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CHAPITRE DEUXIÈME

LES PBOTOaXEltinfS.

Les premiers Germains qui embrassèrent le christianisme, filTMit les Goths. Us occu(>aient alors les plaines comprises entre le Dnieper et le Danube inférieur. Précurseurs des disciples de Luther, ils ne voulurent point recevoir en aveugles la religion qu'on lauT apportait de Constantinople, et remontèrent k ta aource même de la foi chrétienne. Un des leurs, Ulphtlas (mort 388), leur Iradnitil dans leur belle langue le Nouveau Testament et la plupart det livres de l'Ancien. Tel a été le point de départ de la littérature germanique. Le Christ des Evangiles avec ses douze apdtres [vit aux yeux des Goths la figure d'un de leurs chefs entouré de ses fidèles. Il fut pour eux un dieu-homme, un Thor, qui fait avec le* siens la guerre au péché, et comme il se subordonne lui-mdme sans cesse à sou Père, ils adoptèrent la doctrine d'Arius sans entrer dans les controverses métaphysiques des chrétiens de langue greoque ou latine. Plus d'un siècle après Ulphilas,Clovi3 et ses Frank* neustriens furent gagnés (496) à la religion nouvelle par des évoques orthodoxes. Cent ans plus tard (vers 600) le pape Grégoire If Grand eut le môme succès auprès des Visigoths ariens d'Espagne, des Anglo-Saxons païens et des Lombards païens ou ariens. Mail l'Eglise dégénérée ne sut pas même protéger et sauver ces vertus natives que Salvien, après Tacite, avait encore admirées chez let Barbares. Ils se corrompirent au contact des mœurs dissolues de» peuples romains , et ajoutèrent aux désordres d'une civilisation décrépite la violence d'une race jeune et vigoureuse qui se IIm^ sans frein k toutes ses passions. C'est au milieu de ces sociétés informes et des désordres les plus scandaleux qu'ont apparu : ohe» les Franks mérovingiens, Grégoire de Tours, le père de l'histoire au moyen âge ; en Espagne, Isidore de Séville, le seul écrivain de quelque renom sous le règne des Visigoths, et, chez les Anglo- Saxons, Bède le Vénérable, l'auteur des Six âges du monde et le compatriote d'illustres missionnaires qui avaient succédé à ceux, non moins célèbres, de la lointaine et mystérieuse Irlande.

Grégoire de Tours (mort 594), ne se doutait pas que du mélange des Franks et des Gaulois sortirait im jour une raee nouvelle. Ainsi que tous ses contemporains, il voyait avec terreur

ipproeber ]a fin du inonde» que précéderait le règ^ du fiuu Mesiie, l'Antichrist, rétablissant la circoncision et dressant ton image k Jéruaalem. Lea oriiues de toute espèce, qui allaient partout se multipliant, n'annonçaient que trop lea procbains jug»> ments de Dieu. Pour confier au papier des évéoemeots ooatemporains aussi tristes et ausù honteux, il fallût surmonter un vni dégoût, n y avait même danger à le faire, comme l'avait dit, do sijûle auparavant, Sidoine Apollinaire. Néanmoins, Grégoire se sentit pressé (1) de transmettre à la postérité, avec le louTenir du glorieux règne de Clovis, celui des guerres intestines de sas fils et de ses petits-fUs.

Ce qui lui Eût prendre la plume, c'est son amour pour l'Eglise, dont il est un des évoques, et qui, ■ la mère de nous tous, nous conduit au travers des flots et des écueils des temps (3). a Aussi le titre de son ouvrage est-il : Histoire ecclésiattigue de* Fremla, Les Franks sont pour lui les protecteurs de l'Eglise et non point les conquérants des Gaules. Clovis est un nouveau Constantin (3), le fondateur d'une monarchie chrétienne, le destructeur de l'arianisme. Grégoire est dnsi le premier qui a fait marcher de front l'histoire de l'Etat et celle de l'Eglise. L'Anden Testament devient son modèle, et, de propos délibéré, il mêlera, lui aussi, le« miracles des uuots aux revers ou aux succès des peuples et des rois.

D'ailleurs, Grégoire s'intéresse aux faits isolés bien plus qu'à leur enchaînement, et aux individus qu'aux empires. € Il écrit, a fort bien dit Lœbell, non une histoire, mais des histoires (A). » U foi chrétienne lui a révélé la valeur des individus, rois, seigoeurs, évéques ou simples particuliers, peu importe, et il voit partout la justJce divine béniûuil les fidèles, ohfttlant les impies.

Disciple du Christ, Grégoire aime U vérité; il veut et croit loi fitre toujours fidèle dans ses récits et ses jugements. Sa piélé s'élève au-dessus des inimitiés des races, et s'il ne rend peut-être pas toute justice aux Visigoths ariens, au moins ne craint-il pas de stigmatiser les évéques qui déshonorent le clergé orthodoxe par leurs vices. Mais tout son siècle voyait dans l'adhésion de rinteUigence aux canons du concile de Nicée la vraie foi qui régénère. Cette erreur, Grégoire la partage; elle l'aveugle comme Eusèbe, et lui inspire des éloges qui révoltent tout cmur droit «t honnête. Ainsi Clovis peut trahir, assasùner, mentir pendant tout«

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sa vie et mourir impénilent : son orthodoxie eflince tous ses forfaits et lui tient lieu de toutes les vertus. ■ Dieu renversait ses ennemis et augmentait son royaume, parcequ'il marchait devant lui dans l'intégrité de son cœur et faisait ce qui lui est agréable (1). •

L'HùioiredetFratikseslétiTilf: en latin. L'auteur était issu d'une famille sénatoriale qui était la plus illustre, si ce n'est des Gaules, au moins de l'Auvergne. Le latin était donc sa langue maternelle, et cependant, ds son propre aveu, il ne la parlait et ne l'écrivait point correctement. Il renonça donc à imiter le style et le genre des Saltuste et des Tacite, et prit le langage ^mple, bmilier, un peu lourd et grossier des légendes de son temps, qui n'était pas sans analogie avec celui des historiens bibliques. La littérature grecque lui était d'ailleurs entièrement étrangère.

Avec Grégoire change entièrement l'aspect de la science historique : les brillants astres d'Athènes ont disparu sous l'horizon; la brume voile à demi ceux de Rome ; la chronique remplace l'histoire, l'individu prévaut sur la nation, l'Eglise sur l'Etat, et l'erreur d'une foi viciée sur l'éternelle vérité.

Trente-quatre ans après la mort de Grégoire monta sur le Irdiv le plus puissant des rois mérovin^ens, Dagobert, ce roi a trèschrétien » qui avait fait de son palais un sérail. Immédiatemeol après lui commence la longue série des rois fainéants. La nation décline et se meurt de marasme. L'histoire même, d'ennui, laisse tomber la plume des mains. L'esprit humain, en Occident comme en Orient, est plongé dans la plus profonde torpeur. C'est le temps que de Gérando a nommé l'apogée de l'ignorance dans le moyen ûge, et M. Guizot le nadir de l'humanité. Pendant cette sombre nuit, la vie religieuse et la civilisation se réfugient dans les monastères, châteaux forts oii l'on priait, enseignait, copiait de précieux manuscrits, et d'où l'on sortait pour défricher la fort! voisine.

Le seul écrivain connu du septième siècle est le visigoth Isidore (mort 636), archevêque de Séville. Il ne brille de quelque éclat que par les profondes ténèbres qui l'enveloppent. Erudit sans originalité dans son encyclopédie, qu'il a intitulée les Origines ou les Etymotogies; dans ses Histoires des rota de» Goths, des Vandales et des Suéves, plem de flatteries pour les princes el

de préjugés c<mtre les hérétiques, il est l'auteur d'une Ckrtmiqve qui a joui d'un brès-grand crédit pendant tout le moyen ftge. Il y diiise l'histoire du monde, d'Adam à Jésus-Christ et de Jésus- Christ à aoD temps, en six Ages, qui sont à peu près ceux de saint Jér6me.

Miné par les dissensions intérieures, ébranlé par les scandaleux désordres du clergé arien ou orthodoxe, et de )a noblesse, le royaume des Visigoths périt près d'un demi-siècle plus tât que celui des Mérovingiens, laissant en héritage à la nation espagnole nn esprit de &natique et sanguinaire intolérance.

Bède le Vénérable nous appelle chez les Anglo-Saxons, qui, longtemps encore après leur conversion, nous offrent le même spectacle de guerres civiles* et de crimes que tes Vîugotbs et les Franks neustriens. Mais il y avait chez les Bretons du pays de Galles une ancienne Eglise où la foi primitive s'était conservée plus pure qu'à Rome, et par delà la mer, en Irlande et b lona, où les Romains n'avaient jamais mis les pieds, Dieu avait ménagé par Patrick (430), dans sa merveilleuse sagesse, un asile à l'Evangile. Gomme par une espèce de miracle, le soleil de la vérité révélée se levait au couchant et répandait vers le levant ses bienfaisants rayons sur l'Europe barbare et païenne. Les couvents angloauoDs, éclairés et vivifiés par cette sainte lumière, s'associèrent à l'œuvre missionnaire des Irlandais : sur les traces des Golomban, des Gall, des Kilian, marchèrent les Wilibrod et les Winfried. Cest dans un de ces couvents anglo-saxons qu'au huitième siècle a vécu Bède (mort 736) , le seul écrivain vraiment distingué qu'ait produit la période des Protogermains entre saint Augustin et Charlemagne. Parmi ses nombreux écrits, nous ne citerons ici que ioa Histoire ecclésiastique de V Angleterre, qui pour ce temps-là est un vrai chef-d'œuvre, et sa Chronique, histoire universelle <lont les six ftges sont ceux d'Isidore, et qui a joui d'un immense crédit pendant la première moitié du moyen ôge.

Tandis que, chez les Protogermains, la science, la vie se réfufràient dans les couvents, l'Eglise d'Orient était atteinte d'un tel marasme, qu'un faux prophète arabe lui enlevait des nations entières, membres gangrena d'un corps qui se mourait.

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