CHAPITRE TROISIÈME
DE CICiHON à. TACITE.
Du vivant de Cîcéron, les esprits étaient k Rome dans l'attente de quelque grande révolution. On y disait, d'après de fausses rumeurs, que les livres sibyllins annonçaient un roi qui seul pourrait sauver la cité (i). Le cycle des temps antérieurs allait se clore et la renaissance des siècles amener un nouvel âge d'or (2). Le peuple appelait au secours de l'empire qui menaçait ruine, un dieu sauveur, à qui Jupiter donnerait d'expier le crime (3). Ces pressentiments étaient alimentés h Rome et ailleurs par les Juifs qui, depuis plus d'un siècle, exerçaient par leurs croyances sur les païens une influence dont nous ne nous faisons qu'une idée très-incomplète (4).
Telle était la disposition générale des esprits quand César Auguste transforma la république en une royauté militaire. Son r^ne de (rente-deux ans, qui succédait à un siècle de guerres civiles et d'indicibles souâraoces, inaugurait, semblait-il, une ère nouvelle de paix et de prospérité. En donnant à Auguste le sceptre du monde, les dieux avaient accompli l'antique prophétie d'après laquelle l'empire de Troie serait relevé par la postérité d'Enée. Le pieux E^ée qui avait transporté les dieux de sa patrie dans le Latium, revivait donc en celui de ses descendants k qui Rome était redevable de son salut. Auguste était le médiateur réconci-' liant avec les dieux la cité trop longtemps inondée du sang de ses eofitnts. C'est dans ces sentiments qu'Horace a composé ses plus belles odes, et Virgile, son E-aéide. Cette épopée est en quelque manière une oeuvre d'historiosophie. C'est l'histoire des premières origines de Rome expliquées par la gloire d'Auguste; ce sont les temps reculés de l'ancien monde chantés aux doux rayons du soleil qui éclaire le monde nouveau. La reconnaissance pour les bénédictions présentes faistùt rougir de l'incrédulité d'un Lucrèce et retourner à la foi naïve des ancêtres.
Nous chercherions en vain quelque grande vue d'ensemble dans le volumineux ouvrage de Tite-Lîve. Et pourtant on nous dit que Tite-Live avait composé des livres de philoso[4iie, même, semble-t-il, de philosophie de l'hisloire (1).
Tite-Live vivait k la cour d'Auguste, en un temps où la vie politique se concentrait tout entière dans le prince. L'amour de la paix et du repos remplaçait celui de la liberlé. A la Rome nouvelle il fallait des historiens nouveaux : né k Padoue, Tite-Live n'était plus un homme d'Etat et de guerre, comme la plupart de ses devanciers. C'était un orateur, un homme de lettres, qui, en prenant la plume, voulait être lu de chacun. Ne cherchez donc pas dans son ouyrage l'érudition consciencieuse d'un Caton ou d'un Varron, la science politique d'un Cicéron, l'esprit pragmatique d'un Polybe. Vous les y trouveriez aussi peu que la foi d'un Hérodote, ou que la piété d'un Xénophon. Tite-Live est unBomain qui, par patriotisme, choisira toujours entre plusieurs versioBs d'un même fait celle qui froisse le moins son tendre et ntà amour pour sa patrie d'adoption et qui flattera le plus la fierté de ses concitoyens. Plus préoccupé de leur faveur que de l'exacte vérité, il lui arrive de se contredire; mais il ne s'en doute pas, car sou œuvre n'a point été coulée d'un jet. Il marche à l'aventure de scène en scène plutôt qu'il n'avance : ce sont les années qui l'entraînent par leur succession, et non les événements par leur développement régulier. 11 a si peu le tact des révolutions opérées dans les mœurs du peuple par le cours dessiëcles, qu'il place indifféremment ses belles harangues dans la bouche des Scipions ou dans celle des premiers rois. Aussi Th . Arnold a-t-il osé le comparer àun hilote ivre qui nous apprend comment il ne faut pas écrire l'histoire.
Cependant, s'il est un médiocre historien, Tite-Live est un grand écrivain. Quintilien l'a dit : son ffistoire est pathétique. Qie s'adresse non plus à des citoyens^ mais à des hommes. Tite-Live a quelque chose de la sensibilité de Virgile. Il s'émeut à la vue des grandes vertus et des grands crimes, et ses dramatiques récits captivent ses lecteurs. On peut même dire qu'il parle à la conscience et fait aimer le bien, haïr le mal, sauf toutefois les assez nombreux cas où la gloire et l'ambition de Rome prévalent sur ta voix de sa conscience. D'ailleurs, tout « pompéien • qull est, il ne se laisse point troubler dans ses jugements par tes haines des partis. Hais bod cceur est vide de foi : son vrai dieu, c'est la
|i) Séatfiu, EfUt.. M «t <u.
Fortune de Rome pereoonifiée dans le sénat. S'il raccnite tant de prodiges plus ou moins impossibles, c'est « qu'eu écrivant Itiis^ toire des siècles reculés, son esprit a pris involontairement la couleur eutique (1). ■
Tite-Iire n'avait point songé & donner, fAt-ce en quelques ti^es, l'histoire des peuples qui pliaient tour à tour la Ûle sous le joug de Rome. Cependant un contemporain de Cicéron, un ami de Catulle, Cornélius Nepos, du parti du sénat, avait ■ le premier des Italiens, d écrit une Histoire universelle, en trois livres. Elle ï'est perdue, et nous n'en connaissons pas même les périodes. Puis, du vivant de Tite-Live, un Gaulois, Trogue-Pompée, entreprit b inéme œuvre. Empruntant fc Théopompe l'idée et le titre de ■on livre, à Hérodote l'usage fréquent des digressions, il raconta à l'aide de Ctësias, Polybe, Posidonius, l'histoire de toutes les Dations qui étaient venues se perdre dans l'empire romtdn. Ses Hktoirti philippiqueê eurent un très-grand succès. Justin nous en I lusse un abrégé.
ht méthode de Trogue-Pompée s'accorde fort bien avec les Taes historiques des prophètes hébreux. Elle repose sur le double fait d'une période primitive où g les peuples, tous indépendants, défendaient leurs limites naturelles sans songer à les étendre, d tt d'une période subséquente qui est celle des grands conquérants on des monarchies universelles. Selon Trogue-Pompée, ce fut f Ninufl, roi d'Assyrie, qui, par une ambition jusqu'alors inconnue, changea le premier cette coutume antique et pour ainsi dire héréditaire parmi les nations, p DesAssyriens, cet habile écrivain passe iiix Mëdes et aux Perses et de ceux-ci aux Uacédoniens, décrivant toccefisivement les contrées et les peuples que ces empires ont subjugués dans le cours des siècles. Le titre de son ouvrage indiquait d'ailleurs que son intention n'avait pas été de traiter de la monarchie romaine.
Nous passons sous silence : Velleius Paterculus, qui a résumé en deux livres l'histoire romaine, esprit superficiel et prétentieux, idulateur de Tibère, le seul courtisan romain dont nous ayons un éerU (ï); Quinto-Curce, rhéteur de talent, qui, puisant k des sources grecques oii la fable sa mêlait à la vérité, et préludant à
son insu aux épopées chevaleresques du moyen 6ge, transfonne en un roman agréable la vie d'Alexandre; et Pline I'Anden,qai, dans son encyclopédie, nous a laissé une foule de notices [wécieuses sur l'histoire de l'industrie, des beaux-arts et des sciences. Ces notices, s'ajoutant à celles d'Aristoto et de Cicéron sur les philosophes et les orateurs, ddent à retrouver la mardie de l'esprit humain. VHistoire naturelle de Pline est d'une immense érudition; mais on y trouve aussi peu de critique que de philosophie, autant d'incrédulité et d'athéisme que de crédulité et de folles superstitions. Les vues générales y font presque complètement défaut. Il en est une cependant fort remarquable sur les destinées de l'Italie, qui doit a réunir les empires dispersés, isf' procher par la communauté de langage les idiomes discordants et sauvages de tant de peuples et devenir la patrie unique de toutes les Datons du globe (4). o
Plme l'Ancien, Quinle-Curce, Velleius E*aterculus, avaient vécu dans ce premier siècle de notre ère, qui fut pour la cité de Rome celui de sa hideuse vieillesse. Sous Us empereurs de la fiunille de Jules César, la tyrannie au palais et le servilisme dans la ville s'étaient entendus pour lAcher la hride & tous les crimes. Rome était devenue le paradis des scélérats et des débauchés, l'enfier des gens de bien qui étaient peu nombreux. Toutefois ils l'étaîoit assez pour sauver l'honneur de l'humanité. Ils protestaient contre l'effroyable et irrésistible corruption de leurs compatriotes, par des discours et des actes qui faisaient d'eux des martyrs de la vertu, et par le suicide qu'excusait le dégoût de tant d'in&inies. Les plus célèbres d'entre eux étaient des stoïciens. A cette même ^le appartenaient le noble esclave Epictète, Sénèque, à qui sa pfailo- Sophie insérait d'éloquentes pages, les poêles Lucain et Perse. L'indignation faisait plus tard de Juvénal un poète, le dernier et le plus énergique des Lucilius.
Perse s'él»tve bien au-dessusde son siècle par sa sainte haine du vice, par la pureté et la profondeur de son âme, et par un singulier mélange de violence et de tendresse. Les autres écrivains, ses contemporains, subissent du plus au moins la pernicieuse influence de l'universelle corruption. Lucain, dans son épopée sans merveilleux, ne croit pas en IHeu, mais croit à la magie. Pour échapper à la douleur, Epictète pratique et conseille la destruc-
tioD de tontes les affections les plus légitimes et les plus douces avec un cynisme qui révolterait même chez un abject disciple d'E{MCure(1]. Sénèque aflirme et nie tour à tour l'immortalité de l'ïme, la liberté humaine, et confond Dieu avec le monde, la pro- TÎdence avec le destin. Un siècle plus iaià, quand le stoïcisme montera sur le trAne en la personne de Marc-Aurèle, il reviendra i ton point de départ : pas de Dieu personnel et l'ftme de lliomme se perdant dans celle de l'univers.
En bistorioBophie, Sénèque a traité, dans son opuscule de la Prwiimce, non point, avec Plutarque, l'ardu problème de la prospérité des méchants et des délais de la justice divine, mais la question plus facile des souffrances des justes. II la résout : d'abord, par la sagesse de IMeu qui aime sans f^blesse et qui fortifie ceux qu'il éprouve j nul n'est plus infortuné que celui à qui il n'est rien arrivé de malheureux^ car it ne lui a pas été donné de s'éprouver; — puis, par le destin, ou les lois générales du monde, que Dieu a fixées, mais qu'il observe : il commande toujours et toujours obéit; — ensuite, par l'utilité qu'un tel exemple de souffrances courageusement supportées peut avoir pour tous les hommes, — et, enfin, par la considération que le juste ne peut jamais être vraiment malheureux. Sénèque ne bit point al- Inaon à la justice divine et aux compensations d'une existence ftitore.
Le même [^ilosophe a dans une page célèbre complété la notion des progrès de l'esprit humain dont Lucrèce avait raconté la longue histoire (2). Eclairé par son étude des Quettioiu naturelleÊ, Sénèque a compris qu'il y avait pour la science un immense avenir : « Nous nous croyons initié et nous ne sommes encore qu'aux portes du temple (3).b En même temps il déplore l'abandon où le nècle laisse toute science et toute philosojdiie, et les incessants progrès de la corruption morale.
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