I. D, p. m. - m ustpkoD, WM.. u, t
cité, ne se préoccupe que de la Grèce. Pour y faire régner la jwtice et la paix, deux moyens s'offrent à lui : l'autorité absolue d'un sage sur les différentes espèces de citoyens, ou leur organisation en un Etat que gouvernerait une aristocratie de sages.
De ces deux solutions la première en date est celle du sageroi telle qu'elle est exposée dans le Politique. La République est d'une daté postérieure. Au dernier terme de sa carrière Platon i traité ce même sujet dans les Lois sans y présenter des vues nouvelles.
Dans le Politique, qu'il avait, dît-on, composé en Egypte, Platon embrasse Itiistoire des origines du monde et celle de l'avenir. La première est résumée dans un mythe où celui des ftges d'Hésiode se combine avec les périodes cosmiques d'Heraclite. sDurant le cycle de Cronos ou l'ftge d'or, poursuit-il, les hommes jouissaient d'un bonbeur sans mélange; car ils étaient alors immédiatement gouvernés par les dieux. Il n'en est plus ainsi dans le présent cyde qui est celui de Zeus : la royauté a été confiée ii des bommes, et un bomme seul, un sage peut ramener un bonheur qui réponde à celui de l'flge d'or. »
La sagesse sans la royauté [l'exemple de Socrate l'a prouvé) ne pourrait réformer l'Etat. Elle serait impuissante contre la loi qui, votée par une foule ignorante, le condamnerait V mort. Il bnl donc que a le sage soit au-dessus des lois, qu'il puisse suivre en tout la science et la vérité, qu'il soit roi et ne partage la souver^neté avec personne.
■ Le sage-roi réformera son peuple par l'éducation, selon l'exemple de Socrate. 11 confiera & des hommes capables l'«iseignement de la vraie science et de la vertu.
« Les bommes ne se prêtant point tous volontairement à cette salutaire discipline , le sage-roi se comportera avec les récalcitrants comme fait le médecin avec ses malades qu'il guérit de force par le fer et le feu. Les incorrigibles, il les punira par l'infemie, par l'exil, par la mort. Ceux qui ne pèchent que par ignorance et bassesse, seront relégués dans la classe des esclaves.
« Rejetant ainsi tout ce qui est mauvais pour ne prendre que ce qui est bon et convenable, le sage croisera, comme un habile tisserand, les caractères forts avec tes caractères modérés, «i iw liasu à la fois moelleux et solide, leur confiera toujours en commun les pouvoirs dans l'Etat, et, embrassant de ses nœuds tous les membres de la cité tant esclaves qu'hommes libres, gouvernera
su» rien négliger de oe qui peut contribuer fc la félicité commune, n
Ce sage-roi est le seul Messie qu'aient imaginé les philosophes grecs. Quelle triste figure ii fait avec se hache de bouireau auprès du serviteur de Jéhovah qui, chargé des péchés de l'humanité, est conduit à la mort comme un agneau, qui ressuscite comme un Dieu, et qui par la parole et l'Esprit étend son règne de paix sur toutes les nations! Que s'il est injuste de comparer im phïlo- (ophe à un prophète inspiré, comment le moraliste chinois, qut oe s'élève jamais dans ses autres écrits au-dessus d'une honnête médiocrité, a-t-il pu, dans le Tchowig-Young, emhrasser en une peDsée unique la terre et les cieux, l'homme et la nature, l'empire du Milieu et toutes les autres nations, et voir la paix et la Tfirtu régner en tous lieux et en toutes choses par l'action spirituelle d'un Saint qui est Dieu? C'est, dirons-nous, que l'htHniAe bible et mé<Uocre s'est inspiré de la tradition, et elle l'a emporté dans les cieux, tandis que l'homme de génie l'a négligée, et il e voie i ras de terre.
Entre la composition du Politique et de la République, un grand riuutgement (1) s'était opéré dans les idées de Platon sur la t^fQrmalion de la société par la sagesse. Un seul sage n'y suffirait plus, même armé d'un pouvoir absolu : il faut fonder l'Etat sur ses hases naturelles et en confier le gouvernement b la classe des l^ilosophes.
Ici Fiaton n'est plus Vkommg cherchant en lui-même la vérité <iiTine. Cest un Hellène qui accepte de confiance les préjugés de son pays. Il prétend tracer l'image d'un Etat par&it, et il ne sait que réduire ces préjugés en système en les poussant jusqu'à leurs denûères et monstrueuses conséquences.
fis république idéale, c'est la cité dorienne amenée à sa soidisant perfection; c'est Sparte et la Laconie réformées par un nouveau Lycui^ue. Les grandes réformes que projette Platon, ne sont point d'ailleurs de son invention. Il n'est que le plagiaire de Protagoras, comme on l'en accusait déjà dans l'antiquité (9). Seulement il restreint h la race des guerriers le mode de vivre auquel le sophiste voulait soumettre la nation entière.
L*iAa r^lonôn de U lim «llaUMh,IWil.,l,p.u
Pour Platon, qui nous donne le dernier mot de la république grecque, l'Etat est tout et l'indÏTidu n'est rien. L'Etat est fonné de trois classes distinctes qui travaillent conjointement à son bien, et l'individu est dans sa classe ce que l'animal est dans son espèce : il n'a aucune valeur propre ; il n'est qu'un des atomes qui entrent dans la composition des oignes. L'individu est donc pour t'Elat, et non l'Etat pour l'individu. L'Etat étant le but, il faut logiquement lui sacrifier le bonheur et la vie des citoyens, l'existence de la famille, les légitimes instincts de la nature humaine et jusqu'aux principes de la morale. Mais la souveraineté du but ou la loi du salut public est la plus odieuse des tyrannies. S'il n'a nulle part formulé cette loi, Platon l'a largement appliquée dans sa République.
A-t-il donc oublié, en composant cet écrit, l'idée étemelle de la justice? Nullement, il ne peut assez répéter que la justice est la source de la prospérité publique et l'inflexible devoir du citoyen. Mais ici encore nous le surprenons en flagrante contradiction avec lui-même, tiré qu'il est en sens contraire par son dogme de l'éternité de la matière el par sa théorie des idées. La justice se définit par l'égalité des droits et la réciprocité des devoirs; or, la république de Platon repose sur une telle inégalité des fonctions qu'elle devient une suprême injustice. Cette injustice est le résultat de la radicale erreur de ce philosophe qui ne croyait pas à l'identique nature de tous les hommes.
L'Etat était pour lui une sorte de corps vivant formé de trois oi^anes ou classes correspondant aux trois âmes de l'individu. U y a la race d'or ou des sages qui gouvernent l'Etat; la race d'ai^nt ou des guerriers qui, avec leur bouillante énergie, sont les défenseurs de U cité; il y a la race d'airain ou des ouvriers qui nourrissent les guerriers et les sages (1). L'inégalité naturelle des hommes de ces trois races sert par leur subordination mutuelle à la perfection de l'ensemble, et la juste répartition des fonctions conformément aux aptitudes produit un accord pariait, comme entre les trois Bons extrêmes de l'harmonie, l'octave, la tierce et la quinte {2).
Quant aux esclaves, malgré leur nombre immense, Platon les compte pour rien. Ni son cœur ni sa raison ne protestent contre une telle dégradation (3). Il ne contredit point ceux qui disent les esclaves incapables de tout sentiment vertueux. La légitimité, la nécessité de la servitude n'est pour lui l'objet d'aucun doute.
(<1 It.In Bne. ~ p lUd., IT, 4U. - |3| lbl4..\. <n.
Oe qui le préoccupe, ce siont uniquement les dangers que l'esprit d'insubordination fait courir aux mattres, et les meilleurs expédients pour les conjurer. Toutefois, il reconnaît que l'homme ne se prête qu'avec une peine infinie à cette distinction de libre et d'esclave [i] , et il condamne les Grecs qui réduisent d'autres Grecs en servitude. Quel n'aurait pas été son étonnement s'il avait appris que, près de quatre siècles avant lui, un prophète hébreu avait prédit aux esclaves des deux sexes comme aux hommes libres le don de l'Esprit divin de sainteté et de vérité! (P. H&.]
Si les trois races sont nécessaires k l'existence et à ta prospérité de l'Etat, les sages et les guerriers seuls portent le nom de citoyens. Les ouvriers ne sont que de a vils mercenaires, des misérables sans nom, qui sont exclus par leur état même des droits politiques. > Il est bien évident que les citoyens ne peuvent avoir pour ces mercenaires-là ni estime ni afiFection. Les trois classes ne tiennent donc les unes aux autres que par leur centre commun, l'Etat. Elles ne peuvent même pas avoir une morale commune : les devoirs sont dans chacune d'elles uniquement déterminés par sa fonction. L'éducation enfin n'a pas d'autre t&che que de discerner dans la foule les caractères qui appartiennent à l'une ou l'autre de ces races, et à les former en vue de leurs travaux particuliers. Si, par impossible, elle faisait de tous des sages, l'Etat périrait immé> diatement; car nul ne labourerait la terre ni ne défendrait avec les armes la patrie.
Platon est si convaincu de la subordination des individus à l'Etat, ou de la souveraineté du but, que, pour assurer la prospérité de sa cité, sans frémir, sans hésiter, il réglemente en grand l'infanticide : on laissera périr les enfants mal constitués, les enfants qui, sains et vigoureux, seront nés avant ou après l'âge fixé par la loi pour le commerce des sexes. 11 est ordonné aux femmes qui auraient conçu après quarante ans, de se faire avorter.
Les guerriers sont l'objet tout spécial de la sollicitude de Platon. Comme ils doivent servir sans partage la patrie, il leur interdit de rien posséder en propre, et veut que toutes choses soient communes entre eux. Puis, dépassant Spaile, son modèle, il ordonne aux femmes des guerriers de prendre part, nues, aux mêmes exercices gymnastiques que les hommes, et de partager dans les limites de leurs forces les fatigues de la guerre. Il rêve même pour ces femmes une vie plus idéale encore ! Il craint toutefois de se
tromper, î) faésîM, il pria Adrastée de lui pardonner ce qu'il va dire. Hais les analogies qu'il dâcouTre entre les femelles dei t^iens et les femmes de ces guerriers qui sont les chiens gardiens de la cité, dissipent ses scniptdes : il n'y aura pas de fomille pour It race d'argent; les femmes y seront communes aiasi que les enfants.
Comment le précurseur de la mystique chrétienne a-t-il pu eondamnor la noble race des guerriers k la vie des brutes? Est-ce bien Platon qui immole ainsi k la défense du pays les vertus et les charmes de la femme, à la beauté physique du peuple, la pudeur, la chasteté, les affections domestiques? Cet holocauste ne loi cobte pas une larme, il n'a pas un mot de sympathie pour la jeune flile, pour l'épouse, pour la mère 1 N'y avait-il donc alors en Grèce que des Lais et des Ganymèdes, et n'y aurait-on plus trouvé une Nausicaa, une Andromaque, une Pénélope?
Platon traitait de a jeux et rêveries d (1) ses prétendues réformes de la société grecque. Mais il n'est permis à personne, même en rêvant et jouant, d'écrire le code de l'immoralité. Les Haraaguetaei, où Aristophane persiflait Protégeras, auraient dû rappeler au disciple de Socrate que l'on n'insulte pas impunément à la conscience et au sens commun. Toutefois, cette mordante satire n'a pu faire que la gloire de Platon et le charme de son style n'aient assuré aux débauches de son esprit un immense crédit. Peu de livres ont exercé sur les siècles postérieurs une action aussi grande et aussi funeste que la République. Cette utopie, éminemment païenne, qui prétend réformer la société par ses institutions, a prévalu sur les saintes Ecritures qui travaillent à la réforme par les mœurs. Ce mauvais rêve a fait croire aux fanatiques qu'on peut être un Platon tout en commettant les plus grands crimes pour le salut public. Ce jeu d'esprit en a fait naître vingt autres qui, depuis Monis et Campanella à Babeuf et Pourier, sont devenus des menaces de plus en plus sérieuses contre U propriété et la famille.
Dans cette même République, le génie de Platon reparaît à nos yeux avec tout son éclat aux livres où il expose la loi du développement des cités grecques.
Platon (S) aborde celte question de politique et d'histoire par le cAté moral. Conformément à sa tiiéorie des trois Ames, il distin-
(II s. W. - (il IJirM VIII a n.
gus trois espèces de plai^i-s, ceux du gain et des sens, ceux des nobles passions de l'Ame et ceux de l'intelligence, et trois classes d'hommes, les intéressés, les ambitieux et les philosophes, qui n'estiment, chacun, que leur genre de vie et méprisent les ,deux antres. Voilà bien la première ébauche des trois ordres de grondeur de Pascal.
Les philosophes, les sages, à qui revient de droit la souverainelé, forment la classe peu nombreuse des meilleurs. L'aiîstocratie qui serait la forme idéale du gouvernement à venir, a été déjà la plus parfaite des constitutions qui aient existé dans le passé. Au moins Platon le suppose-t-il pour donner une base fixe à ses études, o Ce gouvernement s'est altéré selon la loi qui soumet ï la mine tout ce qui na!t, et qui pareillement soumet la naissance et la ruine à certaines révolutions périodiques.
• De l'altération du gouvernement parfait naît le moins impar- Gûtdes gouvernements réels, celui des ambitieux oa]^ timocratie, dwt Sparte et la Crète fournissent les modèles. Les gens de guerre elles magistrats réduisent en esclavage leurs concitoyens de la classe inférieure et font entre eux le partage des terres et des maisons. Ils n'appellent plus les sages aux premières dignités, et négligent la philosophie pour les richesses et pour les voluptés. Hais ils ont néanmoins encore assez de grandeur d'ftme pour prodiguer leurs biens et leurs personnes au service de l'Etat.
«Plus tard, comme l'ambition conduit au bannissement, à la eoofiscaUon, à la mort, les fils, instruits par l'exemple de leurs pères, renoncent à servir l'Etat et ne songent plus qu'à amasser de grands biens. L'avidité, l'avarice supplante dans leurs cœurs l'amour du pouvoir et de la gloire, et la ttmocratie fait place à Voligarchie qui est le gouvernement des riches. Le cens y décide de la condition de chaque citoyen, et les pauvres n'y ont aucune part au commandement. C'est assez d'être pauvre pour y êtrs méprisé; car plus le crédit des richesses augmente, plus celui de la vertu diminue. Mais les pauvres sont les plus nombreux, et cet Etat renferme nécessairement deux Etats, celui des pauvres et celtû des riches qui cherchent à se détruire les uns les autres. Cette scission intérieure rend la guerre contre l'étranger impossible et 6te ainsi toute force à la cité. Cependant le nombre des pauvres s'accroit de tous les riches qui se ruinent et qui deviennent avec d'autres de vrais frelons, les fléaux de l'Etat. Les grands, de leur c6té, se rendent odieux par leur cupidité, méprisables par leur mollesse, jusqu'au moment où leurs vicUmes innocentes
et les mal&iteurs, frelons avec ou saos aiguillon, suscitent une révolution. Les pauvres massacrent ou chassent les riches, et à l'oligarchie succède la démocratie.
a Dans la démocratie tout le monde est libre, chacun y Fait cequli lui plaît. La loi est sans force contre le bon plaisir de tous. Les crimes mêmes y restent impunis. On foule aux pieds lesmaximes de la sagesse. (Ainsi que l'avait déjà dît Thucydide), les vices deviennent des vertus et les vertus des vices. L'égalité s'établit entre les choses lesplusiné{;ales: entre lespères et leurs enfants irrespectueux, entre les magistrats et les simples citoyens, entre les vieillards expérimentés et les jeunes gens, entre les citoyens et les étrangers, même entre les esclaves et leâ hommes libres. Mais la démocratie péril, elle aus^, par l'abus de son principe : elle est possédée d'un désir insatiable de ce qu'elle reganle comme son vrai bien, la liberté. De mauvais échansons la lui versent toute pure, l'en enivrent et accusent les magistrats moins complaisants d'être des Iraltrea qui aspirent à l'oligarchie. Les citoyens en viennent au point de se révolter contre la moindre contrainte, et de ne plus respecter aucune loi. Alors les frelons, qui sont presque exclusivement à la tête des affaires, s'emparent des biens des riches pour les distribuer au menu peuple. Poussés à bout, les riches se défendent. Les luttes intesUnes éclatent, et le peuple effrayé se livre à ses protecteur, les démagogues, du milieu desquels sort le tyran,
1 Le tyran abolit les dettes, partage les terres et s'abreuve en impie du sang des riches, ses proches et ses amis. Les riches conspirent contre lui. 11 demande une garde. Le peuple la lui accorde. Alors il renverse tous ceux dont il se défie, et pour contenir et occuper les citoyens, il a toujours quelque gueire sur les bras. Plus il se rend odieux par la cruauté avec laquelle il se défait de tous les gens de bien, plus il augmente sa garde. Si le peuple qui lui a donné naissance, se Rkche contre lui, le tyran, fils dénaturé, devient parricide. C'est ainsi que le peuple, en voulant éviter la fumée de l'esclavage des hommes libres, tombe dans le feu du despotisme des esclaves, et voit succéder la sen-itude la plus dure à une liberté excessive et désordonnée. Le tyran esl d'ailleurs le scélérat parfait et le plus malheureux des hommes. Tyrannisé par ses passions, il extermine de son cœur tous les sentiments honnêtes; il rempht son âme d'une fureur, d'une démence qui ne recule devant aucun crime. Il porterait la main sur son père et sa mère, s Ici Platon, qui avait vécu à la cour de Denys l'Ancien, entrevoit conftisément Néron l'insensé, Néron le meurtrier
d'Agrippine, Néron, avec ses vils flatteurs et ses compagnons de débauche, dépouillant les passants, commettant des sacnléges et des rapts au milieu d'une cité qui souffre tout sans résister.
Le philosophe ne nous dit point si le peuple peut s'affranchir du joug d'un tyran et recommencer un nouveau cycle de révolutions politiques, ou s'il est condamné à périr dans les fers.
Dans les deux livres de la Républiqw, dont nous venons de donner l'analyse, Platon, aussi grand historien que grand philosophe, écarte les faits accidentels, explique les événements impor- Uiits par les mœurs du temps, suit les progrès de la corruption morale de la nation et dresse l'arbre généalogique des constîtutions républicaines qui s'engendrent les unes les autres, la tïlle étant toujours pire que sa mère. Cette loi de la succession des gouvernements est si frappante de vérité et si humiliante pour tous les partis que les historiens philosophes de notre Europe se lODt comme donné le mot pour ne pas mâme la mentionner.
Nous ne fermerons pas la République sans noter le premier esai d'ethnographie comparée (I). Platon applique sa psychologie à l'étude des nations, et voit l'intelligence prévaloir chez les Grecs, ie courage bouillant etfarouche chez les Thraces, les Scythes et les lutres peuples du Nord, l'esprit d'intérêt et de gain chez les Phéniciens, les Egyptiens et les autres peuples du Midi.
Arrivé au terme de sa longue carrière, Platon composa ses Loii, inxqoelles il ne put mettre la dernière main. Elles nous disent ses pensées suprêmes et nous permettent de suivre la marche de son esprit jusqu'au jour de son entrée dans l'éternité. Il avilit à sa mort atteint l'ftge de quatre vingt-un ans.
Nous le trouvons dans ses Zois comme dépouillé de ses doctrines personnelles qui sont et sa gloire et sa honte. Il renonce à la communauté des femmes; mais il garde aussi le silence sur les idées étemelles et sur l'hymen de l'àme avec la divine beauté. Ce livre nous fait connaître en lui le simple croyant et non le fondateur de l'école académique, le politique et non l'utopiste rêveur, lliistorien et non le faux prophète.
Platon nous donne dans cet ouvrage une histoire raïsonnée du* inonde grec depuis le dernier déluge jusqu'à son siècle. Nous y notons (2) : l'antiquité indéfinie de la race humaine détruite plu-
ùeunfotidéjà par d'universelles calastroplics; les mœurs limples et pures des réchappes du déluge qui vivaient sur les montagnes de leurs troupeaux et des produits in leur chasse, stxa induBtrie;le mariage, fondement des sociétés hu[naine&(l); ces sociétés régies primitivement par le patriarcat; puis les familles se rapprochant les unes des autres, se livrant À l'agriculture sur le penchant des monta, se soumettant k une législation commune, se nommant des chefs, et le patriarcat faisant ainsi place k l'aristocratie ou à la royauté; les cités telles qu'llion, se fondant ensuite dans les plaines, et, enfin, les cités voisines, formant des confédérations semblables à celles des DorJens dans le Péloponèse (2). Voilà le premier essai d'une histoire raisonnes ou pragmatique.
En recherchant les causes de ta rupture de la ligue dorienne. Platon nous expose sa dernière opinion sur la meilleure forme de gouvernement, et éctaircit sa pensée par la comparaison de la monarchie absolue des Perses et de la démocratie absolue des Athéniens avec la constitution mixte ou tempérée de Sparte.
Dans le Politique, Platon avait, après Hérodote (3), distingué trois espèces de gouvernement selon que la souveraineté e^ aui mains d'un seul, de plusieurs ou de tous, et il avait opposé aux formes normales de la royauté, de l'aiistooratie et de la démocratie docile aux lois les formes vicieuses de la démocratie violente, de l'oligarchie et de la tyrannie. La royauté du sage était une prophétique fiction, comme l'aristocratie des sagf?s, dans la République, un pieux désir. Ici Platon émet l'idée que dans les gouvernements simples aune partie des citoyens est esclave de l'autre,* que * te pouvoir y est seul volontaire et l'obéissance toujours forcée ('t), D et que la constitution parfaite est celle qui réunit à la fois la royauté, l'aristocratie et la démocratie. Déjà même il emploie le mot de confre-balancer en parlant de Lycurgue limitant le pouvoir des rois par celui du sénat (u). Celte idée d'une constitution mixte est devenue l'étoile polaire de Polybe et de CicéroD, et, après avoir disparu pendant le moyen âge, elle a brillé de nouveau dans notre ciel depuis plus d'un siècle. Toutes les théories modernes sur la pondération des pouvoirs et les monarchies parlementaires sont contenues en germe dans la découverte de Platon. Ce génie, qui est déjà pour nous le fcMida-
Udt de l'bUloire, est ainsi en politique le Montesquieu de l'ancien Honde.
Mais la gloire la plus pure de Platon est peut-être «llndignation à peine contenue (1)» â\ec, laquelle sur le bord de la tombe ii protesle contre la triple impiété de son temps : l'athéisme, le déisme ï demi athée et la superstition (2). En Usant ce livre dixième (jue DOS libres penseurs ne peuvent pardonner à Platon, on sent à la vigueur de sa défense, à l'ardeur de ses attaques I imminence et U gravité du danger. Le vieillard recueille et retrouve toutes ses farces pour ce combat suprême, où éclate su foi vivante au vrai Dieu.
Nous ne reproduirons ici ni sa polémique contre le matérialisme qui est « dans la bouche de tout le monde > et que favorise la théogonie d'Hésiode, ni ses mordantes plaisanteries contre ceux qui, supposant les dieux moins fidèles à la justice que les chiens à leurs maîtres, pensent les gagner par de petits sacrifices et échapper ainsi aux supplices dus à leurs crimes. De sa réfutation du déisme nous extrairons les paroles suivantes : «■ La providence divine s'étend aux petites choses comme aux grandes, car OD ne néglige rien impunément; il y aurait à le faire ou erreur de jugement ou impuissance ou paresse. — Objecter la présence el la grandeur du mal, c'est méconnaître l'ordre général, c'est outilier la justice divine qui atteint infailliblement les coupables »ptès la mort. — Le bien aura le dessus, te mal le dessous; mais il y a entre eux une guerre immortelle qui exige une vigilance étonnante, et nous avons pour nous les dieux et les génies (3). » Cette guerre est celle où Socrate a péri, celle où le vrai bage sem un jour crucifié. Mais elle suppose deux armées, deux camps, deux eilés, et Platon aurait pu fournir comme Esaïe à saint Augustin l'idée mère de son chef-d'œuvre.
En résumé l'historiosophie doit à Platon : la loi de la succession des gouvememenls dans la vie d'un peuple, du patriarcat à la tyrannie, et la confirmation des principaleii vérités morales de la révélation, sauf la sainteté de Dieu et la rcilomption. Elle lui doit en outre les premiers linéaments de la triple nature de l'homme eldes trois ordres de grandeur; ~ l'histoire de l'individu s'afbanchîssant des passions de la chair et s'élevant à Dieu; — l'idée de l'organisme de l'Etat, la théorie du gouvernement mixte avee
U pondération des pouToird ; — l'^iauche d'une ethnogn^^ie comparée, d'une histoire pragmatique et (dons le Cratyle] d'une philosophie du langage.
§ 6. — Aristote.
Pouvons-nous admettre dans les rangs des hisloriosophes cet Aristote (384-323] qui a bien osé dire qu'il jugeait la poésie plus philosophique et plus utile que l'histoire? (i) Mais l'histoire étal pour lui ce que l'avaient faite Hérodote, Thucydide, Xénophtui, un simple récit des événements passés, tandis que les Eschyle et les Sophocle en exposaient le sens profond. Le drame était doac à ses yeux la philosophie de l'histoire, et il n'en concevait pas une autre. Aristote a d'ailleurs rendu à notre science deux senices signalés : il est le fondateur de la politique, et, par sa doctrine de l'entéléchie, qu'après deux mille ans d'ouhli a fait revivre Ldbnitz, il a donné à notre siècle la vraie notion de l'évolution oi^nîque. Puis sa méthode d'observation a posé la base des sciences positives, parmi lesquelles prend place l'histoire. Enfin il nous importe de suivre le déclin de la philosophie qui, des hauteun où Platon l'avait conduite, tombe par le déisme d'Aristote dans l'athéisme du spiritualiste Zenon et du matérialiste Epicure.
1" Méthode. — La décadence de la Grèce, un instant entravée par la glorieuse réaction de Socrate et de ses meilleurs disciples, n'avait pas tardé à reprendre sa marche. Tandis qu'allait croissant le fanatisme de la foule pour ses vieilles divinités, l'antique tradition monothéiste, abandonnée des premières écoles philosophiques et remise en honneur par Platon, fut définitivement répudiée par Aristote. Le Stagirite se garda d'attaquer onvertement la religion nationale comme avaient pu le faire impunément les Eléates; il savait que le martyre aurait été le prix de si franchise. Malgré tous ses ménagements, il dut même quitter Athènes ■ pour épargner à cette cité, disait-il, de répéter sur liû le sacrilège commis envers Socrate. d Mais il ne tenait aucun compte de ces dires antiques oii Platon puisait la connaissance du vrai Dieu. Tous les mythes étaient pour lui les débris méconnaissables des croyances primordiales qui ne sont arrivées jusqu'à nous qu'au travers de la destruction de plusieurs mondes. D n'y avait de vrai dans toutes ces fables, à l'en croire, que la divi-
nité des astres (1). Voilà donc enfin la raison humaine émandpée du joug de la religion; elle ne reconnaît plus d'autorité étrangère, elle se suffit à elle-même'. Nous ne saurions l'en féliciter; car celui qui s'isole du passé, fait-il réellement preuve de plus de sagesse que celui qui sort de la société humaine, et dont Aristote disait : < C'est une brute ou un dieu? (2) » Comme ce philosophe n'était pis un dieu, il a payé son imprudence en inventant le plus illogique desdieuiL personnels qui dorment dans les catacombes de la pbilosopbie, et en conservant des anciennes fables (comme nous Tenons de le voir) celle qui en théologie et en histoire naturelle étût la plus déraisonnable.
Aristote tourne le dos au sanctuaire du monde invisible où Platon avait tenté de pénétrer- Plus de foi aux étemelles réalités et d'aspiration à l'infini; plus de communion avec Dieu, d'illumination d'En-Haut; plus d'espérance d'une vie immortelle et bienheureuse ; plus de prière ; en un mol, plus de religion. Dépouillé de sa vie spirituelle, l'homme est décapité.
Il reste à l'homme d'Aristote la morale, mais une morale sans eolbousiasme, sans noblesse; une morale qui le condamne à chercher le souverain bien dans le temps et sur la terre; une morale de juste milieu et d'une vertu moyenne.
Emprisonné dans le monde visible, Aristote ne peut appliquer son génie qu'à l'étudier. Il y avait si longtemps que les sages de Il Grèce raisonnaient, les yeux fermés, sur le système de l'univers, qu'il était temps qu'on en observât attentivement les diverses parties. La gloire d'Aristote, c'est d'avoir créé, par la voie de l'induction, les sciences naturelles, et en particulier la zoologie; les sciences humaines, entre autres la logique et la politique.
Cependant, tout en étudiant te premier la nature, le Stagirite prétendait compléter ses obsenations directes par la voie du nûsonnemcnt et de l'hypothèse. II commit ainsi de nombreuses bévues. Abrilées sous l'immense autorité de son nom, elles ont entravé pnndant près de vingt siècles les progrès de ces mêmes sciences physiques qui lui devaient leur existence. C'est ainsi que le mystique Platon est le patron de nos socialistes.
L'étude de la réalité sans le contre-poids de la vie spirituelle émousse le sens du vrai et du bon. Vous êtes ainsi fatalement «»iduit à ne vous indigner d'aucun crime, à ne vous étonner d'aucun mensonge, et à dire, avec Hegel, que tont ce qui est réel
est bien. Aristote glissait certainement sur cette pente qui abonlH à la justification de toutes les injustices. 11 les blâme, mais arec l'impassibilité de la plus froide raison, et nulle part il ne rappdle son siècle à la vertu, il ne déplore l'asservissement de sa patrieàla Macédoine. Quelle pénible disparate un tel silence ne fait-i) pas avec les protestations de son contemporain Démosthëne ! Vrai disciple de Platon, Démoslhèiie n'a été le plus éloquent des orateurs de l'antiquité que parce qu'il était le plus vertueux et le plus [neux (t). Bon amour de la liberté et de la patrie l'a sans doute aveuglé sur l'irrémédiable corruption de la Grèce. I) n'n pas va qu'il était dans les décrets de Dieu de châtier les Hellènes avec la verge et l'épée des Macédoniens. Mais de toute la puissance de son génie il a soutenu la cause de l'éternelle justice contre le droit de la force et la théorie du succès, et il est mort martjr de son courage. Sa voix ne s'est point éteinte avec lui ; elle retentit aujourd'hui encore parmi nous, et si les uns condamnent en liù l'homme du passé, d'autres, admirant en lui l'homme du devoir, le déclarent plus grand qu' Aristote et qu'Alexandre.
2» Théologie. — Le fondement, bien connu de la philosoplûe d' Aristote [î], c'est la distinction de la substance ou de la ma- Hère, de la forme que la matière revêt, de la caïae efficiente qtù donne h la matière une certaine forme, et du but que la cause poursuit en formant la matière (3).
S'il eût appliqué, comme il aurait dû le faire, ce quadruple principe à la Divinité, Aristote aurait par le raisonnement retrouvé le Zeus de la tradition, pour ne pas dire l'Elohim d'Israël. En effet, cause efficiente. Dieu aurait donné à la maftprequ'il aurait ou créée ou acceptée, la forme qu'elle devait revêtir pour répondre au Attf qu'il se proposait. Mais Aristote avait admis, avec quelques pythagoriciens tels qu'Ocellus de Lucanie, que la forme même de la matière ou le monde était éternelle (i). Son dieu donc est aussi peu artiste que créateur,
Que peut être un tel dieu T a II est la pensée de la pensée, qui ne peut que penser, et qui ne pense que soi. ■» S'il ne pense que soi, il ne pense ni ne connaît le monde î — Non point, répondrait Aristote. ■ La pensée de Dieu est le souverain bien, c'est-à-dire l'ordre
|t| Silni Tbomii d'ïqiilii tnilitait, ii»n un nl»n, sur TtritMi, I, tl, pmi dit* qi'lridM liiwilt ea tupeni It qualtoD de lélauiU <(■ osoid.
universel, et comme l'univers renferme le souverain bien, Dieu en se pensant, pense ce qu'il y a de bien dans le monde. Il est luimême ce bien, ti sS. »
Cependant, « la pensée ou l'intelligence est activité spontanéf, est vie. Dieu est donc vie. Une pure et absolue activité est la vraie tîe de Dieu. Aussi appelons-nous Dieu un être vivant qui est éternel et par&it. La vie lui appartient, et une continue et étemelle durée; car cela même, c'est Dieu (1). »
Cest là, semble-t-il, le langage d'un Eschyle; car si Dieu est activité, il agira avec une force infinie sur le monde? — Nullement; son activité est toute intellectuelle, a II serait absurde,! déclare en toutes lettres d'Aristote, v de dire que Zeus aime (2), » et l'on ne peut douter que ce philosophe ne lui refusât pareillement la volonté. Or, un dieu qui n'agit ni n'aime, est un monstre.
C'est l'absolu repos. Aussi quelles sont ses seules relations avec le monde? 11 est o l'auteur immobile de tout mouvement (3) s et changement : ce qui se concilie difficilement avec l'éternité du monde. Surtout il est <■ le désii'able, l'objet de l'amour du monde, et, s'il meut le monde, c'est k la fiiçon d'un but vers lequel tous » mettent en marche (i) . »
Voilà à quoi se réduit cette science suprême qu'Aristote o cherchait ii dans ses spéculations. Sa théologie se réduit aux quatre ou cinq dernières pages d'une longue métaphysique. Mais un dieu qui ne fait rien, qui ne crée ni n'ordonne, qui ne gouverne ni ne Eorveille, qui ne chAtie ni ne pardonne, et qui ne se communique pas, est le plus inutile des êtres. Aussi le disciple immédiat d'Aristote, Straton, le Physicien ou PAthée, s'est-il défait de lui. Ce dieu rompait l'unité du système et les entéléchies suffisaient pour tout expliquer.
^ Les entéléchies. — Platon avait transporté en Dieu les idées humaines de âocrate : Aristote transporta les idées divines de I%ton dans les choses. Il fit d'elles l'essence de chaque être, l'essence qui a sa perfection relative et qui se donne sa forme matérielle, wn corps, en vue de sa fonction spéciale dans le grand organisme du monde. Les êtres se font donc eux-mêmes, et peuvent se passer du Zeus de Platon. ■
La doctrine des entéléchies a l'incontestable avantage d'unir intimement le corps et l'âme, qu'isoliût Platon. Elle peut en outre
m Métapktiifaa, III, I,
ta CnndH Momm, U, il, «. - n lUIapktitfiit, II, s, M Ul, 1, OÉ Dln «MMir M mairiirc t u mMU. - W IHd., Ul, I.
comme la monadologie leibnitzienne, servir de base à une philosophie individualiste qui est l'ennemie mortelle du panthéisme. Elle se complète, enfin, par la théorie de l'évolution oi^anîque qu'Aristote a résumée dans cet axiome, admirable de vérité et de pnyfondeur : i Ce qui est le premier dans l'idée, est le dernier dani la réalité [1). d Ainsi l'aigle ou le chêne sont complets déjà dans le premier germe du gland ou de l'œuf. C'est donc à Aristote que nous sommes redevables, sous sa forme ]& plus expressive, de l'idée de virtualité, de puissance, de latence.
Ce qui est fort remarquable, c'est qu'il appliquait cette idée à l'univers : le monde à son état de perfection ne serait que la manifestation de son idée aussi andenne que lui. C'est là du moins ce qui résulte de la polémique d'Aristote contre Speusippe, le successeur de Platon, qui, avec Hésiode et tous les panthéistes et les malérialistes, plaçait la perfection à la fin de toutes choses et non à leur origine (2).
A" Le monde. — L'univers, pour Pythagore la somme harmonique de tous les nombres, était pour Aristote la sommé de toutes les entéléchies. a Tous les êtres, que pénètre et anime la même vie (3), conspirent dans leurs fonctions diverses à l'harmonie de l'ensemble {ï). Ils forment une immense série de puissances qui s'élèvent de la simple étendue et de la simplicité des prindpei élémentaires, par la vie végétative et par la vie animale [5) , jusqu'à l'homme et, au-dessus de l'homme, jusqu'aux divinités astrales. D C'est donc par Aristote que l'esprit humain a retrouvé cette échelle des êtres que près de quatre mille ans auparavant l'Eternel avait révélée aux premiers hommes dans la vision desûx jours, et qui, après deux mille ans d'oubli, est devenue dans notre Europe moderne le fondement de l'histoire naturelle. Hatons-nous, aujourd'h ui que prévaut pour un temps le transformisme de Darmn. d'f^outer que le philosophe grec, éclairé par son grand principe de la vie individuelle, a posé l'indépendance et la stabilité declmque règne et de chaque espèce. La vie qui anime le grand tout, ne &it point que les êtres supérieurs sortent des inférieurs par la génération qui confond tout. Mais, s'ils ne s'engendrent pas, comment la vie universelle les a-t-elle produitsT Quelle est la nature de cette vie qui n'est point un dieu conscient et qui exécute un plan admirablement combiné ? S'il faut réellement supposer un temps où
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elle aurait existé seule au sein de la matière, et aurait, selon la loi dp l'évolution organique, tiré toutes choses d'un état primordial de latence, comment concilier ce développement progressif du monde avec son éternité! A ces questions-là Aristote ne donnait lucune réponse. Aussi ne peut-on s'étonner que le plus individualiste des philosophes ait eu pour disciple et successeur un panthéiste. S'emperant de la notion de la vie universelle, et laissant dans l'ombre celle des entéléchies, Vathée Btraton rendit compte de tout par la force productrice de la nature.
Cette conception si grande et si simple d'un monde qui est l'harmonique hiérarchie des êtres, sera l'arrière-plan de notre faistmiosophie.
50 Le mal. — Quand le monde est un orgamsme où chaque être remiriit exactement sa fonction, comment expliquer les imperfections et les désordres de la nature, les souffrances de l'homme et ses injustices ? Aristote n'a nulle part dans ses écrits examiné de près la question du mal physique et moral. Il ne pouvait qu'afRrmer d'une manière générale que la vie, en passant de l'état de ia- ' tence à la réalité, concilie les contradictions apparentes qui se [Hoduisent aux diverses [diases du développemeni ; car il est dans wn esseoce de se maintenir, de s'épurer, de s'harmoniser, de s'élever vers la perfection. Aristote d'ailleurs paraît avoir profité de la distinclicm que Platonavait faite entre les cieux, œuvre immédiate du Dieu suprême, et les choses terrestres dont ce Dieu avait ahandoDDé la formation aux divimtés inférieures. • Substances simples et inunatérielles, actes purs, ftmes sans corps, tes astres, tout en obéisaat au mouvement universel que Dieu imprime au monde, sont eax.«)£mes doués d'un mouvement spontané. Ils sont les principes de toute vie, de toute action et de toute pensée pour les êtres de la région sublunaire placés sous leur direction (1 }. Cette région est celle de la vie et de la mort, des mouvements variables, de l'accident, de runperfection, du mal. Le premier moteur (on dirait le dieu d'Heraclite) est donc non au centre du monde, mais à sa circonférence, et l'homme, loin d'habiter la partie la plus noble de l'univers, en occupe la partie la plus basse et la moins honorable (9). > Ce système du monde est devenu celui du déisme ancien. On l'a complété par l'idée d'un dieu qui, assis au sommet de l'univers, n'agit directement que sur les êtres les plus voisins de lui et ne l'abaisse pas aux détails des choses terrestres. La création estainâ
m It*laiOHf«.im.l.- niWcaW, I, liMfMfw, nu.WiJHMrMwle, I, 3.
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dereoae uns iii«diine dont VAbu ae bome k mettra tn moafODnt
le premier ressort (1).
6» £$ehatoiogie. — Avec ses imperfections te monde présent ne peut durer toujours . < L'univers existe bien de toute étemilA et il subsistera éternellement; mais il ne se maintient pas toujours Is mâme, il périt et il renaît. Le mouvement circulaire des deux se reproduit dans les petites choses comme dans les grendes; toul est cycle; il y aie cycle des figes de la viehumùne, celui des goovemements, celui de U terre qui a sa fleur et sa vieillesse. • Aris* tote adoptait donc à ion tour les périodes cosmiqueB de l'Orient et d'Heraclite (3).
7<> L'homme d'Aristote est après l'astre le plus parfait des étm. Comme dans l'échelle de l'univers, chaque degré, lAaque r^ possède les forces des degrés inférieurs et les unit i sa force propre, l'homme comprend en lui la plante qui croit et l'animal (pn sent, désire et se meut. 11 est un ariimal doué de raison. D plonge dono (ainsi qu'Adam) par ses racines dans les dernières profondeurs de la vie matérielle. Aussi pour expliquer ses sensationsAristôle remonte-t-il aux zoophytes. Mais voilk que noire Ante, qoe Platon emprisonnait naguère dans le corps, lui est si intimement unie qu'elle meurt arec lui I
Cependant notre philosophe, qui n'avait aucun pendiant m scepticisme, croyait à l'absolue vérité de la science huntsine. Mais les sensations, les affections, les pensées de l'entéléchie de lliomme ne pouvaient qu'être subjecUvea et spécifiques comme celtes des quadrupèdes ou des oiseaux. Force lui Ait d'ajoatar 1 l'Ame humaine .qu'il nomma la raison affective (3) et qui est le siège de l'individualité, une raison supérieure ob ré^daûent les idées objectivement vraie3(A). Cette raison-ci devait Atre comme celle de IMeu, action spontanée et pensée sans amour. Elle donnait à Anatole la vérité absolue sans laquelle toute sa science se serait écroolée. D'autre part, elle le mettait dans un très-grand embanas. Ferait-il d'elle une partie intégrante de l'Ame T Impossible I l'une est mcwleUe, et la raison active qui est en possession de la vérité
[I) lettn •oMIitnt l'jkrïilale É llnandrc, et ilpnlé», du mtmd». loftt a aèma irilf* mdiMaiDIni. duirletliaiiuMitiitUinbntl OcellD. — ^ilraii.,*. Ktm. ■ n PkwHqiM, IT, It ; du CM. I, Il STotlUnt, IVIl, ■ ; MitBtkvV»*. Ul, t-. ItHUt—. HLK — OcsIlBi tocinia ■ dit anui : • lh — "' '*- ""*-
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étemelte, ne peut pririr. LlMlertit-ll do l'toteT Lliomina lonlt alors deux enlélécbies et il derienârsU un monstre. Supposerait^! qu'elle est une émanation de la nison divine et qu'elle Tient ta»' biter ches i'homme pendant le cours de sa vie pour remonter k SB mort vers Dieu? Mais le dieu d'Aristote est la pure pensée qtU M se communii|ue à personne. Le problème était insoluble.
fr> Religion et morale. —Avec un dieu immuable qui le pense «d* même sans rien voir ni entendre, il n'y a âvtdemment pas de reli> ^on poaslble. Toutefois Aristole se souvient que son maître EiU Mit de U cDRimunion avec Dieu notre bien suprême. Il doit accorder une satisfaction quelconque b nos aspirations vers !• monde Invisible. Aussi dit-il à l'homme térieux (I], qui) doit ■ s'immortaliser soi et ses actes, en poursuivant, tout taotnnia mortel qu'il est, les choses immortelles et surtaumainês (t). • Haiss'immorhilisersignille simplement se spirituallser; car Ici-bas naot la mort ce qu'il y a d'immortel dans l'homme, ce n'est point l'&me individuelle; c'est la raison actlTe qui ne comprend ni le cœur, ni la conscience morale, ni l'imagination, ni mAme U mémoire sans laquelle te moi ne peut avoir la conscience d« Hfl identité (3).
D'ailleurs l'homme sérieux, le savant est un être k part. Pour la commun des hommes « la vertu est simplement le milieu entra âeuxextr^meï. Elle satisfait le besoin légitime de bonheur qui vit au cœur de tout homme. La joie n'est complète que si à la vertu s'ajoutent les biens extérieurs, santé, beauté, richesse, estime d'autnii. b L'homme d'Arlstote est bien « un animal politique (4] , ■ un être sans Dieu et sans foi, dont la vie terrestre est l'unique vie.
Toutefois, ce même Aristote qui défend h son dieu d'aimer, >, le premier d'entre les philosophes, compris l'importance de l'affection mutuelle en morale et en politique. Il subissait ici l'in- Bneoce de son siècle : à force de souffrir, les Grecs commençaient i ouvrir leur coeur & la sympathie et h soupirer après la paix qui résulte de l'amitié. Aristote a entrevu que la charité fntemelld est l'accomplissement de la loi suprême de la justice t * 11 n'est
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pins besoin delajusticeqiiaDtl les âtoyenssimt tons des aiiiis(l),i
et, ailleurs : « Le bien suprême de l'Etat, c'est l'union de ses membres, parce qu'elle prévient toute dissenson ciTile (3). * Ces sentiments d'affection, qui s'accentuent plus tard chez Ménandrs et Philémon, produiront à Rome la notion de l'humanité.
9" UEtoi. — L'affection mutuelle des citoyens a sa source dani le besoin qu'éprouve l'homme, « animal politique, * de Tivre dans la société de ses semblables. C'est la sociabilité, la famille, l'association des villages qui, d'après Aiîstote, sont les origines de l'Etat (3). « L'Etat est un fait de nature, > le résultat spontané et nécessaire d'un instinct moral. 11 est donc faux de prétendre, comme le supposaient confusément les sophistes et Démocrite, comme le diront clairement les épicuriens, que l'homme est de nature un sauvage égoïste, une brute.
Ptalon avait imaginé un Etat idéal : Âristote étudia la réalité, el par sa métiiode d'observation créa la science politique (i). 11 en puisa les matériaux dans les cent dnquante-lrois constitutions de peuples grecs et barbares dont il avait fait la collection. Elle s'est malheureusement perdue.
Pour Platon comme pour Aristote l'Etat est un organisme (S). Ils partent l'un et l'autre du grand ei fondamental principe de la séparation des fonctions et de la combinaison des efforts. Le Slâgirile, qui appliquait ce principe à l'univers, compose de cinq degrés son échelle sociale : les agriculteurs, les artisans, les guerriers, les pontifes et les juges (6). 11 se garde de l'erreur de son maître qui attribuait à chaque classe une nature différente. C'est dans l'inlelligeDce seule qu'il cherche l'origine et la justification des privilèges; elle assure à l'homme la supériorité sur l'animal, au mari sur la femme, au Ubre sur l'esclave, au Grec sur le Barbare. En vrai Hellène, Aristote refuse, avec Platon, les droits politiques aux artisans et aux laboureurs (7), et il est pareillement d'accord avec lui pour soutenir la légitimité de l'esclavage (8), comme aussi pour approuver l'exposition des enfants difformes, et déterminer les cas oii il convient de faire avorter les femmes (9).
Aristote accepte de Platon la distinction des trois formes nor-
[I) Jfor. dA'laui,.Tin, ictt.- ())PeWI<it>,n, 1, Itill.
{gii-ofUIgu, 1,1.
(4) Il ■ «D vJmK temp» dann* uns fmme KlnillIqM t ttconomit nrtoatla IItIiIi par
UiHiilwn, Il l'i dommée li ciImMaUtw. eo 11 IMorit dei r|[fc à aoqWtlr, CBBWfTW. ■•-
erolln stécMBier. taJlHgw, I. a.
lu VII. T. ~ m Tl[,TetS.-(T)UI, UTII, I. -(ni,3.-(g]TII,it,ia,
màea da gouvernement et des trois vicieuses (1). « La meilleure serait moins celle qui combine les premières, que celle où prévaut la classe moyenne. Par l'égalité des droits, cette constitution procure le bonheur de tous, fait naître l'affection mutuelle et assure l'équilibre de l'Etat. Elle est la plus stable de toutes (S). >
Notons encore en passant l'accord des deux philosophes sur les immenses privilèges du sage (3) ; sur l'importance de l'éducalioa [i), et sur l'influence des climats (S).
Ce qu'Aristote a découvert et légué à la postérité, c'est avec ■Importance de la classe moyenne qui a ne s'insurge jamais, » la distinction des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire (6) ; c'est surtout la souveraineté attnbuée moins à la majorité qu'à la loi (7).
Le sujet qu'Aristote a traité avec le plus de soin et de succès, ce sont les causes qui détruisent les Etats. Cette théorie des révolutions est im vrai chef-d'œuvre : a La vue du philosophe, » dit M. Barthélémy Saint-Hilaire, ■ aété si perçante et si sagace, qu'aujourd'hui même, avec deux mille années d'expériences de plus,... il serait difficile de dire plus que n'a dit Aristote. II n'est pas un de ces grands phénomènes politiques venus après lui, qui ne rentre dans les cadres qu'il a tracés k l'avance; et l'on n'a pas à presser beaucoup ses théories pour en faire sortir comme d'infoillibles prédictions (8) . d LeStagiriteacommiscependantlafaute impardonnable de rejeter la loi que Platon avait donnée de la progressive dégénération des gouvernements. II n'a pas compris que ces révolutions étaient, dans la pensée de son maître, les coniéquences ostensibles des révolutions insaisissables qui s'opèrent dans l'esprit et les mœurs d'une cité depuis le temps de sa fleur jusqu'à celui de sa ruine. Ajoutons que dans son portrait du tyran, qui fait le pendant de celui de Platon, il parle avec un tel sang-froid de manœuvres « d'une profonde perversité (9), s qu'on aperçoit derrière lui Machiavel conseillant effrontément à ion prince d'y recourir sans remords.
IOf ffittoire. — Aristote avait consigné et réduit en système.
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âl TU. ». La Grta HDt «Mi-ag*" M IntitUgeoU nitra let EorspAni da Nord, Kmnnni MB '"-"■f— *, al la pca^cf d'Àilc, iDMlIgmU M InduiUieui uni anifc. B) IT. II. - m Ul.». W et 1 1 : IT, t ; Ul, T M M. m taUmi» é-JriÉtaU, traàau tm fmtalt tu UiOStaij StlBtAUJra. a- U. Pré/ait,
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dans sa Politique, toai les enseignements qn^l sTÛt tiras de ses études historiques. Il lui manque le sens du temps et de ses révolutions. On ne le voit point chercher avec Platon à embrssser d'un regard les phases du développement de sa nation. Quant aux Barhares, il n'aurait pu les comprendre, car il avait pour eux un profond dédain. Au moins Plutarque l'accuse -t' il d'avoir donné le conseil k son élève Alexandre de les traiter comme des brutes (1).
Et pourtant il est un donu^ne de l'histoire oii Aiistote a fait preuye d'autant d'originalité que de profondeur. En exposant les systèmes de philosophie qui s'étaient luocédé de Thaïes à Platon, il prend pour flambeau son grand principe des Quatre Causes. Ces causes donnent les quatre seules directions possibles de l'esprit bumaln, permettent de préciser d'un mot les défauts et les mérites des systèmes antérieurs, et expliquent l'ordre chronologique dans lequel ils ont apparu (3). Aristote a ouvert ici une voie toute nou* veUe ft l'histoire de la {diilosophle et à la philosophie de l'histoire.