‹ Les deux cadavresChapitre 8 sur 37 · I.KS ItEl'X CADAVIIES · texte numérisé non relu

I.KS ItEl'X CADAVIIES

brasïwuit. Hnllando vaut-elle notre noble Angleterre , et la nier t’a-t-elle fait peur?

— Ma mère, répondit Richard en souriant, je suis un bon Anglais : les États m’ont semble aussi noirs auprès de mon beau comté de Midlesex , que leur bœuf sec et fumé près de nos lx)ns rosbifs sanglans, et j’ai nagé ilcux heures dans la mer pondant que les matelots hollandais couraient effrayés sur le rivage.

— Tu as fait cela ! s’écria sa mère éj)ouvantée ; pourquoi astu fait cela? Richard?

— Parce que , lorsque nous avons pris terre sur le continent, un navire avait échoué à l’entrée du port, et que sur ce navire hurlait un beau chien d’Espagne qu’on avait abandonné. La pauvre bête n’osait se jeter à l’eau, tant les vagues étaient furieuses. — S’il voyait une barque flotter près de lui il sauterait dans la mer, et la force ne lui manquerait pas pour venir k terre! dit k mes côtés un matelot; mais quelle barque oserait s’aventurer sur cette mer? quelle barque ne serait brisée comme un verre contre la carcasse d’un bâtiment si elle tentait d’on approcher? — Et si ce chien voyait un homme, le suivrait-il? dis-je k ce marin. — Peut-être ! me ré- |K)ndit-il; son maître est mort dans le naufi’age,et souvent il m’a dit (pic Phann n’avait besoin que d’exemple. — J’aurai ce chien, me dis-je on moi-même.

— Richard, Richard, dit la mère presijue en larmes, quelle folio ! et tu n’a pas pensé k ta mère, Richard, quand ce [irojet t’est venu, k ta mèiciiui serait morte de douleur, enfant!

— Pardon, ma mère! dit Richard en rougissant, j’ai pense...

— Tu as écouté une vaine gloriole, enfant; tu as oublié les coeurs que tu as laissés ici ; tu ne t’es plus l appelé ni tsl mère qui t’aime, ni ta cousine Charlotte, qui pleure toujours quand nous parlons de toi.

— Charlotte m’avait demandé un chien d’Espagne, dit Ricliard en baissant la UHc.

— Et, pour satisfaire le caprice d’une enfant de dix ans, ri’pril mistriss Barkstead , trop occupée du dangei' pass(^ dé

Richard , pour donner k cette réponse l'attention qu’elle méritait, tu as risque ta vie et la mienne aussi , mon fils !

— Non, ma mère, ajouta Richard avec un doux regard de prière, j’étais sûr de revenir; car les matelots hollandais s’étaient pris k rire quand je leur avais dit mon dessein. Je m’élançai dans la mer; je nageai vers le navire, je parvins k m’en approcher assez pour que mes cris se fissent jour parmi le bruit des vagues. Le chien les entendit, il flaira le vent un moment, tourna avec ardeur autour de l’arrière, qui paraissait encore au dessus de l’eau, s’arrêta immobile dès qu’il m’aperçut, et se précipita dans la mer d’un bond prodigieux. Je savais son nom et l’appelai : il vint k moi, passant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et aboyant avec joie ; puis, comme il vit que je regagnais la terre avec effort, il se plaça devant moi, nageant fièrement, coupant ainsi la violence des lames, retournant la tète k chaque instant pour voir si je le suivais; s’arrêtant quand je faillissais, m’invitant de l’œil, inquiet, et mettant souvent sa tête sous mes bras, comme pour me soutenir. Une fois la vague me couvrit entièrement, je fus ébloui, suffoqué, j’eus un instant de frayeur: car, tandis que je secouais l’eau qui ruisselait de mes cheveux dans mes yeux, je sentis une forte étreinte k l’un de mes bras, comme si une crampe m’eût saisi subitement; pourtant je voyais que j’avançais vers la terre : c’était Phann qui tenait avec force mon bras dans sa gueule ; nous étions près du rivage ; je fis un dernier effort et nous arrivâmes.

— O Richard! dit la mère long-temps oppressée et haletante! Richard! — Elle ne put en dire davantage, mais tout son amour et toute sa terreur émurent le regard qui accompagna ce nom.

— Je n’enchaînai pas le chien, je ne l’appelai pas, il me suivit, il m’a toujours suivi. C’est un ami.

— Est-il ici ? dit mistriss Barkstead, désireuse de voir cet animal qui avait failli lui coûter son fils.

— Phann, cria légèrement Richard. Une douce plainte s’entendit aussitôt k travers la porte, Richard l’ouvrit, et mistriss Barkstead vit un énorme chien qui entra doucement et présen-

ta humblement sa tète aux 'caresses de sou jeune maître.

— Phaiin, lui dit celui-ci, comme s’il parlait à un homme, Phann, voici ma mère. — En disant ces mots, Richard la lui montrait de la main. Le chien vint se coucher à ses pieds en poussant cette douce plainte qui contrastait si fort avec sa haute taille, et en frottant sa puissante tête sur les pieds de la bonne mistriss.

Le bruit que fit naître cet incident, éveilla le colonel de ses réflexions.

— Ce soir donc, je saurai la cause de tout ce mystère, dit-il à sa femme; mais il est une chose dont tu peux m’informer, toi, Marie: quelle grâce as-tu à me demander? la lettre du docteur en parle, et ce motif n’a pas moins précipité mon retour que les ordres du protecteur.

Mistriss Barkstead hésitait à répondre.

— Hé bien ! Marie, ajouta Barkstead, ne veux-tu rien me dire? est-ce un jeu que tout ceci, et ne sais-tu pas même ton secret ?

Un regard que mistriss Barkstead dirigea furtivement vers Richard, avertit le colonel que la présence de son fils était un obstacle à cette confidence.

— Richard ne peuVil entendre ce que tu as à me confier, Marie? estrce donc un secret honteux qu’il ne puisse frapper sans danger l’oreille d’un jeune homme?

— Non, John, je m’honore des paroles que j’ai à te dire, et cependant la présence de Richard, en cette occasion, m’inquiète, et... Elle s’arrêta.

— Sa présence n’est-elle pas convenable ? reprit Barkstead.

— Elle pourrait l’être, répliqua sa femme, mais je crains... et elle hésita encore.

— Ma mère, ma mère, je me retire, dit Richard, n’êtesvous pas le seul juge de ce que je puis entendre?

— Non, Richard, dit son père en lui faisant signe de rester. Ta mère est la vertu sur la terre, mais son ame est celle d’une femme craintive. Tu es un homme, Richard, un homme qui doit apprendre à en avoir toutes les fortes qualités. Je t’ai de bonne heure accoutumé à regarder en face tous les périls de

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la nature ; ni le fer, ni le plomb, ni les orages, ne fépouvan- (enl, Richard, ce n’est pas assez; il faut que les revers de la fortune te rencontrent aussi impassible, il faut que le malheur, s’il arrive, te trouve instruit à le braver. — Marie, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, suis-je disgracié? mon comniandemont rn’est-il enlevé? ma fortune a-t-elle péri dans les mains de nos dépositaires? Réjionds.

— John, c’est une grâce que j’ai à te demander et non pas un malheur que j’ai à t’apprendre.

— Celte grâce est-elle pour toi, et veux-tu demander à ton époux quelque chose qui doive être caché à ton fils? Marie, depuis un an que je t’ai quitté, Richard m’a suivi dans de périlleuses expéditions, il a entendu de graves entretiens; j’ai voulu qu’il apprît do bonne heure ce que c’est que la vie qu’il va parcourir, et le monde au milieu duquel il va être appelé ; j’ai intéressé sa discrétion dans de hautes affaires politiques, ne crains donc pas qu’il laisse échapper lesecret dotes paroles.

— Cette grâce n’est pas pour moi, répliqua mistriss Barkstead, de plus en plus embarrassée et presque tremblante, et ce n’est pas l’indiscrétion de Richard que je crains...

— Est-ce donc pour lui que tu veux m’implorer? et a-t-il commis une faute ou formé un désir qu’il n’ose m’avouer? dit sévèrement Barkstead.

— Oh ! non, non, ce n’est pas cela, se hftta de répondre la mère alarmée de la manière dont Barkstead interprétait son hésitation, c’est... Puis, après avoir réfléchi un moment, tandis que son mari et son fils échangeaient entre eux des regards surpris:

— Oui, tu as raison, ajouta-t-clle, il entendra ma demande, et il recevra de toi un exemple de la modération et de la pitié qui mantjuent k son ame.

Un éclair d’intelligence s’alluma à ces mots dans l’œil attentif de Richard, un sourire d’une impitoyable amertume sillonna ses lèvres, sa voix douce et pure se couvrit d’un voile subit, comme si sa gorge eût été serrée entre des tenailles ; son visage devint livide, et il lais.sa échap[>er ces mots d’un ton sombre et étouffé :

LES »EirX CADAVRES.

— Ah ! les Sainshy, n’ost-ce pas?

— Vois-tu, John, s’écria mistriss BarkstcaH, en se rapprochant de son mari, vois-tu que sa haine bout encore tout entière en lui? Richard, mon fils, pourquoi cet affreux sourire, celte pâleur, cette voix altérée quand tu as prononcé ce nom?

— La force de dompter ses passions n’est pas la plus facile à acquérir, dit Barkstead, en regardant son fils d’un œil sévère, qu’il en fasse aujourd’hui le premier essai. Parle, Marie, et dis-moi ce que tu demandes pour ces prisonniers.

Richard no répondit rien, mais ses joues devinrent plus livides encore, ses mains se serrèrent convulsivement, une lanne parut dans son œil ouvert et immobile, et Phann, qui était à ses pieds, laissa échapjjer, en le regardant, sa plainte craintive. Mistriss Barkstead ne pouvait détacher ses regards de la figure de son fils, épouvantée qu’elle était de l’effroyable expression qui l’animait.

— R vaut mieux qu’il apprenne à commander à son ame qu’à son visage, dit Barkstead ; parle, Marie ! — Elle répondit aussitôt :

— Tu sais par quel horrible complot sir Salnsby a voulu attenter à la vie du protecteur; l’empoisoBiiement d’une table entière qui pouvait entraîner la mort de beaucoup de victimes, ne lui avait pas semblé un moyen au dessous de sa haine. Ce complot fut découvert. Sir Salnsby, son gendre Macdonnol et son fils... Elle hésita à prononcer le nom de Ralph, et jeta un regard à la dérobée sur Richard. Celui-ci caressait son chien et semblait étranger à ce qui se passait; elle continua: — Sir Salnsby et son fils Ralph furent enfermés dans la Tour.

— Cela se fit il y a trois mois, répondit Barkstead. Okey, ' qui fut chargé de leur arrestation et qui commande ici en mon absence, m’en a donné avis ; c’est Tomlinson, à ce qu’il m’a écrit, qui, épouvanté de l’horreur du crime, l’a dénoncé à Cromwell, et c’e.st à celte occasion qu’on lui a rendu un régiment et qu’il est rentré dans le devoir.

— C’est la vérité. Okey me l’a ainsi raconté, reprit sa femme, quoique le commandenient des côtes de fer du Protecteur lui

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laisse peu d'instans libres pour donner ses soins à la Tour, et pour venir nous visiter. Maintenant tout est fini, et le jugement est prononcé, et tous trois ont été condamnés à subir le supplice des traîtres.

Barkstead pensait, en son ame, que l’arrêt était juste, et peut-être eût-il refusé d’écouter les prières de sa femme, si le sourire qui passa sur les lèvres de Richard, en entendant cette nouvelle, ne l’avait lui-même épouvanté. Le désir de donner une leçon à son fils domina le respect qu’il croyait devoir à ce qu’il trouvait juste, et il ajouta, en suivant l’effet de ses paroles avec anxiété: — Que puis-je faire pour ces coupables? que me demandes-tu pour eux, Marie?

— Ton intercession auprès du Protecteur j>our qu’il les sauve et les rende aux larmes d’une épouse et d’une mère.

Richard se taisait, et son père, espérant sonder à fond son ame, par une condescendance qu’il n’eût pas eu en toute autre occasion, s’engagea sans y penser vis-à-vis de sa femme, en disant:

— Oui, vraiment, je te promets cette intercession, Marie, je te la promets. Le coup porta juste. Richard, qui s’était penché vers Phann, et qui séparait avec son poignard les poils soyeux et pendans de l’animal, se redressa soudainement. Il regarda alternativement son père et sa mère avec une sorte de stu|)éfaction menaçante : mais, rencontrant le regard austère du colonel, dominé à la fois par la sainte autorité qu’il exprimait et par ses propres sentimens, Richard laissa échapjM?r un cri rauque et inarticulé où se peignait toute la rage d’une haine déçue, se détourna subitement, et, appuyant son bras sur le mur et sa tête sur son bras, il frappa de sa main droite la pierre comme un furieux, et sou poignard toraln brisé à ses pieds.

— Qu’as-tu à dire? dit Barkstead irrité; d’où vient cette odieuse colère, Richard? pourquoi ces fureurs, ces emportemens? Répondez, Richard!

L’enfant se tut et continua à frapper de son |)oing désarmé le mur de la salle.

— Richard! cria d’une voix terrible le colonel.

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L’enfant garda le même silence.

Barkstead s’avança vers lui ; Marie se précipita entre sou fils et son mari en poussant un cri. Richard se tourna à ce cri, les yeux baissés, dévorant ses lèvres pâles, mais la menace encore l^einte sur le visage.

— Mon fils, lui dit le colonel, commandant lui-mème aussitôt à sou propre ressentiment, vous me suivrez ce soir chez le Protecteur, je lui présenterai la requête de ces criminels. Je ne sais quelle sera la décision de Cromwell ; mais, quelle qu’elle soit, vous y puiserez un exemple de modération et d’oubli des injures. Si l’exemple de votre père ne vous suffit pas, vous ne refuserez peut-être pas celui du héros que le Seigneur a choisi entre ses élus pour le glorifier en force et en vertu.

— Mou père, répliqua Richard obéissant aux regards de sa mère, qui imploraient sa soumission, tout ce que vous dites est juste comme tout ce que vous faites. Si vous demandez le pardon des Salnsby, c’est qu’ils l’ont mérité.

Le colonel comprit la faute que son désir d’épouver son fils lui avait fait commettre. Un morne silence succéda à cette pénible discussion ; chacun cherchait en sa pensée à sortir de la |)osition embarrassée où il se trouvait, quand cette scène, déjà si pénible, vint s’aggraver d’un nouvel incident.

Pour bien comprendre ce qui se passa alors, il faut donner une idée exacte de la situation de la chambre où se trouvait la l'aniille de Barkstead. Après plusieurs passages irréguliers qui conduisaient du bord de la Tamise à l’un des principaux bâtiniensde la Tour, on arrivait dans un long corridor voûté. Toutà-fait au bout de cette voûte se trouvait, à droite, la porte de la chambre où était Barkstead, à l’endroit précis où la voûte tournait à l’angle droit, en suivant le b&timcnt qui était carré ; de cette façon la porte faisait face à cette nouvelle direction. Ce corridor étant le seul qui arrivât à la Tamise, il fallait que toutes les personnes qui étaient dans l’intérieur de la Tour, et qui voulaient profiter de cette issue, passassent devant la salle où venait d’avoir lieu la scène que nous avons rapportée.

On n’oubliera pas non plus que la nécessité d’introduire Barkstead secrètement avait fait éloigner de cette partie de la

prison les gardes qui en surveillaient ordinairooiôDt le bon ordre et les guichetiers qui en avaient les clés. Ce lut donc à la grande surprise de uiisti'iss Barkstcad, qu'un léger bruit se ht entendre à l’extrémité de la galerie ou courridor voûté qui conduisait dans l’intérieur. Phann pointa vivement ses oreilles en poussant sa plainte accoutumée et regardant son jcmie maître. Kichard le £t taire. Barkstead et sa femme se penchèrent pour écouter; mais le bruit avait cessé. Si léger qu’eût été ce premier mouvement de surprise, ou l’avait sans doute entendu, et il avait fait naître un complet silence. Chacun {)cnsait s’être trompé, et la conversation allait s’engager sur ce sujet, heureusement survenu pour trancher le commun cinl)arras, lorsque Phaim, qui était eouché aux pieds de son maître, se dressa sur ses pattes, et laissa encore échapper ce gémissement qui lui était particulier, mais plus doux et plus prolongé. Richard éleva sa main, pour suspeuidre l’observation qu’allait faire le colonel.

— ü y a quelqu’un, à coup sûr, dit-il d’une voix presque insaisissable. Ecoutons.

B avança jusqu’à la porte et voulut regarder à travers le ü’ou de la serrure, mais la clé s’y trouvait et le masquait complètement. Cependant, le bruit qu’on avait d’abord entendu se renouvela, c’était un léger &ûlcment comme celui de vôtemeusqui se touchaient; on pouvait deviner aussi qu’il s’y mêlait des pas assez nombreux, mais aoigimusement étouifés.

— Ne vois-tu rien? dit tout:bas le colonel à sou fîls,qui avait mis genou à terre pour être à la hauteur de lu serrure.

— Rieu répondit celui-ci.

Le bruit continua: il devint constant que plusieurs personnes avançaient. Les plus singulières suppositiotis traversèrent l’esprit du colonel. Était-il victime d’une trahison ? avaitron trompé sa femme et Pavait-on ainsi amené dans la Tour, pour s’emparer plusaisément de lui? Par un mouvement instinctif de défense, il porta la main à sou épée et la tira du fourreau. Phann gi'onda sourdement à ce geste et le bruit cessa aussitôt.

Ce silence, qui survenuit toutes les fois que le laoûidt e Bruit

partait de la salle où était Barkstcad, annonçait delà part do ceux qui venaient une attention si scrupuleuse que le colonel fronça légèrement son front’ avec l’expression d’un homme qui croit à un danger assuré. Il se penchait vers son fils pour lui ordonner de se relever , voulant mettre fin à cette incertitude, en entrant dans la galerie, lorsque l’approche de ceux qui l’occupaient devint de plus en plus certaine ; ou pouvait même distinguer que des paroles s’échangeaient à voix basse. Il était urgent de se décider. A ce moment Ilichard, continuant à commander le silence à son père et à sa mère , posa sa main sur la clef ; il se tourna alors versPhann, en imitant dans ses traits l’air d’un homme profondément désolé, et le chien, cherchant à lécher le visage de son maître se prit à gémir avec tant de l'orce, que Ilichard profita de ce moment pour arracher la clé de la serrure.

Cette fois , le bruit qu’on entendait ne cessa pas comme avant, mais il s’éloigna rapidement dans la profondeur de la voûte, comme celui des gens qui retournent sur leure pas. Ilichard regarda avidement, il crut voir s’agiter dans le jour obscur du corridor le reflet d’un vêtement blanc ; mais avant qu’il pùt être assui’é de la vérité , tout avait disparu et rien ne s’entendait plus.

Cet incident changea le cours des idées du colonel. Le soupçon qu’il l’avait agité disparut complètement. La ci-aizitc que semblaient témoigner par cette retraite précipitée les personnes qu’il avait eaitendus, le rassurait contre la possibilité d’un complot; une tentative d’évasion de la part des prisonniers lui parut une supposition beaucoup plus probable et il demanda à sa femme, surprise et tremblante , quels étaient les prisonniers enfermés dans cette partie de la Tour. L’hésitation qu’elle mit à répondre lui inspira une nouvelle crainte, et lorsque après l’avoir vivement pressée, il apprit que sir Salnsby, son fils et son gendre, étaient enfermés dans les cachots qui se trouvaient à l’extrémité de cette galerie, il ne douta plus que la faiblesse de mistriss Barkstead n’eùt consenti à faciliter leur fuite. Le regard qu’il lui lança sous l’émotion de ce soupçon sévère et deuleureux à la fous, révéla toute sa pepsée à Marie,

Elle le comprit, et, s’approchant de lui, elle lui dit avec une solennité sûre et résignée :

— Sur mon ame, John, ce que vous croyez en ce moment n’est pas vrai. J’ai vu lady Salnsby ; c’est une mère qui a pleuré devant moi qui suis mère. J’ai vu lady Macdonnel ; c’est une épouse qui pleurait devant moi qui suis épouse. J’ai senti la pitié naître en mon cœur, et j’ai promis d’intercéder pour la vie des coupables. Rien au-delà n’est vrai et ne m’est connu, je vous le jure, John. La prière [est peutrètre mon droit, mais la soumission à vous, qui êtes mon mari, et à nos lois qui sont notre force, est assurément un devoir auquel je n’ai pas manqué.

Barkstead prit entre ses mains les mains de sa femme, et l’attirant sur son cœur : — Pardonne, Marie, lui dit-il, mais ce qui arrive est si singulier , que je ne saurais comment l’expliquer : maintenant comment espérer de rien apprendre, car tout s’est éloigné , et l’effroi qu’a dû inspirer le bruit fait par Richard, a sans doute fait rentrer les prisonniers.

— Cela n’est pas probable, répondit celui-ci ; le cri de Phann ne ressemble à rien qui puisse attester la présence d’un homme, et ce cri a dû couvrir le bruit de la clé. Attendons ; sans doute on délibère, je vais écouter. — A ces mots, il se coucha presque àterre, et Phann , qui semblait deviner les moindres désirs de son maître , recommença son gémissement, mais si faible que Richard seul put l’entendre.

— Ils sont dans le corridor, dit-il, cela est sûr, Phann les sent, il faut prendre un parti.

L’attention que Richard donnaitàépierle moindre accident, ne l’avait pas empêché d’entendre le nom de Salnsby, ni la justification de sa mère. Pourtant il n’avait pas semblé y faire attention, et, sans le regard qu’il jeta de eôté sur son poignard brisé, où se peignait un cruel regret, on n’eût pu rien soup^ çonner de ce qui se passait en lui.

En ce moment, un nouveau mouvement de Phann avertit Richard, et sur un signe de son père, il se giit à regarder, quoique rien ne se fit entendre , confiant dans la sûreté des sens du chien d’Espagne, dont la délicatesse avait été saisie ;

Richard plongeait vainement son r^ard dans le jour douteux de la galerie, 'rien ne venait à sa vue ni à son oreille. Cependant, immobile attaché à sa place, il redoubla d’attention, car une lueur blanchâtre flotta un moment devant lui tout au fond de l’obscurité. Peu à peu cette teinte incertaine se colora plus distinctement, puis en approchant elle brilla d’un éclat subit, et sembla disparaître tout-à-coup. Richard ne savait que penser ; il n’avait pas complètement perdu de vue cet objet singulier, et un nouvel éclair plus vif et d’une blancheur plus éblouissante parut bientôt s’en échapper çt s’éteindre encore, mais à une distance plus rapprochée. Quoique Richai-d cessât de voir distinctement comme la première fois cette lueur qui tantôt brillait et tantôt s’eifaçait devant lui, il comprit la cause de cet accident. Toutes les fois que la ligure, qui marchait dans la galerie, passait devant l’un des rares soupiraux qui lui donnaient jour, le soleil frappant sur son vêtement, en faisait jailli r l’éclat, et augmentait ainsi l’obscurité où elle rentrait dès qu’elle avait dépassé ce rayon. Richard ne doutait plus que ce fût une femme qui s’avançait ainsi : il en fit part rapidement et à voix basse à son père, en lui assurant qu’elle était seule, et il se remit sur-le-champ en observation.

Pendant ce temps, cette personne inconnue s’était avancée, et Richard put la distinguer facilement. L’exiguité de sa taille, et ses mouvemens rapides, qu’aucun bruit ne déeélait, ne le surprirent pas moins que l’apparition elle-même. Enfin elle arriva près de la porte derrière laquelle était Richard ; un rayon de soleil l’enveloppa encore une fois de sa vive clarté, et Ricliard reconnut Charlotte, vêtue d’une robe blanche, marchant avec précaution, regardant de tous côtés avec anxiété, comme si elle allait à la découverte. Arrivée à l’angle des deux corridors, elle s’arrêta, sembla long-temps écouter si nul bruit ne se faisait entendre dans le couloir qui conduisait à la Tamise , et sûre de n’avoir rien à craindre, elle se retourna, et légère comme un jeune oiseau , elle franchit en un instant toute la galerie qu’elle venait de parcourir.

Richard, certain que sa voix n’arriverait plus jusqu’à elle, raconta alors au colotiel et à mistriss Rarkstead ce qu’il venait

devoir. La surprise de son père fut au comble, mais sa mère, qui sans doute avait quelque raison de soupçonner la vérité , leur dit tout bas :

— Il n’en faut plus douter, c’est la fuite de sir Salnsby dont nous allons être témoins. Ceci éclaire enfin mes soupçons. Ils ont gagné cette enfant. Ils ont appris à son âge d’innocence et de pureté, le mensonge et la trahison.

Son fils et son mari l’écoutaient dans la stupéfaction ; rien ne s’agitait encore à l’extrémité de la galerie, mistriss Barkstead put donc continuer.

— Je trouvais toujours Charlotte sur mes pas, lorsque Andlay arrangeait avec moi les moyens d’éloigner la garde de cette partie de la Tour. Toutes les fois que lady Salnsby et sa fille venaient visiter les prisonniers, elle s’échappait de mon appartement pour aller causer avec ces femmes : et lorsque je me souviens que la direction de sa frôle conscience a été donnée à l’ancien évêque Juxon, je ne serais pas étonnée qii’eUe eût écouté d’odieux conseils, espionné tout ce qui se faisait ou se disait, et profité de la sécurité qu’inspirait son enfance, pour aider à la fuite des coupables.

— Charlotte n’a pu faire cela, dit avec impatience Richard à sa mère , c’est l’ame d’un ange dans le corps d’une enfant ; comment y supposer déjà tant d’ingratitude et de duplicité f

— Il n’est plante si fraîche, il n’est eau si pure, répliqua le colonel, que ne puisse flétrir et troubler le souffle d’un prêtre royaliste. Les misérables instruiraient le fils au meurtre de sa mère et l’ami à la délation de son ami, si cela servait leurs projets. Oh ! s’il faut que Cromwell manque à la république, ils vont redresser leurs têtes de serpent , renouer leurs intrigues, essayer encore leur corruption. Malheur à Juxon, si ce que tu supposes est vrai, Marie ; je lui pardonnerais plutôt d’avoir frappé cette enfant dans sa vie que de l’avoir souillée dans sa pureté.

— C’est vrai ! c’est vrai ! dit Richard avec une rage concentrée ; voici le premier bruit qui recommence, celui de pas nombreux. Nul doute, ils ont envoyé Chariotte pour savoir s’ils n’ont pas eu une fausse alarme, et maintenant qu’ils s’imagi-

nent que tout est désert, les voilà qui reviciiiient ; mais ils nous trouveront ici, n’est-ce pas, mon père ? ajouta-t-il. En disant ces derniers mots, son regard joyeux et cruel décela l’espérance qu’il avait , que son père ne consentirait pas à favoriser cette fuite par son silence.

Cette fois , les devoirs du gouverneur de la Tour remjwrtèront dans le cœur de Barkstead sur le sentiment qui lui avait inspiré de réprimer la haine de son fils.

— Oui certes, Richard, dit-il, ils nous trouveront. Marie ! ne t’alarme pas. Regarde, Richard, viennent-ils ?

— Je les entends.

— Les vois-tu ?

— Pas encore... Paix, Phann !... paix !... les voici.

— Qui sonl^ils ?...

— Ah ! Charlotte d’abord. . . puis une. . . puis deux. . . oui , deux femmes.

— Lady Salnsby et sa fille ! dit mistriss Barkstead d’une voix mal assurée...

— Puis... Ah ! attendez qu’ils passent devant un rayon de jour. — Les voilà !... un, deux, trois hommes...

— Les trois prisonniers, dit le colonel, c’est bien. ..Viennentils?

— Ils semblent tenir conseil. Ah ! ils s’arrêtent devant un soupirail, ils se montrent le jour, ils... un, deux, trois, quatre hommes... Ils sont quatre hommes, dit Richard étonné.

— Peux-tu les reconnaître ? reprit Barkstead.

— Ils parlent, sans doute : on dirait qu’ils ne sont pas d’accord, ils montrent la porte du doigt. Ah !... C’est Juxon ! je reconnais Juxon. — Paix ! Charlotte revient seule, ils nous entendent.

— Ou plutôt , le jour qui passe par cette serrure , et qui disparaît toutes les fois que tu le caches en regardant, les a-t-il frappés? Reste immobile, dit le colonel.

Comme Ricliard l’avait annoncé , Charlotte accourut , mais plus rapide et moins craintive que la première fois. Elle vint jus<iu’à la porte devant laquelle il était à genoux. Le colonel et sa femme ne respiraient pas. Richard posa sa main sur la

LES DEOX CADAVRES.

tête de Phann , qui comprit le silence qu'il fallait garder, et, appuyant son œil presque sur la serrure, il intercepta toute lumière. Charlotte était déjà près de la porte, elle se pencha pour écouter, appuya son oreille sur le bois, et, de sou o.ôté, essaya de voir à travers la serrure. Richard entendit le bruit de son haleine précipitée par sa course; mais il sut se donner une si parfaite immobilité, il comprima si fortement sa respiration , qu'à deux pouces de son visage, Charlotte ne put rien soupçonner de sa présence.

Un signe qu'elle fit décida les fugitifs , et Richard les vit s'avancer avec moins de précautions qu'ils n'avaient fait d’abord. Toutefois, leur sécurité n’était point complète; car tous les hommes, à l’exception de Juxon, tenaient une épée nue à la main. Ils étaient déjà assez près pour que Barkstcad les entendit lui-même, lorsque Richard se releva en regardant le colonel comme pour lui demander conseil.

— Ouvre , lui dit-il en tirant sa dague, et que Dieu donne la victoire aux siens ! A ces mots , Richard ouvrit la porte , mais sans tirer son épée. Le colonel se présenta le premier, et ils se trouvèrent face à face avec les prisonniers. Le premier mouvement de ceux-ci fut de retourner sur leurs pas ; mais lorsqu’à la clarté qui se répandit tout à coup dans le corridor, i Is s’ajierçurent qu’ils n’avaient jK)ur adversaires'qu’un homme et un enfant, ils reprirent courage. R y eut un moment de silence, pendant lequel sir Salnsby prit toute sa résolution , et comprit qu’il fallait renverser cet obstacle, sous peine de se perdre. Comme il faisait signe à son fils et à son gendre de le suivre, Rarkstead lui adressa la parole.

— Sir Salnsby, dit-il, ta fuite est impossible : ne fais pas une vaine tentative, à moins que tu ne préfères que l’épée d’un brave soldat ne remplace pour toi la hache du bourreau.

. — Colonel Barkstcad , répliqua le vieux cavalier, tu viens de me dicter ma conduite : puisque tu sais si bien qu’il y va de ma tête et de celle de mes enfans, ce serait folie à nous de

que Dieu le

LES DEIX CADAVRES.

— Non, non, s’écria niistriss Barkstead , en se précipitant entre eux, non, votre vie n’est plus en danger, sir Salusby, mon mari m’a juré qu’il obtiendrait votre grâce du Protecteur. Au nom du ciel , ne levez pas votre épée contre celui qui vient d’engager sa parole pour le salut de vos jours !

Salnsby semblait hésiter sur ce qu’il devait faire ; Ralph et Macdonuel , l’épée et la dague à la main , se tenaient prêts à s’élancer sur le colonel : car jusqu’à ce moment EÜchard était demeuré en arrière de son père , son épée dans le fourreau , et retenant d’une main le collier de Phann immobile comme lui.|Juxon éleva la voix et répondit aux paroles de Barkstead :

— Voluntas hominis ambulatoria uaquè ad mortem; qui sait si ce que Barkstead a promis ce matin, il voudra le tenir ce soir ! qui sait si la bouche d’où doivent sortir les paroles de grâce a encore un souille pour demander la sienne au Seigneur qu’il a offensé? Le salut est ici et la grâce est à Saint-James ; une bonne épée vaut mieux que la plus haute protection : passe sur cet homme , sir Salnsby, la vie est de l’autre côté, la barque attend et l’échafaud aussi! — Les trois cavaliers firent un nouveau mouvement; Barkstead recula d’un pas pour se mettre en état de défense, Richard demeura encore immobile, et le combat allait s’engager, lorsque Charlotte, poussant des cris aigus, se jeta, comme mistriss Barkstead , entre les épées nues. Elle implorait Juxon et les prisonniers de ne pas tuer son oncle , ni son cousin Richard qu’elle aimait : elle s’attachait aux genoux de Ralph ou se jetait sous les pieds de son père. Il se fit un nouveau silence.

— Une femme et une enfant vous font-ils peur ou pitié à ce point que vous jouiez votre vie contre quelques larmes et quelques prières, dit lady Salnsby? j’écarterai donc de votre route ce vain obstacle : hommes , voici vos ennemis ! — A ces mots, elle s’empara de Charlotte malgré ses cris, l’enleva, et, aidée de lady Macdonnel , la retint derrière les fugitifs, qu.' se trouvèrent alors en face de Barkstead, qui lui-même avait rejeté sa femme en arrière. Tous trois s’élancèrent sur le colonel. Ils n’étaient pas à deux fois la longueur d’une bonne épée, et pourtant ils n’avaient pas fait un pas que Macdonnel se défi.

battait vainement SOUS la dent terrible de Phann, elquo Italpli haletait, avec une rage imiJuissan te , sous l’étreinte du genou de Richard ; sir Salnsby avait déjà perdu son épée , et la victoire semblait décidée, lorsqu’une bruyante détonation se fit entendre : c’était Juxon , qui , au moment où Richard allait plonger son épée dans le cœur de Ralph, lui tira presque à bout portant un coup de pistolet.

— Ta main est celle d’un perfide et d’un lâche ! cria Richard, tu assassines et tu trembles! En effet, la balle n’avait frappé que la lame de l’épée qui s’était brisée en éclats, de façon que la poignée seule restait dans la main du jeune homme. Il montra alors , avec rage, ce tronçon au prêtre épouvanté , en disant :

— Si ceci ne peut aller jusqu’à son cœur, voici qui lui brisera le crâne. R n’avait pas achevé que Juxon lui tenait la main, et avait appuyé le canon d’un nouveau pistolet sur son front.

— Arrête, lui cria Rarkstead, qui sentit son amc déchirée et presque faible à cet aspect : ne tue pas mon fils; parlez, que voulez- vous?

Tous s’arrêtèrent. Toutefois, sir Salnsby, désarmé, était au pouvoir de Rarkstead; Macdonnel, poussant de tristes gémissemens, ne remuait plus étendu à terre , tandis que Phann , qui levait un regard attentif sur son jeune maître, n’attendait qu’un signe pour en finir avec cet ennemi ; Ralph n’échappait pas à l’étreinte vigoureuse de Richard , qui lui-même sentait toujours sur son front le pistolet de Juxon. Tout mouvement était suspendu, et, chacun gardant ses avantages, il s’établit entre les combattans une sorte de trêve comme pour traiter d’une capitulation.

— Ton fils est dans mes mains , dit Juxon à Rarkstead, au moindre signe que vous ferez l’un ou l’autre, il tombe mort, veux-tu nous livrer passage?

Rarkstead reprit tout son calme et calcula aussi les chances de sa position ; les femmes, épouvantées, sans voix ni larmes, legardaient ce spectacle avec un effroi stupide.

— Si lu as mon fils sous la main, répliqua le colonel , sir

Saliisby est sous la mienne ; Macdonncl mourra, cl nous nous trouverons face à face. Le pistolet que tu tiens est-il sûr? songes-y bien ; mon épée sera dans ton cœur, que la balle n’aura pas traversé la tète de mon fils.

A son tour, Juxon considéra la position des combattans; il craignit pour lui-même les résultats de ce qu’il allait faire, et toute l’ame du prêtre monta à son visage avec la pâleur dont il se couvrit, lorsqu’il vit Salnsby désarmé et Macdonnel terrassé. Oubliant, à cet aspect , la menace qu’il venait de faire :

— Que voulez-vous de votre côté? dit-il à Barkstcad.

Le colonel aperçut à ce moment sa femme , qui , tombée à deux genoux sur les dalles de la galerie , levait ses yeux sur lui dans un état d’égarement indicible. Il comprit qu’il pouvait allier le salut de Richard avec l’exigence de ses devoirs, et il réix)iidit : — Que ces criminels rentrent dans leur prison, et j’oublierai que ces femmes sont venues ici.

— Et moi, dit le prêtre en appuyant plus fortement son pistolet sur la tête de Richard, que deviendrai-jo?

— Tu te retireras au.ssi , reprit Barkstead avec un regard de niépris ; le gouverneur de la Tour ne doit compte à l’Angleterre que de ces trois hommes : qu’ils me soient rendus, vous pourrez fuir. — Ces conditions satisfaisaient Juxon; mais elles rendirent à lady Saln.sby et à sa fille toute leur douleur.

— Estrce donc pour les livrer au bourreau que tu demandes les prisonniers? Alors il vaut mieux qu’ils meurentici; l’éjM-c leur épargnera du moins les tortures du supplice. Frap|)c , Juxon, tue l’ennemi qui lient Ralph entre ses mains, et, une fois debout, il te sauvera.

— vSauvera-t-il ton mari? dit Barkstead en appuyant sa dague sur la poitrine de sir Salnsby.

Macdonnel laissa échapper une sourde plainte.

— Mon père , dit la jeune lady, sauvez mon époux des morsures de ce chien féroce ; il meurt, si vous n’acceptez.

— Oublies-tu le bourreau , lui répliqua sa mère , le bourreau qui l’attend avec des tenailles ardentes, dont la morsure sera plus douloureuse que celle dont il peut mourir mainteïiant?

LES IlEl'X CADAVRES.

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— O mon Dieu ! mon Dieu ! cria lady Hacdonne! en tombant aussi sur ses genoux , épouvantée de celte mort présente, sans pouvoir oublier la mort préparée pour le lendemain. L’anxiété de tous était à son comble. Pour les trois prisonniers , ce n’était qu’un horrible choix à faire ; pour Juxon seul , il y avait une chance de salut. Il le comprit, et, prévoyant que la fougueuse lady Salnsby ne lui laifeerait pas racheter sa vie, s’il alMindon liait tout-à-fait son époux et ses enfans, il dit au colonel :

— Que les paroles que tu as dites portent tout leur fruit : tu as demandé que les prisonniers te fussent rendus, parce que tu en dois compte à l’Angleterre , il y a aussi un serment dont tu dois compte au ciel ; n’as-tu pas juré d’obtenir la grâce des prisonniers de la clémence du Protecteur? Jure encore d’accomplir cette promesse , et nous nous retirons, ces femmes et moi, confians dans ta parole.

— Je n’ai jurér que ce qu’il est possible à l’homme de faire, j’ai juré de demander cette grâce et non pas de l’obtenir; je tiendrai le serment, non pas à toi qui me l’imposes, mais à celle à qui je l’ai fait, lorsqu’elle m’a imploré.

L’espoir , que fit naître cette proposition dans l’amc des lémmes et des prisonniers , les arracha à l’incertitude de courir la chance d’un combat. Richard lui-même, qui avait vu la vie de Ralph échapper si soudainement à sa rage, n’éleva point la voix contre ces conditions; indiflFérent au salut de Ralph , pourvu que lui-même fût sauvé, il calcula en son cœur qu’il y avait gain pour sa cause dans cet arrangement, soit que l’intercession de son père fût inutile et livrât Salnsby au bourreau, soit qu’elle obtînt son pardon et qu’elle le laissât vivant sous so i ressentiment.

Cependant Juxon restait immobile, et ce qu’il y avait de plus remarquable dans ce qui venait de se passer, c’est que pas un mouvement n’avait été fait par aucun des interlocuteurs.

— Qu’attends-tu? Juxon, dit le colonel Barkstead.

L’ancien évêciue hésita à répondre ; soupçonneux selon sa

propre fausseté, prévoyant aisément la perfidie qu’il était ca-

lOîî

{>ablc de faire , il sentait que sa proposition allait être injurieuse à l’honneur du colonel, sans pouvoir, cependant, dominer la méfiance qui la lui inspirait:

— Si je délivre ton fils delà mort que je tiens sur sa tôle, dit-il , qui me répondra que tu me laisseras sortir de celte prison ?

Barkstcad fut indigné; sir Salnsby lui-méme ()arut surpris.

— Mon père, dit-il à Juxon, la parole du colonel vaut mieux qu’un otage et un pistolet : délivrez ce jeune homme, je ne crains pas de laisser mon fils entre scs mains, si Barkstead donne sa parole de soldat que tout se passera comme il a été convenu.

— Je vous la donne, répondit le colonel. — ^Aussitôtil écarta.sa dague de la poitrine du vieux cavalier; Juxon releva son arme; Richard abandonna son adversaire, et Phaun, sur un léger signe qu’il lui fit, laissa Macdonnel presque évanoui ])ar terre.

Quelques minutes ne s’étaient pas écoulées, que les prisonniers étaient rentrés dans leur cachot; Juxon et les deux femmes avaient quitté la Tour, et Barkstead, Marie et Richard , allaient rentrer avec Charlotte dans la chambre qui les cachait, lorsqu’un léger bruit, venu du corridor qui conduisait à la Tamise , annonça l’arrivée d’Andlay. Malgré son désir d’interroger l’enfant sur les moyens qu’elle avait employés pour procurer aux prisonniers tout ce qui était nécessaire à leur évasion, le colonel se retira avec le docteur et sa femme dans une pièce contiguë à celle où il se trouvait, et laissa ensemble Charlotte et Richard, après avoir dit à cclui-ci de tâcher d’apprendre le secret de cette aventure.

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