LES PHÉNICIENS
Entre l'Egypte et Byblos étaient Sidon et sa fille Tyr, les deux grandes cités de la Phénicie.
Les Phéniciens, camites sémitïsés par leur mélange avec les Lydiens, ont connu le vrai Dieu sous son double nom de Ja, Jao, Jéhovah et de Baal, et gardé un souvenir assez exact de la vision génésiaque, du paradis ou du jardin des Hespérides, du fléau du feu et de la haute civilisation du monde antédiluvien. Fiers de leur industrie, ils devaient transformer les Caïnites en une race chérie des dieux, et ils ont rendu un culte divin à Tubal-Caï[i(=Vulcaio] sous les noms de Chrysor et de Diamichius. Le sentiment du péché était d'ailleurs si vivant dans leur cœur qu'ils ne reculaient pas devant des hécatombes de leurs propres enfants pour apaiser la colère divine.
Commerçants infotigables, ils n'adoraient pas les vieilles divinités des »ècles cosmogoniques. Dans leurs voyages sur la plaine humide et fraîche de la Méditerranée, ils ne pouvaient pleurer Adonis expirant sous les mortelles ardeurs delà canicule. Sidon était resté fidèle & Baal; mais Tyr se donna un dieu nouveau, Melcarth, le roi de la cité, d'une cité marchande dont les flottes pénétnûent jusqu'aux dernières limites de l'Occident; d'une cité où l'homme apprenait à mesurer ses forces psychiques, à sentir son indépendance, à aspirer à la liberté politique; d'une cité où la royauté asiatique s'apprêtait à céder la place à la république grecque et italiote. Melcarth aurait en Egypte pris place après Horus dans la série historique des dieux-rois, et aurait représenté la
«1 Ferrltprlmav, t. m, lirrel;
période de la plus haute drilisation aùatique au temps d'Hinun et de Salomon.
La Phéaicie. sans avoir une caste de prêtres et des écoles eacerdotales, a produit, elle aussi, ses philosophes. Le seul d'entre eux dont le nom soit parvenu jusqu'à nous est Mochus, qu'on dit aïoir vécu avant le siège de Troie. Il passe pour le père de cette théorie des atomes que nous connaissons déjà par l'Egypte et la Chaldée. Plusieurs autres cosmogonies, les unes traditionnelles et théistes, les autres matérialistes, prouvent l'intérêt qu'on portait dans ce pays à la question des origines des choses. Nous y retrouvons la fable des hommes ■ nés du limon sans semence et sans germe (1), d et quelques bibles traces d'un cycle de 30,000 ans.
j CHAPITRE SIXIÈME.
! LES ABTA8 DE L'iRUf (2).
De la Phénïcie nous retournons sur nos pas vers l'Euphrate et
le Tigre, et grarissons les bords escarpés du vaste plateau de
llran qu'occupe la race japhéf ique des Aryas ou des Héros.
L'Iran est la terre païenne des deux cités, le paya d'Ormuzd et
I d'Ahriman. N'aurait-il point le droit de protester contre l'épithète
I de païen et de revendiquer avec la Chine une place auprès de la
; Judée parmi les contrées où l'on adorait un seul Dieu et le seul
»rai Dieu? Les Mèdes et les Bactriens ont-ils jamais représenté la
Drrinité par un symbole fait de main d'homme, une idole, une
Jtatne? Ont-ils inventé une Mylitta, une Astarté, ou même une
Isia, une Neith, une TamounT Se prostemaient-ils devant le soleil,
' Ja lune et les étoiles? Leur Ormuzd ou leur Mithra n'était-il pas
an dieu juste et rémunéraleurl Ne faisaient-ils pas, comme les
B^reux, de la pureté, de la sainteté la vocation de l'hommeîN'a-
Taient-ils pas gardé avec une certaine tidélilé les souvenirs des
âècles primitifs, et n'atlendaient-ils pas la venue d'un Sauveur,
Sosiosch? Mais les apparences sont trompeuses, et m nous appe-
Ions avec une pleine confiance les héros de Ilr&R à notre aide contre les historiosophes de l'école matérialiste, nous devons en même temps confesser qu'ils sont de tous les païens les plus étrangers aux sentiments de repentance et de pardon qui font l'essence de l'Evangile.
Cette race noble et généreuse, prenant ses désirs pour la réalité, imaginait être en possession de la pureté morale dont elle poursuivait de ses vœux l'idéal. Se croyant bons de nature, les Aryas se figuraient être les innocentes victimes du péché. H était pour eux un ennemi violent ou rusé qui les frappait de maladies et de mort, ou qui les prenait k l'improviste et les souillait, et non un poison secret qui circulait dès leur naissance dans leurs veines. Aussi n'offraient-ils à la Divinité nul sacrifice d'expiation. Leur culte se résumait tout entier dans le koma. C'était le suc d'un soi-disant arbre de vie; il était censé donner des forces divines à leurcorpsetà leuràme. Leur foi en ce remède mystique rend compte de leurs mythes de Thrita et de Sam, héros illustres qui étaient de simples médecins, des Ësculapes. Leur demi-dieu Sosiosch n'est pareillement qu'un personnage utile et non un sauveur, qu'un aide qui viendra à leur secours dans la crise finale, alors que la mort sera détruite par ta résurrection. En un mot ils veulent le bonheur sans la conversion, le Paraclet sans le Sauveur, la Pentecôte sans Golgotha.
Dans leur enfance ou leur âge patriarcal, les Mèdes et les Bactriens avaient (si nous ne nous trompons) pour divinité suprême ou unique Mithra, le dieu qui volt tout, propice aux bons, redoutable et terrible aux méchants, le Juge et des uns et des autres après leur mort. Il était entouré d'innombrables anges ou génies, qui formaient son armée contre celle de son ennemi, le puissant génie du mal. Les principaux mythes de cette primitive religion de l'Iran étaient la lutte de Taschter et d'Epéoscho, et la guerre deFéridouncontreZohak, qu'il'défait et enchaîne, comme Honis Typhon, mais que nulle Isis ne délie. Ces mythes ont trait au dua- "isme physique de la sécheresse et de la pluie. D'autres fictions rahissaient chez les Aryas un remarquable besoin d'unité : il ne [eur suffisait pas que d'après la tradition tous les hommes fussent issus d'un même couple; il fallait que d'un seul taureau sortissent tous les animaux, et tous les cours d'eau d'une source unique. Les mflnes, dit-on. étaient les objets d'un culte particulier sous le nom de férouers.
Nous supposons que vers la fin de ce premier Age naquit et prê-
nhrt chei les Aryu orientaux le polythéisme solaire que nous retrouverons bientôt chez les Aryas de llndas, et qui provoqua chez ceui de liran une violente réaction dont la langue bactrienne offre plua d'une trace.
L'^ suivant, celui de la jeunesse, aura vu se consUtuer l'ordre I ncerdotal des mages en M^ie, des athravas en Bactriane, se former sous leur influence un ensemble de cérérémonies religieuses '■ dettÎDées à prévenir, efikcer, chfttier la souillure, et apparaître les héros qui ont plus tard donné lieu aux fables des Thrita et des Sam.
Vers la fin de la haute antiquité, aux temps oii s'éveilla l'esprit philosophique dans toute l'humanité, le mëde Zoroastre réforma ta Bactriane la religion nationale et établit celle d'Ormuzd et ifAhriinan, dont les différents éléments, épars dans les livres sacTts, forment un système de théologie assez bien lié. Le maziasme n'est plus une des productions spontanées et inconscientes de fesprit humain et du génie national : il est la création d'une pensée individuelle, comme l'Islam.
■ Zoroastre a conservé dans son système religieux certaines fic- ' lioBs populaires qui donnent au mazdéisme une fausse appalEDce mythologique. Il a en outre sanctionné de son autorité de prophète les anciens rites, qui ont étouflédans le cœur de ses disàpïes tous les germes de la libre vie de l'esprit, et qui aujourd'hui i ocore pèsent de tout leur poids sur les Guèbres. Par son ignonnce de la vraie nature du péché, il a développé chez les Mazdéiens ;F<^neil de la propre justice. Enfin, en divinisant le mal, il a nodamné son œuvre à une ruine certaine.
11 y a, d'après Zoroastre, deux auteurs de toutes choses et deux Wodes. Le monde d'Ormuzd est celui de la lumière, de la vérité et de la pureté; le monde d'Ahriman est celui de la souillure, du aensonge et des ténèbres. Sur les rives de l'Euphrate la création otière était la cité de Bel et de Mylitta, et le mal, venant on ne ait d'où, y foisait irruption du dehors. L'Egypte était la cité i'Amoun, de Phtah, d'Osiris, et le mal, enfant du même dieu que le )»en, y habitait par droit de naissance, et y sévissait sans entraves. En Bactriane, le principe noauvais, dont les origines sont mveloppées d'un impénétrable mystère, lutte à forces égales contre Ûieu. Ahriman a, comme Ormuzd, dans le ciel ses archan- Ip8,ses légions de gémes, ses astres; sur la terre ses plantes et ses 'atmaux, ses régions et ses peuples. Un abîme qui commence au ■in de l'élemité, divise donc, dans l'espace, l'univers en deux
moitiés, et la guerre à mort que se font les deux empires, remptit à elle seule le temps et l'histoire.
L'ordre le plus complet règne dans l'un et l'autre empire, el le mazdéisme BatisfaJt ici en quelque manière cet insatiable besoin d'unité, qu'il violente au contraire par ses deux Infinis. S'il existe deux principes, au moins sont-ils la cause unique l'un de tout te bien, l'autre de tout le mal, et se proposent-ils en toutes choses un but unique, l'un la destruction du mal, l'autre la destruction du bien. Ainsi la vie du mazdéien est une dans toute la ngueur du terme : par ses pensées, par ses paroles et par ses œuvres, par son culte, par son agriculture, par ses guerres, il travaille à l'anncement du règne d'Ormuzdetàlaruinedeceluid'Ahriman. Toutes ses forces physiques, psychiques et spirituelles sussent de concert sous une même et puissante impulsion. R n'est plus comme le Sémite de Babylone ou de Byblos, ou comme le Comité du Nil, le spectateur, plus ou moins ému et attendri, des victoires ou det défaites des divinités aux prises avec le mal : il prend une part active à la lutte, il est coouvrier avec Dieu, il est un vaillant soldai d'Ormuzd. Tout Arya est appeléàdevenirunA^rtu.
Ainà s'explique le caractère distinctif de l'historiosophie mu déîenne : la glorification de l'individualité ou l'accompliasemen du plan divin par l'œuvre des hommes de génie. SÛis eux If monde aurait pris fin ; sans eux l'humanité n'aurait pu remplir s mission et Ahriman l'aurait frappée de plaies toujours plus doa loureuses; sans eux n'aurait jamais lieu la résurrection des corpi qui sera le dernier coup porté à la puissance d' Ahriman. Tous pW parent la venue de Sosiosch ; tous, dirions-nous dans notre langag biblique, le préfigurent, sont ses types. 'Sans songer à les énumérc tous, disons que le Zend-Avesta résume l'histoire de la relîgio par les noms des quatre héros qui ont d'Age en %e extrait I Aoma : (l'antédiluvien) Vivanghftt, Féridoun, Thrita et Zoroastn Le MiDokhired, qui date des derniers temps des Sassanides, pas rapidement en revue dans le même esprit les personnages mytb ques et historiques qui ont vaincu les démons, frappé les mon très, écarté la maladie, fait progresser la civilisation, repoussé I attaques des peuples souillés, élargi les limites de l'empire d'O muzd. Ce fondamental principe de l'individualité, qui s'ofira nous ici pour la première fois chez des païens de la racede Japbl nons le retrouverons chez les Sémites de la Judée, mais corrïg pondéré et complété par celui de l'intervention divine. Omm n'a dans le cours des ^es témoigné ostensiblement b ses vaillaa
soldats son amour et sa gr&ce que par les révélations qu'a reçues de lui Zaroastre. Le mazdéisme ne conoaJt ni le miracle ni l'inspinlion.
L'histoire mazdéienne de l'univers est d'une grande simplicité. Elle comprend douze mille ans qui se partagent par la moitié : six mille pour la création de la nature, six mille pour l'histoire de l'humanité. Pendantles trois premiers millénairesOrmuzd etAhri- Dun demeurent, l'un dans sa lumière, l'autre dans ses ténèbres, et créent, chacun, leurs anges. Ormuzd qui sait l'avenir, propose à Ahrinian un armistice de neuf mille ans. Celui-ci y consent, parce qu'il ne connaît qu'après coup (comme Ëpiméthée] les miles de ses résolutions. Son erreur découverte, il se tient trois mille ans en repos. Ormuzd profite de ce temps d'inaction pour oéer en un an, dans l'espace vide entre la lumière et les ténèbres, le ciel, l'eau, la terre, les arbres, les animaux et l'homme. Six œUle ans sont déjà passés; et il ne reste plus à Ahriman que les >ii derniers millénaires pour détruire les œuvres de son ennemi. S'éluiçant hors de son repos, il brise la terre en sept parties, il (rée les bétes féroces, les êtres venimeux, les fléaux de la nature; il lue le taureau mythique; il fait même périr de mort violente Eijauiorts, l'homme synthéthique, et séduit Meschia et Mesciiiané ou Adam et Eve. La dégénérescence de la nature humaine riciée se manifeste par ses aliments successifs qui deviennent de plus en plus grossiers. Pendant les trois premiers mille ans de lliistoire de l^umanité, Ahriman tient tête à Ormuzd, et la victoire reste indécise. Mais elle se déclare pour la puissance malfaiante dans la période subséquente où Ahriman va détruisant les MTres d'Ormuzd (Ij. Ahriman pouvait se croire sur de son tnoQiphe quand apparaît le fils d'une vierge, Sosiosch, qui cou- Mit la terre entière, ressuscite et juge les morts, et rétablit dans > tëlicité première l'humanité, dont les aliments deviennent de ■oins en moins matériels. £n même temps le monde est consumé fu le feu, purifié, renouvelé; la terre est aplanie; les hommes fn ne prennent plus de nourriture et ne projettent plus d'ombre, livent tous d'ime vie commune, réunis en une seule cité et parlant ne même langue. Ahriman est ou puni de tourments sans hn
transformé en un être sûnt et bon dans le creuset de l'u 00 anéanti.
tt'Oétamri-.iu'aiûii.r ri toD rtipov xàr tripoi- itlat. itlMt, iMp. H. Coup, t
Cette philosophie de tliistoire est remarquable à plus d'un titre; elle se résume ea one idée unique : la lutte du bien et du mal, ou la victoire finale du bien après six mille ans de combats. — De Kajomorts à SosioBch, î) y a un progrès, mais du mieux au pire; c'est une chute continuelle, qui rend le triomphe définitif de la vérité d'autant plus éclatant qu'il semblait impossible. — Au terme des douze mille ans le monde entre dans un état permanent de pureté et de spiritualité. Le temps, comme un fleuve, se jette dans l'océan de l'éternité sans en troubler les eaux. Point de cycles cosmiques; point de progrès indéfini; point de m<»idet périssant et renussant sans cesse. — Enfin ces deux fois ùi mille ans qui se retrouvent identiquement les mêmes chez lea Etrusques (1), sont bien moins une spéculation astronomique basée sur les douze signes du zodiaque, qu'un souvenir des six jours de la révélation génésiaque, qu'on aura doublés pour soumettre au même rtiytbme les temps de l'humanité.
LES ARTAS os L'li:fDB(2}.
lo Indrattme. — Ceux des Aryas qui, infidèles k la tradition, étaient devenus polythéistes, descendirent des plateaux de l'Iran dans les arides plaines de l'Indus. C'est là que s'écoulèrent les temps paisibles de leur vie patriarcale. Leur dieu suprême fut Indra, qui du haut des cieux lance la foudre et envoie à ses adorateurs les pluies fertiles. Au-dessous de lui plusieurs dieux, propices ou sévères, exerçaient du soleil leur action sur la terre; d'autres ébranlaient les airs par les vents et les tempêtes, ou préùdaient au feu qui circule invisible dans la nature. Mais ces dieux avaient tous, daus l'esprit des Aryas, des fonctions ai mal déterminées, des généalogies si diverses, des traits si indécis et li changeants, que nous devons reconnaître en eux de simplet
Tormes d'une seule et même divinité partout préseute, partout a^ssaiitf., partout sensible à l'intelligence humaine. Considéré dans Kon intime nature, l'indrtisme n'est pas réellement polythéiste, malgré ses trente-trois dieux, et leurs vaporeuses et insaisissables épouses. Il est sur les confins de l'erreur et de la vérité, et on peut y étudier comment l'humanité a passé dn culte du seul vrai Dieu à celui des faux dieux. C'est la religion de l'immimaice; c'est l'adoration du Dieu unique qui fait sentir partout i l'àme, dans la nature, sa présence, et qui, par ses différents modes d'o^r, produit en elle des impressions diverses, opposées et même, en apparence, contradictoires.
Les Aryas, au cœur noble, aux aspirations sublimes, vivaient pir leurs sacrifices non sanglants, dans la société habituelle de leurs dieux. Le feu perpétuel qui brûlait, et sur le foyer de la lualeon, et sur l'autel de la cour, recelait un dieu bienveillant, un Emmanuel, Agni, qu'entouraient des déesses de la prière, de la parole sainte, de la libation, de l'offrande, du rit; souverain pontife des hommes, il montait avec la fumée de l'oblation vers les demeures éthérées, dont il invitait les habitants à descendre vers leurs adorateurs. Avec les dieux arrivaient les mânes des ancêtres, dont l'élite portait le même nom qu'eux, celui de déwas. D'antiques légendes parlaient même de héros qu'Indra avait pris avec Im sur son char, ou qu'il avait visités dans leurs demeures. Ces descentes du Dieu suprême sur la terre étaient les premiers linéaments du mythe de l'incarnation ou awatar.
La famille était heureuse sous la protection divine. Ses membres étaient unis les uns aux autres par les liens d'affections inUmeset pures. La veuve, pour exprimer son ardent désir de suivre son époux au ciel, montait sur le bûcher funéraire; mais elle en descendait quand on en approchait le feu. Le sacrifice, qui metlait les vivants en relation continuelle avec leurs ancêtres en même temps qu'avec la Divinité, reliait en outre les générations passées et présentes aux générations futures les plus reculées; car de sa célébration dépendait le droit d'hérédité. \a famille échappùt ainsi aux ravages de ta mort et aux révolutions du temps.
Les dieux payaient en biens temporels les offrandes de la fanùlle. Mais les instincts, pour être n^vement terrestres, n'avaient rien de bas et de vil. Les hymnes à Varouna, le dieu du soleil nocturne, prouvent une conscience délicate qui sait que le péché irrite l'étemelle justice, et qui cherche à l'apaiser par de com-
pleU aveux et par de ferventes prières. L'Arya, sll ignore les sacrîfices d'expiation, n'en a donc pas moins le sentiment de la coulpe. Nul peuple peut-être n'a rendu d'une manière plus saisissante l'insondable misère de l'existence humaine que ne l'a fait le mythe de Sounahsépa crucifié (I).
Toutefois ce mythe, qui est mentionné en passant dans les Védas, jette à peine une ombre passagère sur la vie heureuse des Aryas de Tlndus. Leurs tribus étaient en paix entre elles. Lei indigènes, de race noire, ne leur inspiraient aucune crainte. Ausà le beaoinet l'attente d'un dieu ou demi-dieu sauveur s'éteignaient dans leur esprit. Leur bonheur présent satisfaisait à tous leurs désirs, et l'exubéraoce de leurs forces psychiques s'épanchait en une multitude innombrable d'Ij^mnes sacrés. Le sujet principfd de ces cantiques, c'était la ^rfcrre d'Indra contre les génies de U sécheresse. Vaillants guerners que leur bonheur même condamnait au repos, les Aryàs. s'associaient en imagination, avec une ardeur héroïque, aux'KëroIques exploits de leur dieu suprême.
L'ennemi dlndra, c'est Ahi, le serpent, avec ses compagnons, les Asouras ou esprits méchants. Ahi, le Zohak de l'Iran, n'est point un Ahriman, un Typhon, un dieu du mal physique et moral. Si par son nom il ne se distingue pas du serpent du paradis et de la chute, ses œuvres font Se lui, non point un séducteur, mus un mauvais génie qui veut fatt-e périr les hommes en leur dérobant les nuées du ciel et la pluie.
Les Aryas védiques, n'ayant eifxtmémes pas dtùstoîre, ne se sont point préoccupés de celle de l'humanité et de l'univers. Cest à peine si l'on trouve chez eux quelques faibles traces d'une série de règnes divins. Nous les voyons bien protester contre l'hypothèse de la pluralité succettiv» des mondes (3); mais ils ne nous disent rîen de la fin du monuë actuel, et ils se sont à peine hasardés k chanter, en l'altérant, la cosmogonie primordiale du chaos. Quant aux traditions relatives aux Séthites et aux Calnites, elles ont été transformées en légendes indigènes, sans donner lien àaucun mythe d'ensemble tel que celui des Yougas.
*» Brahmanisme. — Vers la fin de la période védique, comme les dieux se prédsaient et se limitaient de plus en plus, el que s'accentuait toujours plus le polythéisme, la nation s'airél»
II, PnipUprImMf, L n. r. W. - H PntUt rrfmtllf. l- U. P ni
b,GoogIc
sur cette pente fatale, se ravisa et revint vers le monothéisme. Cherchant en vain daoâ la foule de ses dieux finis la divinité infinie qui répondit à son besoîD d'unité, elle la créa sous le nom abstrait et neutre de Brahm. Ce nouveau dieu devînt la source unique d'où s'échappa toute existence, et un panthéisme émanatiste remplaça l'immanence des Védas.
Cependant les Aryas, franchissant vers le nord-est le désert, s'étaient répandus dans le magnifique bassin du Gange. Ils ytrouvèrent cent occasions de déployer leur pasùon des combats et des lointaines aventurp.s, et leurs exploita font le sujet des deux grandes épopées de l'Inde. Mais ces poèmes indiquent déjà fort bien la révolution qui s'opérait dans le génie national sous l'influence d'une nature luxuriante et sublime, gracieuse et riante. Sans rien perdre de leur noblesse d'fkme originelle, les Aryas déposent leurs armes pour admirer la vie divine qui éclate de toutes parts à leurs yeux sur la terre, et pour se perdre dans la contemplation d'un monde qui n'est qu'une illusion, que la forme insaisissable, multiple, éphémère de ce qui est en soi éternel, un et simple. En même temps, s'abandonnant aux atbnits irrésistibles d'une nature où tout les invite à l'amour, ces guerriers intrépides trouvent le comble du bonheur dans l'affection d'une épouse pleine de grâces, de tendresse et de dévouement. La nation aryenne devient ainsi une race de sages ivres de panthéisme, et de jeunes gens ivres d'amour.
Ce doux rêve de bonheur s'évanouit comme un songe. Les indig^Ms ne s'étant qu'imparfaitement mêlés à leurs vainqueurs, il se fonna des castes que séparèrent d'infranchissables abhneg; la rie [»-ésente ne fut plus qu'entraves, confUts et souffrances. Cependant les Aryas adoptèrent des vaincus, camîtes comme les ^yptiens, le dogme de la transmigration des Ames, et la peur de l'avenir rendit l'existence terrestre plus sombre encore. Enfin, les prêtres de Brahma, selon la loi du développement des peuples, se constituèrent en un sacerdoce indépendant, s'arrogèrent on pouvoir illimité sur les autres castes et sur les consciences, et redirent un code qui soumettait la vie entière aux plus minutieuses observances. Au salut par la piéte et la foi, de l'&ge patriarcal, succéda le salut par les œuvres. La moindre infraction i ces innombrables lois cérémonielles condamnait l'âme à renaître sur cette terre d'angoisses et de soufl'rances. L'Inde devint la terre d'un pessimisme que nous ne retrouverons aussi désespéré que cbei Scbopenhauer.
La profonde tristesse qui s'empara de la natioa !a pins avide de bonheur, est en harmonie avec son mythe desquatre ftges. Ce mythe prétend donner la formule mathématique de la dégénérescence humaine. D'après leurs nome sanscrits, les Yougas sont lajceluide U perfection, de la vérité, et des dieux ; b) celui des trois feux àa sacriflce, c) celui du doute, et d) celui du péché. Les progrès dn mal moral ont produit le déclin des forces corporelles : la vie humaine dont la longueur était à l'origine de quatre siècles, a diminué à chaque âge de cent ans. Le premier Youga avait duré 4,800 ans; le second, 3,600; le troisième, 3,400; le dernier, qui a commencé avec le déluge, aurait dû se terminer au hout de 1,300 ans. Ces quatre chiffres donnent un total de 13,000 ans. C'est la période que les mazdéiens assignent à l'histoire entière de l'univers.
Le mythe de la dégénérescence perd d'ailleurs dans le brahmanisme son sens primitif et historique. Il devient une partie intégrante d'un vaste système émanatiste où les êtres qui sortent de Br^ma sont d'autant plus matériels, grossiers, chétifs et mauvus qu'ils sont arrivés plus tard à l'existence. Les premiers en date sont nécessairement les plus parfaits; les derniers sont les pires sans aucun espoir de relèvement et de salut.
Au culte de Brahma s'associèrent, d'abord, celui de Vichnou, ancien dieu védique auquel la caste des guerriers par^ être restée fidèle, et plus lard, celui de Chiwa, divinité suprême des indigènes camitiques.
Les vichnouiles, prêtant à leur grand dieu leur générosité, leur amour, leur dévouement, ont imaginé le plus sublime des mythes historiques de l'antiquité, celui des awatart, et maintenu ainsi vivante dans bien des cœurs la douce espérance d'un meilleur avenir au sein de cette Inde si triste et si désolée. Plein d'une mfinie miséricorde, Vichnou intervient en personne dans toutes les grandes détresses de l'humanité. U est descendu des deux pour sauver Manou=^oé au temps du déluge et, bientôt après, pour retirer U terre des flots de l'Océan où elle s'abîmait. Il s'est incamé plus tard pour détruire les tyrans impies qui étaient les fléaux de son peuple, pour faire renaître ici-bas la vertu et la joie. Il s'inca^ nera une dixième et dernière fois, à la fin de l'économie actuelle et à l'approche de l'incendie du monde, pour précipiter les méchants dans l'abîme.
Consumé par le feu, le monde renaîtra de ses cendres : ainsi le veulent et Chiwa et Brahma. Le premier qui est le dieu de la mort ausbi bien que de la vie, fait périr tout ce qui est né, et n "
tout ce qui a péri. Le second veille et dort tour à tour : quand il tombe dans son sommeil, tous les élres émanés de lui s'évanouissent comme des ombres; quand il se réveille, un nouvel univers s'écoule de son sein. Les mondes se succèdent ainsi sans fin comme les migrations desftmes, et cette succession infinie n'offre pas le moindre progrès. C'est une éternité de mouvements et d'agitations qui n'a iii point de départ, ni terme. Sur ce fleuve, dont la vue donne le vertige, le présent monde avec son histoire disparatt entre deux vagues. 11 s'est d'ailleurs trouvé, dans les écoles brahmaniques, des sages qui ont prétendu calculer la durée de ces cycles cosmirjues. Jouant avec les nombres ainsi que de vrais enfiiiits, ils ont multiplié les 12,000 ans des quatre Youga par 36, par 360, par 3,600, et ils sont arrivés par là, comme les Chaldéens, à des grandes années de 432,000, de 4,320,000, de *32,00O,OO0 d'années terrestres.
A l'époque où dans l'humanité entière s'éveilla l'esprit de réflexion et de recherche, les Japhétites de l'Inde se mirent, eux aussi, à la poursuite de la vérité; mais ils fondèrent des sectes philosophiques, et non, comme les Sémites et les Garnîtes, des écoles sacerdotales. Tout occupés des idées qui jaillissaient en eux du fonds inépuisable de leur intelligence, Ils ne s'adonnèrent point à l'astronomie et bien moins encore à l'étude de la nature terrestre, lis De prirent pas davantage intérêt aux destinées de leurs Etats, qui n'avaient ni puissance ni gloire : les sciences historiques n'existaient pas pour eux. Ce qu'ils voulaient, c'était, comme leurs frères les Hellènes, d'arriver par la vérité au bonheur, au souverain bien. Us se rangèrent sous deux étendards principaux, celui du Vedanta et celui du Sankhya.
Le Vedanta, dont Sankara est le représentant le plus célèbre, est orthodoxe comme l'était au moyen âge la scolastique chré^ tienne : il accepte la religion traditionnelle et la transforme en un système philosophique. Dieu est tout, le monde n'est pas, et le secret du bonheur, c'est de se déprendre du monde qui ne vaut ni un désir ni un regret; c'est de ne rien espérer, rien vouloir, et de vivre dans la contemplation de l'absolu. Telle est en quelque manière l'aspiraUon de la mystique chrétienne et la prétention du néoplatonisme.
Le Sankhya, fondé par Rapila^ brise avec la foî, se détourne du passé et n'écoute que la ruson. Tout est dieu et Dieu n'est pas. 11 existe bien une intelligence universelle, mais elle est une simple fonne de la matière. La voie du bonheur, c'est l'affranchissement
des liens dans lesquels la nature enveloppe l'ftme ; c'est un long et lent travail par lequel l'esprit, devenant une pure intelligence, se dépouille des illusions du corps, de celles des sens ou de l'ftme, de celles de l'individualité, assiste sans passion, sans volonté, aux vains jeux du monde viable, et à la mort se perd dans la raison impersonnelle. , ,„ , , , . ,
La gloire impérissable des Aryas de llnde, c est de n avoir pas dépassé l'atbéisme spiritualiste des stoïciens et de ne s'être pas précipités dans les abîmes fangeux d'Epicure. A la nature qui par Tes mille voix leur criait : Volupté, leurs sages ont répondu : Vérité Mais il y a dans leur cœur une indicible tristesse, et dans eurs poésies comme un soupir, un gémissement, un cri étouffé de désespoir. On dirait une jeune fille entrant dans la vie le cœur plein d'un désir infini de bonheur et d'une puissance d'amour à combler de joie l'âme d'un Dieu. Elle épouse le jeune homme qu'elle aime : tous ses rêves sont accomplis. Mais voici la maladie, la mort, le deuil qui la visitent; les tyrans l'oppriment, des séducteurs l'obsèdent, les prêtres l'asservissent à d'intolérables pratiques, son ciel s'assombrit; le jour n'est plus que ténèbres, ici-bi plus de bonbeur. . . et, par delà le sépulcre, l'affreuse perspective de transmigrations sans fin. Alors, selon la comparaison proverbiale des Hindous, l'ftme se replie sur elle-même comme la tortue sous sa carapace ; renonçant à la joie, elle ne cherehe plus qu'à s'abriter de la douleur dans une indifférence somnolente, et Quand elle voit enfin que ce dernier refuge est plein encore des terreurs du monde à venir, elle se fond tout entière en larmes. De ces larmes est né Bouddha.
3» Bouddkisme. — Le bouddhisme, qui est devenu la religion catholique de l'Asie ultérieure mongole, fut àson origine « la bonne nouvelle de l'anéantissement prêchée au désespoir, o Vivre sans Dieu et sans espérance comme faisaient les païens dont parle saint Paul (1), et fermer ainsi à triple tour la porte de la vie spintuelle delà prière et de la foi; ne rien craindre, ne rien désirer pour cette vie, qui n'est que douleur, et pour l'autre, qui n'existe ms- pour conquérir le salut qui est la mort éternelle, rendre son imé insensible en domptant la chair, foyer des passions et du péché" appeler tous les hommes à la vérité sans éprouver pour eux le moindre amour : tel est le résumé de cette soi-disant reb-
poa qui ne coiuacre même pas le devoir et qui pourtant impose à l'homme mie héroïque pureté.
Bouddha, dont l'athéisme stolque procède de celui du Saokhya, iTaitfoodéau milieu des écoles philosophiques de l'Inde un ordre de moines mendiants et d'anachorètes. Cet ordre devint une Eglise oii se confondaient toutes les castes et qui négligeait toutes les observances du brahmanisme. Elle fut persécutée, noyée dans son sang, extirpée de l'Inde. Mais elle se propagea à Ceylan, dans l'Indochine, au Thibet, en Chine, chez les Mongols, où elle a partout revêtu une foraae différente en se mêlant aux anciens cultes indigènes.
Nulle part les bouddhistes ne se sont adonnés aux études historiques. Hais, fidèles en ce point à l'espnt cyclique de l'Inde brahmanique, ils nous ont laissé les rêves les plus isntastiques sur ta succession et les destinées des mondes.
L'univers existe de toute éternité, il n'a point d'origine, nul chaos ne l'a produit. Il meurt et renaît d'éternité en éternité; c'est un étemel devenir.
Quand un monde est détruit, il ne reste pas le moindre atome de matière, ni une seule &me. Mais les œuvres bonnes et mauvaises persistent avec leurs conséquences étemelles : les péchés {HwluiseDt les corps inanimés, les actes de vertu les êtres libres.
La durée d'un monde est comprise dans un grand kalpa. Il se divise en quatre kalpa de second ordre, pendant lesquels le monde, comme la lune, décroît, n'existe plus, renaît et subsiste. Chacune de ces quatre périodes se subdivise en vingt petits kalpa.
A la renussance d'un monde, les premiers hommes sont éthérés et sans sexe et vivent quatre-vingt mille ans. Mais ils deviennent de plus en plus matériels par leur sensualité, leur orgueil, et par les nourritures de plus en plus grossières qui s'offrent successivement à eux; en même temps leur longévité diminue jusqu'à ne plus être que de dix ans. Puis elle se relève avec la monlité et remonte à sa primitive mesure.
Pendant la durée d'un monde apparaissent d'ftge en ftge des Bouddhas. Ce sont des hommes qui, par leurs propres forces, ont poursuivi, pendant mille et mille naissances, le but suprême de l'existence, l'affranchissement de tout désir, et qui , non-seulement l'ont atteint pour eux-mêmes, mais se sont rendus capables d'y conduire les autres. Tous naissent dans l'Inde moyenne, tous donnent les mêmes exemples de la plus sublime patience et charité, tous rétablissent la même doctrine. Leur nombre est
infini, et sur la terre actuelle, trois avaient paru avant Chakya' mouni; mille ans après lui devait venir Matreya, qu'on attend encore.