L’USURPATEUR
Alors commença tout Cromwell. Jusqu’à cette époque, ardent ennemi d’une autorité qui barrait son ambition , il n’avait, à vrai dire , fait preuve que de cet esprit qui comprend , définit et prouve le vice des choses, et de cette force qui les saisit et les renverse. Ainsi, mort le premier janvier 16i9, Cromwell n’était qu’un rebelle : le premier février, il finissait un infâme régicide : dix ans après , il mourut grand homme.
Confiant en lui-môme, il effaça le pouvoir qui le gênait, et tacha audacieusement sa vie du sang de Charles I"', et dix ans après, il avait effacé la tache et construit un pouvoir à sa hauteur. Mais il lui fallait ces dix années : il les pressentit en lui, et sûr du temps, ne demandant à Dieu aucun autre auxiliaire , il marcha seul à sa gloire.
En présence d’un mode de gouvernement où la parole était une puissance, Cromwell, inhabile orateur, maladroit à traduire sa pensée sons des formes séduisantes, sut cependant s’emparer do la tribune, l’occuper et s’y faire redouter. Avec une pensée lumineuse , active et perspicace , il ne produisait qu’un discours embarrassé, lent et sans but ; de tout autre que de Cromwell, il serait aisé de décider que c’était inaptitude; on |X!ut dire de lui que ce fut habileté. Il fallait que rien de ses desseins ne transsudât à travers sa parole, et que sa parole.
cependant, fût une arme de ses desseins, Atta»juer en face ses ennemis, et pousser ses projets de droit fil , eut été impossible. La ruse seule pouvait assurer sa victoire, et Cromwell, déloyal adversaire dans la lutte parlementaire, surprit et assassina, pour ainsi dire, plus souvent qu’il no vainquit scs ennemis. .\insi, lorsque pressé sur un terrain franc et découvert, il sentait que ses longues divagations et scs subtilités grossières tombaient sous le tranchantd’un raisonnement droit et pressé, il échappait à sa défaite dans de soudains entbousiasmes , des prières contemplatives et de prophétiques lamentations, ou frappait son ennemi d’ardentes menaces, d’invectives de sang, d’accusations capitales. Par ces moyens, il déroutait la logique, troublait l’éloquence, effarouchait les assemblées ; et, jetant alors à travers ces surprises, sa volonté jusque là cachée, il la faisait apparaître inexpugnable à ces pensées désarmées; lucide kleur confusion, elle devenait puissance, équité, raison dans le désordre qu’il avait soulevé ; et Cromwell, débile athlète, sortait vainqueur d’un combat où peut-être il eût succombé, si le politique avait eu la vanité d’ètre orateur.
Mais ces détours, où s’enfermait l’homme de la parole et de la discussion, disparaissaient pour faire place à la marche la plus droite et la plus décidée, lorsqu’il fallait accomplir une volonté avouée. Comme général, lorsqu’il eut à combattre ; comme ambitieux, lorsqu’il eut à nettoyer sa route; et comme usurpateur,tant qu’il lui fallutdéfendre son pouvoir, il dédaigna les manœuvres lentes, les feintes prolongées, et frappa toujours au cœur les armées, les hommes et les pouvoirs qu’il voulait vaincre, perdre ou abolir.
L’Irlande veut se lever pour la cause de l’héritier de Charles Cromwell y court, disperse les armées, épouvante les garnisons : l’Ecosse proclame Charles II, les batailles de Dunbar et deWorcester soumettent ce pays h Cromwell et le délivrent du seul redoutable adversaire qui lui restât, car Montrose n’était plus. La fuite devient le seul asile de Charles IL
A ceux qui ont beaucoup accusé les amis de ce monarque de l’avoir mal servi, d’avoir accablé son malheur de leurs exigences, do s’élre divisés dans sa cause pour des futilités théolo-
fcES DEirX CADAVRES.
giques et des haines particulières ; à ceux-là H fautrépondre que la cause de Cromwell comptait de bien plus grands èlémens de dissension; que le droit y était contesté et les partis plusnombreuxet plus tranchés, ctqueeependaBtil ne parait pas que sous la main de Cromwell toutes ces factions, toutes ces haines et ces croyanccsaient pris une autre route que celle qu’H a voulu. C’est que d’une part, était le roi infatué de sou nom, mendiant des se. (!ours le chapeau sur la tète, disant beaucoup : Moi ; croyant tout faire s’il bravait une balle, rechignant devanttoute condition, et montrant deux vices d’un coup, l’orgueil qui ne voulait d’abord rien concéder, etlafaiblessequi, après, se laissait tout imposer; mettant ainsi .sa franchise en suspicion et abandonnant à la fois la dignité de son droit et de son infortune ; tandis que de l’autre cèté, agissait Cromwell, s’emparant des partis en les saluant jusqu’à terre comme il faisait des indépendans, ou bien en les y jetant comme il fit de Levellers. Sermonnant tout haut, puritains, papistes,évangélistes, fanatiquesde toutgenre,etlcur confiant tout bas à l’oreille qu’il préférait chacun à tous autres; souple, bataillant pour qu’on parlât moins ; ne doutant et ne laissant personite douter du droit de ses actions ; fusant du peuple avec le peuple, du soldat avec le soldat, du théologien avec le théologien ; finissant la guerre avant d’on ^discuter, et par suite comme il fallait obéir à la manie des controverses, prouvaïit aux Ecossais qu’il devait gagner la bataille de Duubar, après avoir inscrit sa victoire comme premier argument de son livre en réponse au livre du clergé presbytérien.
Entre ces deux adversaires, bien que l’un eût pour lui les droits et les hommes, et que l’autre n’cùt que sa volonté, il ne jKmvait y avoir lutte incertaine. Worcester vint à un an de date de Dunbar confirmer la fortune de Cromwell, et Charles 11 s’échappa en fugitif do sa patrie.
L’histoire de cette fuite serait la preuve la plus convaincante du dévoûment des royalistes sur lestiuels on jette le reproche des défaites de Charles II. Entre soixante personnes qui eurent dans leurs mains la vie du roi, avec l’échafaud en perspective pour châtiment de leur asile et de leur fidélité, et une fortune promise à leur délation, il ne se trouva pas un traître, pas un
indiscret. Coucher Cromwell vaincu, dans les maisons où dormait Charles II, et dès le premier jour, sa tète était au gibet, et ses membres attachés aux tours d’une forteresse. Donc, ce qui a manqué à la cause de Charles II, comme ce qui a suffi à celle de Cromwell, c’est l’homme.
Toutefois, si le génie est partout, comme Dieu dont il émane, le corps qu’il anime n’a qu’un point où frapper de sa main, où marcher de ses pieds et parler de sa voix ; mais le génie a toujours cette faculté suprême dont les sots font, plus tard, ce qu’ils appellent le bonheur des circonstances, de créer autour de lui des hommes qu’il sature de sa puissance, et qui, dans les coups qu’ils frappent, mettent de sa force dans leur marche, de sa célérité et de son inspiration dans leur voix. lereton, Ludlow, Monk, satellites entraînés dans le système de l’ambitieux, capitaines et politiques éclos à la chaleur de Cromwell, achevèrent, en Écosse et en Irlande, la soumission qu’il avait ouverte, tandis qu’il poursuivait à Londres toute sa destinée.
Pendant ce temps, Blake commençait à l’embouchure du Tage la servilité du Portugal, puni d’avoir osé soutenir Charles II. L’acte de navigation instituait la domination du commerce anglais ; la Hollande était vaincue, malgré l’habileté de Tromp et de Ruyter, par ce même amiral Blake ; et Cromwell trouvait partout des intelligences pour tous ses projets, des bras pour toutes ses volontés.
La France, l’Espagne, le Portugal, ces royales et catholiques nations à perruques, à baise-mains, à grands et petits levers, sollicitaient l’alliance de la république tète ronde et hérétique, Pt leurs souverains gentilshommes envoyaient des ambassadeurs dans les antichambres d’un fils de brasseur, qui avait fait trancher la tête de celui qu’ils appelaient leur frère. La roue de la fortune de Cromwell tournait à éblouir; dans sa course, elle broyait les vains obstacles qui se jetaient dans sa voie, et brisait même, entre ses rayons ardens, les mains imprudentes qui l’avait lancée et qui voulaient la retenir. Ainsi finit ce long parlement, comj)lice, et non pas confident des pensées de Cromwell; ainsi fut chassée cette autre assemblée
flétrie du nom de Barebone (1), le jour qu’ils dressèrent leur tète à l’encontre de sa fortune.
Cromwell était protecteur. Nom heureux, sans définition et sans limites ; manteau de laine d’une puissance plus que royale. A son abri, Cromwell put tout prendre, parce que si ce titre ne lui donnait droit à rien, il ne lui défendait rien. Le jour où il aurait eu la faiblesse de se faire roi, sa part était faite. Il l’avait lui-même faite à Charles La part de Cromwell était celle du lion : le protectorat la lui donna.
Toutefois, soit égoïsme, soit manque de portée, ou peut-être mépris de ceux qui devaient lui succéder, Cromwell mamjua la vraie gloire. En effet, ce qui distingua son génie de tous autres, ce qui fut à la fois sa force et son vice, c’est qu’il ne fut point fondateur. En religion, ni en gouvernement, il ne créa rien comme idée, comme principe, comme institution morale ou politique. Ce ne fut point par l’enseignement d’une meilleure et plus tolérante doctrine qu’il fit taire les théologiens, et calma l’ardeur sanglante des controverses; bien au contraire, il s’établit presque toujours dans le point le plus extrême de leur déraison et les contenta en déraisonnant comme eux. Enthousiaste à volonté et dans le goût de la circonstance, il conduisit les enthousiastes, mais ne les détruisit point. Donnant à ses soldats une paie qui obérait la nation, Cromwell eut une armée que l’Angleterre ne trouva plus après sa mort. Prenant de fait dans sa puissante main tous les pouvoirs, mais n’en attribuant aucun à la magistrature suprême qu’il occupait, sa magisti’aturc ne fut plus qu’un nom après lui. Habile à se servir des talens qui l’entouraient, il usa les hommes à le servir. Royalistes et républicains, presbytériens et catholiques, instrumens dociles à sa voix, se ruèrent les uns sur les autres, se déchirèrent à son plaisir, tandis qu’il élevait sa fortune sur leurs débris. Insouciant de la royauté et de la république, du catholicisme ou de la réforme ; peu jaloux du triomphe d’un principe, pourvu que lui-même
(1) Barebone’s Parliament.
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triomphât, et profitant de tous sans profiter à aucun, Cromwell no créa que Cromwell.
Mais ceci n’est pas une histoire politique, précise en scs détails, grave en ses considérations; cÆci n’est rien que le récit de quelques jours pa.ssés hors la vue du public; ce livre n’est qu’une confidence d’amis, transmise à voix basse ; cachée dans des fatras de vieux papiers, et que je copie en nouveati caractère et récite à haute voix. Voilà tout.
Donc il fautlaisserCromwell protecteur,s’alliaiiliilaFrance, battant les États, humiliant les Portugais, rétablis-«ant les lois, régularisant la justice, enrichissant l’Angleterre. Rentrons dans son palais, car Cromwell a déjà un palais. L’y voici , entouré de sa famille, toute gauche en sa nouvelle grandeur, mal accoutrée du veloiirs qu’il lui donne, ne répondant pas aux milord, niilady, excellence, dont on l’affuble, tournant la tète pour voir qui l’on nomme ainsi ; prête à saluer le valet <pti l’annonce; Imisant les pieds sur la trace desquels elle monte si haut.
Mais Cromwell grandit encore; infatigable et rusé, il trompe .Mazarin, s’allie à lo Suède, dompte les puritains, et refuse d’être roi.Toutafflue à la gloire du Protecteur; rien ne vient au bonheur de l’homme. 11 est encore dans son palais, mais seul parmi les siens. Dénié i>ar ses enfans, dont l’orgueil blasonné <riiier ne lui pardonne pas de les avoir fait naître roturiers ; accusé d’ambition par ceux-là qu’il a montés plus haut que leur mérite, et traité dc'parvenu [)ar les nobles qu’il a faits. Menacé dans sa vie par le poignard toujours éveillé de la faction royaliste, punissant pour elfrayer, pardonnant pour gagner les cœurs, et trouvant toujours ses ennemis plus nombreux que ses bourreaux, et leur haine plus persévérante que sa clémence ; souverain pour l’Europe, régicide pour ses enfans, Cromwell perdit à souffrir plus de force qu’il n’en avait mis à s’élever. Aussi arriva-t-il, jeune encore, aux dernières ressources de son corps, et dix ans n’étaient pas passés, depuis sa haute puissance, qu’il gisait sur son lit de mort, dévoré de fièvre, haletant de douleur, délabré de corps, mais intact de génie, puissant et vigoureux de pensées et de conceptions.
A nous maintenant appartient Cromwel; Cromwell entre scs rideaux de soie rouge, reflétantdes teintes desang;ànous Cromwell entre ses médecins et son tombeau ; à nous Cromwell descendu du théâtre de l’histoire. La mort vient! voici nos heures et le temps de notre récit: je vois mon second cadavre.