‹ Les deux CanalettoChapitre 3 sur 5 · CANAL. — VUE DU GRAND CANAL A VENISE · texte numérisé non relu

CANAL. — VUE DU GRAND CANAL A VENISE

(Galerie Liechtenstein à Vienne.

LES DEUX GANALETTO.

ans, étonnait Venise par la rare personnalité de son prestigieux talent? — C’est fort possible.

On sait, — Zanetti raffirme, — que son rêve de sortir de la médiocrité se réalisa de très bonne heure. En fort peu de temps. Antonio Canal acquit une « réputation brillante ». On lui prête notamment une singularité de pensée, un sens nouveau d’arrangements qui firent promptement reconnaître et apprécier ses œuvres de début.

Après peu d’années dans le métier théâtral aux côtés de son père et de Carlevaris, aussitôt ses études achevées pour assurer son dessin, le premier des Canaletto, à peine âgé de vingt-deux ans, partait pour Rome et s’y rencontrait avec Pannini, partisan de la composition paysagée avec ruines monumentales et figures, ordonnance riche et recherches d’ombres précieusement découpées. Cepeinlre enseigna à son nouvel élève le respect desmolifs et de la nature en lui léguant son génie d’architecturiste que le disciple devait largement accroître et modifier dans l’exactitude des lignes, la chaleur des colorations, la science du pinceau, l’imitation des motifs et l’harmonie des proportions de l’ensemble.

Antonio Canal ne faisait d’ailleurs que suivre le courant des esprits. Marco Boschini, élève de Palma le Jeune, préparait alors les Riche Minière^ ïomasso Fontana réunissait des documents pour son précieux ouvrage : Il fiore di Venezia ossia i quadri^ imonumenti^ le veduie e i costumi veneziani rap présent ati in due cento incisioni e seguite da

ahili artiüi di Venezia (1); enfin, les deux volumes de : Il grau leatro delta piltiire e perspettive di Venezia (2) étaient sur le point de paraître.

Antonio Canal, lorsqu’il quitta Venise pour Rome en 1719, était donc déjà en bonne voie dans l’art pictural qui assura sa réputation et prêt à « excommunier les coulisses », selon sa propre expression. Il arriva, un beau matin, dans la Ville sacrée, au seuil du logis de Pannini, à peu près du même âge que lui et qui avait également débuté dans le décor de théâtre. Pannini avait su réussir et ne regrettait point d’avoir abandonné Plaisance, sa patrie. Il avait formé une assez brillante école décorative que fréquentaient les Romains et où il enseignait la (( science de la perspective». Son plaisir le plus sincère consistait surtout dans les promenades à travers les ruines de l’ancienne Rome, qui lui permettaient de travailler pour son compte et de crayonner, de-ci, de-là, la statue de Marc-Aurèle, l’intérieur de Saint-Pierre ou le Golosseum qu’il reconstituait après à l’atelier.

Fier à juste raison de son titre d’élève de Locatelli et de R. Luti, Giampolo Pannini ne se glorifiait pas moins de scs succès chaque jour grandissants, bien que ses productions fussent souvent taxées d’inexactes ou d’imaginaires.

Membre de l’Académie de San Luca, de Rome, il aimait emprisonner son iugénieux talent dans des cadres de

(1) « Leslleursde Venise ou: les tableaux, les monuments, les vues et les costumes vénitiens représentés en deux cents planches gravées par les meilleurs artistes de Venise )>.

(2) « Le grand théâtre des peintures et perspectives de Venise ».

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modestes dimensions et faire tenir la grandeur tragique du vieux forum sur le champ de minuscules toiles.

Il eul vile fait de comprendre le sens artistique d’Antonio Canal, son nouveau compagnon ; il lui inculqua quelque peu de la vénération qu’il professait à l’égard de Salvator Dosa et sut lui exposer ses conceptions de peinture nouvelle qui s’accommodaient si bien du genre archaïque de la campagne romaine.

Travaillant en plein air en compagnie de son ami Pannini, Canal ne consentait jamais à exécuter les « mosaïques » de motifs composés d’emprunts et de raccords hasardeux qui séduisaient son compagnon, lorsqu’il se voyait impuissant à le convaincre que la vérité est assez belle pour être peinte toute nue. Il en venait cependant à s’avouer que Rome ne parlait guère qu’à ses yeux ; son cœur était demeuré au pays des lagunes et il regrettait de ne pouvoir y peindre le Lion de Saint-Marc sur sa stèle de marbre ou le toit de cuivre du Campanile, sinon la merveilleuse ordonnance du palais ducal accoté à J a majesté de la basilique la plus glorieusement belle de l’univers.

Entre temps, il se remettait à son métier de décorateur, mais il lui semblait que l’œuvre naissait sous ses doigts moins vite et moins heureuse qu’aux jours où, dans l’atelier paternel, il traçait, d’une règle assurée, la fuite des corniches, fidèlement doublée d’un angle pareil, dans le plan des places et des calli.

L’idée de retourner à Venise l’obsédait à ce point cjii’il

acheva en une semaine une vue du Colisée (qui est actuellement à Londres), afin de pouvoir quitter Rome dont Uatmosphère ne lui convenait guère, où il ne devait jamais plus revenir par la suite. Combien y était-il resté en compagnie de Pannini? — Ce point demeure obscur. Nous estimons cependant que son séjour dans la Ville sacrée dut dépasser deux années, car les études de Rome sont nombreuses dans Fœuvre du Canaletto (il primo) et, bien qu’il ait peint par la suite sur croquis, on peut croire ^qu’étant donnée la lenteur relative de son labeur, il ne dut revenir à Venise qu’au milieu de 1721, sinon en 1722. Le jeune artiste emportait dans ses cartons tous les éléments des nombreux tableaux de Rome qu’il devait exécuter par la suite, soit à Venise, soit au cours de voyages à l’étranger.

Son séjour à Rome lui avait révélé sa voie. 11 revenait aux visions marmoréennes du grand Canal avec la conscience de ce qu’il pouvait tirer de la splendeur artistique de la grande Venise, la cité flamboyante, colorée, toujours nouvelle et captivante comme une maîtresse aux attraits sans cesse renaissants.

Il ne songeait plus à établir des décors éphémères pour les théâtres où allaient rivaliser Gozzi et Goldoni; il ne se sentait point davantage la mission de peindre après Pannini les nécroses monumentales de VUrbs antique. 11 était Vénitien, et Venise vivait glorieuse sous ses yeux amoureux. Son talent serait dorénavant consacré à la beauté alanguie de cette douairière, reine-mère de l’Adriatique.

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Il vivrait pour elle et par elle. Il s’immortaliserait par elie comme elle se glorifierait par lui.

Rentré à Venise, il y travailla de façon assurée pour l’Algarotti et pour le consul anglais J. Smith. Il y demeura sans plus la quitter durant environ vingt-cinq ans. Sur celte période de sa vie règne un rigoureux silence. Les musées parlent seuls en son nom, mieux que les mémoires, nouvelles à la main et chroniques. Ils démontrent que ce peintre ne cessa de se perfectionner en accamulant une œuvre annuelle d’environ vingt à trente tableaux, ce qui est considérable pour une époque où le travail se faisait méthodiquement et lentement, et également surprenant en raison du soin très méticuleux, de la délicatesse du détail, du fini, en un mot, dont témoignent les toiles peintes par Antonio Canal.

Son œuvre, entre 1722 et 1746, dut être constante, car elle forme un total qui, d’après nos calculs approximatifs, doit dépasser neuf cents tableaux pour le moins. A peine, de ci, de-là, une date vient préciser un point de sa vie. Par exemple, on sait que dans cette même année 1730, où les verriers vénitiens déléguaient chez les verriers de Bohême le meilleur d’entre eux, Briati, pour y prendre des leçons, à cette date où Dorigny, le Français, terminait sa grande fresque à l’église des Jésuites, Antonio Canal exécuta son chef-d’œuvre peut-être le plus parfait, cette toile de Santa Maria délia Sainte qui fut, plus tard, avec quatre autres tableaux sans importance, achetée 18000 francs par Louis XVIII et qui se trouve actuelle-

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ment au musée du Louvre. 11 travailla : c’est à peu près toLit^ce que l’on peut dire d’Anlonio Canal avec certitude. Entre l’époque où il revint de Rome et le temps où il partit pour Londres, aux premiers jours de 1746, rien ne révèle sa présence à Venise en dehors de ses œuvres.

Londres! Paris! les cours du Nord! Autant de miruges lointains qui scintillaient et attiraient hors de leur sol sur pilotis les peintres vénitiens! En une époque où les courriers partaient mal et n’arrivaient pas toujours, où les postillons, conducteurs de la chaise, manquaient les relais et se couchaient dans l’ornière, il est surprenant de constater avec quelle aisance les artistes, les musiciens, les hommes de lettres, les aventuriers se déplaçaienl. En quelque manière, ils étaient relativement moins casaniers que les Français de notre heure qui, malgré les moyens de locomotion ultra-rapides dont ils disposent, sont peu faciles à mobiliser vers l’étranger.

Il n’est point étonnant de rencontrer, de 1746 à 1748, le Vénitien Antonio Canal sur les bords de la Tamise, et un peu plus tard à Munich, alors que son neveu Bellotto, parti déjà depuis quelque temps, témoigne en ses lettres quTt réussit à merveille à la cour de Dresde, à Vienne, et dans les jardins de Varsovie.

Constatons, ne serait-ce que pour mémoire, cette facilité du voyage : dès 1700, l’orfèvre français Thomas Germain est célèbre à Rome. L’année suivante le landgrave de Hesse appelle Paul du Ry, lui commande un château, un parc merveilleux pour Wilhemshoehe, près Cassel.

lANM.. — VUE DE LA l'IAZZETTA 1 (Galerie Lieclileiisleiii à Vienne

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(il

Presque au même moment, à Paris, meurt l’Anversois Corneille Vermeulen qui y avait fixé ses pénates depuis longtemps.

L’électeur Jean Guillaume, prince palatin, va chercher chez lui Jean Weenix pour peindre des chasses dans les galeries du château de Bensberg. D’autre part, alors que Cayart bâtit une église protestante à Berlin et qu’un second Français, Laguerre, décore à Londres le palais de Marlhorough, Berlin attire de Bodt en 1706; il y bâtit un arsenal et on le nomme général. Un de ses compatrioles vient sculpter les quatre grandes statues de la porte monumentale; Frédéric- Guillaume applaudit à l’œuvre de ces artistes de France.

Haendel s’ennuie en Allemagne, le voilà parti deux ans en Angleterre. De Troy salue une dernière fois l’Italie. Le Trévisan Bellucci, qui se rend à Vienne, appelé par Joseph s’y fixe et s’y trace, d’un coup, une brillante carrière. — Est-ce tout?... non point :

Benoît Goiffre va en Danemark peindre des plafonds à Frederiksborg ; Jean Baoux décore un portique de l’hôtel de Justiniano Lollini, à Venise. Tout le septentrion jette un charme, exerce une attirance irrésistible sur les hommes d’Italie. Caffiéri meurt en France après y avoir vécu depuis 1660. M. Bicci s’en va, lui aussi, en Angleterre. J. -B. Van Loo retourne en France.

C’est le moment où Antonio Canal se dirigeait à Borne. Ce n’est plus qu’un va-et-vient extraordinaire d’artistes à travers l’Europe. J.-M. Aattier accompagne certains

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ouvriers des Gobelins jusque chez Pierre le Grand ; Pater vient à Paris; Parrocel descend à Vienne pour travailler au Belvédère. Watteau court à Londres où le suit Jean Raoux. La Rosalba Garrièra vient en France, se fait recevoir membre de l’Académie Royale et se voit porter aux nues tour à tour par les grands amateurs d’alors : Mariette, Gaylus, l’abbé de Marolles et autres.

Des pages et des pages ne suffiraient point pour établir ce que furent, de la fin du xviG au xviiG siècle, les voyages d’artistes à iravers le monde. 11 y avait un courant donné, presque une tradition acquise, et l’on ne doit point s’étonner du départ du premier des Ganaletto au pays de Gainsborough, de Reiburn et de Hogarth.

Ganaletto a déjà trente-sept ans. Tous ces artistes en voyage lui prêchent Fexemple. Il apprend la nouvelle de la mort de ce Philippe Meusnier, peintre d’architectures, qu’il dut, cela est fort probable, connaître à Venise, car il s’y affirma fameux maître de perspective avant de décorer des voussures à la chapelle de Versailles.

Antonio Ganal allant en Angleterre sur les conseils du consul Smith, croise presque Reynolds qui va en Italie, et Tiepolo, son ami et collaborateur, qui revient déterminera Wurtzbourg les fresques qu’on y peut voir encore aujourd’hui. Notre Vénitien arrive à Londres au moment des grands succès d’Haendel dont le Judas Machabéeym\i d’être célébré. 11 y apprend que son neveu Bellotto, qui est alors en Pologne, est en passe de se faire un nom estimé dans la grande et riche société de Varsovie.

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Canal arrive à Londres et ne tarde pas à y fréquenter tous les artistes du temps. Les lords Linvitent à la ville et à la campagne, il devient peu à peu célèbre dans la haute société où Ton apprécie son incomparable maîtrise dans la reproduction des palais, des jardins, des châteaux, et même des pavillons de chasse. Il sait rendre Lame et la physionomie morale des architectures qu’il établit en harmonieux accord avec les paysages. Les Anglais raffolent de sentaient, et les travaux lui arrivent en masse. Il triomphe, pour tout dire, jusqu’à faire oublier le grand ^larco Ricci dont Londres, précisément, avait hautement apprécié la valeur. Déjà âgé de plus de cinquante ans, il n’a plus qu’à se laisser vivre de son travail, qu’à profiter de ses qualités acquises, à jouer de sa virtuosité de peintre dont il sent tonte la puissance. 11 ne tâtonne plus, il apprécie d’un coup d’œil décisif le motif à traiter et d’une main rapide et sûre il accomplit son « œuvre anglaise » si intéressante, dans l’admiration générale.

Il retournerait volontiers vers sa chère Venise, où l’Académie des Argonautes fêterait si magnifiquement son retour, dont le climat convient mieux à son âge et dont il n’a pas encore épuisé les motifs innomhrahles. Mais, le moyen de résister aux séductions et aux tlatteries d’une ville infiniment plus artiste, plus fortunée, plus luxueuse dans son hospitalité et où tant de travail l’accapare !

L’inlluence anglo-saxonne s’appesantit sur ce Vénitien comme elle avait métamorphosé le graveur paysagiste fran-

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çais Joseph Goupy, imitateur deSalvator Rosa, le peintre verrier Joseph Rice, les graveurs Rernard Raron et Louis Roitard, le paysagiste Lambert, fidèle mais pâle continuateur du Poussin, et tant d’autres peintres, statuaires et graveurs. Antonio Canal prolongea donc durant deux années son séjour à Londres où il put connaître Angelico Kautïmann, Gainsborough, le paysagiste Tuccarelli, son compatriote, l’architecte G. Dance, le graveur Rarlholozzi et quelques autres encore, qui, peu d’années après, devaient figurer parmi les membres de la naissante Académie des Reaux-Arls d’Angleterre. Ganaletto revenait aux rives du grand canal après avoir, dans les demeures princières de la capitale anglaise, reçu l’accueil le plus sympathique et composé ces remarquables planches, du jardin de Vauxhall, ces vues deWhitehall, de Northumberland House, de Eton College et de la Tamise, qui, aujourd’hui, marquent son passage en Angleterre en figurant dans les galeries de Windsor, de Dudley House, de Devonshire House, de Soane Muséum, de Montague House, de Sion House, de Hampton Court et de la National Gallery.

Déjà plus que quinquagénaire, Antonio Canal aurait pu se fixer définitivement dans une ville qu’il avait par deux fois abandonnée ; mais sa destinée devait l’en éloigner de nouveau. H retourna à Londres. — Quelle raison l’y décida? Ce fut vraisemblablement vers 1751, si l’on en croit le millésime qui figure sur deux planches signées de Muller : « Vues de Londres; Jardins du Vaux-

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Hall et WestQiinster vu du jardin de Somerset ». Il n’avait plus alors les memes intérêts à défendre que lors de son premier voyage. Il ne redoutait plus le mercanlilisme de cet ingénieux Joseph Smith, qui, consul anglais à Venise, avait, pendant trop d’années, accaparé ses toiles, sous façon de mécénisme, et en avait tiré de beaux deniers en les revendant fort cher à ses compatriotes londoniens.

Ganaletto n’avait plus à répudier un protecteur aussi businessman. Il avait rompu avec Smith, n’admettait plus d’intermédiaire entre les amateurs et lui. Les transactions directes lui étaient devenues faciles.

Peut-être faut-il attribuer cette seconde station sur les rives de la Tamise au seul désir de revoir des amis accueillants, qui, tel le duc de Richmond, avaient été pour lui de si généreux protecteurs dans les hautes classes de Londres et des comtés voisins.

C'était d’ailleurs l’époqueoLi son neveu Bellotto arrivait à son tour à Londres et, avec son esprit imitateur, ses manières insinuantes, cherchait à exploiter dans la plus grande proportion possible les intluences dont disposait son cher maître et oncle. Nul doute que Ganaletto, le premier, n’ait noué à Londres des relations avec cet Horace Walpole qui y était alors tout-puissant par le pétillant de son esprit et l’originalité de son attitude d’écrivain gentilhomme. Bernard o Bellotto ne dut pas manquer l’occasion de se faire patronner par un oncle si parfaitement désigné pour appuyer ses prétentions à la célébrité. Par la suite. Antonio Canal poussa la bonté jusqu’à

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accompagner ou à rejoindre en Pologne son ambitieux neveu et disciple, alors devenu « le comte Bellotto ». Fort probablement, une lettre d’Algarotti, amid’Antonio Canal, accrédita Bellotto auprès du roi de Pologne, Auguste III, qui s’honorait de l’amitié du grand collectionneur vénitien.

Le contraste des natures d’Antonio et de Bernardo incite l’historien à déduire que l’oncle débonnaire fut, à l’égard du neveu impétueux, ce que plus tard le grand Beethoven se montra vis-à-vis de son neveu Charles, origine de tous ses chagrins.

Mais au moins cette fois, Bernardo Bellotto méritait relativement la tendresse que lui portait son parent. Nous verrons qu’il fut le digne continuateur de l’architecturiste, son maître familial, qui lui avait révélé sa voie.

Il y atout lieu de croire que les deux Canaletto se dirent un suprême adieu, en Allemagne; peut-être en cette ville de Munich dont Antouio peignit une vue d’ensemble qui figure aujourd’hui à la Pinacothèque. L’un devait remonter vers le nord, afin d’y poursuivre sa carrière de peintre de rois, avec des alternatives de grandeur et de détresse, dans les principautés allemandes. L’autre redescendit vers Venise, en faisant quelques détours par Vérone et Pailoue où, aux premières heures de sa vie, dans sa jeunesse, il avait dû être mis en nourrice — les enfants ne pouvant être élevés à Venise — et où, plus tard, il revint fréquemment peindre divers motifs.

Venise l’attendait pour lui rendre cette tendresse que.

Cliché flirnudon.

A. CANAL. — VUE DE VENISE (deSSill).

(Musée de Clianlilly.)

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toute sa vie, il avait montrée pour elle. Si elle ue logea pas son grand Canalettoaux Procuraties, comme elle avait fait jadis pour Sébastiano Ricci, si elle ne lui permit pas de vivre «à la grande », si enlinellele laissa mourir dans la modeste contraria cU San Leonc^ du moins fut-elle accueillante à son peintre illustre et lui accorda-t-elle de terminer ses jours dans la quiétude et le bien-être.

Malgré Page, Antonio Canal continua son œuvre, fit de nouvelles toiles que les amateurs lui payaient au poids des ducats d’or. Encore qu’il soit assez diflicile de faire une distinction caractéristique entre ses premières productions de jeunesse et celles qui datent de ses retours de Rome et d’Angleterre, on peut dire que les années n’affaiblirent pas plus sa vision qu’elles ne ralentirent son courage. Les gondoles noires et capricieusement drapées, le cortège des barques accompagnant le Bucentaure au matin de l’Ascension, la perspective qui s’enfonce au delà du Rialto sur le grand Canal, lorsqu’on est placé entre le palais Labia et le palais Foscari, le commerce de la Piazza, son pittoresque désordre de tissus, de dentelles et de cristaux, les promeneurs des Procuralies, l’église de San Geminiauo encore debout, la châsse prodigieuse de Saint-Marc, l’escalier des Géants, la Sainte qu’il aimait à copier à toutes les heures du jour et dans toutes les lumières, le Marchéaux herbes, les quartiers [)auvres de Saint-Nicolas et de la place des Apôtres, le peuple des vanniers, des joueurs de boules, des lazzaroni, des matrones, des nobles en perruque et en holla^ tout lui redevint prétexte à

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peindre et à graver, d’une morsure e'nergique et personnelle, le décor favori où son infatigable génie se complaisait.

A de certains jours^ il semblait que le maître eût épuisé les thèmes qu’offrait à son pinceau la Venise multiforme et polycliromatique de son temps. Tempérant sur le tard les rigueurs de son jugement à l’égard des procédés du vieux Pannini qui restait fidèle à la Rome des Césars, Antonio Canal brodait, — comme Turner et Ziem devaient le faire par la suite, — des variantes imaginaires sur la Venise des Doges. 11 s’amusaità composer des toiles de pure fantaisie faites d’eaux frémissantes et d’architectures superbes, où se dressaient des palais inexistants, des perspectives profondes empruntées à des décors de rêve.

Des décors! Oui, certes, c’étaient là des décors conçus et peints avec cette liberté d'invention qui avait présidé soixante aus auparavant aux premiers travaux d’x\ntonio Canal, architecturant des villes inconnues des géographes sur les toiles de fond du théâtre San Salvador !

En ces travaux qui le reposaient des scrupuleuses transcriptions de Venise, le vieux peintre retrouvait le reflet des âges disparus où, plein de fougue et d’espérances, il regardait avec convoitise le célèbre CaiTevaris descendre de sa gondole au perron des Zenobio.

C’était notamment dans le métier de l’eau-forte qu’il s’appliquait à exprimer d’un trait cursif et sans reprises, ces conceptions de son caprice, réalisées avec une telle sûreté que l’on hésitait, devant elles, à y reconnaître.

A. CANAL. — LES ABORDS d’UNE VII.LE.

(D’a[)ros la gTaviire originale à rcaii-foi‘te.)

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plutôt que la vérité de la nature, la fantaisie d'une féerique vision d’artiste. Quel maître aquafortiste ce fut !

Tel un Piranese, mais avec moins d'indépendance — car il restait malgré lui Uesclave de son oeuvre passée éprise de réalité, — il « arrangeait des paysages de cités où Venise encore collaborait. A l'encre de Chine, à la plume, au burin, il improvisait follement sur un thème d’architecture aussi aisément que le faisait, à Leipzig, Jean- Sébastien Bach, sur la donnée carrée d'une fugue.

Restée longtemps sous l’intluence de Mantegna, deBellini et du Titien, Técole vénitienne de gravure sur cuivre et sur bois se montrait alors d'une assez plate médiocrité. Antonio Canal lui redonna son génie. Sa méthode de graver était des plus simples et participait de cette même recherche de la lumière qui toujours commanda sa technique de peintre. Son principe, peut-on dire, était « Téconomie des travaux ». Jamais de secondes tailles, la préoccupation de ménager les fonds jusque dans les ombres, un souvenir manifeste des procédés de Campagnola et de la façon de traiter en dentelles les feuillages des arbres, façon familière au grand « Zorzi » dont la gloire perdurait sur Venise, hère, depuis 1478, d’avoir donné le jour au peintre de La tempête apaisée par saint Marc.

Un rappel des figures de Callot, avec cependant moins de mordant, mais pourtant assez de souplesse et de vérité pour permettre à l’écrivain d’aujourd'hui de mettre au moins en doute que l’auxiliaire de Tiepolo fût indispensable à Canaletto pour tout ce qui a trait au type drapé, à la hgu-

ration de ses innombrables mises en scène vénitiennes.

L’homme qni a su dessiner les silliouettes del’Albertine de Vienne et celles qu’on voit à Windsor et à Chantilly était SLiflisamment fignriste pour peindre les foules et les cortèges qu’on rencontre sur ses toiles.

« Les jolies eaiix-fortes de Ganaletto, écrit Charles Blanc, dans son Histoire des peintres de toutes les Eco' es ^ sont remplies de lumière; le travail en est large ; les tailles écartées laissent transparaître le blanc du papier, c’est-à-dire la lumière même de la gravure. Le peintre se plaît et s’entend fort bien à rendre, par des travaux tremblés, mais sans exagération, ces murailles des vieilles maisons de Venise et de Padoue, les briques disjointes que laisse voir çà et là le crépi tombé. Les ciels sont traités simplement par des travaux conduits dans le sens horizontal, mais d’une main libre et souple qui ne s’astreint pas à des hachures froidement régulières, et s’interrompt de temps à autre pour suivre de capricieuses indexions, indiquant de légers nuages... En revanche, Canaletto est un vrai modèle pour la manière de graver l’architecture et de rendre le clapotement des eaux. On sait combien il est difficile d’exprimer en gravure ce clapotement. Beaucoup d’artistes, et particulièrement Brustolone, ont figuré des petits dots superposés comme le seraient des pièces de monnaie : Canaletto, par un jeu de pointe spirituel, reproduit ces petits brillants que présente une eau légèrement ridée, sans en effacer la transparence générale. »

;ANA1,. — LE OUAl DES ESLLAVONS ET S O A) iMAlH.IIÉ,

(D’apLÈs la gravur(3 ()fi^inal(i à reaii-lorh'.)

LES DEUX GANALETTO.

C’est ainsi que Canal légaia à la postérité une suite de trente et une eaux-fortes de diverses grandeurs, vues d’Italie et de Venise, dont deux portent son monogramme A. C., suite que nous avons relatée d’autre part sons le titre de : Vedute altre prese da i liioghi altre ideaie da Antonio Canalc e da esse uitagliate. D’autre part, l’artiste avait déjà réuni en recueil spécial douze planches dédiées à son dangereux bienfaiteur Smith en signe « d’estime et d’obéissance ». Ce groupement comprenait diverses fantaisies, des vues de Vérone, de Padoue et de petites vues des alentours de Venise.

Un soir d’avril 1768, alors que Venise se parait de cette atmosphère rose dont tant de fois Antonio Canal avait décomposé les valeurs subtiles, dans cette « chambre noire » dont il fut le premier peintre à savoir se servir^ — nous ne devons omettre de le signaler, — on apprit sur la Piazzetta, chez Florian, au Lido, an café des artistes près du pont des Barettieri, oii il fréquentait, qu’on ne reverrait plus le laborieux vieillard flâner, crayon en main, en sa gondole-atelier, sur VS du grand Canal. Il venait de clore ses yeux qui avaient tant rellété la beauté de son idole, et avec lui s’était éteint un peu de la gloire linissante de la vieille République.

On a prétendu qu’Aiitonio Canal serait mort à Londres âgé de quatre-vingt-un ans, c’est-à-dire en 1778. Rien ne peut témoigner de cette assertion.

LA VIE ERRAATE ET L OEUVRE DE RERNARDO RELLOTTO DIT

GANALETTO.

Lorsque Beriiardo Bellotto vint au monde, à Venise, en 1724, la condition sociale de la famille des Canal se trouvait déjà moins obscure qu’au temps où naissait l’oncle Antonio, fils du décorateur Benardo ou Bernardo da Canal.

A cette date de 1724, l’oncle Antonio Canal était, depuis deux ans environ, de retour de Borne et déjà considéré par le talent de premier ordre que révélaient ses premières œuvres. Il s’était fait un nom et ne désespérait pas de (( chasser du nid » — selon l’expression de Lanzi, qui l’emprunta lui-même à Dante — l’architecturiste Alarco Bicci, dont la renommée était encore assez persistante pour porter ombrage à sa jeune gloire. Quels liens de parenté unissaient exactement Antonio et Bellotto ? Nous savons seulementquecelui-ciétait neveu de celui-là. Quelle était la famille du jeune Bernard? Est-ce (comme il est probable) par suite du mariage de la sœur d’Antonio Canal avec un « Bellotto » que Bernard se trouvait apparenté au premier des Canaletto ? — Quel rang occupait la famille Bellotto à Venise ? Quelle était la profession ou la situation de fortune du père ? Quels atavismes d’art pouvait-il revendiquer de ses ascendants ? Autant de questions qui restent sans réponse et qu’il semble impos-

— ii:s ci; iiK.M O M ES inj aiaiua(;e i»u ihmie ave< ea mek (Le iléparl du liucenlaurc). (I)’u|)rès la ^raMiiH' d(! liiaistoloiK'.)

LES DEUX GANALEÏTO.

sible d’éclaircir à l’aide des registres de l’état civil de Venise. Il y aurait là matière à gloses sans fin.

Admettons donc comme plausible l’hypothèse de Bernardo Bellotto enfant légitime de la sœur d’Antonio Canal et concevons, dès lors, que Ganalettole Vieux se soit évertué, par intérêt pour son neveu, de lui enseigner son art et d’en faire son disciple et son continuateur.

Les premiers essais sérieux du jeune Bernardo Bellotto eurent lien, suppose-t-on, vers l’âge de quinze ans.

En cette année 1739, Antonio Canal, âgé de quarantedeux ans, était dans tonte la puissance de sa production. Il n’avait pas encore, on s’en souvient, visité l’Angleterre, mais son nom y était depuis longtemps connu, en raison des œuvres qu’il avait pu y envoyer par l’entremise de Joseph Smith, le consul anglais auprès de la Sérénissime Bépubliqne. Bellotto rencontra à l’atelier de son oncle le condisciple Francesco Guardi qui avait alors environ vingthuit ans et préludait déjà avec un rare bonheur à cet art de peindre où, dans la science de la coloration, du personnage et de l’harmonie d’ensemble, il surpassa son maître, selon l’opinion de quelques critiques.

Pietro Longhi, qui venait souvent chez Antonio Canal, avait trente-sept ans ; il composait brillamment alors des œuvres religieuses très orthodoxes avant d’aborder ses sujets galants et carnavalesques qui sont les seuls qui vraiment vaillent à nos yeux comme tableaux évocateurs du temps. Botari y apparaissait également avant qu’il ne quittât Venise.

Bellotto grandit auprès de son oncle, très ambitieux de bonne heure, très convaincu de ses succès prochains, car son caractère semble avoir été plutôt présomptueux et la modestie ne fut certes point pour entraver sa carrière.

Pourtant Bellotto ne pouvait espérer trouver en Antonio Canal un oncle semblable à ce qu’avait été pour Marco Bicci cet extraordinaire voyageur que fut toute sa vie Sebastiano Bicci. Cet « ambulant » infatigable avait parcouru l’Italie entière, copié les Carracbe du palais Farnèse à Borne pour le duc Banucciode Parme, était parti en Allemagne, puis à Vienne, où il avait décoré Scbœiibrunn ; on l’avait ensuite revu à Florence, travaillant pour le grand-duc de Toscane, puis en Angleterre pour la reine Anne, puis dans le frivole Paris de la Bégence où l’Académie royale de peinture l’avait chaleureusement accueilli. Entin, il était revenu mourir à Venise, comblé d’honneurs. Dès qu’il l’avait pu, son neveu Marco, perspectiviste et graveur, s’était attaché à lui, dans sa course à travers le monde, pour lui peindre ses architectures.

Bellotto, qui — son avenir le prouva — aimait également les voyages, n’eut point à se montrer l’écuyer de son oncle à Londres, car il quitta Venise auparavant, cette Venise dont il s’exila volontairement la plus grande partie de sa vie. Fidèle à la tradition selon laquelle tout peintre d’Italie devait alors préluder dans sa carrière par une visite a Borne, débordante de grands enseignements, il partit.

Ni la vie prenante de la lagune, ni les passionnantes querelles qui déjà y mettaient aux prises, sur les planches.

ilAiNM.. — I.A (iUAADE Al. I,KE DU VAUX-H ALE A LOA DUES

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LES DEUX GANALETTO.

Gokloni, âgé de trente-deux ans, et Chiari, de sept années plus vieux, ni peut-être i’accueil qu’il trouvait aux salons de la brillante Lniza Bergalli, épouse de Gozzi, ni l’amitié — qu’on peut lui supposer — de J. -B. Tiepolo le fils, son cadet de deux ans, ne le retinrent. 11 s’en fut à Borne où, sans doute, il arriva avec une lettre de son oncle le recommandant à l’ami Pannini, de plus en plus féru alors des paysages semés de ruines, peuplés de pâtres et de solitaires guerriers.

A Borne, il mit en relief sa vanité quelque peu tapageuse, son goût de paraître partout, son orgueil de grand peintre se croyant sincèrement gentilhomme, si bien qu’il n’hésita pas à s’anoblir du titre de comte^ peu de temps après, dès qu’il fut en Allemagne.

Une curiosité l’appelait d’ailleurs de tous côtés : à Vérone (1), à Brescia, à Pavie, à Turin, à Milan où il séjourna tour à tour, dessinant, peignant, cherchant opiniâtré ment à se procurer de hautes protections et à deviner le chemin de traverse qui aboutit, avec un minimum de fatigue, aux portes des palais royaux, aux titres et aux pensions.

Entre temps, Antonio Canal était parti à Londres, où il devait rester de 1746 à 1748. Si l’on en juge d’après les documents qui nous sont parvenus et suivant lesquels Bellotto s’établit en Saxe vers 1747, si l’on tient en considération qu’avant ce moment il vécut en Angleterre assez

(1) Vue du pont des vaisseaux, à Vérone. — Actuellement au Musée de Diesde.

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longtemps pour s’attirer l’amitié d’Horace Walpole et travailler pour le célèbre «écrivain sans le savoir », on doit en conclure qu’il y a tonte vraisemblance pour que l’oncle et le neveu se soient rencontrés à Londres et y aient collaboré. 11 n’y aurait même aucune impossibilité à ce que le second Ganaletto, avec tout l’entregent qu’on doit lui reconnaître, ait organisé la venue d 'Antonio Canal à Londres, dans le but de s’y faire chaperonner et d’y partager les bénéfices de son maître et collaborateur. Toutes les suppositions sont permises.

11 ne s’attarda point à Londres, en tout cas. En plein succès, il part à Vienne et, aux portes de la capitale, modifie avantageusement son état civil. C’est maintenant sous le titre de comte Bellotto, peintre d’architecture, neveu et émule du célèbre Canaletto, qu’il se fait annoncer. Ricci avait peint à Schœnbrunn, Bellotto voulut suivre ses traces. 11 se dépense, va à Alunicb, où son oncle vient en passant l’embrasser et constater le beau chemin qu’il a fait dans la vie. Le neveu profite de la circonstance. 11 se souvient qu’Antonio est fort estimé du célèbre amateur et collectionneur Algarotti et que ce dernier est en relations épistolaires avec le roi de Pologne, et il fait agir tant et si bien que le grand Electeur de Saxe, navré de n’avoir pu attirer l’oncde à sa cour, appelle à Dresde le neveu.

En cette extravagante Cour dresdoise, le prodigue et fantasque Auguste 111, qui fut un si plaisant souverain, n’avait pas convoqué que des peintres. Ivre de musique et de tableaux, il s’entourait, depuis son accession au

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trône, d’une suite d’artistes empressés à lui plaire, et Bellotto vint fort h propos compléter une académie de protégés où brillaient au premier rang ses deux compatriotes, le ténor Annibali et la chanteuse Minzolli.

L’atmosphère lui convenait à merveitle de cette cour frivole, mais cultivée, où, tout de suite, il put se parer de l'épithète tant convoitée de Peintre du Rof/. 11 venait d’atteindre sa trentième année : ce devait être un brillant cavalier et son séjour près du grand hdecteur dut être le temps le plus heureux de sa vie.

Dresde était alors une cité de plaisir et d’art. Elle s’était métamorphosée depuis le règne d’Auguste H, prince idéal, amateur de belles choses et organisateur de fêtes théâtrales et somptueuses. Ne fallait-il pas vraiment que les citoyens saxons fussent de bon caractère pour avoir trouvé exquis et du meilleur goût que leur monarque ait, un jour, échangé son plus beau régiment de dragons contre douze superbes potiches de porcelaine? — Le fils, Auguste 111, n’était pas moins généreux à l’égard des artistes. Son seul souci était de faire argent de tout pour orner à son gré ses résidences, sa capitale et scs Etats : (( Ai-je encore de l’argent? » disait-il h son ministre Bruhl, chargé des finances de cet heureux pays. On en trouvait par tous les moyens. Pour l’art et la beauté, le gaspillage des fonds d’Etat était merveilleusement organisé.

Bellotto ne tarda guère à se faire du généreux Bruhl un ami et un protecteur. Le ministre l’employa pour décorer les galeries du prince, mais, étant lui-méme d’un

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goût très raffiné, il ne manqua point l’occasion de prélever, dans l’œuvre de l’artiste architecturiste, des toiles où la reconnaissance avait stimulé le pinceau, mais dont le paiement restait différé d’année en année.

Ce fut le temps où Bellotto parcourut en tous sens ce Dresde d’autrefois, disparu en grande partie aujourd’hui, mais qui revit sur les tableaux évocateurs dont se sont notamment enrichies les galeries d’Allemagne.

Quartiers riches décorés de palais, quartiers pauvres sur qui planaient les clochers finement découpés des églises, Bellotto peignit tout cela avec une facilité qui fait honneur à sa nature d’artiste, maître de sa technique et fervent de son art.

Parfois, le souvenir de la Venise natale le hantait. Il en profitait pour monnayer la fidélité de sa mémoire. Il composait des toiles où la patrie revivait en beauté à ses yeux d’exilé volontaire.

Peut-être s’aidait-il de croquis conservés, ou de gravures anciennes, ou même des gravures faites d’après l’œuvre de son oncle. Toujours est-il que, bien que ce fût là un travail d’atelier, les toiles qui sortaient de ces nostalgies vénitiennes sont fort estimables et restituent avec une exactitude presque rigoureuse la vérité des plans et des colorations. A peine, de temps en temps, une façade est-elle plus large sur le tableau que dans la réalité, une île plus reportée vers la gauche, un bras de canal plus large (1 ). Bernardo Bellotto,

(1) La PiazzeUa. — Musée do Lille.

Dresdois par option, était resté Vénitien dans son cœur.

Au surplus, il suffit d’observer ses ciels d’Allemagne pour y retrouver le reflet indéniable des grandes coulées de lumière qui, aux beaux jours, inondent la lagune et ses horizons. Et il n’est pas jusqu’aux façades de ses palais allemands où ne réapparaissent les tonalités fraîches de la Venise marmoréenne où ses yeux s’étaient ouverts à la splendeur de l’art.

Dans le même temps, Bellolto poursuivait, burin en main, son œuvre de graveur. Sa technique est directement héritée d’Antonio Canal. Même procédé de réserve des blancs, mêmes habiletés, mêmes simplicités, même parti pris d’éviter les contretailles. De nombreuses pièces furent ainsi apostillées par lui de son monogramme B. B. Les plus célèbres sont connues sous le titre : Vediite délia cittd dt Dresda (sans lieu ni date), réunies en un in-folio. Ce sont là treize eanx-fortes dessinées et gravées par l’artiste de 1748 à 1752. D’autres gravures de Bellotto, portant le monogramme /?. />., accompagné cette fois de la mention « detlo il Canaletto », représentent des vues de Varsovie et des paysages.

Si, dans ces œuvres diverses, Bernardo continua le tour de main de celui qui avait été son maître, on ne peut toutefois lui accorder sans réserves le talent, qu’avait an suprême degré son oncle Antonio, de disposer d’importantes masses d’ombres — même au premier plan — sans se mxOntrer lourd, compact et empâté. L’habileté prodigieuse que montrait Canal, lors([ii’il s’agissait de jouer

avec ces difficultés, le neveu ne la retrouva pas souvent. 11 traita les masses d’ombres d’une façon plus opaque, et ce manque de lumière dans les contre-jours, cette absence de limpidité dans les gris et les pénombres, lui ont été fort justement reprochés devant ses tableaux eux-mêmes.

D’un autre point de vue, s’il pouvait, par impossible, être prouvé qu’Antoniô Canal faisait faire ses figures par Tiepolo, on pourrait en déduire que ni l’architecturiste vénitien ni le peintre d’Auguste 111 n’étaient faits pour animer leurs toiles d’une figuration qui leur fût propre.

En effet, Bellotto empruntait le pinceau du Bolonais Stefano Torelli pour animer ses perspectives de palais et d’églises. Cette collaboration, au moins, est assurée et reste indéniable. Le Torelli était, lui aussi, un Italien transfuge. Dresde lui était devenue une seconde patrie depuis 1740, et, non sans mérite, il y peignait tour à tour des tableaux pour les dessus d’autels et des plafonds pour les nobles résidences. Ces dernières œuvres ne devaient point durer. Les incendies et les ruines qui furent, dans ce pays, les tristes conséquences de la guerre de Sept ans, entraînèrent la destruction presque totale du patient labeur qu’avait voulu parfaire Torelli, avant que d’aller mourir, en 1783, à Saint-Pétersbourg.

Bellotlo lui-même — et en ceci, il montre des qualités que n’eut point son oncle — s’essaya avec succès à la gravure de personnages de grande dimension. On connaît de lui, tout particulièrement, une grande planche dite du Turc reproduction d’une œuvre que Van der Hyden

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