RICHARD
Il était près de midi, lorsque deux cavaliers, pressant Ibura chevaux à coups d’éperons, entrèrentdans Londres. Ils étaient soigneusement enveloppés de leurs manteaux, et gardaient un absolu silence. Malgré leur marche précipitée, ils ne furent point remarqués, tant il semblait y avoir do préoccupation parmi les jiombreux habitans de la ville. On les voyait s’arrêter les uns les antres, accourir dès qu’un groupe s’élàit formé et gesticuler avec des signes do désespoir. De temps à autre, on trouvait quelques membres du clergé presbytérien, qui appelaient les fidèles au temple et les invitaient à la prière. De loin en loin, (juolques rassemblemens faisaient entendre des lamentations douloureuses. Une fois, c’étaient des évangélistes tout déguenillés qui, arrêtés au milieu d’une place, écoutaient l’inspiration de l’un d’eux, le regard' et les mains tendus vers le ciel dans une parfaite immobilité; ailleurs, des trembleurs, vêtus de leurs habits de drap noir, récitaient, dans une sorte de convulsion extatique, les versets du livre de Job; en d’autres endroits, la pompe du clergé catholique, promenant la croix et déployant l’austère harmonie de .ses chants, faisait plier les genoux aux nombreux enfans de son
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giron, siois exciter le courroux ordinaire des proleslans ou des presbytériens. C’élait une sorte de prière universelle s’élevant de la ville de Londres, et montant vers rÉlernel, sous le caractère particulier de chaque secte, comme le soir s’échappe des bords de la Clyde, une vaste vapeur, poussée au ciel, et réfléchissant les vives couleurs de l’aroen-ciel, que lui jette le soleil qui penche à l’horizon.
Les cavaliers continuaient à marcher avec une rapidité extrême sans SC parler ni se découvrir; seulement, l’un d’eux faisait remarquer à l’autre les principaux accidens de cet aspect général , soit en lui désignant de la main les églises tendues de noir, soit en lui faisatit écouter le son des cloches qui retentissaient dans tous les quartiers de la ville.
Bientôt ils tournèrent dans l’une des petites rues de la cité qui conduisent à la Tamise. Arrivés au bord du fleuve, ils abandonnèrent leurs chevaux à un domestique qui en reçut les guides comme un homme qui les attendait. Les deux cavaliers se placèrent dans un bateau qui semblait préparé pour eux; et , profitant du flux qui se faisait encore sentir, ils remontèrent vers la Tour. Le but où ils tendaient était assez rapproché de l’endroit où ils s’embarquèrent pour qu’il fût facile de deviner que ce n’était que pour cacher leur entrée dans cette prison, qu’ils avaient pris cette route.
Le bateau arriva bientôt à sa destination. La grille de fer qui ferme l’arcade de la Tour sous laquelle pénètre la Tamise, s’ouvrit et se ferma avec le môme silence de la part de ceux qui en tenaient les clés. Les voyageurs descendirent à l’entrée d’une longue voûte, et en parcoururent rapidement les détours. Bientôt, le plus jeune de ces deux hommes, ne pouvant résister à son impatience, s’élança dans un étroit corridor , au bout duquel une main, qu’on apercevait à peine, tenait une porte entr’ouverte. Il la franchit et se précipita dans les bras d’une femme qui l’étreignit avec des larmes. — Ma mère ! ma mère ! cria-t-il. On entendit à peine le nom de Richard, mêlé aux longs embrassemens de mistriss Barkstead.
Le colonel entra après son fils et s’arrêta pour contempler cette touchante réunion ; mistriss Barkstead , presque hon-
teusc, se tourna vers son mari et lui tendant la main sans se séparer de Richai'd :
— Pardonne, John, lui dilHjlle, c’est un enfant dont la jeunesse est frêle et qui peut encore s’appuyer sur sa mère; toi, tu CS un homme, John, qui n’a pas besoin de moi.
— J’ai besoin de ton amour, Marie , réi)ondit Barkstcad én embrassant sa femme, mais lorsque j’ai vu Richard me quitter pour voler vers toi, lorsque tu m’as oublié pour le presser sur tou cœur, j’ai senti qu’en vous aimant ainsi , vous deviez m’aimer, car je vous ai donné, à toi ce fils, à lui cette précieuse mère.
Une douce larme brilla dans les yeux de mistriss Barkstead. Le colonel continua, sans désigner celui dont il parlait, mais sûr d’ôtre compris do sa femme.
— Va-t-il si mal que tout Londres soit dans la désolation? C’est une prière unanime, une douleur universelle. J’en montrais les signes à Richard, en traversant la ville, afin qu’éveillant sa jeune mémoire, il puisse comparer ce qu’était le peuple anglais, quand périt le maître royal qui l’avait plongé dans la misère et les dissensions , et ce qu’il se montre aujourd’hui , lorsqu’est menacée la vie du héros qui l’a rendu si puissant.
— Hélas! répondit mistriss Barkstead, pourquoi rouvrir ce funeste souvenir; n’est-ce pas assez de la douleur présente? Il est vrai, milord protecteur est dans un état désespéré.
— C’est ce que m’a écrit Andlay et ce qui m’a fait abandonner La Haye. Tu as des grâces à me demander, Marie , et le protecteur veut me confier un grand secret, et c’est par Andlay que je l’apprends! C’est une étrange conduite; n’importe, je suis parti sur-le-champ. J’ai fait comme vous avez voulu , je suis venu secrètement, j’ai suivi l’itinéraire que vous m’avez tracé, confiant dans la probité du docteur; mais, alarmé de ce mystère, pour toi, Marie, que je sais faible et craintive, et surpris de ce que Cromwell ne me donnait pas directement ses ordres.
— Tu as trouvé, n’est-ce pas , un valet au bord de la Tamise, une barque, et...
— Oui, répondit le colonel, et me voici entré dans la Tour
de Londres, dont le commandement m’appartient, comme y sont introduits les criminels d’Etat.
— Nous avons choisi des hommes étrangers au service de celte prison, pas un d’eux ne te connaît, John, et personne no peut soupçonner ton retour à Londres.
— Je le crois, Marie, dit le colonel en souriant, les précautions ont été bien prises; mais dans quel but? voilà ce que je désire savoir, car jusqu’à ce moment j’ai obéi comme un aveugle à la lettre d’Ândlay, tant il y avait d’instance dans ce qu’il m’a écrit.
J’ignore comme toi les motifs de cette conduite à ton égard. Andlay m’a dit que tels étaient les ordres formels du protecteur. Dès que la nuit sera close , le docteur a promis d’ètre ici. Il doit te conduire près de milord. Jusque là tu demeureras enfermé dans cet appartement, où personne ne peut pénétrer.
— C’est étrange I dit le colonel, en tombant dans une longue rêverie.
Tout le temps que mistriss Barkstead avait parlé à son mari, elle avait tenu les mains de Richard dans l’une des siennes, tandis que de l’autre elle caressait sa jeune tète, sur laquelle elle éparpillait ses beaux cheveux blonds en les faisant glisser entre ses doigts. Elle profita du silence méditatif où se l)longea son mari [>our considérer long-temps Richard.
Il avait alors seize ans; toute la beauté de sa mère, toute la résolution du colonel, s’étaient alliées sur ses traits. Son œil bleu étincelait , .sa bouche avait cette physionomie puissante qui caractérisait son père; mais ce qui n’était pas un héritage de leur caractère à l’un et à l’autre, c’était une singulière expression d’ironie cruelle dont s’animait souv'ent son visage; c’était ce rire terrible qu’il semblait avoir imité de Tom Love, lorsque celui-ci, qui n’avait pas cessé de visiter la demeure do Rarkslead , enseignait à l’enfant, malgré les défenses de sa mère, à courir, à boxer, à manier le bâton et le sabre, et qu’il le menait au combat de coqs et aux courses.
— Qu’as-tu fait à La Haye, Richard? lui dit-elle on l’em-