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CHAPITRE PREMIER

LES ÉCBIVAIK3 ATÀflT CICiKOa.

L'histoire romaine, ne comprenant que des luttes politiques et des guerres extérieures, ne pouvait être écrite avec succès que par des hommes habitués au gouvernement de l'Etat et au maiôfrment des armes. Ils devaient se rendre un compte esact des institutions qui régissaient Rome, des droits réclamés par le* plébéiens, des privilèges des patriciens, des lois qui étaient autant de traités de paix. Ils devaient en outre embrasser d'un regard k vie du peuple romain dans son unité, poursuivre à travers vingt générations les efforts d'un ordre de citoyens tendant à un but déterminé, et marquer les causes et les conséquences de ehaqofl progrès. Les événements intérieurs et extérieurs de l'histoire romaine s'enchaînent si natnrellement qu'elle ne pouvait êire que pragmatique. Polybe lui-même n'a fondé ce genre d'histoire que parce qu'il est le premier des Grecs qui ait appris à connaître Rome.

Les plus anciens historiens romains ont précédé Polybe, et cependant on les dirait de son école par leurs connaissances juridiques et politiques. Ils étaient d'ailleurs de simples amialistes, ignorant l'art d'embellir leur diction. Aussi sont-ils comparés par Gicéron aux logqgraphes de la Grèce. Leurs uniques sources étaient les Grandes Annales des pontifes, les vers qu'on chantait dans les festins de famille en l'honneur des ancêtres, un petit Doubre de monuments, et des légendes ou des mythes qu'ils ioterprétaient à la manière d'Evbémère. C'est avec ces matériaux qu'ils ont formé le squelette que Tite-Live couvrira plus lard du riche manteau de son éloquence.

Le premier en date de ces écrivains, c'est Fabîos Pictor. U écrivait vers l'an S20, un siècle après la mort d'Aristote et soixante ans avant l'arrivée de Polybe h Rome, à l'époque oii Livius Andronicus traduisait pour la première fois en latin les poètes grecs, et où, bientàt après, Nœvius composait son poème sur la premiàre guerre punique. Fabius avait rédigé son ouvrage en grec.

Le vrai fondateur de la littérature latine en prose, c'est Caton (234-149). Esprit encyclopédique, lucide et nerveux, mais dê-

poorvn de grAoe, plein de mépris pour l'art dM Hellènei, il avait eompofiâ entre autres ouvrages Sept livra sur le§ OrigiMi de Rome et dei autres cités de l'Italie, jlérodote, en vrai looien, prO' menait ses lecteurs d'un bout du monde jusqu'à l'autre : Gaton, censeur, général d'armée, jurisconsulte, n'a pts un regard pour les nations étrangères; mais il suit les destina de sa chère et glorieuse patne depuis les premiers commencements jusqu'au temps présent,

Ed l'année où Caton mourut, naissait un poêle Que nous ne pouvons passer sous silence. C'est Lucilius, le créateur de la satire. Gomme Aristophane, il dénonce les vices qu'il voit s'introduire et s'enraciner à Home. Aimé de la noble famille des Scipions, il Bigetle a et les grands et le peuple s dans sa prose rimée, rude et grossière, mais pleine de sel et d'énergie. 11 n'est pas de turpitude qu'il ne démasque, et à la corruption des mœurs nouvelles il ofipose les vertus des anciens temps. Nous l'appellerions le premier prophète moraliste de Rome, s'il nous était possible d'oùblier les fautes honteuses de sa vie privée.

De Caton à Cîcéron, sous l'influence croissante de la littérature grecque, plusieurs Romains tentèrent d'ajouter k l'exactitude des fiits l'élégance du style et abandonnèrent la forme des annales pour celle plus souple et plus libre de l'histoire. Mais aucun d'eux ne produisit une œuvre d'un vrai mérite. Il parait même que le win de la diction affaiblit en eux ce sens de l'enchainement des bits qui seul pouvait leur donner une certaine supériorité sur les Grecs. Toutefois SemproniusABelliodtsaitfortbienqu'ii énuniérer les actes des hommes sans bire connaître leur plan et leur but, c'était raconter des fablesà des enfants et non écrire l'histoire (I). » On remarque d'ailleurs que depuis les troubles des Gracques les événements contemporains font négliger les recherches de l'éni- (Ëtion relatives aux origiues de Rome, AselJio avait choisi pour sujet de son ouvrage l'histoire de son temps. 11 lait ainsi la tran* ntionaux auteurs de Mémoira, qui vont se multipliant depuis les Giacques à Auguste, et dont les plus célèbres furent Syilâ, Jules César, Lucullus et Qcéron.

Céiar qoi, dès sa jeunesse, visa au pouvoir suprême, et qui

marcha vers son but avec l'audace et l'habileté du génie, nous t laissé dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules le tableau \ivant des dix années de sa camère politique les plus honorablei et les plus glorieuses. Il nous y fcût le récit de ses conquêtes en homme plus soucieux de sa réputation que de la vérité, en génénl consommé, en écrivain dont la touche est de nature û ferme A si sûre qu'il dédaigne les ressources de l'art. Mais il n'y a dans tout son livre pas une parole de pitié pour ces Gaulois dont il verse à flots le sang, pas une d'admiration pour le courage héroïque de Verdngétorix, défendant, comme Arminius, l'indépendance de sa nation. On dirait des rebelles, des brigands, qu'il est du devor des Romains de chftticr. Les Gaulois sont bien du nombre des peuples qu'a déchirés et dévorés le monstre romain de Daniel, el l'une de ses dents et de ses griffes de fer, c'est César, le génit sans conscience et sans cœur.

De seize ans plus Agé que Jules César, Varron (116-26) fiiti comme le disait déjà Cicéron, « l'homme le plus pénétrant du monde, et sans doute le plus savant (1). ■ Dans sa vie de quatrevingt-dix ans, il avait composé cinq à six cents traités qui furent en très-grande faveur à Rome. Us formaient une lùblioth^oe universelle des sciences morales et physiques. Le plus célèbre de ces écrits était les Quarante el un livres sur les antiquités its choses divines et humaines. Archéologue plus qu'historien, Vamn y scrutait les origines de toutes choses, expliquait les mythes duil l'esprit d'Evhémëre, faisait une distinction, fort remarquée, entre la théologie mythique des poètes, la théologie physique des philosophes et la théologie civile de l'Etat, éclaircissait la chronologie, fixait les synchronismes entre les grands événements de sa patrie et ceux de la Grèce et du monde barbare, introduisait enfin dans l'historiosophie les trois périodes, que Vico mettra en honneur, des temps obscurs ou inconnue jusqu'au déluge d'Ogygès, àft temps mythiques jusqu'aux Olympiades, et des temps historiques. Les temps mythiques embrassaient quatre époques, de quatre siècles chacune : elles se terminaient avec Inachus, Cécrops, li guerre de Troie et les Olympiades. Les Antiquités de Varron ODt été pour l'auteur de la Cité de Dieu l'arsenal où il a puisé ses principales armes contre le polythéisme romain. Varron, sans répudier la religion nationale, loudt Numa d'avoir institué un

culte sans idoles et les Juifs d'sdorer un IHeu que ne figurait aucune image. 11 croyait en un dieu unique qui régit le monde comme l'Ame gouverne le coips.

L'épicurien Lucrèce (OS-BI), dans le cinquième chant de son poème sur la Nature des choies, a combattu l'o^nnion d'Aristote sur tes astres immatériels et étemels, soutenu d'après ta tradition la destruction successive du monde par le feu et par l'eau, et es- ({uissé, dans un même tableau, l'histoire des cieux, de la terre et des sociétés humaines.

Il y a dans cette esquisse gnmdiose une de ces vérités capitales, qui avalent été révélées au premier homme par la vision des six jours : c'est celle du progrès reliant à l'histoire de la nature celle de l'huinanité. Lucrèce ou ses devanciers, qui l'ont retrouvée, l'ont dénaturée en substituwit à l'Intelligence créatrice l'atome et le hasard.

Quant aux progrès des arts et de la civilisation, il est évident que IMeu, en ordonnant à Adam de s'assujettir la terre sans lui révéler l'art de travailler les métaux, l'appelait à ne s'avancer que lentement et pas à pas sur la voie des découvertes industrielles. Nous pouvons donc dire avec les propres paroles du matérialiste Lucrèce :

€ Les navires, les instrumentsde l'agriculture, les murailles, les lois, les armes, les routes, les vêtements, en un mot toutes les commodités de la vie, ainai que toutes ses délices, les vers, la peinture, l'art industrieux des statues : tout nous fut enseigné peu à peu par une lente civilisation et par l'expérience d'un génie infatigable gui avance pas à pas (1). s

Enfin nous relevons dans le récit épique que Lucrèce nous &\t des progrès de l'esprit humain, la distinction des trois, figes de la pierre, du bronze et du fer. Elle s'est perdue jusqu'à nos temps où l'archéologie l'a retrouvée à l'aide des pala^ttes delà Suisse (3).

Hua nous laissons à Lucrèce son roman burlesque des animaux monstrueux d'Empédocle; des enfants naissant de la terre et se nourrissant d'un lait qui jaillissait du sol ; des premiers hommes errant, comme des brutes, tout nus et muets, dans les forêts où les traquaient les bétes sauvages; de la foi aux dieux engendrée par de Vains rêves et par les terreurs de la foudre et des tremblements

— «04 - (le terre ; de l'Etat plus ancien que la religion et du langage postérieur à la famille. FicUons puériles qui se rattachentaux mythes de l'autochthonie , que Ci<^ron repoussera, mus auxquelles Horace (1) et Vitruve (?) ajouteront pleine créance.

Lucrèce, en s'éloi^ant des temps primitifs, rentre dans l'histoire authentique : on le voit alors raconter comment les royautés primordiales sont renversées par le peuple et remplacées par des r^ubliques bien constituées (3); ou bien, vingt siècles avant Rootseau, opposer la simplicité des mœurs -antiques à la comiption qui naît du plein épanouissement de l'industrie et de la civilisation (4).

Salluste (86-35) fut le premier des Romains qui atteignît à cette perfection de la forme où tendaient tous les historiens de sa patrie. C'est à lui qu'appartient l'honneur d'avoir inventé l'art de disposer plus ou moins arbitrairement les faits en de pittoresques tableam et de tracer les portraits des personnages les plus importants. (^ admire les harangues qu'il prête à ses héros, les sentences qull ÏDtercale dans ses récits. Il est un artiste de premier rang, mais un médiocre historien. Non sans doute qu'il ne juge sainement les temps qu'il a choisis pour sujets de ses compositions, et qu'il ne connaisse fort bien les ressorts de laf politique romaine et les aecrètes pensées des partis. Mais l'amour de la vérité lui &it début. Après une vie passée dans la débauche, et au milieu d'iBi luxe acquis par de scandaleuses exactions, il prend la plume pour se venger par la gloire littéraire des échecs de sa vie publique. Dans le sentiment que le malhonnête homme ne peut être un grand historien, il feint d'être revenu de ses égarements. Toutefois il ne peut ajuster si bien à sa ligure le masque de la vertn, qu'on n'y lise ses haines politiques et sa vanité d'auteur. Dans son Jvgurtha il sacrilie constamment au désir de faire effet des détaili nécessaires à l'intelligence de l'histoire. Le vrai Cicéron ressemble si peu à celui de son Catilina qu'on se détourne avec dégoût d'un littérateur qui, avec de belles phrases de vertu b ta bouche, se refuse à transmettre à la postérité les honneurs extraordinairei rendus k un adversaire politique par la patrie reconnaissante.

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