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CHARLOTTE

Attendre! avait dit Juxon à Cromwell, le 30 janvier 1649. Ce mot n’avait exprimé que la moitié de sa pensée; il avait compris que rien n’était possible aux intrigues des royalistes, le Protecteur vivant. Mais il avait senti de même qu’il l'allait préparer le lendemain de la mort de Cromwell, et que le parti de Charles II devait se tenir la main haute, tout prêt k saisir l’occasion qui ne manquerait pas de se lever. Pour ce but, un homme était important k conserver, c’était sir Salnsby, aveugle partisan des Stuarts, prêt k toute action, et dont aucun revers ne pouvait lasser la persévérance. Son évasion, lorsqu’il lut arrêté, devint donc l’objet de tous les soins de Juxon, et il se trouva que, par une cruelle prévoyance, il en avait préparé les moyens depuis long-temps.

Ce qui se passa entre Charlotte et Richard, demeurés seuls , nous révélera, mieux que toutes les réflexions que nous pourrions faire, comment il avait entr^né cette jeune fille k servir la fuite de sir Salnsby, et combien, déjà, la puissance du prêtre avait jeté de fanatisme dans un âge qui semblait incapable de réflexion et de secret.

Tous deux étaient restés avec Phanri dans la première chambre où avait été introduit Barkstead. Richard s’assit, prit l’enfant sur .ses genoux, et 1a caressant doucement :

— Charlotte, lui dit-il, pourquoi doncas-tu voulu faire échapper de leur prison lescou|mbles, que la justice avaitcondanmés?

Charlotte sourit dédaigneusement, sans ré|Muidre k cell<' question. Richard continua :

— Comment as-lu fait pour en ouvrir la porte ?

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L’enfant garda le même silence, eu secouant légèrement la tète.

— Ne veux-tu pas me répondre, Charlotte? Si tu me dis pourquoi tu as agi ainsi, je te donnerai mon beau chien d’Espagne que tu m’avais demandé , et que j’ai amené pour toi de bien loip.

— Si tu me donnais ton chien, Richard, pour mon secret , tu me l’aurais vendu, et je ne veux pas l’acheter à ce prix.

Richard demeura surpris à cette réponse ; cependant il essaya de gagner la confiance de l’enfant, et il lui répondit :

— Je ne veux pas te vendre Phann , je te le donne, car j’ai été le chercher pour toi au milieu d’une mer furieuse.

Alors il lui fit le récit qu’il avait déjà fait à sa mère. La jeune fille avait écouté avec avidité; puis, quand il eut fini , elle lui dit avec une surprise étrange :

— Mais, Richai'd, tu as donc du courage?

Cette question , et le ton dont elle était faite, appelèrent une légère rougeur sur le front du jeune homme : Charlotte ii’était qu’une enfant, et ces paroles étaient sans raison ; mais cette enfant, Richard l’aimait avec une sorte d’enthousiasme inexplicable à cet âge, et ces paroles, qu’elle avait sans doute entendues dans la bouche d’un autre, exprimaient une opinion.

— Qui t’a dit que je n’étais pas brave ? reprit-il vivement. Quelqu’un te l’a dit, j’en suis sûr, dis-moi son nom, Charlotte, et il paiera de son sang son infâme mensonge.

La petite fille, reprenant alors un air d’indifférence, lui répondit en passant négligemment ses doigts parmi ses blonds cheveux :

— Personne ne me l’a dit, Richard; mais je sais bien, moi, que toutes les têtes rondes sont des assassins et des lâches.

— Qui t’a parlé ainsi, Charlotte? reprit Richard avec colère, qui t’a dit cela? on te l’a dit, n’est-ce pas? — Puis, feignant un calme qu’il n’avait pas, il ajouta : — Nomme-moi ceux qui te l’ont dit, je te jure que je ne leur ferai point de mal.

L’enfant sourit encore avec dédain et répliqua :

— Est-ce que les presbytériens ont le droit de jurer? Ne sont-ils j)as tous des parjures et des traîtres?

jQg LES DEUX CADAVRES.

Richard devina assez d’où venaient ces étranges discours ; mais', étonné que la surveillance de sa mère n’en eût pas prévil le danger, il dit doucement à la jeune fille :

Parles-tu ainsi à ma mère? et lui as-tu dit que les presbytériens étaient tous des parjures et des traîtres?

— Oh! non, répondit l’enfant, mistriss Barkstead me gronderait; je te dis cela, à toi, parce que tu m’as toujours cachée lorsque je faisais quelque chose de mal.

— Et pourquoi, reprit Richard, ne veux-tu pas me dire alors le nom de ceux qui t’ont appris toutes ces choses.

— Parce que tu les ferais juger par le colonel, par ton père, qui a autrefois fait périr le mien.

Richard ne put retenir une vive exclamation de surprise ; mais l’enfant, se laissant aller à d’autres idées, lui dit brusquement :

— Pourquoi ne m’appelles-tu pas milady ? ils ne me parlent pas autrement.

— Qui donc? s’écria Richard, avec impatience.

La jeune fille se tut: Richard réfléchit un moment, et, malgi’é sa jeunesse, il fut épouvanté des idées qu’une haine imi)lacahle avait pris soin d’inspirer à cette douce créature ; il pensait à Juxon, ù lady Salnsby, et, malgré lui, ce nom s’était échappé de sa bouche.

Charlotte, qui avait quitté le genou de Richard et qui jouait avec Phann, s’approcha en ce moment de son cousin.

— Ton père, lui dit-elle, tiendra-t-il le serment qu’il a fait, et demandera-t-il la grâce des prisonniers?

11 le fera, puisqu’il l’a promis, répondit Richard; mais à

coup sûr, il rendra un bienfait pour unepei-fidie. Ces Salnsby sjnt de grands misérables! !

Tu vois bien, dit Charlotte à cette exclamation, que tu les

insultes; tuas tort, Richard, vois-tu, parce qu’ils te feront punir à leur tour pour se venger, et alors....

— Alors, reprit Richard, que cette conversation étonnait si

cruellement.

— ^ Alors, répliqua l’enfant qui , se trompant à l’expression du visage de Richard, crut y lire la peur que lui causait celte

menace; alors je te sauverai, Richard; j’implorerai le roi mon frère pour ton pardon, mais pour toi toutseul, Richard, entendstu? — Et en disant ces mots, elle passa ses bras autour du cou de Richard, le regardant avec une expression de tendresse qui, dans un âge si tendre, ne pouvait venir que de cette sympathie innée et occulte qui enchaîne quelquefois deux existences l’une à l’autre.

Tout le souvenir de l’histoire d’Anna s’éclaira alors dans la mémoire de Richard. Mille circonstances confuses qui tournaient sans ordre dans sa tète se rallièrent aussitôt. La mort de Charles I", la naissance de Charlotte; les mots, enfant illégitime, sang royal, fille séduite, souvent prononcés par Barkstead etsafemme, prirent un sensdans son esprit. Cette éducation catholique donnée à Charlotte s’expliqua naturellement. L’accusation de l’enfant, qui disai t que le colonel avait condamné son père, et ce nom de frère qu’elle donnait au roi qui pouvait advenir, remplacèrent l’ignorance où on avait toujours laissé Richard du nom.du père de Charlotte par un doute qu’il chercha à éclaircir tout-à-fait. Dans ce dessein, il entra dans la fantaisie de la jeune fille et lui dit :

— Pourquoi, milady, voudraient-ils se venger de moi? quel mal leur ai-je fait ?

A ces mots, l’enfance reprit tous ses droits ; Charlotte regarda son cousin avec terreur.

— Paix, Richard, lui dit-elle, ne m’appelle pas ainsi tout haut, ils m’ont dit que je serais battue et peut-être misé en prison , si le colonel apprenait que je sais qu’il a fait mourir mon père. Et puis, lorsque hier j’ai pris sous le chevet de ma tante les clés de ce côté de la prison que lui avait rendues le guichetier, j’ai eu peur seulement d’y toucher : et lorque je les ai portées à milord Juxon , qui m’attendait pour me confesser, je tremblais de tout mon corps : car il m’avait dit, vois-tu, que si je racontais ce qu’il m’avait ordonné de faire à mistriss Barkstead ou bien au colonel , j’irais tout droit en enfer.

— L’infâme! s’écria Richard, et mon père ne punirait pas ce serpent mitre, il implorerait la grâce de ces .Salnsbv! oh!

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ce serait folie, lâcheté... Il ne le fera pas... je vais lui dire.

— Oh ! Richard, lui dit l’onfunt en se jetant h son cou , ton père me tuera ; je t’en prie , ne lui dis rien ; ou bien ils me feront mourir aussi, vois-tu...! mourir du supplice des traîtres !

En disant ces paroles , Charlotte pleurait à chaudes larmes et serrait convulsivement le cou de Richard : une frayeur sans l'aisoD altérait la jeune pureté de ses traits : elle semblait suffoquer.

— Charlotte, ma bonne Charlotte, lui dit celui-ci , Richard te défendra, ne crains rien, calme-toi.

— Oh! reprit la petite fille qui sanglottait violemment et qui , se laissant entraîner h l’horreur d’un tableau qn’on avait eu soin de lui montrer dans sa féroce vérité, s’en appliquait par crainte les longues souffrances : Oh! sais-tu ce que c’est que le supplice des traîtres...? vois-tu, ils vous attachent au gibet bien long-temps, bien long-temps... puis, quand vous n’étes pas encore mort , vois-tu , Richard , quand on peut souffrir encore beaucoup, on vous descend du gibet : — Dieu ! mon Dieu ! ne dis rien , Richard , ne dis rien à ton père... car, voîs-tu , après, on vous étend sur une grande table , puis le bourreau vous ouvre le ventre avec un coutelas ! — O Richard!... vois-tu,... ouvrir le ventre avec un coutelas, puis... on jette les entrailles sur un brasier ardent. Comprends-tu, Richard? brûler les entrailles!! et enfin, 6 Richard ! Richard ! si tu parlais ! si tu me dénonçais à ton père?... oh! non,... n’est-ce pas? car alors le bourreau met sa main dans votre poitrine, puis il prend le cœur... puis,... ô Richard... vois-tu... puis... il le serre de toute sa force et vous l’arrache !... Pitié... pitié! Richard, ne me dénonce jias.

Charlotte , égarée , poussait des sanglots convulsifs ; Phann , effrayé de ces gémissemens , se prit à hurler tristement , et le colonel , étonné de ce bruit , ciitr’ouvrit la porte de la chambre pour voir ce qui se passait. A cet aspect, la jeune fille, dont la frayeur avait perdu la raison , s’attacha au cou de Richard , cachant sa tête dans son sein , jetant des cris sourds et étouffés, le serrant de toute la force de ses faibles bras,

LES DEUX CADAVAES.

lialetanie, appelant h son aide avec une si énergi(|ue terreur, que Plianu , trompé lui-méme par cette crainte si désordonnée où a’^abandon riait Charlotte , se tourna on grondant dii cété deBarkstead, par cet instinct de la dél'ensc du faible, qui domine cette noble et fidèle race.

Richard, embarrassé de répondre à la question du colonel et aux alarmes de mistriss Barkstcad, ne pouvant calmer les terreurs de Charlotte qui redoublait ses cris et s’attachait plus fortement à lui toutes les fois que l’un ou l’autre voulait s’approcher, pria son père de s’éloigner; et comme celui-ci insistait pour sarv'oir le motif de ces larmes cruelles, Richard, ne, voulant pas être entendu de Charlotte, répondit en Irançais r

— Retirez-vous, mon père! je vous dirai tout.

A Pinstant mèhie , les bras de la jeune fille, comme frapi>és d’anéantissement, se dénouèrent du cou de Rièhard; elfe tomba sur scs pieds , puis sur ses genoux , et , levant sur celui qu’elle croyait son ami , demeuré ddîout devant elle , des yeux où l’égarement était à son comble, cHe lui répéta en français:

— Tu lui dii’as tout, Richard!...

L’apparition d’un s))cctre au milieu de cette chambre n’èùt pas frappé d’une plus grande surprise les acteurs de celle scène, que ne le firent ces mots, prononcés en français par cette jeune fille. Quelle longue et persévérante sollicitude il avait fallu h un prêtre pour enseigner à un enfant la langue qui servait aux catholiques, dont les intrigues correspondaient sans cesse à la cour de France ! Quelles terreurs , pour en faire garder le secret ù la vanité indiscrète de cet fige frivole, il avait fallu.i'nspirer ù sa crédule conscîcncérRicliard en fut si épouvanté, qu’oubliant combien ses paroles pouvaient encore aggraver la position de Charlotte , il cria à son père :

— Retirez-vous , par grâce, mon père! ou vous la tuerez.

L’accent de Richard détermina Barkstead à sortir : mais ces

mots imprudens, vous la tuerez, donnèrent à l’effroi do l’enfant toute la certitude d’un malheur inévitable.

Alors, après que ces terreurs curent dévoilé tout l’absurde

tlu fanatisme haineux dont on avait souillé cette jcuue ame, ce que toute exaltation , même coupable , a de grand , se montra à son tour, et la jeune hile, continuant à parler français, * dit à son cousin :

— Richard Barkstead , vous direz tout à votre père qui me tuera? c’est d’un lèche! Puis se prenant à le regarder avec cette affection fatale qui unissait leur enfance, elle ajouta : —

Si vous nj’aviez tuée, Richard, Charlotte d’Angleterre vous eût pardonné.

Rien ne saurait peindre l’angoisse du jeune homme. Comment arracher de cette ame, si odieusement abusée, cette horrible croyance que son père était un assassin. Mille sentimens brûlaient et glaçaient tour à tour son cœur; il regardait Charlotte qui, pâle et droite devant lui, semblait une jeune victime résignée et Hère : elle priait sans pleurer. Il se retraçait, en lui-même, l’affreuse duplicité de Juxon, il ne savait quel parti prendre , lorsque Phann , dont tout malheur semblait devenir le maître, se coucha aux pieds de la jeune Hile, en la regardant tristement, et l’appela avec son doux et long gémissement. Charlotte tourna ses yeux vers le chien , et Richard, proHtant de cette circonstance , lui dit :

— Vois-tu , Charlotte , vois-tu , Phann , pour te le donner, j’ai passé à travers les vagues d’une mer cruelle , et dont les eaux bondissaient plus haut que cette tour. Si ce chien pouvait parler, il te le dirait; il te dirait que je lui ai appris ton nom à tontes les heures du jour ! — N’cst-ce pas , Phann , que tn connais Charlotte? ajouta-t-il d’un ton particulier.

Le chien , ainsi appelé en témoignage , tourna la tête du côté de son maître , puis vers Charlotte , en agitant sa queue en signe de joie , et , se roulant doucement à terre avec un léger aboiement , il se plaça devant la jeune Hile , en tenant ses yeux ardens et quêteurs Hxés sur elle , comme pour attendre sa parole. Charlotte , détournée de sa pensée comme une frêle plante qui plie à tout vent, dit au chien avec un triste et léger sourire :

— Phann, aimes-tu Charlotte?

Le chien répondit à ce nom , en gémissant comme à l’or-

dinaire ; niais ses yeux dardaient leur joie en rayons oclatans. Tout fut oublié; Charlotte prit rénorine tète du chien dans ses petites mains, et se mit à l’embrasser : l’animal intelligent se prêta à ses caresses ; lui-mème il saisit dans sa gueule les bras blancs et doux de la jeune fille ; elle les retirait d’aboixl avec effroi , puis en riant; elle agaçait Phann , le battait, voulait l’arrêter, et, le chien lui échapjant, elle courut après lui; puis, en voulant le retenir, elle tomba, Phann avec elle , et Richard cherchait encore un moyen de la consoler , qu’elle chantait et jouait , insouciante , oublieuse , et troublant de ses bruyans éclats le silence que tout à l’heure avaient interrompu ses cris d’effroi.

IjC jeune homme se rapprocha d’elle alors, et ménageant avec art l’ititimité qui s’était rétablie , grace à l’intervention du chien, il apprit comment, par les indignes enseignemens de Juxon, cette jeune ame avait été si perfidement imbue de haine et d’erreur. Satisfait d’avoir regagné, pour luimème, cette confiance d’enfant, il lui promit tout ce qu’elle exigea de son silence. Mais il eut lieu d’être surpris, lorsqu’elle lui demanda d’aider son père dans ce qu’il tenterait en faveur des Salnsby.

— Si tu veux que je t’aime, lui dit-elle en le caressant avec cette douceur ineffable et familière de l’enfance, tu aui'as le pardon de Ralph! Je le veux, Richard, entends-tu, je le veux, je l’ai promis. Ah! bien! si tu me regardes ainsi , je ne t’aimerai jamais ; et , joyeuse et légère , elle attira Phann vers son maître en ajoutant : — Pas vrai, Phann, je n’aimerai plus Richard, ni toi non plus, tu ne l’aimeras plus, s’il ne sauve pas Ralph?

Une inexplicable séduction était dans la voix de Charlotte, contre la volonté de Richard , contre sa haine même ; il regarda un moment ce visage , où toutes les beautés semblaient devoir exprimer un jour toutes les passions, et il répondit à voix basse :

— Oui, Charlotte, j’essaierai de sauver Ralph de Péchafaud !

La jeune fille , transportée de joie , reprit alors son ame

Ui:S DEUX CADAVRES.

de dix ans. Sautant et riant, elle courut à travers les longs corridoi's , appelant Phaiin et l’excitant à atteindre les soupiraux où passait le jour ; tandis que Uicliard , dont l’ame droite et pure ployait aussi, dans sou honnùtcté, sous le poids de sa haine, se disait en lui-raùnic ;

— Oui, oui! je sauverai llalph... j’y avais pensé. Ne vaut-il pas mieux que je me le garde ?

Lu coniërcucc d’Andlay et du colonel était Unie, et la nuit venue. Mistriss Ilarkstead emmena Charlotte , après avoir reçu, à la hâte, (juclques confidences de son fils, cl rentra avec eUe dans l’appartement splendide , réservé au gouverneur de la Tour. Le colonel , Uicliard cl le docteur , prirent tous trois le corridor qui mène à la Tamise , enveloppés soigueusemeut de leurs manteaux.

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