‹ Les deux citésChapitre 21 sur 92 · IS · texte numérisé non relu

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toute leur pureté que chez le peuple extraordinaire des Hébreui. Avant Moïse qui les a recueillies dans la Genèse, elles étaient pour les descendants d'Abraham, non de simples souvenirs historiques plus ou moins intéressants, mais le fondement de leur foi au Dieu vivant, les titres de leur élection nationale et les sources de leur attente du Messie. C'était un dépôt sacré que l'Etemel avait confié à son peuple élu et que la crainte de Dieu protégeait contre toute falsittcation. Chez les nations idolâtres ta tradition s'est corrompue et estdevenue légende. Des circonstances essentielles sont tombées dans l'oubli par l'infirmité de l'esprit humain ; l'orgueil s'est refusé à conserver la mémoire d'anciennes fautes et de leurs justes ch&timents ; l'imagination a enrichi le texte primitif de poétiques fictions ; des faits récents se sont confondus avec les faits analogues des siècles passés, et les peuples, en emportant avec eui dans leurs migrations leurs traditions, en ont transféré le théâtre dans leur nouvelle patrie. La légende k son tour a produit le mythe, qui est à la fois la traduction d'un récit historique dans l> langue des métaphores et des symboles, et la première tentative d'expliquer philosophiquement les grands événements du passé et les grands phénomènes de la nature par l'intervention de la Divinité. Les mythes historiques ont la plujtart pour objets les faits du monde ant^ituvien, qu'ils revêtent de formes très-diverses selon le caractère propre de chaque nation. En les dépouillant de leurs enveloppes parfois très-énigmatique, on se convainc qu'ils sont les mêmes dans les contrées les plus distantes; ce qui suppose nécessuremenl que les nattons de l'ancien et du nouveau monde sont sorties d'une souche unique. Si les mythes sont universels et humanitaires, la ballade est plutôt nationale et indigène ; elle chante de préférence les exploits ou les malheurs du peuple, de hi tribu, de U fomille oii elle est née. Nous en connaissons l'existence chez les Grecs avant Homère, à la cour des princes où vivaient Démodocus et Phémius ; chez les anciens Romains qui a dans leurs festins chantaient les vertus de leurs grands hommes (1); » chez les Gaulois, chez les Germains, chez les Scandinaves; puis chez les Péruviens et tes Mexicains, et, enfin, chez les Apalachites et chez les Malais de la Polynésie. Le rhythme préservera la ballade de toute grave altération partout où le peuple est doué de peu d'imagination. Mais en Grèce elle se perd dans l'épopée primitive, qui n'est plus en quelque sorte pour l'historien qu'un tableau

des mceun antiques. Au reste, les romans chevaleresques du moyen ftge, les romances du Cid, les poésies nationales de toute l'Europe moderne attestent que la ballade sunit aux temps Bn(éhistonques; mais elle n'a plus alors que peu de prix pour l'histoire et relève plutôt de la littérature (1).

Les débris qui forment le second champ des études archéolopques, sont : les outils, les armes en pierre ou os, bronze et fer, ainsi que les vases d'argile trouvés avec des ossements humains dansdes cavernes, dans des tourbières, en rase campagne, dans les palafittes des lacs; les collines funéraires et les tombeaux de tout genre antérieurs k l'écriture ; les mines avec leurs fouroeaux ; les piliers informes, isolés, ou réunis par milliers comme iCarnac ; les constructions en pierres brutes telles que les dolmens ; les murs cyclopéens ; les nuraghes de la Sardaigne et les tours rondes de l'Irlande ; les remparts et enceintes en terre de l'Allemagne, de la Sibérie et de l'Ôhio ; les ruines du Sedjestan attribuées au fabuleux Rustem; celles de Palenque; en un mot, toutes les antiquités de quelque espèce et de quelque date que ce soit, provenant des peuples qui ont péri sans laisser de documents de leur existence et de leurs destinées.

b) Tempi historiques. S'il est des peuples qui appartiennent tout entiers aux temps anléhistoriques, d'autres au contraire k leurs premières origines connaissaient déjà l'écriture. Tels les Egyptiens, et sans doute aussi les Assyriens et les Babyloniens, qui noue ont laissé des inscriptions à l'aide desquelles les Champollion et les Lepsius, les Rawlinson et les Oppert tentent de recon»li'uire la série de leurs rois.

Les rois de Judaet d'Israél, ceux des Mèdes et des Perses avaient, et les empereurs de la Cbine ont encore leurs historiographes, de qui les annales sont déposées dans les archives de la couronne. Cependant les prêtres en Judée, en Egypte, en Phénicie, en Chaldée, écrivaient eux aussi, les annales de leurs peuples. Les livres des Chroniques dans l'Ancien Testament nous montrent comment les récils des temples complétaient, contrôlaient ceux des palais. A Argos et à Rome, c'étaient les prêtres seuls qui dans les siècles reculés tenaient les registres de l'histoire nationale.

Avec Hérodote commence la série des écrivains qui racontent

II) TMr poor la billidr ; Batkit ■tM. friBf.: — pour u lénodc cl

avec plus ou moins d'art ce dont ils ont été les témoins. Le siècle se réfléchit dans leurs ouvrages comme dans des miroirs vivants. Leurs préjugés, leur crédulité, leur scepticisme, leur orgueil national, loin d'en troubler l'image, ne font que la rendre plus exacte ; car leur esprit est celui même de leur temps. Tels, après Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe ; tel Tacite ; tels pendant les siècles de décadence du vieux monde Dion Cassius, VHiatoirt Auguste, Am mien-Marcel lin, Zozime ; telsjusqu'au quinzième siècle, les historiens byzantins.

Pendant le moyen ôge, le monde mahométan rest« fidèle k l'antique et modeste genre des annales. Elles ont pour auteurs des historiographes, comme Elmacin; des hommes d'Etat comme le grand vizir Raschid-Eddin, Makriii, Ibn-Khaldoun ; des voyageurs comme Masoudy.

En Europe, chez les peuples chrétiens, romains, germains et slaves, l'histoire contemporaine retombe des hauteurs où l'avaient élevée Thucydide et Tacite, à ce même niveau des simples chroniques; elles sont écrites en latin, sauf celle du moine russe Nestor. La plupart sont durs à des hommes d'Eglise, tels que les religieux de Saint-Denis, ou les évëques, Grégoire de Tours, Dithmar de Mersebourg, Otton de Freisingen.

Les écrits de Dithmar, de l'abbé Suger, ministre de Louis VI et de Louis Vn, du croisé Ville-Hardouin font la transition au genre des mémoires, qui remonte à Xénophon et à Jules César, et qui, à dater de Joinviile et de Commines, forme tout spécialement en France, le caraclëre dislinctif de l'histoire contemporaine dans les temps modernes. On peut mesurer à leur nombre croissant et à leur diversité (ainsi qu'à la multiplication des journaux) la part ou l'intérêt de plus en plus grand que l'on prend à la chose publique, l'extension a toutes les classes de la société, de l'art d'écrire qui avait été longtemps le monopole des clercs, et la progressive émancipation de l'individualité qui apprend à voir et juger parsoi-méme. D'ailleurs les plus intéressants des mémoires sont ceux des princes, comme r/Zis/oiVé de mon temps de Frédéric II, des ministres d'Etat, tels que Sully ou William Temple, des grands chefs de parti tels que le canlinal de Hetz et les acteurs de la révolution de 1789. A ce même niveau se placent les simples spectateurs quand ils sont aussi indépendants, courageux, intelligents que le duc de Saint-Simon.

Rappelons en deux mots qu'aux mémoires, aux annales, aux histoires écrites par les témoins ou les acteurs des événements

contemporains, s'ajoutent pour les temps anciens les inscriptions, et pour les temps modernes les piècesde tout geni'e enfouies dans les arcbives des Etats, des villes, des couvents, des familles.

Telles sont les sources primordiales où l'historiosophe ne peut assez puiser et s'abreuver. C'est en s'y plongeant qu'il se dépouillera de ses préjugés inconscients et se familiarisera avec d'autres principes, d'autres ci'oyances. 11 sortira ainsi en quelque sorte de tui-méme et de son siècle pour vivre en pleine féodalité, dans la Rome des Césars ou des consuls, à Athènes, à Sparte, à Memphis, à Ninive, à Jérusalem. Ce n'est qu'à cette condition qu'il admirera avec une bonne conscience tout ce qui est réellement saint et grand, et qu'il condamnera le mal sims prévention comme aussi sans faiblesse.

Si les sources premières lui manquent, il aura recours aux sources secondaires les plus anciennes et les plus pures, à An'ien de préférence à Quinte-Curce pour la vie d'Alexandre, à Titeliïe, à Appien, pour Rome républicwne.

Quant aux écrivains modernes qui ont raconté à leur manière l'histoire d'une période plus ou moins reculée ou d'un peuple ou du genre humain, l'historiosophe ne les consultera qu'avec une certaine méfiance. La plupart, en effet, ont apporté à l'étude des sources l'esprit de leur siècle, de leur parti politique, de leur école philosophique, de leur Eglise. Il en est ou plutdt il en fut qui croyaient naïvement que tous les siècles et tous les peuples ressemblaient aux leurs : les rois mérovingiens étaient pour eux des Louis xrv, et les Francs de race allemande parl^ent la langue de Racine. C'est ainsi que Tite-Live lui-même met dans la bouche (les rois mythiques de Home des harangues que Cicéron n'aurait pas reniées. [Vautres écrivains sans doute, doués d'une plus grande souplesse d'esprit, ont reproduit avec fidélité l'image des temps anciens ou des nations étrangères, et plusieurs ont déployé dans la reconstruction, la a résurrection » du passé une érudition imiDense, une imagination puissante et l'art exquis des poètes et des peintres. Mais chacun d'eux, selon l'expression de Pascal, > sa pensée de derrière par laquelle il juge de tout, et cette pensée n'est pas toujours un lumineux principe tel que celui des races, de leurs luttes, de leur fusion, qu'Augustin Thierry a le premier introduit dans l'histoire. Ces écrivains peuvent avoir leurs préjugés inconscients ou raisonnes qui confirment ou contredisent ceux de» historiens contemporains. S'il y a accord, les erreurs grosûssent et se multiplient sans mesure; s'il y a oppoûtion, le

passé devienl un problème insoluble dont on dénature toutes les données. L'histoire se transforme alors en un plaidoyer, et l'avocat, dans son étude des sources, néglige ce qui ne va pas à sa cause, altère ce qui en établit la fausseté, et voit dans le texte ce qui ne peut y être. Aussi la même histoire prend-elle les aspects les plus divers. Voyez ce que celle des Hébreux devient entre les mains d'un Voltaire ou entre celles d'un Ewaldl Les Romains sont pour les uns le peuple du droit et le modèle des vertus civiques, pour les autres les plus égoïstes des hommes et le monstre aux dents de fer du prophète Daniel. Le moyen ftge est tour à tour un âge d'afireuses ténèbres, un Age de splendide lumière. L'histoire de l'Eglise est ici la glorification de l'infaillible papauté, là la justification de la Réforme. Cet écrivtûn est un noble qui voit la ruine de son pays dans la chute de l'aristocratie; celui-là un plébéien applaudissant au despotisme qui, en abaissant toutes les télés hautes, fraye la voie à la démocratie. Mais de l'avocat au panégyriste ou au pamphlétaire il n'y g qu'un pas, et ce pas, l'adulation, la haine.l'amour du paradoxe le franchissent sans remords. On a tenté de réhabiliter la mémoire des Tibère, des Alexandre Borgia, des Marat et des Robespierre, et l'on a fait mourir Calvin d'une maladie honteuse (1). La verlu est trainée aux gémonies, et le vice a son apothéose.

Si l'historiosophe se détourne avec dégoAt de ces écrits malsains, il accueille au contraire avec empressement et reconnaissance les histoire» spéciales de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, des beaux-arUi, des sciences, de la famille, de la société, des institutions politiques et des religions, avec le secours desquelles oq compose {'histoire générale de la civilisation. Ici encore les opinions préconçues réagissent avec plus ou moins de force sur l'appréclaiion et l'exposé des faits. Le socialiste est incapable de comprendre le développement de la vie domestique; l'athée, l'essence et la succession des religions. L'historiosophe se déliera d'un Hegel jugeant à sa propre mesure tous ses devanciers, et mutilant, faussant à plaisir leurs systèmes. Il reprochera aux historiens des institutions politiques de rechercher les causes de la prospérité des nations dans les formes du gouvernement et non dans la justice. Il s'étonnera, avec Garlyle, que dans l'examen des religions on se préoccupe de tout, si ce n'est de la seule chose

II) L'abbé Ganme. dtni un CalAUnvil* p/rsérlrarict. De LiiUwr. U dit : • H laeiit aoe ntu

nécessaire, c'est-4-dire de la somme de piété sincère qu'elles produisent dans la nation.

2" /« causes.

Les événements s'offrent d'emblée & l'historien contemporain comme te double produit de l'esprit humain, qui obéit à ses passons, forme des projets de guerre, noue des intrigues, promulgue des lois, tente des réformes; et de la fortune, qui décide du sort de toutes nos entreprises. Mais la science, la philosophie ne peut se contenter de ce premier aperçu ; elle veut scruter les eau- Ms des événements et les relier solidement les uns aux autres. Ces causes sont triples : l'homme, la nature et Dieu. De là trois classes d'hùioriens philosophes qui s'ajoutent et se superposent à l'historien narratewr, et qu'il ne faut pas confondre avec \e philosophe de thiitùire. Leur vr^ nom serait celui d'sfiologuet,

a] La première école explique l'histoire par le libre arbitre de l'homme, méconnaît la puissance de l'instinct, qui est aveugle, exagère celle du raisonnement, qui calcule, fait des législateurs, des espèces de demi-dieux créateurs, et croit trouver dans les expériences des temps passés d'utiles leçons à l'usage des hommes d'Etat. Elle doit à cette prétention son nom de pragmatique que lui a donné son fondateur Polybe, et que les Allemands ont adopté. Témoin de la grandeur croissante des Romains, qui soumettaient à leurs lois tout le monde civilisé, il s'est demandé {{uelles étaient les causes d'une telle puissance, et les a trouvées dins la sagesse de ce peuple et l'excellence de sa constitution. II a le premier intercalé dans ses récits les résultats de ses médita- ^Ds et introduit dans l'histoire d'un peuple l'exposé complet de tes institutions. Machiavel et Montesquieu ont traité d'après lui le même sujet; mais ils ne racontent plus, ils raisonnent et discutent. Un pas de plus, et les annales des nations ne seront qu'une collection de faits d'où l'on tirera soit des leçons de tyrannie à l'usage d'un Prince, soit l'explication ingénieuse du vrai sens ou de VEtpril des lois, soit une Théorie des révolutions. Ici l'histoire «e confond graduellement avec les sciences politiques.

b). L'école fataliste nie la liberté, dépouille l'homme de sa responsabilité et de sa dignité, et fait de lui un automate que mettent en mouvement des causes aveugles. Os causes agissent avec la rigueur des forces physiques, car la barrière qui sépare la nature et l'homme est ici renversée. La succesàon nécessaire des

causes et des effets devient use loi ; mais cette loi ne se formule pas. Nul ne sait où tend et aboutit son action, et les fatalistes proprement dits ne s'enquièrent point de ces origines. Telle est la célèbre école française des Thiers et des Mignet. D'autres, qui, plus curieux, ont voulu remonter à la cause îles causes et découvrir le moteur qui donnait la première impulsion aux événements humains, ont cru voir que les nations devaient leur caractère au climat (le leur patrie, et l'humanité le sien à la nature terrestre. La nature, la matière serait donc la mère de l'histoire, et nous sommes ainsi autorisé à donner le nom de naturalitte à l'école de Charles Comte et de Buckle.

c). La troisième école, sans nier l'action subordonnée de la nature et bien moins encore celle de la liberté humaine, trouve en Dieu même et dans sa justice ou dans sa sagesse la cause première des événemeuts historiques. Cette école providentielle comprend des catholiques, tels que le grand Bossuet ; des protefttants, tels que M. Merle d'Aubigné ; des théistes, tels que Krause et M. Laurent. Les principes mêmes de l'école n'ont été mis en lumière que tout récemment par le père Gratry, qui les a trouvés dans les saintes Ecritures.

3° le» lùi$.

La loi des êtres libres est celle de la justice qui rémunère leur obéissance par le bonheur et leurs transgressions par la souf* france. Mais comme il est de l'essence de cette loi de pouvoir être sans cesse enfreinte, et qu'elle l'est perpétuellement par l'homme, elle ne fait que révéler l'effroyable désordre des choses humaines. Pour y découvrir quelque peu de cette régularité après laquelle notre esprit soupire, il faut descendre du règne de la liberté vers celui de la nécessité, et chercher si les peuples, comme les individus, ne seraient point soumis à une loi physique de croissance et de déclin, qui ne porterait d'ailleurs nulle atteinte à noire dignité morale, Cette comparaison de la vie des nations à la n&tre n'était point étrangère, comme nous le dirons plus tard, aux prophètes hébreux. Sénèque et Florus ont retrouvé dans l'histoire romaine les quatre âges de l'enfance, de la jeunesse, de l'âge mùr et de la vieillesse. Mais le vrai fondateur de la biologie historigue ou de Vhistoire nomologique, c'est Platon : il a découvert l'ordre dans lequel les formes de gouvernements se succèdent chez un peuple républicain, depuis son enbnce à

son extrême vieillease. Longtemps après lui Vico a constaté que, chez toutes les nations, l'iostuict et la poésie précédaient le temps de la réflexion. Cette précieuse découverte, qui réduit à peu de chose l'omnipotence attribuée aux législateurs dans l'école pragmatique, a été corroborée par les positivistes, qui retrouvent |>artout les trois ftges de la religion, de la philosophie et des sciences euictes. Nous sommes donc en droit d'aftirmer dès mainti^nant que la loi des Ages est un fait acquis à la science. L'étude n'en est point terminée; plusieurs termes de Ut formule sont encore indécis, et il faut ne pas les multiplier si l'on veut que la même formule soit vraie à la fois des peuples esclaves de l'Orient, des peuples souverains de La Grèce et de Rome, des peuples libres du monde chrétien. IMais cette loi n'est niée que dûis l'école naturaliste, pour laquelle tout doit être causes locales, accidentelles et variables.

4" U Plan.

Si les peuples ont leur loi de croissance et de déclin, il est bien évident qu'ils ue sont pas en réalité ce qu'ils semblent être k première vue : des agglomérations confuses d'êtres isolés qui vivraient à la même époque, et dont les généraUoos se succéderaieat sans qu'aucun lien organique les reliftt les uns aux autres. Nous devons reconnaître en eux des personnes morales dont le développement se fait selon un type analogue à celui de la vie individuelle. Mais la loi des figes ne nous dit absolument rien de leurs fonctions, de leur caractère propre, du but de leur existence; elle ne nous explique pas davantage pourquoi ils apparaissent à telle période, pourquoi quelques-uns d'entre eux semblent immortels, comme les Chinois et les Indiens, ni quel sera le résultat final de leurs travaux. Même cette loi est la négation formelle de tout progrès; car ce qui ne croit dans la première moitié de sa vie que pourdécroitre dans la seconde et périr, recule autant qu'il avance, et rien ne nous dit encore que ces peuples qui traversent tous les mêmes âges, accomplissent d'une période à l'autre de l'humanité des fonctions de plus en plus relevées. Gardons-nous donc de faire, avec Vico et ses disciples, de cette loi le principal objet de la philosophie de l'histoire. VkiHoriosophie proprement dite est la science du progrès de l'humanité, de son éducation, du plan de ses destinées ascendantes. La biologie des nations ne fait que l'annoncer et la préparer.

Elle l'annonce. Comment en efTel le Législateur suprême qui a foît de chaque peuple une personne morale soumise au régime de lois immuables , aurait-il abandonné à l'aveugle et inconstant destin l'humanité ? Comment l'aurait-il laissée à l'état d'un informe agrégat de peuples dont aucun plan ne déterminerait les travaux et la succession? Ce qui est bux des organes, ne saurait être vrai du corps qu'ils composent. L'histoire de l'humanité a donc sa loi et son plan , et la loi des quatre âges nous en facilite la découverte par Vhistoire comparée.

Voici plus de deux mille ans qu'on applique à l'histoire la méthode de comparaison. Xénophon , Ilaton , Aristote, Polybe avaient comparé les constitutions des peuples anciens, et Platarque, les m» de grands hommes de la Grèce et de Rome. Longtemps après eux, Mably avait établi un parallèle entre les Romains et les Français, de Murait opposé les Français aux Anglais, Montesquieu les Orientaux aux Européens. C'est en comparant les lois que ce dernier avait tenté d'en deviner Vesprit, et Pastoret avait mis en présence les uns des autres Zoroastre, Confuciut, Mahomet et Mohe. Mais ces travaux concernaient les sciences juridiques et politiques, l'ethnographie, la morale plus que l'histoire. Quelques historiens avaient bien saisi au vol d'ingénieux rapprochements entre certains événements du monde ancien et du moderne, ou avaient insisté sur le synchronisme étrange de phénomènes tels que la papauté, le califat et les dalaî-lamas. Toutefois ces aperçus étaient trop isolés ou trop arbitraires pour qu'on pot leur accorder une valeur scientifique. Il fallait, pour créer l'histoire comparée, user selon toutes les règles de la science, de la méthode qui a produit une vraie révolution en anatomie , en géographie, en linguistique. Il ne suffit pas d'attendre qu'un heureux hasard ait mis en présence l'un de l'autre dans notre esprit deux phénomènes analogues. Nous possédons le secret de provoquer ces rencontres et d'écarter en même temps les chances d'erreur. La loi des quatre Ages nous a appris à induire la vie de chaque peuple à un petit nombre de grands faits qui se suivent en des temps réguliers. Nous avons ainsi entre les mains autant de séries ou de colonnes qu'il y a de peuples civilisés. Hles se rangent comme d'elles-mêmes côte il côte, et chacun des termes de l'une d'elles se compare spontanément avec le terme correspondant de toutes les autres. Ainsi au deuxième flge, à celui de la jeunesse apparaissent les sacerdoces et les oracles. Ainsi la dernière moitié de l'âge viril est celui des écoles philoso-

[Aiqaes et des prophètes hébreux. Ce qu'il y a d'identique dans les anafo^ues, s'explique par la loi uniforme qui les produit: leurs différences révèlent le caractère propre du peuple et sa mission spéànle. Si l'une des colonnes présente une lacune, comme la colonne de la Chine qui n'a ni sacerdoce ni oracle, l'histoiiosophe recherchera les traces à peine perceptibles de l'organe manquant, et une exception pareille ne sera pas moins instructive que ne l'aurait été la conlîrmation régulière de la loi.

Le résultat immédiat de L'histoire comparée, c'est la détermination des fonctions des peuples. Les fonctions ainsi connues, il devrait être aisé de découvrir par leur combinaison et leui succession le plan de l'histoire universelle. La Grèce et Rome ne marquent-ils pas la jeunesse poétique et belliqueuse de l'biunanilé? l'Orient son enfance? le monde chiétien son âge viril? L'humanité sérail donc soumise à une loi toute semblable à celle des nations. Mais s'il en était ainsi, elle aurait, elle aussi, son déclin et sa ruine. 11 n'y aurait alors pour elle nul progrès, et elle pMmit soit pour ren^tre, soit pour être remplacée par une autre humanité. Son histoire offrirait donc le monotone et désespérant spectacle de ces cycles qui constituent lliistoriosophie de l'Orient païen, dHéraclite, de Platon, des stoïciens, de Vico et de Krause. La foi, au nom des Ecritures; la {Ailosophie, au nom du progrès ; tout notre Occident, au nom de ses plus chères espérances, protestent contre l'hypothèse des retour». Tous nous attendons de l'avenir non un flge de vieillesse et de décrépitude, mais une ère de vie, de force et de bonheur.

Quel est donc le vrai plan de l'histoire de l'humanité? Les saintes Ecritures nous l'ont enseigné depuis trois mille ans; mais aujourd'hui encore les philosophes ne l'ont point découvert, car ils se font un point d'honneur de ne pas s'en enquérir auprès de Celui qui se nomme la Vérité. Aussi sont-ils comme frappés d'aveuglement; on dirait des en&nts qui, les yeux bandés, tireraient de l'arc et de qui les flèches manqueraient toutes le but. Chacun de ces fiers esprits résout à sa manière le problème, et sa solution n'est acceptée que d'un petit nombre d'adeptes, ou elle est d'emblée universellement repoussée. Nulle part l'infirmité de la raison humaine n'est aussi manifeste qu'ici. Aussi peut-on dire qu'après un siècle de travaux incessants l'historiosophie est encore à cette heure dans l'état où se trouvait au commencement du ùècle la géologie, alors qu'elle était ballottée entre quatrevingts hyjuthèses contradictoires. Toutefois la plupart de nos

savantsrôvCDrsontconfusément entrevu une petite partie de cette vérité qui avait été révélée dans sa plénitude aux prophètes hébreux. Si l'on dépouillait toutes ces parcelles de ta masse d'erreurs où elles gisent ensevelies, et qu'on les rapprochât les unes des autres, on parviendrait peut-âtre à recomposer la circonférence de la mosaïque ; mais au centre manquerait la flgure principale, celle du Christ, sans laquelle toutes les autres ne s'expliquent pas.

L'impuissance des philosophes à découvrir le plan de l'histoire provient plus encore de leurs idées de derrière, qui leur troublent la vue et l'esprit, que de la difficulté et du nombre des problèmes à résoudre.

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