livre d’or des patriciens de la Sérénissime République
La seule vérité solidement contrôlée est celle de sa naissance. Antonio Canalnaquità Venise, le 18 octobre 1697. L’auteur de ses jours, noble ou vilain, peu nous importe, était peintre, non point à la façon des maîtres de tableaux de chevalet, mais peintre dans les grandes surfaces, peintre d’illusoires décors de théâtre pour les diverses scènes vénitiennes de San Moïse, de Sant’Apollinare, de Canale Regio, de Santa Marina, d’Altieri ou de San Fantino.
Le personnage fort effacé de ce Renardo ou Bernardo Canal, père d’ Antonio, était peut-être quelque peu intéressant. De ce qu’il avait limité son ambition à brosser des décors de théâtre, on aurait tort d’en conclure qu’il fût une manière d’artisan médiocre, un barbouilleur sans caractère personnel, ou talent appréciable. Pour que la mémoire de son nom ait été consignée dans les anciennes biographies, on peut bien admettre qu’il présenta les qualités d’un artiste au-dessus de la moyenne, dont les travaux sans doute furent estimés de ses compatriotes.
Le qualilicatif « décorateur de théâtre » évoque dans nos esprits l’idée peu élevée d’un collaborateur d’imprésario. Le décorateur ne laisse derrière lui, non plus que l’acteur, aucun témoignage réel de son talent. C’est là le malheur du métier. Au théâtre, quels que soient les rôles qu’on y joue, on est essentiellement, en quelque sorte, un viager de la gloire.
11 faut faire état surtout qu’en ces heures ordonnées (lu XVIII*' siècle, le peintre de tableaux était encore un
LES DEUX GANALETTO.
artisan faisant partie de corporations qui l’assimilaient avec les professionnels de la décoration des bâtiments, et que la tradition du moyen âge persistait, selon laquelle le mot œuvre et le mot ouvrier gardaient encore la meme étymologie.
En outre, comme il est démontré que Bernardo da Canal travailla longtemps avec Luc Carlevaris, surnommé Lu ca di Cà Zenobio, lequel, né en 1665, mourut en 1731, nous sommes amené à penser que l’état civil du père d’Antonio Canal, à dix ans près, devait répondre à ces mômes dates.
Carlevaris fut un peintre graveur à l’eau-forte apprécié. A ses travaux délicats sur toile et à ses œuvres burineies, il ajouta des peintures pour la décoration théâtrale. Une partie de son œuvre nous a été conservée et à considérer le précieux recueil en lequel cet artiste réunit, en 1706, les cent vues de Venise, gravées au burin, on est excusable de présumer que Luc Carlevaris fut probablement le maître d’Antonio da Canal. Il aurait été en outre, et ceci importe, l’Initiateur de cet art suprême de la mise en perspective par quoi se recommande et se perpétue l’œuvre d’Antonio Canal et de son neveu Bellotto.
Pour l’écrivain d’art, il existe dans ce fait de la collaboration suivie de Carlevaris et de Bernardo da Canal un document intéressant permettant d’établir par déduction, que les décors auxquels s’employait Bernardo étaient certainement des œuvres sérieusement établies et ingénieusement produites en trompe-l’œil, à l’aide de plans
CANAL. — CANAL DE LA C. lUDECCA, AVEC LA DOUANE, A VENISE. (Galerie Liechlensleiii, N'ienne.)
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architecturaux bien combinés, qui ne sont pas sans analogie avec l’œuvre des Ganaletto, qui fort probablement doit dériver de tels enseignements par l’art du décor.
Bernardo, ami d’un « arcbitecturiste » et peintre de perspectives, dut, lui aussi, orienter principalement sa production vers la transcription des plus beaux monuments de sa ville natale.
Ces constatations permettent de concevoir vaguement quel put être le milieu d’art où grandit et prit conscience de soi-meme le jeune Antonio Canal. Elles expliquent aussi la vocation qui lentement se forma en lui pour la peinture de perspectives, sans autre idée d’adaptation, au début, qu’à la profession paternelle. Ce fut sans doute en raison d’une lassitude de l’art un peu grossier des toiles de fonds et portants de théâtre, et à la suite d’inlluences telles que celles qu’on peut attribuer à Jean-Paul Pannini, qu’Antonio Canal, vers la vingtième année, abandonnant Part du décor, se consacra entièrement à des techniques toutes dévouées à la précision des lignes architecturales, s’efforçant de traduire en des cadres moindres les admirables théories de palais, les silhouettes des façades et les éclairages incomparables de cette Venise rose et blanche toujours occupée à mirer ses sourires et sa beauté dans l’eau glauque de ses canaux.
Avant d’être le Nobilis Venetiis du portrait que fit de lui par la suite, avec plus ou moins d’exactitude, Jean- Baptiste Piazzetta, le jeune // Tottino (ce fut là le premier surnom diminutif décerné à Antonio Canal) suivit
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son père dans les coulisses et assista à la confection de ces vastes peintures de scène qui servaient d’entourage et situaient sur des places de villes les interminables querelles de Pantaleone, de Tartaglia et d’Arlequin, prototypes de la Commedia dell'arte.
D’esprit pratique et pondéré, autant qu’on en peut juger par le cours d’une existence où l’on n’entrevoit aucun incident passionnel, aucune aventure galante, aucune frasque juvénile. Antonio Canal vécut à ses débuts, aux côtés de son père, de la confection des illusoires figurations de palais, de vues de villes ou de forêts qui représentaient alors les principales décorations théâtrales.
Tout jeune, il dut feuilleter chez son père l’ouvrage récemment paru où son maître Garlevaris avait réuni ses cent planches sur les physionomies de Venise. On peut supposer qu’il en fut frappé et non moins que par ce détail, rapporté en famille, que l’heureux Garlevaris était protégé par la famille Zenohio, d’où il tirait son surnom. La faveur d’un tel patronage avait bien son poids en un temps où tout Vénitien, reprenant l’antique tradition des clientes romains, cherchait à s’attirer la bienveillance d’un grand seigneur, autant pour se créer un appui et un moyen de défense contre le pouvoir mystérieux du Conseil des Dix, que pour recueillir en toute occasion les bénéfices matériels divers qui découlaient de ce privilège. Fut-il également iiiQuencé par Giambattisla Tiepolo qui n’était son aîné que de quatre ans et qui, dès l’âge de seize