CHAPITRE CINQUIÈME
G05PU3IOR I)£ L'tGUBE KT DU HOHDE ET LEUR CHCTI.
Snlvien. Procope. Boêce, Casiiodore.
Trente ans ne s'étaient pas écoulés depuis qu'Augustin avait achevé sa Cité de Dieu, quand un Gaulois, Salvien (mort 48-i), prit la plume pour défendre de nouveau la Providence contre les attaques de l'i^icrédulité (2}. Contemporain de Proclus qui virait i Athènes, il traita comme lui, mais au milieu des ruines de l'Occideut, l'inépuisable sujet des souffrances des gens de bien, du bonheur des méchants et de la justice de Dieu. Mais d'Augustin à Salvien, à en juger par leurs seuls écrits, le monde aurait changé complètement d'aspect. Les deux cités que le premier opposait sans cesse l'une à l'autre, n'existent plus pour le second. Elles se sont mâlées et ont formé par leur confusion un chaos informe. Les faux dieux n'ont sans doute plus de temples; il n'y a plus de princes païens, de tyrans persécuteurs (3), et l'Eglise règne sans rivale ; mais si tous professent la vraie foi, la piété ne se trouve plus que chez des prêtres, des moines et chez quelques rares familles vivant dans le siècle (4). L'opinion publique est k ce point faussée que le noble qui se convertit à Dieu se déshO' nore (5). La religion nouvelle n'a fait ainsi qu'accroître la culpabilité des nations romaines : leurs mœurs sont aussi corrompues
qa'Bnnt leur converàon; les graocU sont homicides et adultères; dans toutes les classes de Is sodétéj les vices les plus inftmes ne prennent plus la peine de se cacber (I); l'assemblée des chrétiens n'est plus qu'une aentîne de vices (2). En Alrique, on adore même secrètement telle ou telle divinité païenne (3) . Le tbéitre, honteuse école d'impudicité, est aussi fréquenté que jamais, et c'est par d'obscènes jeux publics qu'on rend grftces à Dieu de ses bienfaits! {i} Dans la vie publique, les riches oppriment et dépouillent sans la moindre pitié les pauvres qui, (^ sespérés^ deviennent des Bagaudes ou se réfugient chez les Borbirès (5). Les Romains paraissent d'autant plus criminels que des hérétiques, les Vandales et les Goths ariens, leur donnent l'exemple, non-seulement de l'affection réciproque (6), mais de la piété |7), et que des Bart»res païens ont eux-mêmes des mœurs {dus chastes et pures que ces orthodoxes-là (8). Ce qui met enfin le comble à la culpabilité du monde chrétien, c'est sonimpéniience; les plus rudes châtiments de Dieu n'éveillent pas dans les cœuts le moindre repentir. On a vu sur les ruines ensanglantées de TrÈves, trois fois saccagée, des nobles demander aux empereurs les spectacles du cirque comme dernier remède à leurs calamités [9]. La ruine de l'empire ne peut donc être un scandale pour personne. Chacun doit y reconnaître la justice de la providence dinne. Car Dieu est le pilote qui tient dans sa main et n'abandonne januùs le gouvernail du monde (10). Ce qui nous a vaincus, c'est le dérèglement de nos mœurs. Les Barbares nous surpassent en force parce qu'ils nous surpassent en vertus. »
A fmiîe (1 1) de telles censures, nos lecteurs pourraient être tentés de faire de Salvien un Jérémie qui, au milieu d'un empire qui s'é- OQule, proclame, le cœur décturé de douleur, la justice des chfltimenls divins. Hais sa douleur ne l'absorbe pas au point qu'il ne s'écoute parler; son style est prétentieux, diffus, redondant, et tU déplore la corruption morale de l'Eglise, il ne se doute pas de Il perversion de ses doctrines.
Se sentant envahie par le^monde, l'Eglise renonçait à le réfornier. Elle Mait de la pftte le levain, et s'enfermait dans les murs des conrents oii elle tentait de se reconstituer dans sa première pu-
rel«. Or Salvien applaudit fc hs efforts; dans son traité eoaln tavarice, il prêche le mépris du monda bien plus que In vict(Hn de la foi sur le inonde, fait de laMnéficence le tout de la religion et sacrifie la famille à la vie monastique.
Tandi» que le monde païen avait appris depuis longtemps i dire ; < Je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger, s TEglise, se reoiimt elle-même, présentait donc pour modèles an monda des hommes qui, de leurs solitudes, auraient pu dir« : «Je suis moine, je suis ermite, rien d'humain ne m'intéresse plus. ■
L'Eglise, appelée è devenir un Israël chrétien, aurait dCl ^ cher aux foules l'Evangile de Dieu, non une loi nouvelle d'invention humaine; le salut par la foi et la grftce, non le sidut par les btcrementa et les œuvres; la nouvelle naissance et la vie 5|Niituelle, non une orthodoxie de l'intelligence, que l'Etat soi-disant chrétien protégeait par des lois draconiennes. Elle aurait dû ne jamais mettre le pied sur la voie de l'intolénnce néronîenne et pro* tester par un cri d'indignation contre le meurtre juridique de l'hérétique PrisciUien (en 38o). Or Salvien est si peu un proidiète qu'il consent par son silence à toutes les erreurs nouvelles qui s'implantaient dans l'Eglise.
Non contente de verser, à l'exemple des Césars, le sang de ses adversaires, l'Eglise avait, À son insu, relevé par le culte det saints et des images t'idolàtrie qu'elle se vantait d'avoir anéantie. A son berceau le polythéisme n'avait été qu'un essai d'entourer de divinités secondaires le seul vrai Dieu, et les derniers des païens déclaraient adorer un seul Dieu qui avait aous ses ordres de simples ministres (i). La cité de Dieu s'appropriait, en lavétissant de neuf, la radicale erreur de la cité des ténèbres : les saints prenaient la place des demi-dieux du paganisme. Un Gaulois, Vigilance, prêtre à Barcelone, reprocha (vers 40S) avec force à l'Eglise son péché- Quelques évéques espagnols soutinrent ce coungeux témoin de la vérité. Mais ie grand Augustm ne prit point son parti, et ses protestations furent étouffées par la voix éclatante et haineuse de JérOme. Ainsi fut consommée la chute de l'Eglise qui fut dès lors païenne et par son idoUtrie et par son esprit sangiùnaire de persécution. Après cette variation, elle s'est mainteaue invarittl/lement dans sa perversion, et aujourd'hui plus que jamais elle voit dans son infailUbilité, son plus beau titre de gloire ' E&t-il nécessaire d'ajouter que le dogme de l'intolérance et le culte des
aiots creuseat un abîme entre rhUtoriosopbie catholique ei celle del'Evuigileî
ItJen ne prouve mieux l'extinction de la vraie fol et le ctuoe des esprits du quatrième au sixième siècle que l'impossibilité où l'on est aujourd'hui de décider s'il faut ranger parmi les chrétiens ou panni les puens les aeuls écrivains de quelque peu de renom qu'ait produits cette époque : le poète Ausone, le grammairien Ûacrobe, le philosophe Boëce et, en Orient, Procope.
Frocope est l'historien d'un règne, celui de Justinien, qu'ont illustré des guerres lieureuses et la rédaction d'un code, et qui, vu de près, n'est que corruption, vénalité, spoliation, tyrannie, débauche et misère. Le Bas-£mpire, en changeant de religion, a conservé ses mœurs païennes comme l'Occident; mais l'invasion des Barbares n'a pas été assez puissante en Orient pour faire cesser l'usage de la langue grecque et renouveler l'esprit et les mœurs de l'antique population. Procope (mort vers 665), qui ouvre la longue série des historiens byzantins, mérite & peine quelques instants l'attention de l'historiosophe (1). C'est une ^me sans consistance, c'est un caractère vil. Uans ses Discours sur les laanutnents, écrits pai' l'ordre de Justinien, il lui prodigue la louange. Uans VHittoiit secrète, l'empereur est un démon envoyé de l'enfer pour renverser l'empire. Dans l'Histoire de son temps, Procope ne croit à rien et croit à tout. Il raconte avec la foi d'un Hérodote ou d'un Plutarque des songes et des signes prophétiques, et il ne sait si le monde est régi par un Dieu vivant ou par UD aveugle destin. La ruine de l'empire est pour lut une énigme insoluble; tantôt il y voit la justice d'un Dieu rémunérateur; tantôt tout n'est pour lui que les caprices inexplicables du sort ou que l'effet d'une jalousie divine. Il n'y a de respectable en lui que son patriotisme qui souffre de tant de maux et qui souffre sans espérance. Mais son amour pour son pays a fait périr en lui la coDscience : le succès justifie à ses yeux les perfidies les plus révoltantes et les cruautés les plus atroces.
Boëce traduit et commente des écrits d'Aristote et de Porphyre ; il résume, il vulgarise dans des traités de logique et de métaphysique les résultats de la philosophie antique; il s'inspire de Platon etde Plotin dans son fameux livre de la Consolation, qu'Alfred le Grand a traduit en anglo-saxon, Noiker en haut allemand, et qui
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est resté populaire jusqu'au siècle dernier. BoSce y discute, api^ tous les sages grecs et latins, la question du souverain bien ; après Salvien, Proclus, Plutarque, celle du bonheur des méchants^ des soufirances des gens de bien.
Boêce eut pour contemporain Cassiodore, moine de la Cilabre, qui fut secrétaire du grand Théodoric. H composa, après le proconsul africain Capelia, un traité des Sept art» libérmx. Ces arts étaient la grammaire, la dialectique et la rhétorique (ou le Tn'vium), l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique (ou le Qvatrivium). Le cycle des études n'embrassait ut la géijgraphie ni l'histoire (1).
Dans le grand naufrage du monde latin, ce qui surnage, ce sont les écrits de la dernière heure. C'est Boêce, c'est Macrobe, et non Sénèque ni Cicéron; c'est Orose, et non Tacite, dont satntÂagustin ignorait jusqu'au nom; c'est un Aurélien Victor, unEatrope, et non Tite-Live, Suétone, Salluste. Le moyen âge n'éprouvera aucun désir d'étudier les écrits de ces pâîens-là; il ignorera jusqu'aux noms des historiens de la Grèce et n'en conmttra les philosophes que parBoéce et Cassiodore; il né^'llgera l'Anoien Testament et en oubliera les prophéties messianiques. L'avenir sera pour lui le ciel, le passé une diose sans valeur. Il vivra ainà dans un {wésent sans souvenir et sans espérances, sans hisloriosoidiie.
Telle est la fin déplorable de l'Rglise helléno-latine fondée par les apAlres inspirés, arrosée du sang des martyrs, illustrée par des écrivains de premier ordre et victorieuse de la religion des puens et de leur philosophie. Elle se meurt dans l'ignorance, dans l'ei^ reur, dans le mens(Hige, dans la fange, et elle aurait infailliblement péri pour ne plus renaître si elle n'avait pas reçu de Ucu le dépôt de l'indestructible vérité.
CONaUSlONS.
Lliisloriosophle, que Jésus-Christ et ses apdtres avûent subitement enrichie d'une foule de vues nouvelles, s'est mise à leur école pendant les quatre premiers siècles de l'Eglise, et s'est bornée à s'approprier ou à dénaturer leurs enseignements.
La notion de progrès, précisée par Vincent de Lérins, a été appliquée : par Tertuliien, Clément, saint Augustin, à la vie humaine où le dernier a distingué sept périodes ; par Tertuliien et saint Augustin aus srpt ou quatre périodes de l'humanité; par Vincent à l'Eglise d'une manière toute générale; au mal comme au bien par Tertuliien opposant le progrès rectiligne aniélapsaire à la marche en cercle infralapsaire ; enfin, dans un sens antibiblique, au genre humain par Basilide et Valentin qui faisaient de Tidolitrie une religion normale, ou continuaient le progrès après Il mort au moyen de la métempsycose.
Après les rêves puérils des gnostiques, saint Augustin a réduit m système les révélations divines sur l'histoire de l'humanité et de l'univers, rejetant les cycles des païens, insistant sur l'état psychique du premier Adam, ne contredisant pas à Tertuliien qui (Usait l'âme naturellement chrétienne, ni à Justin et Clément qui «outenaient l'action humanitaire du Verbe; suivant avec Orose les Toies de la Providence qui a soumis toutes les nations à Rome en vue de l'Eglise; attribuant avec Ignace au Verbe incarné une œuvre de création spirituelle; mais négligeant les quatre monarchies de Daniel, rejetant le millénîum de saint Jean, ne s'oppnsant pas au culte des saints et des images, préchant enfin la persécution et faisant de l'Etat le serviteur de l'Eglise,