CHAPITRE QUATRIÈME
Rome n'avait plus pour maître un Romain; l'Espagnol Trajan régnait de la ville du Tibre sur le monde, lorsque Tacite (&4-I30 ou 131) entreprit d'écrire l'histoire des Césars à dater de Tibère.
Tacite n'est point un philosophe et bien moins encore, comme le prétend M/Bœtticher, un prophète (Ij. Mais de tous les écrivains latins il n'en est aucun aprëa Perse, qui par son caractère personnel commande plus le respect et inspire plus la confiance. Au milieu de la corruption de son siècle, il a conservé les antiques traditions sabines et romaines des vertus et du bonheur domestiques, n a l'honnêteté de Cicéron sans sa vaniteuse recherdte de soi-même, l'austère morale de Sénèque sans ses phrases h eSel et ses \ices honteux, l'amour du bien et la conciùou de Perse, et ce qui excitait l'indignation de Juvénal le remplît d'une ymf fonde tristesse. Fendant seize années, il a assisté, recueilli et muet, aux cruautés, aux débauches, aux démences du soupçonneux Domilien. La n rare félicité (2) » que goûtait l'empire^soui Trajan, en soulageant son cœur oppressé, lui a donné ver» la fin de sa vie le courage d'écrire la monotone hîstttire de quatre-vingts ans de crimes qui vous donnent des nausées, et de souffrances qui voua déchirent le coeur. Mais son style se ressent de cette loogue contnûnte de seize ans. Tacite ne se livre jamais aux sentiments qui l'agitent. 11 nous laisse deviner qu'il a plus vivement ressenti qu'aucun écrivain latin les malheurs des Romains^ et que nul n'a comme lui rougi de leur Ucheté, frémi de leurs crimes, secrètement applaudi à leurs moindres actes de vertu(3). On dinit une ftme noble et énergique qui, jetée dans une sombre [rnson, aurait beaucoup réfléchi sans jamais parler, et qui, après sa délivrance, aurait gardé dans l'accent de sa voix et dans son langage quelque chose de triste, de voilé, de contraint, d'énigmatique.
Tout en racontant les règnes des Césars, Tacite veut « préserver de l'oubli les vertus et contenir par la crainte de l'infamie et de la postérité les actions et les discours vicieux (4). ■ Ce n'est pas
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qu'il prétende faire de Itiistotre, comme Plutarque, un coui-s de morale. Il recherche ;bien an contraire avec Polybe et découvre ivec un rare talent l'enchaînement et les causes des événeiiients {\). Il apporte d'ailleurs à l'étude des faits la conscience et ^impartialité de Thucydide, et Salluste ne le surpasse point dans firl de les grouper. On l'accuse de soupçonner toujours le mal : ce reproche n'est qu'un hommage rendu à sa profonde connaissance de la nature humaine. Jamais siècle plus corrompu n'a été dépeint avec plus de vérité et d'équité.
Ce même Tacite, si grand par son sens moral et son géme, ne crdt plus au Dieu vivant. Le nom même de Dieu se rencontre à peine une fois dans ses écrits (S). Ce n'est pas qu'il nie absolument comme Pline l'Ancien la Divinité; il parle de la colère (3) et de la bonté des dieux (4). o Jamais, dit-il au commencement de ws ffittoires, il ne fiit prouvé par de plus afTrcuK désastres et par de plus sûrs indices que les dieux ont souci, non de notre conserntion, mais de notre punition (S), n L'esprit du siècle, qui refluait de rincrédnlité vers ia foi et la superstition, s'est même emparé de lui comme de Plutarque. 11 cite une foule de prodiges et queU <]tie3 prédictions. S'il les soumet a une sévère critique et s'il croirait manquer à la gravité de son œuvre en recueillant des fa- Ues fa plaisir pour amuser la crédulité des lecteurs, a il n'ose cependant point refuser toute créance à des récits qui sont dans la bouche de tout le monde (6). * Evidemment les présages lui inspirent on respect que n'éprouvait point Tite-Live. Tacite n'ose pas danntage condamner l'astrologie ; a Elle est pratiquée par des fourbes et donne lieu à de nombreuses erreurs; néanmoins des tàla bien constatés prouvent qu'elle peut annoncer les choses lii- Inres (7). » Mais quand il veut examiner attentivement quelle est (a puissance qui dirige les choses humaines, la réponse de la providence divine ne s'offre pas même k son esprit. Les deux seules solutions entre lesquelles il hésite, ce sont le destin des stoïciens qtû accordent d'ailleurs la liberté du premier choix, et le hasard des épicuriens qui allèguent les calamités des bons et la prospérité des méchants (S). Il incline même pour cette dernière explica-
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tion ; car, a plus U rappelle dans sa mémoire Icr événements anciens et modernes, plus s'impose k lui la pensée que tout n'est que jeu dans les affaires humaines (1). Toutefois nia sagesse y peut aussi quelque chose (3). s Au reste, se présentent indifféremment sous sa plume les termes stoïciens de fatum, nécessitas, desîinatio (3), ou ceux, moins précis, de fortrma, fors, sors, casus (i).
S'il n'y a dans le ciel plus de Dieu vivant, il ne peut y avoir d'Ame immortelle dans l'homme. Aussi le biographe d'Agricola (5) ne sait-il s'il est réellement un asile pour les mânes des hommes vertueux. Il suppose plutôt qu'après leur mort ils ne vivent que dans la mémoire de ceux qui s'efforcent à suivre leur exemple.
Tacite, qui ne demandait pas aux dieux un autre bonheur que celui de cette pauvre et triste vie, n'attendait pas non plus pour Rome et l'empire une ère meilleure que celle qm sembiait s'ouvrir avec Trajan. On avait derrière soi « le plus corrompu des siècles, n L'antique liberté <i était morte et ne pouvait renaître. » Car a cette forme de gouvernement qui se composeraît à la fois des trois autres, était une fiction plue louable que possible, et, même réalisée, elle ne pourrait sut^ist«r longtemps. » « Le bien de la paix avait exigé que la souveruneté fût remise A un seul (6). BD'ailleurs l'empire est sur son déclin; i ses destinées le pressent (7); b les Trajans eux-mêmes ne sauraient les changer. Cette décadence, ajoute l'auteur du Dialogve sur les orateurs, se fait sentir jusque dans l'éloquence, mais la chuto est plus grande en Grèce qu'à Rome (8).
L'empire tombe, et Tacite ne se demande point quel sera le successeur de Rome. Bien moins encore réve-t-il avec Virgile ou avec Zenon un règne idéal de justice, de charité et de boaheur.
il redoute les Germains, et il voit que leurs guerres intestines sont le salut de Rome (9) . Il admire la simplicité et la pureté de leurs mœurs, et, parce qu'il les aime, il les peint avec une fidélité que de nos jours chaque étude nouvelle rend plus manifeste- Son livre est le point de départ de toutes les recherches historiques et politiques sur le moyen-Age. Mais nulle part Tadte n'ez-
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