les ânes papistes, qui, à ce qu’on dit, savent par cœur tous les cantiques de la canaille catholique , et qui se mettent à braire dès qu’ils les entendent chanter.
Le sergent fit à cette comparaison un geste d’indignation qui résultait à la fois de sa religion ot de son orgueil cruellement insultés; mais le goguenard Jack Ketet continua on adoucissant sa voix et en tendant la main comme un suppliant :
— Oui, cher ami , si vous saviez un peu les lois, ou bien si vous ne faisiez pas semblant de les ignorer , vous me rendriez cette pauvre plaque d’or , attendu , et je vous demande pardon d’avoir l’air de vous apprendre quelque chose, attendu qu’il est formellement dit que tout ce qui sert à vêtir le condamné au moment de l’exécution, habits ot joyaux appartient au bourreau, ainsi que le cadavre, chair et os, à moins que le jugement n’en dispose, comme cela arrive aujourd’hui. Obligez-moi donc à me rendre ce pauvre joujou ; allons, cher ami, du courage, donnez!
En parlant ainsi, il tirait doucement le bras de M. Gifford à moitié engouffré avec la boîte dans l’immensité de sa poche. On a beau être sergent d’une chambre des communes, on serait même un simple constable que c’est toujours un désagréable attouchement que celui d’une main de bourreau; et.
si quelque chose peut encore ajouter à l’horreur qu’il doit inspirer, c’est la familiarité moqueuse qu’y mettait Jack Ketct. Aussi M. GifiFord, en sentant cette main sur son bras, se reculat-il vivement, et, avec un accent de dignité véritable que la colère et l’orgueil lui inspiraient, il lui dit:
— Plus loin ! monsieur , plus loin 1 ne me touchez pas , je vous l’ordonne.
— Qu’estrce donc? dit le shérif qui, plongé dans ses réflexions, était jusque là resté étranger à cette discussion; qu’avez-vous? monsieur Gifford ; ce drôle vous a-t-il manqué de respect?
Jack Ketet, qui, grâce à la préoccupation générale , s’élait presque hissé à la hauteur du sergent en causant avec lui , se sentit replongé, par les paroles du shérif, dans son état d’abjection et de dépendance honteuse. Avec sa position , il en reprit le caractère, c’est-à-dire sa brusque et froide brutalité.
— Ce n’est pas la peine de m’appeler drôle, parce que je demande ce qui m’appartient, et que je prie, très poliment, M. le sergent de ne pas m’extorquer ce que la loi me donne. Comme ce ne sont pas les politesses, les agrémens et la considération , que me procure ma place , qui peuvent me faire vivre et me donner une maison où je sois à l’abri des pierres , des insultes et de la faim, il faut qu’on protège au moins mon droit sinon ma personne. Je demande donc à M. Gifford qu’il me rende la plaque d’or trouvée sur ce cadavre ; M. le shérif sait bien que c’est mon droit et mon salaire.
— M. le shérif sait comme moi, reprit le sergent, que tout ce que porte le condamné , au moment de l’exécution, appartient au bpurreau; mais maîti c Jack sait, aussi bien queM. le shérif, que tout objet, appartenant au condamné, trouvé sur lui, au moment de l’arrestation, et qui peut faire reconnaître son identité, appartient à l’officier chargé de cette arrestation. Et, dans la circonstance présente, il me semble que la plaque est la meilleure preuve de l’identité du condamné que la chambre des communes m’a chargé de vous livrer.
— Vous appelez ça une arrestation, dit Jack Ketetcn fureur, en haussant les épaules.
— Oui , certes , répondit vivement le sergent, car seul je suis responsable de l’identité des condamnés que vous exécutez, et certes, si ce cadavre n’était pas celui qui doit être pendu aujourd’hui, ce n’est pas à vous qu’on s’en prendrait, mais à moi, et il est juste que je garde les preuves de la manière dont je remplis mon devoir, car il y va de ma r^ponsabilité.
Le malheureux sergent ne se doutait guère , en donnant cette raison à sa rapacité, qu’il marchait sur un terrain qui devait l’engloutir. Toutefois, le bourreau ne se tint pas pour battu.
— Oui ! oui ! dit-il en mesurant le sergent d’un regard de mépris , il y va de votre responsabilité et d’un marc d’or au moins que pèse cette plaque. Tenez, monseigneur, ajouta-t-il en se tournant vers le shérif, ce n’est pas juste, on m’a fait pendre, depuis quelque temps, assez de gueux qui n’avaient que des guenilles sur le dos pour qu’on ne me chicane pas lorsque le hasard m’envoie une bonne aulmine. Du reste, votre honneur est notre juge à tous deux, et c’est à vous à prononcer.
Sans doute, cette discussion ne tendait qu’à prolonger une opération désagréable au shérif. Hais le cas était délicat, la loi précise, et en Angleterre l’amour du texte des lois était , surtout à cette époque, une sorte de fanatisme si inhérent à toute magistrature, que souvent les juges rendaient les jugemens les plus extravagans pour ne pas se détourner, dans des cas extraordinaires, de la lettre stérile de la loi. Le shérif écouta donc religieusement ce que venaient de dire les compétiteurs; il tomba dans un extrême embarras, il rélléchitquelque temps, puis, s’adressant à M. Gifford, il lui dit:
— Quelles sont vos raisons pour réclamer cette plaque gravée? j’avoue que je n’en ai pas bien compris la force.
M. Gifford se plaça alors d’un côté du shérif, tandis que Jack Kdtet se tenait de l’autre ; le magistrat , appuyé sur la base saillante d’un pilier, semblait assis sur son siège entre deux plaideurs. Les ouvriers, qui se tenaient en arrière, pouvaient passer pour les auditeurs de ce singulier procès, et Sawton
LES DSOX CADAVRES.
éclairait le tout avec une torche. Le sei^ent parla le premier.
-—Je rappelle à votre honneur, dit-il, la sentence du parlement qui condanuie rarchi-traitre (1) Cromwell à être supplidé, et qui me donne mandat de faire exécuter la sentence. Certes, mon devoir est d’obéir et de chercher, dans un cas aussi extraordinaire , quelle règle de conduite je dois suivre. Cette règle de conduite, je la trouve dans ce que j’ai déjà fait moi-même. Lorsqu’un arrêt emportant peine de mortfutrendu contre tout régicide, quel qu’il fût, il ne fut plus question de leur faire leur procès, mais seulement de les arrêter. Chacun s’y mit de son mieux; les uns eurent de la chance, d’autres furent malheureux. Le gouverneur de Kilkcnny en arrêta trois sans sortir de sa maison, où ils eurent la bonhomie de lui demander asile; taudis que le shérif du comté de Northampton, où sept à huit de ces misérables s’étaient réfugiés, n’en put arrêter un seul, bien qu’il passât à cheval les nuits et les jours à la tête des soldats cantonnés dans le pays. Pour moi, je ne puis pas trop me plaindre, puisque j’en ai deux pour ma part. Le premierétait, vous le savez, monsieur le shérif, John Carew. Lorsque je l’arrêtai, je ne le connaissais pas, quoique je le soupçonnasse fort d’être l’homme que je cherchais ; mais je connaissais sa femme dans la maison de laquelle j’avais fait plusieurs perquisitions. Vous savez aussi qu’on trouvait difficilement des gens pour témoigner qu’ils reconnaissaient ces misérables condamnés, de manière que j’étais fort embarrassé. Qu’arriva-t-il ? c’est qu’un jour, au moment où je croyais m’être trompé, je vis le misérable considérer avec des larmes un portrait de femme entouré de diamans ; je m’en emparai, et je reconnus le portrait de mistriss Carew. Sur ce faible indice, je fis arrêter le régicide ; et vous savez tous deux ce qui arriva.
En prononçant cette dernière phrase, le sergent s’inclina devant le shérif qui garda le silence en poussant un soupir et levant les yeux au ciel et devant le bourreau, qui fit de la tête un signe d’assentiment. Le digne sergent continua, après cette petite pose, à s’adresser au shérif :
(1) Aroh-TraitOD.
LES DEOX CABATRES.
— Eh! bien, milord, ce portrait qui m'avait servi d'indice, je l'ai conservé. M. Carew me l'a fait redemander : Larmes prières, menaces, il a tout employé ; sa femme est venue chez moi ; elle m'a imploré en me disant qu'il était la consolation de son mari dans la prison. Elle s'est jetée à mes genoux avec des cris et des sanglots; eh ! bien, milord, je n'ai rien écouté : j'ai gardé le portrait, parce que c'était mon droit. Autre exemple : Le capitaine major Daniel Axtell était, vous le savez, le meilleur écuyer de la Grande-Bretagne. D’une autre part, j'avais acheté autrefois, à New-Market, un ponney dont je n'avais jamais pu me servir, parce que personne n’était parvenu à le dompter, et je ne l’avais revendu qu’avec beaucoup de perte, K cause de ses qualités vicieuses. Un matin , en revenant de ma maison de campagne , je reconnais mon cheval entre les jambes d’une espèce de paysan qui le menait comme j’aurais fait du plus humble roussin. Gela me semble singulier, et je cherche comment on a pu arriver à un pareil résultat : j’entre en discussion avec moi-mème tout en considérant l’allure aisée du cavalier et de la mouture, et je me dis qu’il a fallu un homme bien expert pour réduire ce sauvage animal. Je cherche les noms de nos plus célèbres marchands et professeurs d’équitation : C’est peut-être Mac-Fee qui fait mauéger les chevaux du duc d’Aabdermale , me dis-je, à part moi : ou bien c’est Swith, le marchand, qui a réduit le beau et terrible cheval de chasse du duc de Farmooth à se laisser monter par lady Ormond qui en avait tant d’envie. Cependant ce misérable ponney était si entêté que je cherchais toujours qui avait pu en venir à bout, et que, soudain, je me rappelai qu’il n’y avait guère en Angleterre qu’un seul homme à qui , de l’aveu de tous, aucun cheval n’avait pu résister, et que cet homme était sir Daniel Axtell. Ce souvenir brilla comme un éclair à mon esprit : j’oublie le cheval pour considérer le cavalier; je lui trouve une aisance mal déguisée sous ses habits de paysan ; je le suis et je l’arrête : c’était véritablement sir Axtell ! et vous savez....
sergent allait sans doute recommencer la salutation au shérif et au bourreau ; mais le magistrat l’arrêta d’un
LES UEUIl cadavres.
geste de la main, et M. Gifford ajouta ces derniers mots :
— Eh ! bien, ce ponney je l’ai et personne n’a pensé à m’en contester la propriété. A quoi m’avait-il servi, cci>endant? à soupçonner plutôt qu’à reconnaître le coupable. Donc, si l’on a pu me disputer le droit que j’avais sur un indice, comment peut-on le contester sur une preuve ? et y en a-t-il de plus puissante que cette plaque pour m’assurer du condamné que je cherche?
Le shériff , en prudent magistrat , ne montra aucun signe d’admiration pour ce brillant plaidoyer, et il se retourna vers Jack Ketet pour lui enjoindre d’exposer, de son côté, les droits qu’il croyait avoir à la possession de la plaque en litige. Le bourreau se mit en mesure de discuter son droit, et il prit la parole. Cependant, au moment où il allait parler, une rumeur considérable, qui paraissait retentir dans l’église, bien qu’elle fût fermée, obligea le shérif à envoyer Sawlon pour en savoir la cause, et lui fit inviter le digne exécuteur à être aussi bref que possible. Celui-ci dit alors :
— Milord, je ne parlerai pas long-temps et je ne citerai [las de précédent, bien que j’en eusse beaucoup eu ma faveur, comme, par exemple, celui de Thomas Harisson, dont les lunettes et la Bible me furent dévolues, parce qu’il lisait la Bible à l’aide de ses lunettes au moment de l'exécution : j’aurais bien encore celui de la pipe d’or de Grégory Clément, dans laquelle je fume tous les matins, et celui de la viole de Robert Tichburne que j’ai vendue au maître de musique de sa majesté; mais je n’en veux pas arguer, bien qu’on ne puisse dire que ce fussent là des objets de vêtement. Je ne pense pas qu’il me faille établir mon droit qui me parait inconte.slable; je ne veux que détruire celui que se donne M. Gifford. Il dit qu’il a droit à tout ce qui lui sert d’indice ou de preuve pour assurer une arrestation ; mais où est l’arrestation ici ? M. Gifford ne perd-il pas toute relation avec les accusés ou condamnés dès qu’ils sont dans une prison, parce qu’il n’en répond plus? et quelle prison est plus sûre que le tombeau? Si quelqu’un pouvait réclamer, ce serait le geôlier, et où est le geôlier ici ?
— Moi, par Dieu ! dit Sawton entraîne par l'apitàt du gain.
LES OEÜX CADAVRES.
et qui, rentré dans le caveau, avait entendu les derniers mots de Jack Ketet. C'est moi qui suis le geôlier des morts, ce me semble.
— Et tu les as bien gardés, dit une voix sourde à l'oreille du gardien.
Sawton n'osa pas se retourner et chancela sur ses jambes. Mais la rumeur, qu'on avait déjà entendue, recommença et lui donnale temps de se remettre, peudantqu'on ajoutait toutbas:
— ■ N'as-tu pas assez de cinquante guinées? Cette fois il rèconnut la voix de Love qui avait acheté d'un ouvrier le droit de le remplacer pour pouvoir surveiller lui-môme le succès de sa ruse.
Le shérif demanda alors à Sawton s'il avait appris quel était le murmure sourd mêlé de grands retentisseniens qui pénétraient jusqu'au caveau ; et le gardien lui répondit que c’était le peuple rassemblé en troupes innombrablesautour de Westminster, criant que l’heure était passée et frappant avec d’énormes pierres aux portes de l’église.
, — L’heure est passée en effet, reprit le shérif avec empressement; allons, dépéchons ! Vous, monsieur Gifford, gardez la plaque ; toi, Jack, tu auras le linceul et scs franges d’or ainsi que la bière; et toi, Sawton, tu gagneras assez d’argent en montrant la place où a dormi le Protecteur. Allons, à l’ouvrage, la Cité n’est pas en bonne humeur aujourd’hui, on a cassé hier les portes de la taverne du roi Henri V ; on annonce un grand rassemblement à Pawltry où nous serons forcés de passer. 11 ne faut pas fournir de prétextes aux mauvaises dispositions du peuple en le fæsant attendre.
En conséquence, sans plus de cérémonie, le cercueil fut tiré de sa fosse de pierre, emporté à travers l’église de Westminster, et posé sur la charrette qui devait le conduire à Tyburn. Ainsi la soif d’une misérable cupidité, en forçant le principal magistrat du comté à précipiter l’opération qui lui était confiée, assui-a du moins jusqu’à la porte de Westminster le succès de l’entreprise de llichard et de Love. Mais mille nouveaux accidens pouvaient faire avorter ce projet, etnous allons voir qu’il s’en présenta un que personne n’avait pu prévoir.