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saisissant de tous les maux que causent h la Grèce les pa««is des factions et de leurs chefs. Avec Esale [p. 137] , il y montre la carruptioQ des mœurs produisant celle des idées et du langage (1). Mais son cœur qu'a desséché l'incrédulitéj ne s'émeut jamais. Le massacre juridique de milliers d'innocents ne lui arrache même pas un soupir (3) . Dans le fameux dialogue (3) entre les Héliens qui, vaincus, en appellent à Injustice et à la clémence, et les Athénieu qui proclament insolemment le droit de la force, il prend on cetpable plusir à prêter à ces derniers o un langage qu'on supporterait à peine dans la bouche des pirates et des voleurs (i). ■
Ce n'est point qu'il veuille noircir ses compatriotes par un bis esprit de vengeance. Les critiques les plus sévères ont reccou < qu'il est aussi exempt d'en\ie que de flatterie, qu'il ne Urompe jamais volontairement, qu'il ne souille jamws sa conscience (3). ■ C'est ainsi que banni d'Athènes par la démagogie, il écrit avec un calme inaltérable l'histoire d'un démagogue tel que Cléon. Cal ainsi encore qu'il oublie qu'il est Athénien quand il transmet kb postérité le souvenir des vertus de Brasidas et de ses succès.
Pendant son exil qu'il passa sur ses terres en Thrace, il nùlà profit ses loisirs et sa grande fortune pour recueillir les infonutions les plus précises sur la guerre contemporaine, dtmt il ami dès l'entrée pi^vu l'importance et la durée {6] . L'exactitude qu'il apportait à son travail, devait lui inspirer un certain dédain pour Hérodote que, sans le nommer, il rabaisse au rang des log(^phes, et auquel il abandonne « l'art de chatouiller les oreilles p> de vaines fables (7) . d II se considère évidemment comme le crétteur de l'histoire sérieuse et authentique. Tel est ausà le jugeiwiit que Hume a porté de lui. Si on ne peut sans injustice enlever à Hérodote son ancien titre de Père de l'histoire, au moins reomnaltra-t-on l'immense progrès que Thucydide a fait faire à cette science par la sévérité de sa critique.
Quel que soit le prix de l'exactitude et de l'impartialité, c'est à sa profonde intelligence des événements contemporains que Thucydide doit de prendre place parmi les historiosopbes. Lesdieuxs'ea étaient allés avec Hérodote; les peuples, les cités ont trouvé dus Thucydide le révélateur de tous leurs secrets. Dans trente-neuf discours, qui forment le quart de son livre, il a mis à nu les rouages
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de la politique, les mobiles des gouveroemeate et des fiustions, le) fautes des cdiefs de l'administratioa et de l'armée. Nul n'avait lenlé avant lui une œuvre pareille, et peut-être n'a-t-U été plus Urd égalé par personne. Aussi avait-il le sentiment qu'il laissait t aux siècles à venir un monument impérissable, ■ et ■ son livre a 1 bien réellement été de siècle en siècle t utile à ceux qui veulent «Instruire par l'expérience du possé (1). ■ Itiucydide est l'historien des hommes d'Etat qui sont à la télé des républiques ou de BOi monarchies parlementaires.
A la loi des tges qu'il a indiquée sous sa forme la plus gésénle, Thucydide a ajouté celle de la succession des gouverne* ments. c Les monarchies héréditaires • des temps primitifs, font pbce à f ta tyrannie» démagogique « lorsque û richesse est deraïue générale dans la cité (S).*
Cet historien se peint tout entier dans le plan et le style de son oavrage. Comme il visait avant tout à l'exactitude, il a choisi la linme la plus ^mple, celle des annales. Si le plan est d'une sim- I^cité telle qu'on l'a traité de défectueux (3), le style en revanche pèche par l'excès contraire. L'auteur a a passé vingt-sept ans k retoucher son livre, limant et repolissant chaque phrase, chaque mot (4). a II parle une langue à part qui ne ressemble, ni au style ^que, coulant et doux d'Hérodote, ni au style travaillé, équilibré, prétentieux des rhéteurs (et cependant Antiphon avait été le maître de Thucydide), ni au style harmonieux et facile de Platon, m même au style véhément de Démosthène. C'est la parole d'une ■ âme fîère et dure a où n'habite pas la paix, d'un esprit énei^qoe et violent, d'une imagination vive, d'un cceur glûé. Sa voix ae s'émeut pas même dans les harangues. Quand le sujet le saisit et llnspire, ses récits, sans jamais éveiller la pitié, sont des tabJeanx adnûrables de vigueur et de pittoresque. Autrement la phrase est raboteuse, lourde, embarrassée. Elle est d'ailleurs d'or^ dinaire si chargée d'idées, si concise qu'elle en devient trop souvent obscure. On dirait enfin que dans sa terre d'exil à demi barbare, Thucydide se plaît à rechercher les expressions surannées, les figures étranges, à braver les règles de la grammaire et à se rendre aussi impopulaire que possible.
ni.]S.-(ai.ta.-M Mot» «-WionMN, ML, p. H», M) •«. - M nU.,f. M.
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§ 3. — Xénopkon.
Thucydide avait laissé son œuvre inachevée : Xénophtm la termina et poursuivit l'histoire de sa patrie jusqu'à la bataille de Math tinée (363). Mais les Helléniques, oeuvre de sa vieillesse, ne sool que de maigres annales, écrites probablement fort à. la h&te et dé' parées par une grande partialité pour Sparte. Le génie de Xénopfaon ne l'appelait point à étudier les destinées des peuples. Ses meilleurs écrits sont des biographies : la Retraite des Dix-MiSe, où il raconte le fait le plus glorieux de sa vie avec une simplicité que la piété seule peut inspirer ; les Mémoires, l'Apologie et le £<»quel de Socrate; VAgésitas, panégyrique d'un roi qui répondait au portrait tracé par Socrate du vrai général ((}.
Disciple de Socrate, Xénophon marque la réaction de U fm réfléchie contre l'incrédulité et la cori-uption croissantesde la Grèce. rtoQ-seulement il croyait avec Hérodote, Eschyle, Pindare au Dieu qui «a les yeux ouverts sur l'impie pour le punir et sur le &uperbe pour l'humilier (3),n et qui «sauve d'une ruine imminente ou renverse les cilé6[3},B mais par son expérience personnelle il sanil que la Divinité, comiaissant toutes choses, protège les gens de bien, qui ne font rien sans l'invoquerj qu'elle exauce les priëref de ses adorateurs; qu'à ceux qui l'interrogent avec droiture il« cœur, elle répond par des oracles, et qu'elle les avertit extraordtnairemuit par des songes (i).
I^es reUÛons immédiates que la prière établit entre l'Ame et IKeu, donnent à l'individualité humaine une valeur et une dignité infimes. Il est donc fort naturel que le plus {ueux des Hellènes ait été le plus ancien et le plus grand de leurs ^graphes.
Xénophon sentait si vivement le prix de la piété que, seul d'entre tous les Grecs et les domains, il en a fait la vertu qui sert de base à toutes les autres et qui assure le saccte (S). Dans son Scoiwmique en particulier où il a tracé (aiiui que dans les Jieveuti lie CAttigve) les premiers linéaments d'une science nouvelle, toute
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, «1 ^nai.. II. Si lll. I; V. T. - m Hellm^n li VII.».*; HtpparcM,. t. - Mogpban acmii ucDlnlll<«daTlrtfia(*.>iiat., lll, ï: 1,1,1
1b pimpériU de U maison repow aur la foi et Iw priirts du pirt de famille. Or, tel est aussi le langage des prophète» hébreu (p. lii]. L'économie politique, sociale et domestique a donc, dans l'Attique comme dans la Judée, reconnu pour »on premier priaoîpe la religion, et cette science au terme futur de h carlière confewera que son dernier mot est celui qu'elle avait déjiL proclamé à son berceau.
I4 piété a pour sœur la chanté. Dons un monde d'^tntme et de niaères comme le notre, la charité, c'est l'esprit de réforme et de progrès, c'est l'espérance d'une ère nouvelle. TCénophon a pour les malheureux une compassion plus vive qu'aucun de ses oompa- Iriotes. Je ne parle pas de ses protestations contre ta guerre et de son désir d'une paix générale (1) : c'était depuis Eschyle et Euripide (p. 310) la pensée de tous, dont Aristophane avait fait le sujet d'une de ses comédies. Je ne citerai même pas ce qu'il dit »vec Euripide, « des esclaves fidèles et honnêtes qu'il faut traiter en hommes libres (3). > Mais il demande que dans la guerre on respecte les agriculteurs, reiftche les prisonniers et ne livre pas au pillage les villes prises d'assaut (3). Il y a là un sentiment d'humeailé qui ne te retrouve pas toujours chez nos nations soi-disant
Au reste Xénopbon n'était pas le seul de son aitole à désirer un nouveau droit des gens. Isocrate qu' a une inspiration divine, comme l'avait prévu Socrate, entraînait à de grandes choses, > rappelait ses oompatiiotes à la justice et ^ La concorde. U aurait voulu las réunir tous dans une juste et commune guerre contre les Pertes. C'était là le rêve d'un honnête homme qui de son cabinet et loin de la place publique prétendait donner de sages cooseiLi à ion pays. A l'en croire même, les Macédoniens gagneraient par la per suasion le cœur des Hellènes, et unis par une rédfvoque «mîtié, les deux peuples détruiraient l'empire perse. U pressentait donc le grand événement du siècle, la conquête de l'Asie; mais il ne pouvait croire à la coupable ambition de Philippe et d'Alexandre, et après Chéronée il se laissa mourir de faim (1).
Xénopbon, quand il perlait d'une paix générale, n'avait an Tue que la Grèce comme Isocrate. Comme lui aussi, il voyait sa patrie constamment menacée par la puiasanoe des Peraei. Uaïs il av^t place son espéranoe sur Agésiias et Sparte et noo sur l«s Macé-
III aima..n,1i HtUa., VI. 3 M »; Au nHiHM.V. - pi Eeanam., th. II.- |» Cfnn., H.tiï. 4|ÏU,».
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doniens. Cest là c« qui explique sa partialité en Eaveor des ImAdémoniens.
L'&me pieuse et painble de Xénophon se reflète dans son style qui lui a valu le surnom d'Abeille atUque. Noble sans emphase, naturel sans bassesse, élégant sans prétention, précis sans duraté, & la fois doux et ferme, transparent et profond (1), son style a ua charme inimitable et ne se peut comparer qu'à celui du pieux Fénelon. Chaque page nous offre l'image d'un homme maître de son cœur et de ses pensées, calme dans les grands dangers, modeste dans la prospérité, ùlencieux et résigné dans les plus cruelles afflictions, poursuivant le bien en toutes choses, et possédait la vérité qui lui enseignait à bien foire.
Résumons ce que doit l'historioso|diîe aux trois grands historiens du monde païen.
Hérodote a la foi naïve et traditionnelle d'avant le doute. Le doute a dépouillé Thucydide de sa foi. Xénopbon a la foi réfléchie et intime d'après le doute.
Des deux grands facteurs de l'histoire Thucydide n'en coonalt plus qu'un, l'homme. Hérodote et Xénophon possèdent les deux. Mais pour le premier les hommes s'agitent et Dieu les mèoe k leur insu et malgré eux; pour le second, les hommes prient, et Dieu bénit.
La Divinité d'Hérodote est jalouse et juste. Celle de Xéno{rfioa, juste et bienveillante. L'une et l'autre interviemient par des oracles.
Le Destin agit eu sous-ordre chez Hérodote, règne chez Thucydide, disparaît chez Xénophon.
Pour Hérodote Dieu surveille la marche des choses humaines, mais il ne la dirige pas vers un but. La Fortune de Thucydide Eût tourner te monde sur lui-m£me. Si pour Xénophon il n'y a encore ni progrès spontané ni plan divm, il pressent du moins un màlleur avenir.
Hérodote, voyageur, est curieux de toutes choses. Homme d'Etat, Thucydide l'est des secrets de la politique. Xénophon le serait plutAt des pensées cachées du cœur.
Xéno|dion est l'historien des individus; Thucydide, desdtés; Hérodote, des peuples.
» Mat, pvM* fitu, w
Le style d'Hérodote a la simplicité de l'enfiince; celui de Thucydide, la vigueur de t'ftge mûr et l'a^tatJoo tourmentée d'une ime sans croyance et sans paix; celui de Xénophon, la limpidité d'oQ cœur qui a trouvé en Dieu son repos.
Hérodote intéresse, Thucydide ins^t, Xénophon rend meilleur.
§ 4, — Hippocrate et les hisloriens de second rang.
Deux siècles se sont écoulés de Xénophon à Polybe, le premier des historiens philosophes dont nous aurons à nous occuper. Cet espace de temps est rempli pour nous par Platon, Aristote et Zenon. Mais nous ne saurions passer complètement sous silence les derniers historiens de la Grèce indépendante et, avant eux, Hippocrate.
Hippocrate (460-380 ou 360), le père de la médecine, le divin vieillard, a le premier d'entre les païens, mais un siècle et demi après Ezéchiel (p. lO^t), compris l'importance du troisième des (acteurs de l'histoire, la nature. 11 n'a d'ailleurs signalé que l'inflncRce du climat sur le caractère des nations (1). Il ajoutait, en jdiilosophe spiritualiste , que « la législation pouvait donner le courage et l'aptitude au travail à des peuples qui en étaient dépourvus de naissance. »
Xénoi^on eut pour contemporains Ctésîas et Pbilistus.
Originaire de Cnide et pendant dix-sept ans (416-399), médecin â la cour des rois de Perse, Ctésias est le premier des Grecs qui lit bien connu l'Orient et le seul qui ait consulté les archives royales. Mais il n'y a pour lui ni providence divine, ni lois du monde, ni prudence et vertu humaines. Le désir de se faire un ^nd nom l'emporte en lui sur l'amour de la vérité. Pour plaire à ses compatriotes toujours avides d'émotions, il a rempli ses livres des récits les plus pathétiques et des prodiges les plus merveilleux. Ses défauts l'ont foit chérir des Grecs; aussi a-t-il trouvé des imitateurs, et il est devenu le père de l'histoire romanesque et mensongère qui a fleuri sous Alexandre et ses successeurs.
niilistus, de Syracuse, imita avec bonheur le style de Thucydide dans ses Histoires de la Sicile et de Dent/s. Puissant par ses richesses, général de Denys l'Ancien, il lit preuve dans ses écrits
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d'une certaine vigueur d'expressions et de pensées. Hais il fui le complice d'un tyran, l'ennemi de Platon et de Dion, l'apologiste du despotisme, et la conscience publique [f j à laquelle faisait violence cette âme a basse et rampante, * s'est vengée en laissant ses livres se perdre dans les JBots du temps.
Pendant les années qui précédèrent et suivirent immédiatement la mort de Xénophon (360) naquirent, avec Alexandre le Grand {3S6}, les trois historiens Ephore (363),Tbéopompe [3S8] et Timée (352 ou 339).
Ttiéopompe, de Chios, et Ephore, deCames enEolie,ont été l'on et l'autre les disciples du grand rhéteur Isocrate. Chez eux le stjle rivalise d'importance arec le fond, l'art des périodes avec l'étude des faits, l'érudition avec l'intelligence des événements.
Ephore, qui écrivait pendant les guerres de la Grèce et de PUlippedeMacédoine, a la gloire d'avoir, comme Hérodote, mais sans son génie d'artiste, composé une histoire universelle (3). Le titre ne pronjettait d'ailleurs que celle du Péhponèse. Deux livres contenaient une description pleine de vie et de clarté de l'Europe, de l'Asie et de la Libye. Dans ses récits des temps antiques, Ephore, ainsi que Théopompe, transformait les dieux en des rois mortels, comme l'avait déjà fait Hécatée (p. 200] . On vantait d'ailleurs son exactitude et ses études consciencieuses : il s'était fait un devoir de n'accorder une pleine confiance qu'aux sources contemporaines. Mais il avait plus de patience que de perspicacité et de modestie. Son style, très-pur d'ailleurs et très-omé, était prétentieux, firoid, diffus, languissant. Nulle grande idée n'animait son œuvre, qui a péri.
Grand admirateur d'Hérodote, Théopompe a voulu à son tour dans ses Philippique» relier à l'histoire de la Grèce contemporaine celle des nations étrangères. Il avait étudié avec soin les mœurs des Barbares, et s'était imposé d'énormes sacrifices pour rassembler les matériaux de son ouvrage. Le plan de son livre était fort bien conçu. On admirait son éloquence dans les discours où il parlât de la piété et de la vertu; on estimait plus encore l'art avec lequel il dévoilait les causes secrètes de chaque action. Baniù de sa patrie par la faction démagogique, il aurait pu avec ses mœurs austères, son indépendance de caractère et son esprit bouillant, marcher de près sur les traces de Thucydide. La vanité V»
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çaàu : il mettaitsa gloire, comme il s'en vantait, à être le premier historien qui sût écrire. Puis, ses satires acerbes et ses calomnies, ainsi que les fables de son invention qu'il mêlait à ses récits, lui ont fait perdre la confiance du public. Ses livres ne nous sont point parvenus.
Timée, de Sicile, avait écrit VHàtoire de sa patrie. 11 n'avait ni vo)sgé, ni porté les armes, ni rempli de fonctions civiles. C'était UD Bavant d'une érudition immense et d'une excessive verboùté, de Fort peu de jugement, d'une véracité plus que douteuse, et d'une présomption telle qu'il traitait Aristote d'étourdi et d'impadent(l).
§ 5. — Platon (î).
Platon (129-348], de seize ans plus jeune qne.Xénoi^on, en avait vingt-neuf à la mort de Socrate. Le martyre de son midtre chéri le remplit d'une profonde aversion pour la démocratie athênimne, et lui révéla l'inimitié implacable du monde pour les témoins de la vérité divine. 11 comprît en même temps que la lutte entreprise par Socrate était inutile(3). Aussi le voyons-nous quitter h place publique pour les jardins d'Académua et discourir dans h retraite avec ses amis sur les intérêts étemels de l'&me.
Toutefois la réforme de la société grecque, à laquelle le maître mit consacré toutes ses forces, resta le constant objet des médi- Itlions du disciple. Platon chercha pendant sa vie entière par quels moyens le sage ou tes sages pourraient ramener à la justice et à la piété une multitude impie et injuste. L'image d'une république idéale le poursuivit jusqu'à sa dernière heure. Ce fut le rêve de sa vie comme le règne de Jéhovah et de son Oint était la ferme espérance des prophètes hébreux.
En examinant quelle était la meilleure des consUtutions politiques, Platon St la découverte de cette loi de la succession des gouvernements qu'avait entrevue Thucydide. Il a donc créé une des grandes disciplines de l'historiosophie, et cependant ce n'est point à ce titre qu'il excite le plus notre intérêt. L'Etat, qui passe, a moins de prix que l'&me immortelle de l'homme, et que la foi en Dieu, sans laquelle l'homme est un être manqué. Or, Platon a
connu le vrai homme et en quelque manière le vrai Dieu comme ne l'a fait nul autre païen.
Platon est h nos yeux, non point l'Athénien qui a inventé l'un des quinze ou vingt systèmes de philosophie que la Grèce nous a légués, mais le grand représentant de l'humanité déchue cherchant an milieu des ténèbres du paganisme le chemin de la lumière et du salut. Si Socrate est le plus saint des p^ens, Platon en est le plus clairvoyant. Nu) n'a pénétré plus avant dans les mystères de la vie humaine. Par l'étude immédiate des bits intérieurs de l'àme et de l'état moral des cités grecques, il est parvenu sur certains points de première importance à des résultats qui concordent en plein avec les enseignements des prophètes hébreux. I^ raison humaine et la révélation divine se donnent id la maio. L'une découvre en hésitant ce que l'autre enseigne avec autorité. Mais la première laisse immédiatement échapper la vérité qu'elle avait saisie, tandis que l'autre de siècle en àècle maintient, développe, complète le même enseignement.
La plupart des Pères de l'Eglise ont été comme éblouis par les vérités chrétiennes qu'ils retrouvaient dans Platon. Clément d'Alexandrie, Eusèbe, saint Augustin disent de lui: a II conduit les païens à Jésus-Christ comme la Loi les Juifs (!).> ■ 11 est le seul Grec qui ait pénétré jusque dans les parvis de la vérité (3). ■ a S11 revenait arec ses amis sur la terre, ils n'auraient à changer que bien peu de chose à leurs doctrines pour être chrétiens (3). • Iteîs Tertullieu ne partageait point ces illusions; il dénonçait même Platon comme « la source de toutes les hérésies (4). n H ajouterait aujourd'hui :et de loutesnosdoctrines socialistes. Platon est semblable à Pouchan, le dieu mi-blanc mi-noir des Védas. Par son cAté lumineux il projette sur l'humanité des rayons qui se confondent avec ceux du Christ; par son c6té ténébreux il a été pour notre Occident un foyer des plus pernicieuses en-eurs. Oh ! que la raison de l'humanité déchue est aveugle et chétive ! Platon est son plus illustre sectateur; seul il a reçu le nom de divin, et ce divin docteur nous dira tour à tour : a Montez vers Dieu, • et, avec Protagoras : a Descendez vers la brute. ■
Nous allons passer rapidement en revue, en faisant le départ du vrai et du faux, la méthode de Platon, sa théologie, son anthropologie et son historiosophie.
10 Méthode. — Sa méthode est multiple et provient de soufcck diverses. Elle est a) iatellectuelle et affective : c'est Is sienne propre; — b) morale : c'est celle des pythagoriciens et de Socrate; — c) autoritaire : c'est celle de la religion nationale. Sous cette triple Tonne elle peut se concilier avec la méthode hébrœo-chrétienne de la repentance et de la foi.
a) Platon traverse les fausses apparences pour atteindre la réalité et monte des choses visibles vers la vérité invisible et immuable, • Le chemin à parcourir compte quatre étapes. On part des sensations qui sont changeantes et incertaines ; or il n'y a de science que de l'immuable, et les sens ne nous livrentdonc quedes opinions flottantes ; c'est le degré de la conjecture [iWaalci) , Noue accordons à ces opinions une aveugle foi (idaTi;), dont il faut se dépouiller. On en triomphe par la raùon diicuraive {ivkioui), qui chercfae, déduit, construit de longues chaînes d'abstractions. Puis, tout d'un coup, ces chaînes se brisent, les préjugés tombent, les sens perdent leur prestige, et l'intelligence (voi>;) se trouve en présence du soleil des esprits; le vrai en soi et pour soi lui apparaît dans sa pureté (1). »
Cependant l'homme n'est pas tout intelligence : il aime, et son cœur monte par l'échelle d'affections de plus en plus relevées jusqu'à la suprême beauté.
b) Hais pour que cette double ascension du coeur et de l'esprit soit possible, il faut que l'Ame confesse que de naissance elle ne conitttt ni ne pratique le bien ; il faut ensuite qu'elle travaille à sa purification. Ainsi, dans le' Pkédon, la foi de Socrate en l'immortalité de l'àme et sa paix sereine en face de la mort reposent bien moins sur les arguments de la raison que sur les expériences intimes d'une vie de tempérance et de dévouement. Ainsi encore, dans le Banquet, l'amour de i'ftme pour l'éternelle beauté se prouve mille fois mieux par l'exemple vivant de Socrate que par ses propres discours.
c) EnÀn, Platon ne récuse point, comme le font nos rationalistes modernes, l'autorité de la tradition et de l'inspiration. Il le fait si peu qu'il donne aux anciens poëtes et prophètes le nom a d'enbnls des dieux. > Il les cite comme nous citons Esaïe ou saint Paul. Quand les saintes traditions l'abandonnent, oulorsqu'ilsepose des questions auxquelles Dieu seul et les habitants du ciel pournûent répondre, il supplée à son ignorance par des fictions de son
invention. Mais il aurait certainement accueilli mec joie les révélations que lui auraient apportées de vrais enfants du Dieu vivant.
2° Théologie. — Platonhésite entre deux divinités distinctes, pour ne pas dire contrainis: leZeus de la tradition (1) et l'idée dutùen. Le Zeus de Platon vaut mieux que ceux de tous les autres philosophes grecs. 11 est pur esprit comme celui d'Anaxagore, par opposition aux dieux-matière des Ioniens, des pythagoriciens, des stoïciens. Il n'est pas l'unité vide et creuse des Etéatos, et possède au ctHitraire, sauf la puissance créatrice, tous les attributs de ladivinité. C'est ainsi qu'il est juste et bon sanajalousie, comme le Zeus d'Eschyle ; qu'il sait tout et que sa providence s'étend même aux moindres détails (2). Il est enfin au plein sens du mot l'ouvrier du monde. Anaxagore, qui accordait à ses corps simples, à nos atomes, une certaine spontanéité d'action, n'avait fait intervenir l'Intelligence divine dans la formation de l'univers qu'à la dernière extrémité. En fidèle disciple de Socrate qui voyait partout dans les causes finales de la nature les preuves de l'existence d'une Divinité sage et bienveillante, Platon fit, au contraire, de toutes les choses visibles l'œuvre d'un Dieu, imprimant les formes les plus parfaites k la matière inerte et homogène.
Platon lui-même confessait être redevable de son Zeus à la tradition. Son autre dieu, le bien, l'idée du bien, était le fruit de ses propres méditations.
Cette idée du bien était le complexe des célèbres idées de Platon. La théorie des idées est la seule partie vraiment originale de sa théologie. Nous avons vu Socrate découvrir dans l'homme des notions absolument vraies qui forment notre essence ou a l'image de IHeu> en nous. Sans connaître Moise, Platon reconnut que ces pensées de l'homme étaient le reflet d'idées divines. Il les détacha donc pour ainsi dire de notre &me et les plaça dans le monde invisible. Là elles reçurent de lui une existence propre; elles devinrent l'unique objet de la science, et les contempler dans leur éternelle et immuable beauté fut la mission spéciale de l'intelli^oce (>oBç).
Pour Moise ou pour saint Paul les idées de Platon sont tout simplement les penséesde Dieu. Elles comprennent, d'une part, celles que le Dieu conscient de lui-même a de ses propres perfections; d'autre part, ses décrets ou le plan de la structure et de l'histoire
(I) ijiU. IV. Tit. ~ Aclicriiiuia,p.S3iqq.— De LuMli, I/atcr dta tludlogiicMt CnmtUafe mlltr fiUaiopUicliai ^'|IMM.
de l'univers. Sans ces pensées l'intelligence divine serait un aride et obscur désert : elles la peuplent et l'illuminent de toute éternité. Quelque inoombrables et immenses qu'elles puissent être, l'esprit infini qui les a conçues sera toujours assez vaste pour les contenir toutes.
Hais le Zeus de Platon, tout supérieur qu'il était aux dieux des an- Ires [diilosophes, avait le cerveau trop étroit pour comprendre les idée8(1].Qiûnd il travaillait à la formation du monde, elles étaifflit ses modèles (2J ; il les avaitdevantluietnonenlui; on aurait dit Wi ^[venti sculpteur qui copie un chef-d'œuvre. Cependant Platon De pouvait admettre trois existences coétenielles : celles de Dieu, de la matière et de la confuse légion des idées. Que fit-il? Il ramena les idées à l'unité dans l'idée suprême du bien, et fit de celui-ci la raison et la cause efficiente du monde, ou a la source de l'être et du savoir comme le soleil est celle de toute vie et de toute lumière (3). > Puis il ajouta que > de même que le soleil est s de la lumière et de l'œil, ainsi le bien est au-dessus de e et de la connaissance(4). n Ce dieu est donc inaccessible à la pensée humaine (inaccessible toutefois par plénitude et non, comme celui des Eléales, par vacuité). Le voilà qui échappe à no- Ire esprit, à notre amour, à nos prières. Nous ne savons plus s'il est une persôiwe ou une chose sans nom, comme le serait une abstraction vivante. Aussi nos panthéistes modernes tels que U. Zeller font-ils leur possible pour démontrer que le dieu-bien de Platon n'est pas autre que la raison impersonnelle de Hegel (S).
Comment le divin Platon a-t-il pu laisser subsister la dualité de Dieu et de la matière? Comment n'a-t^il pas compris la radicale erreur et les conséquences immorales du dogme vulgaire de la matière étemelle? Comment n'a-t-il pas attribué à son Zeus déffliui^e la puissance de créer la substance qu'il façonne, à son biea infini celle de produire les êtres qu'il éclaire et vivifie? Quand les Eléates prétendaient que Dieu seul est et que le monde n'est pas, quelle difficultéyavaib-ilàreconnaltreque l'être est la source dunon-ëtreou des vaines apparences du monde? Quand Anaxagore dégageait de la matière llntelligence divine et faisait de ses
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