CHAPITRE SIXIÈME
LBB CARLOVIKGIBBS.
§ 1. — Leur fleur.
En revenant à notre point de départ, nous trouvons au huittèiM siècle les Germiùns entrant dans une phase nouvelle et s'apprétant à marcher à la tète de l'humanité sur la voie de la civilisation et de la religion.
Tandis que la corruption des races latinisées causut par sa contagion la ruine des Franks neustriens, des Anglo-Saxons de l'Est et des Visigoths des plaines, la secrète puissance de la foi chrétienne faisait grandir et prospérer, dans des contrées de montagnes où s'était maintenue la simplicité des mœurs antiques, les Visigoths des Asturies, les Anglo-Saxons du Wessex et les Franks d'Auslrasie. En même temps l'Evangile se propageait dans sa pa-
relé de l'Irlande et de la Grande-Bretagne chez les païens de la Gennanie. 11 y prépwait de trèa-Ioin l'œuvre bénie de la Réformation.
La Franks austrasiens, en renversant la dynastie des Mérovingiens, avaient transporté en terre allemande le centre de gravité de l'Occident, qui devait y rester pendant cinq eiècles. L'avéoement des Carlovingiena fut accompagné d'une immense révoluti<m religieuse : la papauté prit naissance par le double et fatal don que P^ fit à l'évëque de Rome des Etats de l'Eglise, et Boniface, de ia Germanie chrétienne. Boniface ou Winfried avait restauré l'Eglise- des Franks qui tombait en ruine, constitué celle des Be- «rois, converti, surtout en Hesse et en.Tburinge, « cent mille païens (1), d et fondé avec l'aide de ses compatriotes de nombreoses écoles; mais, en assujettissant à Kome les communautés chrétiennes fondées avant lui par des Bretons indépendants, il a étouffé dans son germe l'Eglise nationale et évangélique allemnnde. Cependant le sceptre des monarchies universelles, qu'anieat successivement porté Chaldéens, Perses, Macédoniens et Romains, et qu'avait laissé tomber dans la pous^ère Romulus Aogustule, fut relevé à Rome, selon les prophéties de Daniel et <le saint Jean, par la main puissante de Charlemague. 11 l'emporfa pu delà les Alpes, et le déposa dans son palais à Aix>l»€hapelte. Ce palais devint le siège d'une académie, qui eut pour directeur Alcuin, anglo-saxon comme Boniface. Une' institution semUable ■(testait, semblait-il, la renaissance des arts, des sciences et des lettres en pays germain après celle de hi foi et de la théologie chez les Celles d'Irlande. Par une merveilleuse sympathie, l'esprit himiun se réveillait de sa longue létbai^e en même temps dans K)ccident chrétien à la cour de Charlemagne, et à celle d'Harounil-Raschid dans l'Orient musulman.
Tout semblait indiquer que, sous l'action de la foi chrétienne, l'Occident allait entrer dans l'ère finale de l'unité et de la paix. La grande république des peuples latins et germains se constituait iouB un empereur qui leur laissait leurs lois et leurs libertés; tontes les Eglises formaient un corps unique dont le pape était lu lête; le pape et l'empereur, se prêtant un mutuel secours, vivaient fin un parfait accord; la Bible enfin, par l'ordre du souverain
temporel, allait être traduite par unUlphiias allemand S'est-il
trouvé dans le palais d'Aix-la-Chapelle un homme qui ait, comme
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Polybe, saisi le sens des grandes tbosee qui ae possai^it sous set yeuxT Non; Alcuin . lui-métAP parait n'avoir rien vu, et Chariemagpe, qui aimait à prendre place parmi les membres de «h académie, n'eut pour collègues, en fait d'historiens, qu'Eginbard, et Paul, fils de Waraefried.
Simple laïque, ministre des travaux publics, Eginhard est le premier Allemand qui ait manié la plume. 11 écrivit la biograpbîe de son souverain et de son ami, en un latin qui ne manque pas d'une certaine élégance, et avec la simplicité, la véracité et l'euetitude d'uD Suétone chrétien. Il survécut à son roi, fut téraoia des dissensions de ses fils, et, triste, découragé, il finit ses jours dans le'eilence et la paix du cloître.
Le diacre Paul Wamefried peut être appelé le dernier des Lombards. Issu d'une famille noble, il avait assisté à la ruine de sa nation. Cette race valeureuse, qui se distinguait de toutes les tribus germaines par le nombre et la beauté de ses légendes épiques, semblait destinée à sauver l'évéque romain des tentations de la puissance temporelle, à donner à l'Italie son unité politique età préparer entre elle et l'Allemagne le pacifique échange de leurs richesses morales ; mais elle ne fut pas de force à résister à l'action combinée de la diplomatie des papes et des aimes des Pranks. Paul mit par écrit et l'histoire et les légendes de son peuple, en un latin qui ne le cède point à celui d'Egiidtard. C'était un homme d'une vraie piété, qui, à la cour de Cbarlenugne, soupirait après la paisible vie de ses frères, les moines du Mont-Cassin. Ce couvent était alors, avec Bénévent, le foyer des lettres et des sciences en Italie.
Les légendes populaires, qui n'avaient pas tardé k glorifier Chsrlemagne, nous ont été conservées par un moine de Saint-Gall- Il commence son livre en ces termes : a Après que le tout-puissant Seigneur du monde et l'Ordonnateur, des royaumes et des temps eut brisé chei les Romain!> les pieds de fer et d'argile de cette merveilleuse statue, il érigea cliez les Franks une nouvelle et non moins merveilleuse statue, dont le glorieux Charles est Li tète d'or. » Cette interprétation de Daniel n'est pas heureu:>e; mais elle atteste qu'on se souvenait dans les couvents de la statue deNébucadnésar, que nous verrons préoccuper d'un fige k l'autre les historiens allemands jusqu'à Carion.
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§ 2. — Leur décadence.
L'ige d'or qu'on rêvait d&ns le couvent de Saînt-Gall fut de courte durée. Il disparut, re laissant après lui pas uu poëme de qaelque mérite, pas une idée nouvelle en philosophie, pas même une traduction de la Bible. Charlemagne avait à peine quitté cette terre que son empire était déjà déchiré par les guerres civiles de ses descendants, dépouillé de tous ses germes de liberté par la puÎEsance croissante de la noblesse féodale, désolé par les invasions des Barbares du Nord et de l'Est et par les fléaux de lanature. Un fiU de sa fille Berchta, le comte Nithard, dont les Qw^re 'ivres d'kiitoire rappellent de loin Tacite par la coucîsion du style, ta noblesse des idées et la vivacité des tableaux, dit en posant la plume que a l'abondance, la ptûx et la joie régnaient sous Çharle- ■nagne, parce que le peuple suivit alors la droite et vraie voie de Dieu; mais, maintenant, la démence des hommes compromet le bien de l'empire, partout on ne voit que disette et tristesse, et le Tout-Puissant dans sa colère tourne tous les éléments contre ces
Les beaux temps de Charlemagne n'avaient donc été que les premières lueurs du crépuscule, qu'éteint bientôt une violente tempête, L'Eglise qui avait cru que son règne de paix et de gloire avait commencé avec Constantin, et qui en Occident avait salué un nouveau Constantin dans Clovis, vit ainsi pour la troisième fois se disàper ses illusions. L'Occident se replongea dans un abîme de maux qui le cédait à peine aux plus mauvais temps de l'invasion (le l'empire romain par les Barbares. Ce lamentable siècle neuvième, qui nous offre à peine un historien de quelque valeur, Réginon, a cependant produit un homme de génie, Jean Scot ou Enfe'ène.
Noos donnons ici une place à Réginon, parce qu'il est ie premier Allemand qui ait tenté de compiler une histoire universelle. Il suit I^ul Diacre et Bède , connaît Boëce et Virgile , sait même un peu de grec; mais son travail est incomplet, fautif, sans valeur, jusqu'aux temps des FiBnks d'Australie. Né d'une famille noble à Altripp (Bavière rhénane), abbé du couvent carlovingien de Pnun, dans l'Eifel, il raconte les événements de son temps avec un jugement sain et un grand amour de la vérité. Au milieu des ruines dont il est le témoin, il ne voit de salut que dans l'Eglise infaillible de Home.
Jean Scot (mort 877), qui vécut longtemps en France à U conr de Charles le Chauve, venait, comme Bède et AJcuin, des HesKrilanniques, et était irlandais comme Colomban et Saînt-Gall.
Il a été le plus grand savtuit de eon temps : il savait le grec et l'hébreu ; — avec son contemporain, Claude de Turin, le premier protestant du moyen ftge '. il a opposé k présence spirituelle de Jésus-Christ dans la cène à la transsabstantiation de Pascase Radbert et l'élection biblique des saints à la prédestination augnstinienne de Gotescalc;— le plus ancien mystique de l'Occident par sa traduction du faux Denys l'Aréopagite ; — le fondateur de la scolastique en accordant aux Pères une autorité égale à celle des saintes Ecritures et en accommodant la logique d'Aristote aux doctrines de l'Eglise ; — enfin, le précurseur, à mille ans de distance, de la science de l'unité.
Admettant avec saint Augustin Tidentité de la philosophie et de la révélation, Erigène conçut le projet singulièrement hardi de créer de toutes pièces un système où les doctrines bibliques viendraient successivement prendre place à l'appel de la spéculation. Mais sa philosophie était celle de Denys l'Ai^pagito, et son panthéisme ne se pouvait concilier avec la triperSonnalité de Dieu, la création, le péché et la rédemption. L'essai devait échouer.
L'univers lui apparaiss^t semblable à un fleuve qiù descend de Dieu et remontée Dieu. Il y avait là les rudiments d'une hislorio- Sophie chrétienne. Erigène ne s'en est pas douté. Tant l'histoire était étrangère même aux plus grands génies du moyen ftge.