CHAPITRE DEUXIÈME
aciROH.
Homme probe et incorruptible, défenseur convaincu de la liberté et de la justice, mais caraclère faible, toujours enclin aux demi-mesures, esprit peu perspicace qui ambitionnait par vanité le rôle de médiateur, Cicéron (106-i3) dut à un heureux concours de circonstances d'avoir sous son consulat étouffé la conspiration de Catilina et à ce titre mérité, le premier, le surnom de PÈre de la patrie. Orateur trop préoccupé de bien dire, il n'a jamais ces mflles accents de Oémosthëne rallumant chez ses compatriotes le feu sacré du patriotisme. Philosophe, il n'a aucune originalité. Sa gloire immortelle repose sur les charmes de son style, l'éloquence de ses plaidoyers et de ses harangues politiques, ta variété de ses connùssances, la sagesse et l'honnêteté de ses principes philosophiques et moraux. 11 s'était proposé d'introduire i Rome la philosophie des Hellènes pour que sa patrie réunit tous les genres de gloire.
Cicéron avait eu la pensée d'écrire l'histoire de sa patrie : la mort l'a prévenu. Aurait-il, dans l'exécution de cette ceuvre ■ toute oratoire, » suivi fldëlement les sages préceptes qu'il trace lui-même à l'historien, en particulier celui de dire toute la vérité en évitant jusqu'au soupçon de la faveur ou de la haine? Ou, selon les conseils qu'il donne à son biographe présumé, Luceeius, aurait-il passé sous silence ce qu'il avait lait de mal et embelli plus que de raison ses hauts bits? (1) C'est ce que nul ne peut savoir. Mais s'il n'a pas raconté l'histoire de Rome, il a du moins exposé les institutions de cette cité dans ses livres des Lois, et donné la philosophie de cette histoire dans sa République, qiù est son chef-d'œuvre. L'enthousiasme avec lequel la République fut accueillie par les Romains et plus encore par les Grecs, marque assez la puissanteaction qu'elle a exercée sur les esprits. Nous pouvons donc l'envisager comme le dernier mot de l'antiquité païenne en faistoriosophie.
Dans ses doctrines historiques, politiques et morales, Cicéron, quoi qu^d en dise (2), est aussi dogmatique que Socrate et Platon,
II) OraltvT,n,\t;BnÊtia,a\UUTafam.,^,n.- |a i>»DJn, U, 1.
qu'Arislote, que Zenon. Il ne doute, il n'hésite que lorsque, se hasardant dans le monde invî^blc, il se pose les questions de la personnalité de Dieu, du destin et de l'immortalité de l'âme.
Sa philosophie dogmatique est celle de Platon, dépouillée de ses éléments mystiques, rectifiée par le cosmopolitisme de ZénoD et complétée par la sociabilité d'Aristote. Comme Gicéron ne nous apporte à peu près rien de nouveau, nous pourrions nous borner à indiquer en quelques lignes ses principes. Mais il est la voix par laquelle nous parle la grande nation romaine, et il nous importe de constater que son témoignage sur les grandes vérités morales et religieuses est bien réellement identique à celui des Hellènes, que nous savons déjà être conforme à celui des jm)phètes hébreux.
<i L'homme est apparenté àDieu,il lui est semblable. Connaître Dieu, c'est pour l'homme se rappeler d'oii il estvenu(l].B
«La corruption des mauvaises habitudes éteint les étincelles données par la nature, et développe et fortifie en nous les vices opposés (2). — La raison n'est point un cornac qui n'a à gouverner qu'un seul animal; elle doit dompter un monstre farouche, intraitable (3),» le monstre à plusieurs têtes que nous connaissons déjà par Platon.
s Les hommes de toute nation ont la même nature, qui est faite pour la justice, possèdent la raison et la parole, peuvent parvenir à la vertu et ont en outre les mêmes penchants mauvais (4). > Les vastes monarchies d'Alexandre et de Rome, en soumettant aui mêmes lois les nations les plus diverses, avaient rendu enfin palpable l'unité de l'espèce humaine, les esclaves restant d'ailleurs de simples choses qu'un Caton vendait avec ses chevaux et que Pollion jettait en pAture à ses murènes.
Non-seulement, au siècle de Cicéron, la notion de l'unique espèce humaine s'épanouissait dans l'esprit, mais le cœur s'ouvrait au sentiment de la fraternité universelle. Térence avait dit déjà, aux applaudissements du public : a Je suis homme et rien d'humain ne peut m'étre étranger, o Cicéron prononce pour la première fois le doux nom de a l'amour du genre humain, la plus éclatante et la plus vaste de toutes les dioses honnêtes (S). > En même temps la compassion inspire des actes tout nouveaux de bienfaisance ; l'homme a des larmes pour les souffrances d'autrui;
- 397 ~ un souffle de tendresse anime les poâmes de Vii^le, et bîenUt Juvénal fera de la sensibilité le plus beau don que les bommes aient reçu de la nature, leur trait distinctif d'avec les brutes, le fondement de la société (t).
Cette charité uniTerselle dont Cicéron s'est fait le premier interprète, nous explique son opinion sur l'origine des sociétés humaines. Il n'existait dans l'antiquité comme de nos jours que deux hjfpothèses à cet égard [3) : le roman épicurien de la sauvagerie que Lucrèce venait de raconter, et l'instinct de sociabilité, d'Arâtote. Cicéron ne pouvait hésiter un moment (3j . il défend même cette dernière thèse avec un soin et une insistance dont le philosophe grec ne lui avait pas donné l'exemple. On sent que Cicéron ipperlient à une race où les affections domestiques ont été de tout temps beaucoup plus intimes, plus pures, plus sacrées que chez les Athéniens et les Spartiates. « Ce qui pousse les hommes à se rémiir, > c'est moins leur faiblesse que a le lien d'une indulgence et d'une bienveillance mutuelles, n que « cet amour qui oalt au foyer domestique, qui s'étend insensiblement de la famille à la cité et qui est consommé par l'union de tout le genre huniain (4). d
Ués entre eux par la sociabilité, a les hommes le sont à Dieu et par leur raison qui est de nature divine, et par leur origine même qui est en Dieu. L'univers est ainsi une cité unique qui comprend i la fois les hommes et les dieux. D'où résulte que la foi en la Divinité est le premier devoir de l'homme et du citoyen comme elle devrait être le premier article de tout code, a Cicéron s'ap< puie sur l'exemple de Zaleucus [S]. Il aurait pu citer Xénophon qui résume la morale dans la piété.
Par sa foi Cicéron s'élève, dans le Songe de Scipim (6), à une hauteur, qui n'est point sans doute celle d'un Platon, mais qui nous éloone chez un Romain. Scipion l'Africain, qui fut le plus laid (d'afH^s son buste) et le plus pieux de ses compatriotes, avait,
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semble-t-il , comme Socrate, coafbsément entrevu l'existence d'une vie contemplatÎTe où les fcmes supérieures, a sfiinssant prèsque Celui qui gouverne l'univers, se reconnaissent citoyennes dn monde, l'unique cité (1). d a L'esprit loujoure nourri de grande» ei fécondes pensées, » il disait a n'être janiais moins seul que dans Ift solitude (2). V Après lui son homonyme ne se lassait pas d'opposer dans son cœur ■ au vain et passager éclat des choses hnmaines les éternelles magnificences du royaume céleste des dieux (3]. »
Dans cette double société des dieux et des hommes, c l'homme est appelé à pratiquer la loi de la justice divine, ou la loi du devoir qui est celle de notre divine nature, d Cicéron concilie ici sans peine Socrate ou Platon avec Zenon (i). Il lui est aisé d'établir après eux qu'il n'est pas permis de sacrifier la vertu à l'intérêt, et que le déshonnéte ne peut jamais être réellement utile, biais U réclame pour lui la gloire d'être le premier qui ait démontré llntime relation qui doit exister entre le droit civil ou positif et le droit naturel ou divin. ■ L'unique source du juste est la loi immuable que Dieu a conçue, méditée, sanctionnée, qui est éternelle et universelle, et qui fait subir à qui l'enfreint les plus cruels ch&timents {&). Ut volonté humaine toujours mobile et sujette à errer, les votes des majorités, les décrets des tyrans ne peuvoit infirmer, abroger cette loi divine, s Cicéron sait fort bien faire valoir en faveur de bs thèse le sens moral et le remords, et il maudit avec Socrate (6) celui qui a le premier séparé le juste el l'utile, la politique et la morale.
L'homme de Cicéron doit vivre selon la vertu par ses seules forces, sans le secours de Dieu et la prière. Ce que Platon avait dit de ce don de Dieu qui seul peut inspirer la volonté et la force de bien faire, a été perdu pour le monde païen et n'a été compris que de l'Eglise du Christ. Malgré sa doctrine sur l'affinité de l'&me avec Dieu, Cicéron dit en toutes lettres par la bouche de Cotta : <■ Tous les hommes sont dans la persuasion qu'ils tiennent des dieux les biens extérieurs ; mais pour ce qui est de la vertu, jamtis personne n'a cru la tenir de Dieu (7). a
Quel est pour l'homme le but de l'existence? quel est le souveraia bien! Ce n'est ni l'union mystique de l'flme avec Dîea,
<<| • aiun uMm mtiiidl qnul ndiai irbU. • Lau, l.n. Séaé(tmai ripAij U ntei* !«»<<( ■ UDma ffluniUilu) cl non roiDUIu. ■ Cams. Da LnUtr dit Ufa, 11, Hit ladsoi puritt, >■■> ti rnaiTcn, (t Marc- Àiirtlf , V], U.
a] 0«iwlri, 111, I. - m a^iàbl., I, n. - (t) LoU, I, t, !«, 11. - m JD^mM.. UI, a. - tu t»" 1, 11. - (I) r/M. Un iHna, W, M.
— Î99 — comme l'avait dît Piston, ni le bonheur égoïste d'Amtote. C'est là vertu aTec le dévouement. « L'homme se doit à ses semblahles. Uni à eux par le lien de la charité, il ne triomphe des voluptés et n'apprend à connaître Dieu, la nature et l'homme, que pour constv lider les lois, propager des maximes de salut et de gloire, exciter k l'honneur et rappeler du vice [1]. a « Le premier des arts est celui de 1r politique qui nous rend utile à notre pays et nous apprend k accroître les ressources du genre humain, à rendre la vie da l'homme plus sûre et plus heureuse (2). a
Si la vocation de l'homme est terrestre, au moins l'ftme estelle immortelle 1 Ici, nous l'avons dit, le dogmatique Cicéron héâte (3) avec la nouvelle Académie. Toutefois a les mystères d'Eleusis lui ont appris k la fois à vivre heureux et à mourir avec une bonne espérance (4). » o Le sage en mourant, dit-il, découvre au delà du tombeau une vie meilleure. La mort est pour lui un port longtemps souhaité. Il lui larde de partir pour l'assemblée céleste de ses pères, qui l'attendent, et de touâ les grands hommes; de contempler les magnificences, d'écouter les harmonies des deux. Toute &me qui se sera dévouée au salut de la patrie, s'envolera au séjour des biens étemels. Mais celles qui se seront vendues aux voluptés et auront violé les lois divines et humaines, rouleront misérablement autour de la terre, et ne retourneront au ciel qu'après avoir été ballottées et tourmentées pendant un grand nombre de siècles (S). Toutes d'ailleurs seront un jour heureuses, car nul n'est assez sot pour croire encore aux vieilles fables du Tartare (6), et les philosophes enseignent sans exception, d'un commun accord, que Dieu n'est jamais irrité [1], ■*
Si de ces vérités religieuses et morales, nous passons aux questions spéciales de l'historiosophie, Cicéron nousdéclare que ce sont ■ les principes de Platon qu'il veut appliquer à la plus puissante cité du monde et non plus à une république imaginaire (K). » Ces principes sont, avec celui de la justice contre lequel la force n'a aucun droit, l'idéal de la constitution tempérée (9) dont Rome est le type te plus parfait, ainsi que Polybe l'avait déjà constaté, et la loi de la succession des gouvernements, monarchique, arislocra-
•1 iiKtéiUée à Borne, nmune li l'T a dans 11 monde qu'un Dira, l'Ima qD'iai pirM Mrarcniiw
— aoo —
tique, démocratique et tyrannique. Cicéron prend un mftlin plai- ^r à traduire le passage de Platon sur t'extrème licence d'une république ivre de liberté et se livrant à un odieux tyran, passage que Lslius e savait par cœur (1). s u Les cercles et les retours étranges des révolutions politiques, ajoute Cicéron après Polybe, sont si réguliers qu'il est possible au sage de prévoir \es prochains changements. Mais pour les prévenir, pour lutter contre le torrent, pour l'arrêter, il faut être un homme presque dîvin (4).»
Cicéron retrouve dans les phases de l'histoire de Rome les Ages de l'homme : la naissance, la croissance, l'adolescence et la virilité (3). Cette idée a fait fortune dans le monde latin : elle reparaît dans Sénèque le rhéteur (i), en tête de VHittoire romaine de Florus et dans Ammien Harcellin (5).
C'est évidemment sous la forme de la croissance, de la fleur et du déclin que Cicéron concevait le progrès des choses humaines; car nous retrouvons cette même vue d'ensemble dans l'histoire qu'il nous a laissée de l'éloquence (6).
Cicéron savait que Rome était sur son déclin; que les anciennes mœurs avaient péri et avec elles la république; qu'il as^tait à une grande niine(7). Mais s pourquoi me chagrinereis-je, disùt-il, si je prévoyais que dans dix mille ans une nation barbare s'emparera de notre cité? (8) ■ Il était en effet assuré que Rome prolongerait son existence pendant quatre à cinq siècles au moins selon une prédiction fort extraordinaire que Varron avait mise par écrit. Il avait entendu le célèbre augure Vettius dire que, d'après l'augure des douze vautours que Romulus aperçut en fondant la cité, le peuple romain devait subsister douze siècles puisqu'il avait heureusement franchi cent vingt ans (9).
La science des augures élait à Rome d'origine étrusque. Les Etrusques divisaient la vie de l'homme en douze semaines (fO), l'histoire de la création et celle de l'homme en 2X6,000 ans[H). Leur grande année était donc de 12,000 ans, et il nous parait fort probaîile que Cicéron la leur avait empruntée (13).
[Il MpMU.. I. u, 41. Can|i, III. 33.
P) nu., I, l»: •Mlri innigrlia et quul clrcnliu) la rcIi«spubUFlicamDiiitiiiDnuinr:(TiMniiBdlnB». ■ Camp. II, H; P<i:)l>c v]. Bel si, - (i) IbU., Il, <. (41 PrMan; ieVHUIeirsae kih InKpt: étai Ueunw, a litrtf .1
(I) lUpahl.. V, I. Da Drroin.'li, I. Utirti, pualm.
(Il TUKt,!.,l.si.-[ViCatKr\D. «.-[W M.. II. -.(<<) Sa\iti,T<ifpr,rix.
liij iKlLe pirill lui iliniHiv irne gnnde ■nnée île iU)M ut [Dial. »
Ajoutons, pour ne pes y revenir, que, d'après les Etrusques,
■ huit races, de mœurs et de coutumes différentes, se succéderaient dans la durée des siècles, » c'est^-dire pendant les 6,000 ans de l'humanité; ce qui donne en moyenne pour chaque race une durée de 750 ans. a Lorsqu'une race finit et qu'il s'en élève une lutre, la terre ou le ciel en donne le signal par quelque mouvement extraordinaire <l). n Ces huit races ont servi de cadres à la majeure partie des prophéties sibyllines. — Les Etrusques attribuaient à leur nation une vie de dix siècles d'inégale longueur, après lesquels s'éteindrait leur nom même (2). Ces dix siècles inégaux devraient ne comprendre que 750 années.
U dernière année de sa vie, Gicéron, que les troubles de Rome
■ condanmiuent à l'inaction, > reprit avec s une ardeur toute nou- Telle> ses études philosophiques (3). Après avoir écrit dans le coursde sa carrière de nombreux ouvrages de morale, de politique et de dialectique, il aborda enfin les seules questions qu'il n'avait point encore traitées, celles de la théologie, et il publia coup sur coup ses trois livres de la Nature des dieux, de la J)ivi- MtioR et du Destin.
Les deux premiers de ces écrits étaient une démonstration si puissante des erreurs du paganisme que l'Eglise chrétienne ne tarda pas à y puiser ses meilleurs arguments. Aussi Dioclétien les fit-il br&ler avec la Bible.
Le dialogue de la Nature des dieux, qui est un vrai chef-d'œuvre de polémique, nous fait assister k un solennel et saisissant spectacle. Nous y voyons la raison humaine, vers la fin de l'ancien monde, opérer son œuvre de critique et de destruction sur les croyances reli^euses du paganisme et aboutir à un désespérant scepticisme. Etans la lutte qui s'engage entre un épicurien, un stoïcien et l'académicien Cotta, celui-ci démasque d'emblée et trës-nidei lient l'hypocrite déisme du premier auquel il rappelle la morale chontée de ses maîtres. Mais, comme il est augure, il use de beaucoup de ménagements avec Balbus qui a pris la défense des dieux populaires et qui a la prétention de concilier avec le Portique Orphée, Homère et Hé^ode. t Qu'il y a des
dcu i*\n dt l'hitUtira •lontiHii par brixilMie II) riDUrqw, Jf'la, I.
dieux, lai dit CotU, c'est ce que des impei outrés OBenietit seuls contester et ce que Jamais on ne m'arrachera de l'&me. Hais c'est sur la foi de nos ancêtres que je le ctoïs. Vos preuves n'aboutissent qu'à rendre douteux un sentiment qui à mon avis n'est nullement douteux (1).* La foi traditionnelle ainsi réservée, Colla déclare que sans discuter la religion elle-mCme il veut faire sentir combien la question est obscure, et, par la réfutation des arguments de Balbus, le ramener fa la modestie socratique [S). Aux premiers coups de ce redoutable jouteur, le panthéisme spiritualistedes stoïciens, leur monde-dieu, vole en éclats. Puis, tombent de l'Olympe i terre ces dieux que Balbus lui-même avait traités déjà de mensonges (31, tout en essayant de les expliquer par les phénomènes du monde physique. Enfin, la discussion prend des proporliom effrayantes : Cotta se trouve en présence de Dieu même, et îi n'en éprouve aucun trouble. On dirait un athée, un épicurien. L'augure saisit les armes d'un Lucrèce, et le [rfûlosoj^e les manie aiee plus de vigueur que ne l'avait fait le poote. Il oppose à la bonté H fa la puissance de Dieu le mal physique (4), les butes et les crimes de l'homme, et les injustices de ses destinées, la prospérité des méchants, l'adversité des gens de bien, les délais de la soi-disanl justice divine. C'est ainsi que Rome païenne vient, comme la Grèce païenne, se heurter fa ce scandale perpétuel qui avait arraché à Jd> des cris de désespoir, et qu'Asaph n'avait surmonté que par os sublime élan d'amour pour le Dieu de son salut. Cicéron se taiL Non que sa foi fesse un complet nauirege {&); mais son sîlenceest l'aveu de son impuissance fa réfuta Cotta. Oet aven devait laisser dans l'esprit de ses lecteurs un doute plein d'angoisses et de t^ nèbres.
S'il croit encore à la Divinité, c'est que la beauté et Voràn de fnnivers démontrent fa Cicéron l'enstence d'une certaine nature excellente et étemelle qui a formé, qui meut, qui r^le, qui gouverne tout. Il affirme même que Dieu doit être juste, ce que nient les stoïciens qui fmt procéder celte vertu de l'homme et de la société humaine, et qu'un dieu (comme celui d'Aristote), qui n'ai* merait pas, qui ne prendrait soin de rien, qui ne seistt bon fa rien, n'est pas un être possible. Il ajoute que la vraie religion, qui est le contraire de la superstition, suppose la connaissance de cette
tu n., m, >, 1. - HT ibid.. M Cl M. oiriK.. t,i.-a nu., ir, k
(■I Cet irtiownl dmli n^cnitlraMni Mt àtttlapv* dins Ji (niWDsï tKme tm Inttitm* liire. Elle prnitml nrutncmmi dn fftrrtlnTî qqr nntnt ittliirt ta Jiïn. t>| nu., m, rt nurUni «tin.. II. Ti.
Mtore éternelle (i). iim ce nom de nature est éqnhoque, et, lilleurs, Cieéron est de l'evis de Simonide déelaraDt à Biéron que Diea est inaccesiîble à l'intelligence humaine (2).
Si Platon au terme de sa carrière avait rassemblé toutes ses forces pour combattre l'athéisme, la superstition et le déisme au DOindu Dieu vivant et de sa providence universelle, mais tout en teqtectant le polythéisme national, Cieéron, vers la fin de sa vie, ■ttaque par Cotta le polythéisme, mais au nom d'un p&le et ^id déisme, et non sans ébranler la foi même en un dieu quelconque.
Ouïs son dialogue sur la Natvre da dieux, Cieéron se tenait encore sur la réserve. Son traité de la Divination est un réquisitoire Rontre la religion nationale. Sous prétexte de l'épurer, il en détmil les principales croyances et les institutions les plus vénérées. 11 iltaque d'abord la divination par le raisonnement, et son argumentation tend k déclarer impossible toute prévision de l'avenir. Son arme, c'est le hasard. «L'avenir dont vous prétendez dérober b connaissance i la Divinité, c'est le succès de vos entreprises. Hais ce succès dépend de cent causes accidentelles, et la divination «fait donc la prédiction et le pressentiment des choses fortuites, <tne ni l'art, ni la sagesse, ni même sans doute la Divinité ne peuvent prévoir (3). » Il soumet ensuite à la critique la plus impH to^able les aruspices, les augures, l'astrologie, les songes et même les oracles de Delphes. Toutes ces superstitions s'évanouissent denot l'examen dé^illé des hypothèses qui leur servaientde fonde* ment, et des exemples qui devaient démontrer la réalité de la diràtttion, Cieéron pouvait d'ailleura saper hardiment ces vieilles erreon; car il vivait dans un temps où « denx augures ne se renl'ADtraient plus sans rire • et oti le public applaudissait toujours à CCS denx vera d'Enmus :
Kgo deum geoua a Sed eos uuu curare
II parait cependant que Rome fut singulièrement étonnée de voir un de ses consuls, le Père de la patrie, déclarer au nom de U philosophie et de l'histoire que toute divination, Delphes compns, n'était qu'illusion, fable et supercherie. Eusèbe parle de six t£D\s ouvrages auxquels ce traité aurait donné naissance. Le paganisme s'était senti atteint au cœur.
ce liDiiiiin<. • ac^nin, 0b>ln., Il, il
La question des choses fortuites que la divination prétend connaître à l'arance, avait conduit Cicéron k l'étude du desUn. H fit du Destin le sujet et le titre de son dernier traité philosophique, dont il ne nous reste qae peu de fragments. La question qui se débat entre le Portique et Cicéron, c'est la conciliation de la liberté humaine, non point avec la prescience et la prédestinaticm divines, mais avec cet enchaînement nécessaire des causes naturelles qui était le dieu des stoïciens, et qui est la négation du vni Dieu. Cicéron oppose aux stoïciens la volonté humaine qui est libre et responsable, quelle que soit la puissance du tempérament ou des circonstances extérieures, et qui chez un Socrate et un Stilpon triomphe même des penchants videux les plus impérieux. C'est en vain que Chrysippe cherche à sauver le libre arbitre, et proteste contre les conséquences immorales de son système. On se faisait alors déjà une arme contre lui du sophisme pareneux qui est le raisonnement favori des mahométans. Cicéron reproche en outre à Chrysippe d'étendre au monde moral la nécessité des lois naturelles et il soutient la réalité du hasard contre la prétention de son adversaire de tout soumettre à la fatalité, a Le DesUn n'est qu'un nom plein de superstition qu'il faut laisser aux vieilles femmes (1). »
Voilà la grande idole des peuples et des philosophes païens renversée par un païen et exposée aux risées des sages. Uais, si l'homme ne brise le joug du destin que pour devenir le jouet du hasard, en est-il plus heureux? Ce qu'il faut à son cœur, c'est k providence d'un Dieu tout-puissant et tout bon, c'estla miséricorde d'un Dieu qui l'affranchisse du péché. Ce Dieu allait se révéler par le Christ à l'humanité. Trouvera-t-elle dans cette nouvelle révélation la solution de la grande énigme des destinées humainesT Le problème du destin et du hasard se posera de nouveau devant elle sous la forme de la prédestination divine, que saint Paul discutera un siècle après Cicéron.