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CHAPITRE PREMIER

LES SVGCBSSEVRS «IfÉSUTS DIS ApAtRSS ET LES GNOSTIOUES.

§ 1. — Ignace. La Lettre à Diogttète. Le Pasteur d'Hermas. Justin Martyr.

A sa naissance l'Eglise devait s'affermir dans la vérité révélée et ta vivre avant que « d'ajouter à la foi et à la vertu k science (1). o Plante céleste semée dans l'immense monde païen, elle grandit, b la lumière du Sauveur, dans la sainteté, l'espérance et la charité. Sa vie, toute pratique, était une lutte continuelle contre le péché, qiù lui faisait la guerre, dans le cœur de ses membres, par les convoitises ; dans ses propres limites, par les hérésies, et, du dehors, par de sanglantes persécutions.

Les premiers chrétiens comptaient plus de saints martyrs que de grands écrivains. Des auteurs inspirés de la Nouvelle Alliance ■us Pères apostoliques, il y a non pns une insensible deitcente, mais une chute brusque et profond^e. C'est une absence de vues originales, une prolixité ou une affectation qui étonnent, et déjà même !a doctrine perd de sa pureté. Toutefois nous trouvonschez ces Pères, en particulier chez Ignace, un sentiment très-vif de la

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bienheureuse révolution opérée par Jésus-Christ dans l'humanité. L'auteur de la Lettre à Diognéle (entre 133 et 139] se laisse même entraîner par son joyeux enthousiasme à juger très-sévèrement le mosusme. II expose d'ailleurs fort bien le plan divin de ta rédemption du monde et le rAle du christianisme dans les destinées de l'humanité, a Ce qu'est l'âme dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. > a Us y sont renfermés comme dfuistme prison, mais sans eux le monde s'écroulerait, s a La vérité que Dieu a implantée dans le cœur des hommes, est celle qui s'est incarnée pour les sauver par la douceur et la persuasion, et Dieu a préparé l'œuvre de son Fils en leur laissant le temps de se convaincre par leur injustice de leur impuissance à parvenir par eux-mêmes dans son royaume, d

Le livre du Pastetir (I) contient, au milieu de visions qui rappellent bien moins les révélations de saint Jean que les fictions du Dante, toute une histoire allégorique du royaume de Dieu, Ce royaume est tigurée par une tour inébranlable qui s'élève au centre d'unevasteplaineetqu'entourent douze hautes montagnes. Les dix [ùerres de la base représentent les pieux Séthites; les assises supérieures correspondent aux temps postdiluvieos, k l'économie de la loi et à celle du Christ. Les pierres avec lesquelles on poursuit la construction de cette tour, sont prises de ces douze grandes et illustres nations païennes, dont le chiffre nous est connu par le Deutéronome et par l'Apocalypse (p. 355), et qui sont ic^ symbolisées par les montagnes. Mais ce sont de mauvais matériaux, et les architectes reçoivent l'ordre de tirer leurs pierres de la plaine même, c'est-à-dire probablement des classes infimes de lasociété.

Justin Martyr (2j n'est pas au diapason des écrivains chrétiens de son temps. Il ne comprend pas la création spirituelle que Oiea a produite par Jésus-Christ. Il œéconnaR la méthode que le Sauveur a tracée aux Ames avides de pardon et de certitude: La philasophic l'avait conduit au Christ sans le faire passer par le sentiment d« péché. Généralisant une expérience exceptionnelle, il se persuade a qu'elle est l'unique Voie qui mène k Dieu, n En subs^tuant lintelligence & la conscience, il a introduit dans l'Eglise luie erreur qui n'a pas tardé à grandir et Re propager.

Cependant il lui revient la gloire d'avoir le premier mis en relief une vérité biblique à laquelle l'Eglise d'Orient est resiée

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— 3fli — lïdËle, que l'Occident a négligée ou repoussée, et à laquelle dans notre siècle est revenue l'Allemagne. C'est la doctrine de saint Jean sur le Verbe éclairant d'Adam à Jésus-Christ tous les hommes, a La vérité, dit Justin, est placéeen nous dèsnotre natssancei sous la forme d'une capacité, d'une aspiration, d'un instinct; « le Verbe séminaî a mis en nous un germe que le Verbe incarné devait faire fructifier, » et a plusieurs philosophes ont à sa lumière pressenti certaines vérités chrétiennes, mêlées d'ailleurs à d'absurdes hypothèses, d

Justin, avant lui déjà Barnabe, Irénée après lui, attestent que l'Eglise primitive assignait, avec les Juifs, les Perses et les Etrusques, une durée de six mille ans à l'histoire de l'humanité, selon le nombre des jours de la création. Ces six millénaires de travail, de luttes et de souffrances seraient suivis d'un sabbat de mille ans selon l'Apocalypse de saint Jean. Mais de très-bonne heure on traça du règne final du Christ des tableaux si extravagants et si sensuels que cette attente prophétique en fut discréditée elqu'elle finit par être rangée au nombre des hérésies.

§ 2. — Les gnostiques.

Les philosophes qui entraient dans l'Eglise n'eurent pas tous la même humilité que Justin, et ne confessèrent point avec lui que Jésus-Christ seul est la Vérité. Comme le besoin de croire s'était réveillé avec force dans le monde païen depuis le temps de Néron et d'Apollonius de Thyane, les chrétiens voyaient arriver à eux, avec une foule d'Ames simples et droites, des esprits inquiets et présomptueux qui demandaient à la religion nouvelle la confirmation et le complément de leurs systèmes propres, au lieu de soumettre leurs opinions à la pierre de touche de la révélation. Ainsi se forma de très-bonne heure dans l'Eglise la science des gnostiques. Elle nous a laissé sa philosophie de l'histoire (1).

La gnote est dans le sein de l'Eglise la fauase science païenne qui devance la vraie science chrétienne et s'oppose k la religion. Ses doctrines, qui varient à l'infini, s'adressent il l'intelligence seule et non à la conscience et à la volonté.

Les sectes gnostiques sont ou panthéistes ou dualistes.

Les premières introduisent dans l'Eglise des erreurs qui ont disparu au bout de peu de générations. On a pu les croire entière-

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ment mortes pendant quinze siècles; mais elles ont repris vie de nos jours et elles fascinent l'Occident. Au Dieu vivant on subetitiu un abîme oii l'esprit et la matière existent à l'état d'intUfférence; k la création libre une émanation fatale, qui part de l'essence U plus pure pour descendre à la plus grossière ; à l'œu%Te miraculeuse de rédemption la perfectibilité inhérente à la nature humaine et la marche nécessairement progres^ve de l'évoIntioD; au péché provenant d'une volonté pervertie un mal relatif qu'explique la matière; à la transgression de la loi la simple ignorance du bien; à la repentance de l'Ame tombée les aspirations d'une Ame qui monte à Dieu ; à l'expiation de Golgotha une illumination de l'esprit; k la nouvelle naissance une tente purification, qd, selon I^ilide, s'achevait après la mort dans d'autres existeocei selon le dogme de la métempsycose. Le gnosticisme, ce sont Pltton, Ariâtote et Zenon, c'est Philon, ce sont Bouddha et Hanou qui chassaient de l'Eglise Jésus-Christ tout en se parant de son nom.

Basilide, d'Alexandrie, et Valentin, Grec de Syrie qui vécut dans cette même cité, sont les deux plus célèbres des gnostiques panthéistes- Us contredissent la grande doctrine chrétienne de l'unilé et de l'égalité des hommes en leur attribuant avec Platon des essences différentes ; la race matérielle et même la race psychique étaient en quelque sorte, par leur nature, exclues de l'infelligencede la vérité ; les spirituels seuls pouvaient y atteindre. A ces trois races correspondaient dans l'histoire de l'humanité les trots périodes du paganisme, du mosaïsme et du christianisme, qui se seraient succédé par un progrès régulier, 11 n'y a plus chute et relèvement, criminel oubli du vrai Dieu et révélation d'un Dieu Saureur. Il n'y a pas davantage lutte entre le bien et le mal et opposition des deux cités. Les historioBophes panthéistes et déistes de notre Occident n'ont su et ne peuvent que répéter la formule de Basilide et de Valentin.

Valentin est sans contrpdit le plus éminentdes gnostiques. Saint Jérôme l'appelait un homme d'un génie divin. Sa philosophie est un poi'ime fantastique inspiré dans un temps de décadence par un profond et douloureux sentiment de toutes les souffrances de l'âme humaine.

L'histoire de l'univers est pour Valentin l'écho dans l'espace et le temps des évolutions qui ont lieu dans le monde intelligible des émanations divines. Passant sous silence la naissance des huit, des dix et des doute couples ou syngies qui constituent la Héni-

tude ou le Piéiûme de Dieu, nous dégagerons, si possible, des fictions qui les enveloppent, les grandes pensées philosophiques de leur auteur.

« Dieu ou le Pire, c'est l'Abtme inaccessible à la pensée humaine et plongé dans une silencieuse et impénétrable obscurité, mais conscient de lui-même. » Tel était à peu près le Dieu de Philon.

a Tout amour, le Père ne peut demeurer solitaire: il faut un objet à son amour, et cet objet, ce sont les vingt-huit éons. s Substituez à ces éons le Fils étemel, et nous aurons les premiers linéaments de la vraie théorie du Dieu tripersonnel.

«Ces éons sont animés pardcux forces contraires : l'une qui les éloigne du Père » et que nous appellerons le principe d'individualité ou de la vie propre ; « l'autre qui les attire vers le Père, » et qui serait le principe d'union ou de vie en Dieu. Nous retrouverons ces deux principes sous des formes diverses, cbezScot Erigène, chez Eckardt et, de nos jours, chez Baader et Molitor.

a Parmi ces éons se distingue l'homme idéal, d l'Adam Cadmon de la cabbale juive, qui donne à l'histoire son unité, et que Baader a remis en honneur.

Le fini ne procède pas de l'infini par la voie normale de l'émenation. Il est le résultat d'une faute, a La trentième des éons du sexe féminin, la plus distante du Père, celle qui était aux confins du Plérdme, la Sagesse, Achamoth, succomba au désir de produire comme l'Abîme et de produire par elle seule sans son époux. Son fruit fut un avorton, le Uni, sous la forme du Démiurge, qui tira le monde de l'étemel chaos. Dieu aveugle et passionné, être ambigu, ce génie du monde se nomme aussi la Fatalité.

«L'essence du fini, c'est l'indicible tristesse de vivre hors de Dieu et le plus ardent désir de rentrer en Dieu,

< Tous les sentiments du fini se sont en quelque sorte cristallisés dans l'espace et le temps. Son aspiration est devenue l'àme et sa tristesse la matière, La matière solide, c'est son ahatlement; la matière humide, ce sont ses pleurs. Puis ses sourires d'espérance ont donné naissjmce à la lumière, et s'il y a do mouvement dans l'univers, c'est qu'il tremble encore de la crainte qu'éprouvait la Sagesse & la pensée de confesser sa faute à Dieu. »

La substance matérielle, la substance physique, la substance spirituelle qui seule procède sans chute du Plérftme, sont pour Valentin la clef de tous les grands phénomènes de l'humanité, a Chaque homme naît matière, devient âme et doit s'élever à l'esprit. Puis, toute société est formée d'êtres matériels, psychiques

et spirituels. Lliumanité comprend de même des païens, des juifs et des chrétiens. Enfin, l'histoire compte trois périodes, le paganisme qui est le monde de la mntlëre, le mosaïsme qui est celui du Démiurge, et l'Eglise qui est celui d'un Christ que notre hérésiarque façonnait à sa manière.

aL'Eglise est le fruit du travail de restauration opéré par l'éon, le Sauveur. Postérieur à la formation du monde, il fut envoyé au{u^ du génie du fini, leDéniiui^e, pour le consoler dans sa tristesse et l'exciter à faire disparaître de son œuvre les imperfections qui la déparent, à rendre le monde de plus en plus semblable aui types du Plérfime. Le Sauveur trouva un auxiliaire docile et zélé dans la Sagesse qui, pleine de repentir, préparait les hommes à leur rédemption par les vérités qu'elle laissait s'écouler de son sein sur eux, et par le mouvement de retour qu'elle leur imprimait vers le monde spirituel des éons.

a La rédemption a été accomplie par le Messie juif, Jésus, à qui le Sauveur s'est uni lors de son baptême. Dans le domaine des choses invisibles, Jésus-Christ a guéri de son aveuglement le Démiurge qui a cessé d'être la Fatalité, et qui, comprenant le but de l'histoire, veille maintenant avec une vive sollicitude sur l'Eglise. Cette révolution céleste est la vraie déli^Tance de l'humanité, et la mission du Christ est simplement de nous en instruire. La connaissance détruit le péché ; car le péché est ignorance ; il consiste à croire hors de Dieu ce qui réellement est en Dieu.

a Le monde actuel périra par un incendie qui est l'enfer. Ce feu réduira à néant la matière et les âmes des deux classes ou des deux races inférieures. Les âmes spirituelles seules vivront étei^ nellement. n

Valentin a reparu dans notre siècle sous le nom de SclielHng.

L'historiosophie des Ophites de Phrygie et d'Egypte offre de nombreux points de ressemblance avec celle de Valentin. Nous n'en citerons qu'un trait : dieu déchu, le Fils du Chaos avait créé l'homme à son image, et c'est la divine Sagesse qui a pressé Eve de manger du fruit défendu. La chute était donc en réalité une délivrance, un très-grand bien, le premier pas sur la voie du progrès. C'est là l'apparition d'une opinion qui passe communément pour une des découvertes de la libre pensée moderne.

Ceux de nos philosophes qui témoignent encore quelque respect pour Jésus-Christ et l'Evangile, déprécient à plaisir le mosaïsme. C'est ce que faisait déjà, mais dans un tout auti-e esprit, un contemporain de Basilîde et de Valentin, Marcîon, de fflnope.

Pour niieui glorifier la Nouvelle Alliance, la grâce et la vie spirituelle, il faisait de JéhOTati un démiuige infirme, un Dieu d'une justice étroite et cruelle, auquel il opposùt le Dieu tout amour de Jésus-Christ.

Le dualisme a trop peu de valeur philosophique pour que nous prenions un vif intérêt aux gnostiques de cette tendrâce. Et cependant, leur représentant est le fameux Manès qui a joué ua très- grand râle dans l'histoire de l'humanité.

Ce dernier des gnostiques parut un siècle après Valentin, au temps où les Perses, brisant le joug des Parlhes, rétablissaient leur ancienne religion d'Oimuzd et d'Ahriman. Perse de naissance, Hanès tenta de concilier Zoroastre et Jésus-Christ, Platon, Bouddha, et Thoth. Il se donna pour le Paraclet, comme le fit plus tard Mahomet, et fonda bien moins une secte chrétienne qu'une religion Douvelle. Ses doctrines se sont propagées de llnde à l'Atlantique, et elles ont exercé une immense influence sur l'Eglise jusqu'en plein moyen Age. Mais elles ne nous offrent rien de nouveau. Ce sont les deux principes mazdéiens de la lumière et des ténèbres; leurs guerres continuelles, et le triomphe final du bien. C'est la morale, de nous bien connue, de la progressive purification des âmes et de l'humanité, avec la métempsycose et sans l'expiation, morale d'ailleurs d'un excessif rigorisme, à laquelle cette religion a dû ses succès et sa longue durée. C'est l'œuvre de Jésus-Christ réduit à l'enseignement, comme chez toutes les écoles gnostiques. Que nous importent après cela les rêveries de Manès sur la lumière prisonnière des ténèbres et de la matière ; sur l'homme primordial que Satan a pris et englouti ; sur l'ange de lumière du nom de serpent qui a fait le salut de l'humanité en pressant Adam de manger du fruit défendu ; sur Eve créée par les démons pour enchaîner l'homme à la matière; sur Jéhovahquiestundieudumal, et sur le judaïsme qui est, comme l'idolâtrie, une œuvre des ténèbres; sur l'incarnation de l'Esprit solaire qui vient ici-bas afi'ranchir la lumière ? C'est à peine si nuus serions curieux de savoir quel tableau Manès traçait de la fin du monde : a les princes des ténèbres seront enchaînés et non anéantis ni purifiés; la matière, dépouillée de toute vie, sera transformée par l'incendie universel en une masse morte, et les âmes encore souillées feront la garde pour prévenir un nouveau mélange de la matière et de l'esprit, de la lumière et des ténèbres. »

£d prenant ici congé des gnostiques, rappelons qu'ils ont eu leurs socialistes. Les carpocratiens professaient et pmtiquiûeat la communauté des femmes et des biens, en vertu du principe At l'égalité et à l'exemple de Dieu qui fait part de ses dons à tous le» hommes sans distinction.

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