QUATRIÈME PÉRIODE
LXS ÉISTOUERS ET LES eRANDS FfllLOSOPHES D£ U OKÏCE Ufiltl. § 1 . — Hérodote.
Bâ'odote n'était que de quatre SQS plus âgé qu'Euripide. Mais l'Asie Mineure était sa patrie, et le mouvement de l'esprit humain à Athènes avait été si rapide que c(>tte ctlé avait laissé au loin derrière elle la Grèce entière. Aussi Hérodote est-il de la race de Sophocle par sa foi en un Dieu qui se révèle aux mortels , de celle d'Eschyle par son vif sentiment de la justice divine, de celle mémo de Hndare par la jaiuusie qu'il attribue aux dieux.
Sa profonde tristesse fait d'Hérodote un témoin inconscient de notre état de chute, en même temps qu'elle lui gagne tout cœur qui soupire sous le faix de la vie et du péché. Peu s'en faut qu'il ne répète après Silène : o Etre mort vaut mieux que vivre (1) . ■ Il anit été deux fois contraint à quitter Halicaraasse, sa patrie, par la haine d'un tyran et par l'ingratitude de ses concitoyens ; Samoa Alt son refuge, et Thurium, en Italie, devait être son tombeau. Rien ne lait supposer qu'il ait passé de longues années à Athènes, qui était de son vivant au comble de la prospérité, et dont • de joyeuses fêtes dissipaient chaque jour les ennuis, n comme le disait Périclès lui-même (% . Puis les déplorables scènes de la guerre dvile du Péloponèse (3), auxquelles il avait assisté de près ou de loin pendant les vingt-trois dernières années de sa vie, l'avaient désillusionné de la gloire queles peuples acquièrentsur les champs de bataille. Aussi n'avait-il plus vu dans les triomphes des Hellëùes sur les Persesque les maux des vainqueurs eux-mêmes : allsavaient pendant deux et trois générations plus souffert que pendant vingt avant Darius (1). >> Hors de la Grèce, dans ses fréquents voyages, il n'avait partout rencontré que des ruines; car c'était un temps oii selon le langage des prophètes hébreux, Jéhovah renversait lea antiques Etats par les armées des Perses et ébranlait les cieux et la terre[5).Gequimettait enfin le comble à sa tristesse, c'était la double pensée de la jalousie et de l'impuissance des dieux. Le Destin est leur maître : « Apollon lui-même, le dieu de l'avenir et de la
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prophétie, ne peut que retarder de quelques années les maux qui menacent les mortels et qu'en tempérer tes rigueurs (1). ■ Trop feibles pour sauver, ces mêmes dieux sont assez forts pour perdre, la prospérité de l'homme les importune, les irrite, et quand elle est arrivée au faite, par pure envie, sans songer à instruire et purifier par la souffrance, ils jettent à terre empires, cités, princes, simples particuliers (2).
Si l'explication était fausse, le tait lui-même est vrai. Hérodote avut fort bien observé que ■ les Etats les plus puissants sont réduits à rien, tandis que ceux qui fleurissent maintenant, ét^ent jadis peu de chose (3). » Il posait ainsi la première base de )a biologie historique qui se résume dans la loi des ftges.
La jalousie des dieux n'est point, d'ailleurs, comme on le prétend d'ordinfûre, le trait distinctif dR la tbéologie d'Hérodote. Par une de ces contradictions qui surabondent chez les païens, cet écrivun croyait dans ses bons moments en un Dieu de justice et de sagesse. Son dieu, qui n'a sans doute pas créé la matière, a du moins « établi toutes choses avec ordre dans la nature (i) et il détermine la durée des empires (5). Il proportionne les châtiments à la grandeur des crimes (6j. Toutefois, il ne frappe souvent que la cinquième génération (7). Il est très-sévère pour les superbes (8), impitoyable pour le parjure (9) et le sacrilège (10). Le tenter en lui demandant s'il est permis de fure mal, ou commettre l'injustice, c'est la même chose. On a vu les dieux autoriser le crime par leur réponse, afin de faire périr plus tdt les coupables (11) . » Ce Dieu juste révèle d'ailleurs aux hommes sa volonté, régulièrement par des oracles, exceptionnellement par des songes et fort rarement par des prophètes ou devins, sans parler des prodiges, des tremblements de terre, des accidents imprévus qui sont pour les cités les signes muets d'une ruine imminente ou du moins d'immenses malheurs {H).
Absente de l'histoire pour le vulgaire, la Divinité y est pour Hérodote toujours présente. Elle en est même le principal bcteur. Cet historien, comme Eschyle, découvre partoutses traces. Comme Sophocle, il recueille avec soin ses oracles, et de fatidiques paroles qui se succèdent des premières pages aux dernières, font en
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quelque sente i» trame de tout le livre. D y a là on mervetUeux d'âne nature toute particulière. Telle que la sève qui circule dans toutes les branches d'un chêne et monte jusque dans les moindres nmeaux, cette foi en l'action incessanle de ta Divinité donne à l'otiTrage d'Hérodote »on unité spirituelle. Cet écrivain n'est ni un homme d'Etat, ni un moraliste ; c'est un croyant des temps anciens, et à ce titre, il est le seul historien non inspiré, Bossuet eicepté, que nous puissions placer à la suite des prophètes d'Isrsèl.
L'unité d'inspiration qui caracterise l'œuvre d'Hérodote, est re> haossée par le talent avec lequel U a su ramener à l'unité de composition l'infinie diversité des faits qu'il avait recueillis en Grèce et dans le monde barbare (1).
Son sujet, c'est la lutte de vingt-cinq ans (de 501 à 479), entre les Hellènes et les Perses, c'est la merveilleuse victoire que les <iieux ont accordée au patriotisme et à la liberté sur d'innombrables innées d'esclaves.
A ce si^et principal, Hérodote a su relier toutes les annales des fièclts passés. Grec d'Asie, il avait vécu aux confins du monde barbare et du monde hellène, et les guerres médiques lui apparurent comme le dernier acte d'une lutte entre l'Orient et rOccident, qui remontiût au double rapt dlo, la fille du roi d'Ai^os, et d'Europe, la fille du roi de Tyr.
Hérodote rattache avec plus d'habileté encore à son sujet unique l'histoire des peuples barbares. Tous à peu près sont venus le perdre dans l'empire de Cyrus comme les fleuves dans l'Océan. Ils forment ainsi une seule et même monarchie (la deuxième de Dwiiel), et c'est d'elle qu'ont triomphé quelques petites cites grecques.
Les Hisioiret d'Hérodote sont de tous les écrits grecs et laUns celui dont le plan est le plus ingénieusement combiné. Le ton en est d'ailleurs celui de l'épopée, qui facilite singulièrement les digresdons. Aussi Hérodote n'a point hâte d'arriver au dénoùment. SaosviÙDe recherche de gloire, il expose, avec la simplicité d'une Ime incapable de feinte, tout ce qu'il a jugé digne de mémoire. De la source la plus limpide coulent des paroles que Cicéron comparait à un fleuve paisible. Elles charment de siècle en siècle par leur « douceur > les cœurs honnêtes, dont elles gagnent la confiance avec une force irrésistible de « persuaûon. >
Bl HérodoU eût préféré \ei suffrages de la multitude I l'Impartiale «érité, il aurait Hatté les préjugés de ses concitoyens et Pltitarque ne l'aurait pas traité de philobarbare. Dès les prenùères ligneâ de son livre, il déclare se proposer de sauver de l'onbll [ta exploits des Barbareâ aussi bien que ceux des Grecs. Il ne connilt point sans doute la commune ori^ne de tous les peuples. Mais an moins i'enquiert-il avec intérêt de chacun d'eux, même des plus éloignés et des plus sauvages. L'idée de l'humanité ne s'est pu encore formée distinctement en lui ; il n'a pas de mot pour l'eiprimer j et toutefois il l'entrevoit, il la pressent.
Il s'intéi-esse d'ailleurs h l'homme tout entier et étudie les peuples étrangers sous toutes leurs faces. L'histoire de leurs roi) et de leurs guerres n'occupe que la moindre place dans ses tahleain: il décrit leur pays, leurs villes, leurs monuments, leurs mœurs, leurs lois, leur gouvernement, leurs fêtes et leurs croyances reli- ^euses. Combien peu d'écrivains ont suivi sur ce point l'excellent exemple qu'avait donné le Père de l'histoire!
On a accusé Hérodote de crédulité. Mais 11 fait preuve au contraire d'un esprit critique qu'on n'a point assez remarqué, H distingue avec soin ce qu'il a vu et ce qu'il a oui dire (1). Pourvérifler des renseignements qui lui paraissent douteux, il visite Thèbes et Tyr (2). Puis, quelque implicite que soJt sa foi aux interventions miraculeuses de la Divinité, il sait dans l'occasion examiner et recourir aux causes secondes. Si après mûre réflexion, il prend li défense des oracles contre les sceptiques, nombreux déjà, de s(H> temps, il convient cependant qu'il en est dont l'accomplissement s'est réduit à un événement fiivote, et que les songes aboutissent parfois à bien peu de choses (3).
Hérodote est dans le monde païen, le père de l'histoire sons \t triple point de vue de la science, par ses recherches consciencieuses, universelles et complètes ; de ï'arl, par la clarté de s« narrations et par l'ingénieuse combinaison de son plan, et de la philosophie, par sa piété qui trouve dans la justice de Dieu le grand mobile de tisus les événements.
§ 2. — Thucydide.
D'Hérodote h Thucydide, tiomme de Sophocle k Euripide, il y a un abîme, et cependant treize ans à peine les séparent (4). Mtis
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n«rfd{de, que les Grecs eux-niènie«surnoniin«ientrj4(^,)*AtaH ptu encore que son siècle (!].
VBûloin de la gwrre du Péloponète nous iransporte dftns Un temps où la raison, tout en détruisant les vieilles erreun de la re- Ugfod nationale, ébranle et détruit la piété elle-même. Rien, en ipperence, ne semble changé; les fêtes se succèdent dans leur min et avec leur pompe accoutumés, nul n'attaquerait impunément les dieux de la cité, et cependant le doute et l'indifférenée ont envahi les cœurs. ïa philosophie décou\Te les causes naturelles des soi-disant prodiges, tels que les éclipses, les tremblements de terre, les inondations, les tempêtes. On avoue publiquement la nnité de la divination, et sans contester k Apollon la connais- I nneede l'avenir, onaccusela Pythie deDelphes de lelaissergagner . par les Spartiates. La foule ne croit plus aux prophètes que parce qu'ils flattent ses passions, et, les revers arrivés, elle se retourne contre eux avec indignation (2).
Au milieu de ce travail des esprits, Thucydide, dans le fond de mt âme, renie et le Zeus de Sophocle et llntellifçence d'Anaxa* fon qui avait été son maître. Il n'y a pas pour lui d'autre divinité que ce mélange de destin et de hasard, qui se nomme la Fortune. Nul ne peut la régler au gré de ses désirs ; dans son inconstance, elle déjoue tous les calculs (3). Si elle suivait une loi, ce serait celle qu'Hérodote avait déjti formulée ; a II t&at que tout ce qui a grandi et s'est élevé, décroisse et tombe (4). » Nulle espérance d* progrès. « Les calamités de la présente guerre se renouvelleront loajours tant que la nature humaine sera la même, mais plus terribles ou plus douces et différentes dans leur caractère suivant la dîTersilé des événements qui les feront naître (S). » Pour suprême wrtu et pour devise : t Supporter avec résignation les maux qui fïMnent des dieux ou du destin, avec courage ceux que nous font DOS ennemis (6) . s
Halgni son athéisme, qu'excusent les superstitions populaires et fesprit de son siècle, Thucydide juge la vertu et le vice avec une fectitode morale dignede tout éloge . Il trace en particulier un tableau
cii.rt.mi u.it.niiT.tT, «m. M. -wa,M.
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