VII. D'eue U bataille d'Andrinople
La Chronimu latine d'Eusèbe a serri de base aux travaux historiques de saint Augustin et de son ami Orose. Pendant plusieurs ùècles, elle a été copiée, abrégée et continuée par les annalistes deroccident^entreautresau cinquième siècle, par Prosperd'Aqoilaine et Idace d'Espagne, par Victor, évéque de Tunis et Jean de Biclaro, et par leburgondeMariusd'Avenche.
JérAme marquis d'ailleurs en historiographie k ua autre titre que par sa Chronique. Dans son Commentaire de Daniel, il i expliqué, selon l'opinion commune, les quatre métaax de lastalne de Nébucadnésar et les quatre bétes des visions du pro^Aète, pv les monarchies des Babyloniens, des Perses, des Macédomens et des Romains. Confondant k tort, ainsi que les historiens païens, les Babjfloniens de Nébucadnésar avec les Assyriens de Ninus, D foisaît commencer le premier empire avec la dispersion des pea-
{tles. Ces monarchies fournissaient une division b^-simple de 'histoire. Nous la verrons lutter contre les sept ou six âges jusqu'à Carton et Setdan qui l'ont bit triompher pour un temps.
§ 3. — Saint Auguitin.
Sunt Augustin est le plus grand génie qu'a produit 1*^^ d'Occident. Avant et pendant sa converaion, il avait été succettivement l'élève d'Aristote, le sectateur de Manès, le sceptique
partirai) de la nouTalle Académie et le disciple de Platon et de Plotin. Il avait ainsi fait l'épreuve sur lui-même des principales philosophies da monde païen et de la plus grande des héi^sies chrétiennes. Il s'était ensuite approprié toute la science théologique de l'Occident, et avait soutenu de longues luttes, d'abord contre les manichéens qui attrihuaient au péché une puissance infinie, puis contre les donatistes qui imposaient à l'Eglise une sainteté idéale, enfin, dans la dernière moitié de son ministère, contre le breton Pelage qui exagérait les forces morales de l'âme humaine et qui trouva son Athanase dans l'évéque dllippone. La discussion peut l'avoir jeté dans des opinions extrêmes: nousn'aceeptons point sa doiible et absolue prédestination , et il fait tlioDune déchu tellement incapable de tout bien qu'on ne sait pluB comment Socrate et Haton étaient, à l'en croire lui-même, presque chrétiens. Nous ne saluons pas moins en lui celui des grands docteurs de l'Eglise helléno-iomaine qui a reproduit le plus fidèlement les enseignements divins, et qui en particulier a le plus vivement senti tout ce que le Verbe fait chair a apporté aux honunes de vérité nouvelle et de vie divine. La gloire de Jésus- Qirist illumine le livre de la Cité de Dieu ou des Deux Cité» (4), qui est son chef d'oeuvre et l'un de ses derniers ouvrages. H ; avait bsvaillé pendant quinze ans et l'avait terminé en 127, trois ans avant sa mort. Cest la première en date des philosophies chrétiennes de l'histoire. Elle est restée h peu près la seule jusqu'à Bossuet.
Augustin semblait bien préparé pour cette grande œuvre par l'attrait qu'avait pour lui la question du développement de la vie humaine. Dans un de i<es premiers écrits, s'inspirant d'Aristote et des néoplatoniciens et mettant sans doute à profit sinon Clément d'Alexandrie, au moins Tertullien, il faisait monter l'âme vers \Aeu par sept degrés qu'il comparait aux Ages de la vie humaine.
i) a L'homme se nourrit, croit et oublie. Sa vie est végétative. Cest sa première enfance.
t) < Dans la deuxième enfonce (pucritia), la vie devient animale, les sens se développent, la mémoire commence son
3} • L'fiomme devient homme par cette ndson inférieure qui, malgré la chute, produit des inventions admirables dans les métiers, les beaux-srta, les lettres, les sciences (2), et dont les progrès
m cu^, v,u.-«audt oit», m, u.
sont communs aux bons et aux méchants. Il se marie et a des enfants. C'est l'adolescence.
i] «La vie humaine devient vie morale; l'homme, homme de bien. Il soutient de violentes luttes Contre la chair et le nionde,K sent faible, redoute la mort, travaille à se purifier en acquérant avec la tempérance la justice et la sagesse. Il soumet sa vie aui lois de l'Etat et revêt des charges publiques. C'est la jeunesse.
5) « A sa vie morale s'ajoute la vie religieuse. 11 est victorieui des convoitises, reconnaît la vanité des choses terrestres tout en admirant les œuvres du Créateur, s'affermit dans sa foi, et s'élance avec amour vers Dieu. C'est la virilité {gravilas).
6) < Au lieu de l'Age du déclin {deterior xlas ac decolor), vient celui de la verte vieillesse. L'&me saisit Dieu, le contemple, d se maintient dans cette contemplation. Elle ne peut plus dévier de la vérité et faire naufrage comme tant d'hérétiques.
7) < Le septième ftge est la vie étemelle (1). >
Ces sept figes se retrouvent dans l'histoire du genre bumain. Saint Augustin corrige ici les périodes de saint JérAme d'après la double généalogie de Jésus-Christ.
1) «D'Adam à Noé; dix générations: la vie est toute matérielle ; nulle activité de l'intelligence, nul souvenir, nul mythe, nui symbole.
3) « De Noé à Abraham, dix générations : les appétits des sens prévalent encore, mais le langage se forme, la mémoire s'éveille, la conscience distingue du bien le mal qui commence à s'affirmer hardiment par la construction de la tour de Babel.
3] a D'Abraham à David ; quatorze générations : Israël est soumis k la loi et apprend ainsi à lutter contre le péché.
4) a De David k la captÎTilé de Babylone ; quatorze généntions : la raison acquiert toute sa force, le royaume se constitue sur des bases solides, et avec Samuel commence l'ère des prophètes.
5) < Le second &ge viril (quatorze générations], de la captivité ï U venue de Jésus^hrist : les Hébreux tendent au repos et annoncent à tous les peuples le salut, tandis que grandit Rome que Dieu destine à ramener les hommes à l'unité politique. Ce dernier âge finit par la profonde corruption d'Israël faisant périr le Messie , comme les deux précédents avaient abouti à la perversité de Ssiïl et à l'mfidélîté des Manassé et des Sédécias.
6) > De Jésus-Cbrist i la fin du monde, autant peut-être de générations que du premier au dernier Adam; ère nouvelle, jour sans nuit.
7) € lie repos étemel (!}. ■
A ces périodes correspondent les sept jours de la création, qui les {défigurent :
i) > L'homme arrive à la lumière et y vit jusqu'au premier soir, le déluge. Tout s'oublie.
2) « Il reste quelques souvenirs de l'Arche, placée, comme le firmament, entre les eaux inférieures et les supérieures, et de la postérité de Noé. La cohfuùon des langues est le second soir.
3) « Abraham est séparé des tumultueuses nations païennes. comme la terre ferme de l'Océan. Il engendre le peuple élu qui est avide de la pluie des cieux, qu'arrosent la Loi et la prophétie, et qui produit de bons fruits. Le troisième soir, ce sont les temps de troubles avant David.
4) < Ia royauté de David et de Salomon resplendit comme le soleil, et éclÉiîre le peuple ou la lune, et les princes ou les planètes. Les péchés des derniers rois sont la nuit de ce t>eau jour.
5) « Captib, asservis, les Juifs sont plongés dans les flots, sont errants dans les airs du monde païen; cependant ils s'y multiplient, produisent de nombreux docteurs et comptent de trèsgrands héros, les Machabées. I^ rejet du Messie commence le cinquième soir.
6) a C'est la vieillesse d'Israël, sa destruction, sa décrépitude. Les nations converties par l'Evangile correspondent aux âmes vivantes qui peuplent la terre ferme. Adam et Eve dans le paradis préfigurent Jésus-Christ et l'Eglise. Ce sixième jour se prolongera jusqu'au temps oii il n'y aura plus de foi sur la terre.
7) ■ Le septième qu'ouvrira la venue du Seigneur, sera le sabbat de i'bumanité (2). >
Ailleurs l'évèque d'Hippone, bridant son imagination aventureuse , divise amplement la vie de l'homme et celle du genrihumain en quatre périodes :
1) Avant la L<fi ; le péché règne sans partage; la lutte de l'ànie contre les voluptés n'est point encore engagée.
2) < Sous la Loi qui donne la conscience du péché, mais non la force de surmonter. On combat et l'on est vaincu.
r, mtl.iilutliiiowfUeclmlttnM,l.U,t
3] • SoUB la giice qui par la foi rend l'hoaime vainqueur du inonde.
4) • Dans la paix et la joie de Tétemité (1). >
11 est bien évident que saint Augustin coDsidérait « la vie ia genre bumain, depuis Adam juaqu'à la cooeommatioa des siècles, comme la vie d'un seul homme, qui naît, grandit et arrive à k pténitude de. ses forces (3). » Cette belle et précieuse idte, qui lui était familière , a disparu avec lui, et ne s'est reproduite que douze siècles plus tard dans l'esprit de Bacon et de Pascal.
Mais les lecteurs seraient singulièrement déçus dans leur ittente, s'ils imaginaient que saint Augustin a fait de cette successive unité du genre buntaio l'une des idées essentielles de sa Cùi, qu'il a divisé son livre d'après ces sept périodes, et qu'il j smtle double progrès du bien et du mal depuis le paradis jusqu'à la Jérusalem céleste. Ce qu'il se propose, c'est d'esquisser à grands traits l'histoire de l'univers, dans laquelle est comprise celle de notre rédemption, opérée ici-bas par le Verbe incanié. Aussi n'éprouve-t-il aucun besoin de s'enquérir avec la curioûté il'un philosophe de la marche et des mouvements contraires de l'esprit humain.
La Cité de Dieu est un livre d'histoire éarit dans un but apologétique. Rome venait d'être prise et saccagée par Alaric quand AuguS' tin, de concert avec Orose, entreprit de justifier contre les païens déchaînés et contre les chrétiens découragés la providence duseul vrai Dieu. 11 l'a fait en dix livres polémiques et négatifs et ea douse livres positifs et didactiques. |
Dana la première partie l'écrivain défend laborieusement contre i les païens la providence divine qui dans la sao de Rome avait laissé ! plusieurs chrétiens périr et des vierges mêmes du Seigneur être déshonorées. Puis aux païens qui disaient avec Eunape et Zozime : f Nos dieux avaient fait de Aome la maîtresse du monde; on a déserté leurs autels pour ceux du Christ, et Rome a péri, * Augustin répondait : a Aux temps de sa plus grande prospérité votre république a été frappée déjà de mille maux, et Cicéron, avant le Christ, déclarait qu'elle n'existtùt plus de son temps. Ai^ourd'hui votre empire est la maison de Sardaoapale (3). Au reste, les vrais .
loleon de toi crimes «t de vos maux, ce sont vos faux dieux, .^ ne vous ont jamais enseigné une seule vertu, qui par leurs exeniK pies vous excitent it tous les vices, et dont le culte est souillé par toute espèce d^fJunies. La philosophie païenne avec ses perpétuelles contradictions ne peut pas mieux que le polythéisme supporter la comparaison avec la religion chrétienne. Et quant eu culte des génies (qui était le spiritisme de l'époque], il suffit des aveui de JambUque pour condamner toutes ses pratiques occultes et ses évocations. »
Dans son exposition de la vérité révélée sous sa forme historique, Augustin accepte en plein, avec TertulHen, l'autorité des Ecritures, et jamais il ne se hasarde sur les traces d'Origëne par deli les choses révélées. IL a compris ce que saint Paul disait des limites de nos connaissances présentes (I).
Ce grand théologien veut être historien, nmis il n'y réussît qu'à demi. Les régions od il se complaît et s'attarde, c'est le monde înfiùble qui recèle les origines des deux cités, c'est le paradis ; puis, » l'autre extrémité des temps, c'est la lin du présent monde d'après la prophétie, ce sont les destinées contraires des méchants et des rachetés dans l'éternité. Les siècles qui se sont écoulés de Noé et d'Ahraham, il les traverse au contraire d'un pas si rapide que les lecteuft modernes s'en étonnent et l'en blâment.
Son point de départ, c'est Dieu et la Trinité. « La création a sa cause, comme le disait Platon, dans la bonté de Dieu : Dieu a voulu Taire des choses bonnes (non, comme le prétendtùt Origine, en réprimer de mauvaises). Le Ciéateur a tout fait avec poids, oumbreet mesure, et la perfection de l'univers [Augustin aurait pu citer ici Aristote], résulte de la diversité des êtres qui le compoKDt, de leurs degrés de supériorité relative et de leurs antithèses (3). 9
Augustin oppose les Ecritures à ceux qui attribuent au monde nue antiquité immense;àceuxqui disent l'humanité immortelle et supposent des déluges et des incendies amenant la ruine des arts ; sceux qui admettent une succession infmie de mondes qui rentrent dans le néant pour en sortir de nouveau ; à ceux, enfm, qui établissent certaines périodes régulières, ramenant sur la terre les imes et leur faisant recommencer la même vie dans la mËme contrée (:i). C'est ainsi que l'esprit cyclique du monde païen a été
jiir quatorze cents ans banni de l'historiosopfaie, oii il a tenté de pénétrer de nouveau au dix-neuTième siècle.
■ Le désordre a été introduit dans le monde par la créatUK libre qui a produit de son propre fonds le péché. La cause di péché git dans l'esprit et le libre artûtre, et non, comme le prétend Platon, dans la matière (i). Satan, qui est tombé par l'orgueil, a Tonde, hors de Dieu; la cité du mal (3). »
a Adam avant sa chute aimait Dieu d'une ardente charité (3). Mais il était (Moïse el saint Paul le déclarent) terrestre et ncm cileste, âme vivante à la manière des animaux et non esprit vivant. » Ici saint Augustin rompait avec tous les plus grands docteurs de l'Eglise, avec Origine et Basile non moins qu'avec TertuUien et Cyprien. 11 assignait k l'humanité un point de départ assez dbtanl du but et assez voisin de lu \ie animale pour qu'elle eût k fîwichir de nombreux degrés avant d'avoir monté jusqu'à Dieu. Toutefois il ne sut point tirer parti de la précieuse vérité quH avait découverte dans les Ecritures, et son interprétation si ample et si sobre des textes sacrés ne prévalut point sur les rêveries de* autres théologiens.
a Le Diable séduit Adam, qui devient le père de deux post^^ ennemies, de deux cités. Elles reproduisent sur la terre celles do mondeinvisible. Deux amours les ont bâties : l'amour desdi-méme qui va jusqu'au mépris de Dieu, et l'amour de Dieu qui va jusqu'au mé{»is de soi-même (4).
a Le but de Dieu dans le gouvernement du monde est de réparer la chute par le Verbe incamé, ^t de préparer, poursuivre, consommer le lègne éternel de Jésus-Christ. »
Augustin raconte l'histoire de la cité de Dieu, la Bible à la main et les yeux arrêtés sur le Christ que préfigure ou prédit l'Ancienne Alliance. Il s'arrête longuement sur les patriarches, et, à notre grande surprise, dit k peine deux mots de Moïse et de la Loi. Piii« il explique avec soin les prophéties messianiques depuis Samuel ù Maiachie. Celte explication est la seule partie de l'ouvrage oii le progrès soit rendu sensible au lecteur. Tous les Pères de l'Eglise ensemble n'offrent rien de comparable à ces pages.
L'histoire de la cité du mal est tout entière comprise dans quel- ()ucs chapitres du livre XV111<. Le monde païen est, pour l'évéque d'Hippone, qui en avait vu de près l'effroyable corruption, l'empire des faux dieux, u Là s'agitent d'innombrables légions de démons
m llk.i. -flllc(llk-|3|XIV,3C;IIII,M,»t.~<t|1>n, M.
qui se font adorer par tous les peuples, qui opèrent pour les sednire toute espèce de {««stiftes, et qui se sont mis en relation aver les spirites néoplatoniciens (1). Si les faux dieux ne sont pas tous des anges déchus, ils sont ou, selon Evhémère, des bommes apothéoses ou, selon les explications des stoïciens, de simples personnifications de la nature (2). Dans cet empire sont nés sâiis doute des hommes dignes d'être citoyens de la patrie céleste, tels que Job Ci). Mais il faut admettre que l'incarnation leur avait été révélée : car nulle sagesse ne vient des païens, et les vertus leémea des adorateurs des démons sont des vices parce qu'elles ne se rapportent pas à Dieu et qu'elles sont pleines d'enflure et de superbe (4). p Comment avec de telles pensées l'écrivain aurait-il étudié avec quelque soin l'histoire du monde païen? II néglige les nombreuses prophéties de l'Ancien Testament relatives aux gentils. Malgré Daniel et tout en approuvant l'interprétation qu'on a donnée Jérôme (II), il ne compte que deux monarchies universelles, celle de Nïnive et de Babylone en Orient, et en Occident, celle de Borne, la seconde Babylone. Il mentionne à peine les beaux temps d'Athènes et de Sparte. La grandeur des Romuns s'explique par leur amour de la gloire mondaine, qui était un vice, m^s uo vice qui leur en a fait surmonter de plus gran(l&, et Dieu a récompensé ce semblant de vertu par laconquëte du monde (6). n Si Augustin note les progrès des métiers et des arts chez les païens, les écoles des philosophes ne lui offrent en revanche qu'une confusion digne de Babel. Tenons-lui d'ailleurs compte de son dé^r de trouver des synchronismes caractéristiques teû que la ruine de Ninive et la naissance de Rome.
a Jésus-Christ est venu à l'époque où la prédication évangélique pouvait être le mieux accueillie. Médecin tout-puissant, le Verbe est descendu des cieux pour guérir le grand malade qui gisait sur la terre entière du levantau couchant. Comme la piété commence par la crainte et s'achève par l'amour, il avait prescrit pour remède aux Hébreux encore faibles une loi cérémoniale et figurative : il a apporté lui-même à l'humanité plus forte le remède de la^ftce et de l'esprit (7), L'histoire se divise par le Christ en deux périodes. Aveclui commence un monde nouveau. Sa résurrection, qui est un fait de soi incroyable, a été annoncée dans le temps
M) ÏTin. <t Ml. i- - ffl »!■- "i «t «ïlll. H-
m XTUI, «. - IngsRIn n'ujauic pu Platon, ai latait Sounte, qmlilue admlriMe qn'll lolt cl «UM H Tta M 4am h mon |MU. J|.
11 IK.B, - ISl VI, ».-(»! V, <liqq. - m De "TO rrllg., th. n ; F.pllt. l(a;Srrwi.,».U.
uiKfCivilixationtrèE-HYiincée, par quelques hommes snnslumièfts, et l'oD a cru à leur prédication parce qu'elle consistait en miracles plus qu'en paroles. Leâ miracles n'ont point cessé coraplét^ ment. Le monde entirr embrasse aujourd'hui par la foi ce qu'Q persécutait dans sa fureur (1). Platon aurait cru en Jësus-Chrùl s'il avait pu voir les maximes les plus relevées de sa philosophie préchées par toute la terre et acceptées par une infmité de po- (tonnes au péril de leur vie (2).
■ L'Eglise est mêlée au monde pendant cette vie terrestre, et les deux cités resteront confondues jusqu'à ce qu'elles se léparent au dernier jugement. La cité de Dieu est comme captive dans celle du mal, mais elle n'est point asservie à son joug. Elle est persécutée, mais on ne peut la détruire (3). Vivantdefoi.dénDtéressée à tout ce qu'on aime dans le monde, si humble qu'à ses yeux la justice consiste plus dans la rémission des péchés que dans aucune vertu parfaite, heureuse mais en espérance, elle Toyage en étrangère ici-bas, profitant, pour se consoler dans aet misères, de la paix que Babylone lui procure de temps à vHte, et attirant b soi des citoyens de toutes tes nations sans se mettre eu peine de la diversité de leurs mœurs et de leur langage (4).
a L'Eglise, se nommant le royaume de Dieu, règne depuis son origine. Mais sa royauté est toute spirituelle, et elle n'est exercée que par ses vrais membres, vivants et morts. Ses faux membres sont des païens déguisés; ils sont l'ivraie dans la parabole de Jé9Q>> Christ, l'image de la Bète dans les visions de saint Jean.
« La royauté spirituelle de l'Eglise durera mille ans ii dater de Jésus-Christ et ne sera suivie ici-bas d'aucune autre, o Telle n'avait pas été la première opinion d'Augustin. 11 avait entendu les mille ans de l'Apocalypse d'un sabbat de l'humanité. Mais lei erreurs sensuelles des cliiliasles l'ont fait revenir de son avis. « L'Eglise ne sera point une monarchie universelle, glorieuse et punsante (S), n
■ Le sixième millénaire approche de sa fin (d'après la chronologie de Jérûme). Bientôt auront lieu l'avènement d'Elie, k conversion des Juifs, la persécution de l'Antichrist quand SalaD sera délié pour trois ans et demi, la seconde venue de Jésui-Cluiit, la résurrection des morts, la séparation des bons et des méchaDU> l'embrasement du monde et son renouvellement.
« Dans tes cieux nouveaux et sur. la nouvelle terre la cité de
m L't>. 0W, \XI1, Siin. -a De rrTBrellg^tb.*.-\»Ctf.D«l,t.m.-mm.t.».*-
Ueu sa» étenisllement houratiae et glorieuse. Celle du nnl len
détruite, mus non anéantie, et, quoi qu'en dite Origèoe, lelHabU ne un jamais délivré. ■
Telle est l'historiosophie de cet homme de génie qui, au trayen de toutes les erreurs de son temps, avait trouvé en Jésus- Qimt la vérité et qui l'avait acceptée avec la simplicité d'un enfuit. Tel est cet évéque plein de foi et de oharité qui, dans sa vîe entière comme en écrivant sa Cité de Dieuy tenait d'une main la truelle et de l'autre l'épée, à l'exemple des Juifs du retour réédi- Aint leur sainte cité. Tel est l'homme de foi et de génie qui, partiQt de la primordiale éternité pour arriver à l'éternité fîiture, a HÙTÎ d'un regard les destinées de l'humanité déchue, sauvée et glorifiée.
Cependant, si nous avons reconnu plus d'une erreur chez le théologien, l'historiosophe ne peut être exempt de tout blfime.
On s'étonne que, placé entre Commodien et Balvien, saint Augustin n'ait en aucune manière prévu que le sceptre de l'empire et le Dambeau de la civilisation allaient passer aux Germains.
Par sa condamnation tans réserve du monde païen, il a, de concert avec TertuUien, Amobe, Lactance, JérAme, préparé l'ana- IhËme que Grégoire I" a prononcé sur la littérature daasique et ((ni aprâé sur elle pendant une partie du moyen Itge.
En répudiant sa foi première au règne de mille ans, il a causé à l'Eglise un mal incalculable et irréparable. 11 a sanctionné de llannense autorité de son nom une erreur qui la privait de son idëd terrestre, et qui a fini par plonger les nations chrétiennes dans un désespoir auquel le socialisme veut les arracher à sa maaière.
Ses opinions politiques ont eu pareillement une funeste în- Rnence sur l'Occident. Son admiration pour l'Eglise l'avait rendu injuste envers l'Etat, qu'il ne distinguait point clairement du monde ctdelacité du mal. Il en a fait une institution infralapsaire, un disciplinaire rendu nécessaire par la méchanceté de tous, a Le premier but de l'Etat est de faire régner dans le monde la paix, dont profitent les chrétiens. Cependant, comme la providence di' ^ne préside à la formation et aux destinées des Etats, à ce but in- Krieur s'en ajoute un supérieur, celui de protéger l'Eglise contre les héréUques. L'Etat, institution terrestre, doit se mettre au scrnce de la société spirituelle et divine (t). » Ainsi l'Etat, qui était
„4/.es peufries de l'anliquîté leur souverain absolu et leur ïdéil, . ; trouve être une conséquence du péché et le serviteur, le gendarme, le bourreau de l'Eglise ! Telle a été la doctrine de tout le moyen Age, jusqu'à Dante, Ocram et Luther.
En économie sociale Augustin a soutenu et appliqué aux dontisteâ le principe a abominable n (a dît Bayle) que par le droit divin tout appartient aux justes, aux saints, à la vraie Eglise, et que la propriété a été, selon le droit humain, établie par les pulssauces temporelles qui la donnent et hi retirent à volonté.
Il est une dernière erreur qu'il avait longtemps condamnée et qu'il a tini par adopter et justifier à sa honte et pour la perdition de l'Europe tout entière. Lui qui semblait avoir si bien comprisli spiritualité de l'Eglise, lui qui ne voulait pour elle qu'un règne tout idéal, lui qui trouvait trop grossières les joies que la proi^iétie fait espérer aux fidèles des derniers temps, it n'a pas rougi de se faire (comme le dit Barbeyrac) • le grand patriarche des persécuteurs chrétiens. 1 II s'est déclaré f vaincu par les opinions et les exemples des autres (]),» non point par la I^irole de Dieu. Cependant c'étaient les ariens qui avaient les premiers eu recours aux armes des Dioclétîen , et Atfaanase, après Lactance et TerlulUen, avait protesté avec indignation contre cette intervention de la force dans les affaires de foi.
§ *. — Orme.
Augustin, qui s'était chargé de répondre parlerusonnemenlcl la philosophie de l'histoire sucrée aux attaques des païens, avait engagé son ami, le prêtre Orose, de Tarragone, à le faire par lliisloire profane.
Orose, qui a, d'ailleurs, joui d'un grand crédit pendant le moyen Hge, est bien moins un historien qu'unavocat, et il nuit à ses granili et forts arguments par des puérilités, des hyperboles, des sophismes même et par des inexactitudes qui ont fait soupçonner sa bonne foi.
a Pour confondre ces hommes vains et dépravés qui prétendent que les maux extraordinaires des temps présents n'ont pas d'eulre cause que la foi dans le Christ et le culte de Dieu, > Orose a extrait (en lié et 417} des annales des peuples (surtout de Justin) et
réuni en nn petit volume tout ce qui de siëde en siècle et jusqu'à l'ère chrétienne a rempli les cceurs des hommes de douleur et d'effroi: guerres, pestes, faBiines, tremblements de terre, inondations, éruptions volcaniques, tempêtes et grêles, sans omettre les crimes les plus révoltants ou les plus honteux. » Le livre contre la païens est ainsi une statistique des maux de l'humanité ido- Utre.
K l'on en croyait Orose, non-seulement les temps postérieurs h l'ère chrétienne seraient beaucoup moins malheureux que ne l'anient été les tempt paîem, mais cette différence serait une bénédiction que la venue en chair du Fils de Dieu aurait valu à la terre ent)ère(l).Augusteferme-t-il le templedeJanus et voit-il tout l'univers en paix sous son sceptre ; Caligula se plaint-il que son règne ne tort marqué par aucune grande calamité publique ; les empereurs remportent-ils d'éclatantes victoires, c'est que Jésus-Christ et son Eglise exercent une secrète et toute puissante influence sur les choses humaines (2). Hais malheur aux princes qui font la guerre SU! fidèles ! Chacune des dix persécutions est suivie d'une plaie d'Egypte. C'est ainsi que la première invasion des Barbares a été le chAtîment infligé de Dieu à Valérien (J) ,
Ce qui donne à l'ouvrage d'Orose sa: valeur philosophique, c'est h grande pensée que Dieu a disposé tous les événements en vue delaTondation de l'empire romain et cette fondation même en Vue de l'établissement du christianisme (4). Aussi l'auteur dé- {doie-t-il toutes les ressources de sa science et de sa rhétorique pour tracer le tableau, plus poétique que vrai, de l'&gc d'or qui nivit la mort de Jules César. Cette vue d'ensemble sur l'histoire de l'humanité a une double origine : d'une part Polybe, Strabon et Pline avaient reconnu quelque chose de providentiel et d'extraordinaire dans la réunion de toutes les nations sous la loi unique de (tome; d'antre part Origène, Augustin et le poète Prudence qui, espagnol comme Orose, vivait à la cour d'Honorius, pensaient que Dieu avait voulu cette réunion, soit pour faciliter la propagation de l'Evangile, soit pour a enlacer dans une même chaîne l'univers uosTempire du nom chrétien (K] . » Orose s'est donc emparé d'une idée de son siècle, et elle lui a inspiré le premier essai de relier l'Orient à l'Occident et l'un et l'autre & Israël et à l'Eglise. Quatorze
siècles s'écouleront evant que Fréd. de Schlegel tente de ni de constituer toutes les histoires en un organisme.
Orose a malheureusement substitué aux quatre monarchies successives de Daniel un empire assyrien et babylonien de l'Onent, un empire macédonien du septentrion, un empira carthaginois du midi et un empire romain de l'Occident (1).
En revanche, il cherche, non sans succès, les nombres rhythmiques de l'histoire. • La Macédoine et Carthage ont duré un peu plus ou un peu moins de sept siècles; l'Assyrie, de NinusàCynu, Rome, de Procas à Alaric, deux fois sept siècles.Lessynchroiiiamei qu'il établit entre Arbace et Procas, entre la prise de Babylone par Cyrus et la fondation de la république romaine (2), etc., ont nioiiB de valeur : il use et abuse de dates contestables ou erronées.
Prouver par l'histoire la divinité du christianisme au siècle d'Alaric était chose difficile. Pour s'acquitter d'une tâche semblable, il fallait ne pas comprendre son siècle. Orose ne peut se cicber la décadence de cet emmure de Home qui cependant est deveao chrétien, et on le voit dans ses meilleurs moments se consoler par la pensée de « la destinée des choses humaines, qui est d'être renversées par le temps. Babylone est tombée et Home doit fatalement tomber à son tour ÇA}, o Mais ùUeurs il cherche à se persuader que le monde fit l'Eglise viennent de recouvrer une paix durable (il écrivait vers la fin du règne d'Honorius) ; que jamais ennemis plus dangereux n'ont été repoussés et réduits à néant avec moins de sang; que les rois gotbs eux-mêmes vont combattre pour Home... (i). Ces temps heureux se prolongeront jusqu'à la venue de l'Anticbrist, sous qui les fidèles, par la permission de Dieu et selon les prophéties de Jésus-Christ, auront à subir les plus cruelles persécutions,. Uais le ch&timent ne tardera pas k tomber sur tous les ennemis du Christ (6). »
Orose a-t-il mieux compris qu'Augustin la mission de ces nations germaniques qui pourtant étaient déjà maîtresses de plU' sieurs provincesT Use dit que > l'ébranlement de l'empire fait le talut des païens, et que les maux de l'invasion sont rachetés par la conversion des Huns, des Buèves, des Vandales, des Buigondes et de tant d'autres grandes nations qui n'auraient jamais appris i connaître la vérité si la main de Dieu ne les avait dirigés vers les frontières romaines. La possibilité d'un nouveau monde germain
s'est ménic? une fois présentée viyerapnt à son esprit : n Les Bartares, dit-il, teU que les Macédoniens et les Romains, botiievprseot et lenversent les empires; mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, iU finissaient par demeurer maîtres du inonde et par le gouverner selon leurs mœurs, peut^tre un jour la postéritA saluerait-elle du titre de grands rois ceux en qui nous ne savons voir encore que des ennemis (1). ■
Nous verrons bientôt Salvien reconnaître chez les Germains les ministres de la jusUce divine.
§ îi. — Saint Vinwnl de iJrins.
L'idée de l'évolution organique que Cïcéron avait appliquée à l'histoire des nations, Tertullien et Augustin à celle de l'bumanilé, Vincent l'applique à l'Eglise.
Une des lies d'Hyères, Lérins, où Honoratavut fondé un couvent en 110, était devenu la retraite des saints de la Gaule^ le séminaire de ses plus grands évéqueset son académie scientifique. Là Vincent composa, quatre ans après la mort d'Augustin, son Commoaitoire. Ce petit volume, qui de nos jours fait autorité chez les catholiques et qui est écrit en un style élégant et pur, oppose aux bérétiques la règle fameuse : guùd wbiquf, quod semper, quod ab omnibus. Ce que Tertullien avait dit d'une manière générale de la priorité de la vérité sur l'erreur, Vincent de Lérins l'applique pias spécialement à la religion chrétienne. L'hérésie se reconnaît ï sa nouveauté : elle apparaît b une date récente et se réfbte par les saintes Ecritures, desquelles le vrai sens est donné par l'antique et universelle tradition de l'Eglise. Mais ne rien innover, ce n'est point ne pas progresser, a Qui serait asseï malveillant envers les hommes, assez maudit de Dieu pour tenter d'empêcher le progrès? il faut que la sagesse de l'Eglise entière, comme de chaque fidèle, croisse, grandisse et se perfectionne comme fkit le corps. Si nos ancêtres ont semé jadis dans le champ le pur troment de la foi, nous devons en recueillir la moisson. Toutefois progrès n'est pas altération, et le développement exclut le changement de nature. A travers tous les &ges l'homme reste la même personne : rien de nouveau ne parait dans un vieillard qui ne ftlt caché en lui lorsqu'il étut enfant. Le filment ne doit pas produire
l'ivraie; le rosier du sens catholique, des cbardona. L'Eglise u change, ne retranche, n'ajoute riea aux dogmes à elle confiés; mais elle façonne et polit ce qui n'était qu'ébauché, consolide et qui avait été déjà développé et garde ce qui fut confirmé (1). i
L'idée de l'évolution ne pouvait être mieux analysée. Mais elle l'était dans un livre qui ne fut connu que des docteurs de l'Eglise et où les philosophes modernes n'allèrent pas la chen^er.