CHAPITRE HUlTIËldE
LES FETITLE3 HODEKHES. — DEtTX SrÈCLES SE FLEUR (1100-1300). § 1 . — Les croisades, la clievalerle, la poésie.
La foi bâtarde qui à sa renaissance s'étût manifestée par le snpplice des témoins de Jésus-Chiist, ûnu que par d'atroces massacres des Juifs, produisit k dater de 1095 les croisades contre les mahftmétans d'Orient et celle contre les Albigeois.
La conquête et la défense du tombeau de Jésus-Chnst i Jérnsaiem sont la seule œuvre qui ait jamais réuni en un commua efiort les peuples chrétiens d'Occident. Ineiplicable sans la poi»sante action du christianisme sur les nations, cette œuvre rât le fruit d'un zèle fervent , mais aveugle , d'une foi naïve , mais qvi s'égare. On peut admirer l'enthousiasme des croisés : on est révirilé de leur fanatisme , de leurs querelles, de leurs haines, de leur férocité. Les Illusions du siècle se reflètent chez le premier et plm célèbre écrivain de ces expéditions, Guillaume de Jérusalem, ardifr véqoe de Tyr (mort après ll&ij. On ne sut s'il était syrien, allemand ou français.
Des cTCMsades datent les ordres militaires et religieux des Ho^taliers de Saint-Jean de Jérusalem et des Templiers. Ces ordres étaient la forme nouvelle que se créait le vieil espritgermain delà chevalerie. Le chevalier, c'est l'homme libre qui se dévoue ntc
— 4M — la pleîoe conscience de sa valeur personnelle. Le Germain païen s'était dévoué à son prince, comme nous le dit Tacite ; le Germain chrétien se dévoua à son prince et à IHeu ; plus lard il le fit à la (lame de sa peruéet. Fidélité, zèle de croisé, galanterie : ainsi se résument les trois phases de l'esprit chevaleresque.
La chevalerie de la foi ed née, semble-t-il, en Espagne. Les deseendants des Visigoths dans les Aaturies, toujours en guerre contre les Arabes, voyairat en tout musulman l'ennemi de leurUeu, non menas que de leur roi et de leur patrie. Le Cid, qui avait foit leur ■dmiration de s(hi vivant, devint après sa mort l'idéal de leurs poêles populùres. C'étaitunvrai chevalier chrétien, le plus ancien croisé cinquante ans avant la première croisade (!]. Grave et sérieux dans toutes ses démarches, plein d'une affection profonde pour son épouse, il avait sacrifié à la plus sainte des causes sera repos, son bonheur, sa vie, supporté l'injustice de son roi sons colère aeMUéeraK, et pardonné avec une humble grandeur. Seule épopée historique et chrétienne du moyen âge , les Bomanca du Cid, placées en ftce de l'histoire des croisés à Jérusalem, rendent palpable à l'historiosophe la disparate qui existe entoe le noble héro'isme de la vraie foi et la gloire mensongère du fanatisme.
Fendant le douziènge ûècle la poésie s'épanouit en France, en Angleterre, en Allemagne comme en Espagne.
Dans les pays de la langue d'oc, aux jongleurs de bas étage, dont OD poursuit en reculant les traces jusqu'à la cour de Choriemogne, araient succédé dans la seconde moitié du onzième ùècle, des poètes qui étaient à peu près tous des seigneurs et des pages. La poésie des troubadours, toute lyrique, était gaie et frivole, gradeose on passionnée , erotique et satirique , hostile à l'Eglise de Rome, étrangère à l'Évangile. C'était un jeu de l'imagination et de l'esprit, sans profondeur de sentiment et sans valeur morale. Reflet d'une civilisation brillante et précoce qui périt dans l'affreuse mine des Albigeois (1229), elle déserta les cités fumantes du Languedoc et se réfiigia en Catelogne.
Dans la France d'oui et dans l'Angleterre encore normande, les trouvères, dont les plus célèbres furent Chrétien de Troyes (mort 1190) et Guyot de Provins, s'adonnèrent de préférence à la poéùe épique.
Les trouvères seuls ont chanté les Loheniins. Ce ne sont que combats de seigneurs contre seigneurs en présence d'un roi sans
it| U t vtcn MMi Fwdtttnd I* OmA (MM-W al m* di
pouvoir. La lutte est entre Pranks et Franks. La chcnraletie n'ed point encore née, l'espnt des croiudes n'est point éreiUé, la mœurs ont gardé la rudesse deii temps primitifs.
Le cycle de Charlemagne a été le sujet favori de ces mena trouvères. Inspirés par la grande et unique pensée de leur siëde, ils ont transporté aux temps des Cerlovingiens l'opposition enire les deux cités chrétienne et musulmane, et fait du restaurateur de l'empire romain un croisé fervent et victorieux. Puis, sous l'àfluence de la puissance croissante des grands vassaux , ils l'ont abaissé au rang d'un monarque très-fainéant, très-saint et Ir^ majestueux. Ses doiue pairs sont devenus les seuls héros de ce cycle.
La vraie gloire des trouvères français, ce sont les poèmes d'Ai^ thur et du Saint-Graal ail leur génie orateur se déploie dans tooke sa rîcliesse et son éclat. Dans les premiers la galanterie s'ajoale à l'esprit guerrier de la féodalité et au zèle aveugle des croisades. Les seconds sont empreints d'un mystideme symbolique qui étonne chez les descendants des Gaulois. Les uns et les autres eurent ^ l'étranger un succès prodigieux qui préludait à celui des chefs>d'œuvre du siècle de Louis XIV,
Cependant c'est l'Allemagne qui, en retravaillant ces poèmes, s donné aux deux cycles du Saint-Graal et d'Arthur un sens vraiment psychologique. Deux charitres du premier ordre, Woifrtin d'Eschenbach (mort vers li37) et Gottfried de Strasbourg, les oat traités dans un esprit diamétralement contraire.
Wolfranï est un chevaUer et un minnesinger vraiment dirétiai. Lui aussi voit partout aux prises le bien et le mal, Dieu et Satan (1) ; mais le champ de bataille, c'est le cœur de l'homme aà la foi ferme, réfléchie, inébranlable, doit triompher du doute qui est le plus grand des maux. Dans son Parcival, les barrières ipù séparent chrétiens et musulmans, s'abaissent et tombent ; l'Egto avec son pape, ses évéques, ses prêtres rentrent dans l'ombre ; il ne reste d'elle que le baptt^me, la messe, un ermite et des pèlenns. Le poète, qui croît d'ailleurs de tout son cœur aux mystères de la foi chrétienne (2), ne fait allusion ni à la corruption du clei^ ni aux humbles vertus des soi-disant héiétiques. Le monde oit D vit, n'a rien de réel ; c'est celui que rêvaient les chevaliers de »o temps. Il n'y a là en quelque manière ni Français, ni Bretons, à
{I) Paivlcal, aUlerBtdkhl ivn Ifolfraa roa ï'icAentarA, aberultl Ton S». Xtnc, <(». F. (.«8.
d) Voit cotre utrci le puMfe i
AllanMDds, niSarrasiiu: tant se ressemblent les héros de toute rel^im et de toute langue. Ils ne se distû^uent que par l'esprit qui les anime. Ici est la cour d'Arthur, de ses pairs et de la TabLe- Rmde, cour mondaine , bruyante, joyeuse, mais nullement dissolue. Là est le Montsalvas avec le Graal que gardent les Tem- [diers, et qui nourrit, comble de richesses, rend immortels toui ceux qui le contemplent. Cette coupe, symbole du sslut person* nel, des joies terrestres du millénium et de la céleste félicité, ne peut être trouvée que de ceux à qui Dieu ^t cette gr&ce (IJ . Qui la cherche par ses propres forces, se fatigue en vain, et il la rencontrerait d'aventure, que, ne la reconnaissant pas, il s'en détournerait pour n'être ramené vers elle qu'après de longues épreuves.
Parcival est une œuvre de philosophie et de morale, comme le Fauif de Gœthe, une histoire typique de la vie humaine, qui rappelle à quelques égards le Voyage allégorique du Chrétien vert tihmité, de Bunyan. Elevé dans un désert, le héros entre dans la ne, chevalier d'instinct, ignorant de toutes choses , commettant toute espèce de méprises et prêt ji se laisser séduire par l'éclat de ta cour d'Arthur. Une hideuse, compatissante et sainte sorcière (â) éveille en lui le remords. A l'âge de la simplicité succède celui du doute, des souffrances, du découragement, de l'incrédulité, de la haine de Dieu. L'invisible Providence, qui donne à toutes ses tventnres un bnt caché, et qui aUmente dans son cœur ses deux uniqnes passions, l'amour de son épouse et la recherche du Graal (3), conduit Parcival auprès d'un pieux ermite. Le chevalier apprend de lui le repentir et l'humilité ; il entre dans l'âge du mlut, délivre dlndicibles souArances par une prière de trois heures le roi du Graal, Amfortas, symbole de l'humanité coupable , et lui succède dans sa sainte charge, sans cesser toutefois d'être aimé d'Arthur et de sa cour. Car si le corps ne doit pas dérober l'âme à Dieu, il faut aussi conquérir avec dignité la faveur du monde (4).
A Parcival fait opposition Gawan , l'orgueil de la Table-Ronde, le chevalier irréprochable aux yeux du monde (5). Mus ses aventures n'ont ni but ni résultat ; il conmiet de graves imprudences ; il s'éprend d'Orgueilleuse ; son bonheur et sa gloire sont sans consistance, et son plus grand exploit est de délivrer par la force de son bras, non par la prière, les caplifs du tout-puissant mngicirn Rlingsfhor.
''■IMtiadeHiiicipllqiiée p. jM. - (l) Unolcnrcis dn ijucniï, — |l) T.Wf.ssj.
D'un siècle antérieur à la Divine Cotnédie (1) , le Pareival de Wolfram avec son idée fondamentale des deux races faumaino, l'une blanche, qai est de Dieu, l'autre noire, qui est du Diable, avait sa place marquée dans nos Deux Citét. Ce christianisme ans l'Eglise et sans la Bible, cette foi personnelle plus morale qu'énngélique, aurait pu sans doute aboutir aussi bien au d^me des francs-maçons qu'à la Réforme de Luther. Mais la tradiUoa a trèspromptement foit de Wolfram le défenseur mythique de la religion révélée, et c'està ce ^tre-ià, dans cet esprit, qu'il a exercé pendant trois ^ècles une très-grande influaice sur les poètes alle-
Ce qui met le sceau à sa gfoire, c'est la nolence de ses détiwteurs. A leur tête était Gottfried de Strasbourg (mort 1387). Précurseur de Boccace et d'Arioste, il opposa à Pareival son 7Vûte> et Isolde. Avec non moins de talent et plus de grfice que son devancier et son ennemi , il y glorifie la volupté foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines. On ne saurait ima^nerun é[Hcuréisme plus conséquent et plus effi-onté. Ce poëme, qui a aussi sa vérité psychologique , est révoltant d'immoralité, h inspir«ait un vrai dégoût sans U perfection de la forme. ' Au reste, l'esprit qui anime les minnenngers, est bien plus celui de Wolfram que celui de Gottfried. Supérieurs aux troubadours, ils nous charment dans leurs ebmts lyriques par la profondeurde leurs sentiments, par la fraîcheur de leurs tableaux, par leur foi simple, naïve en Dieu et en la sainte Vierge, par leur amour de It patrie, par le sérieux de leurs censures et la sainte indignation de ' leurs satires.
§ 4. — /.'histoire mix douzième et treizième siècles.
Si de la poésie nous passons à l'histoire , nous la voyons participer, elle aussi, k ce grand mouvement des esprits, qui caractérise dans l'Occident les douzième et treizième siècles.
Les cités commerçantes du nord de l'Italie deviennent des foym de vie politique ; il s'y forme un tiers état riche et puissant, valeureux, habîleaux affaires. Des laïques, les premiers depuis E^nhard, y mettent par écrit, mais encore en latin, les grands événements de leur siècle. G6nes avait transporté sur ses vaisseaux les crmsés. et envoyé en 1 100 une expédition au secours du royaume de Jém-
l*\ Pmnkaitttit IIW; Dute * c«BBC«ci kib poêna en IIN.
silem. Us Génois d'une fiimiile noble, Gafimis (iOSO-Uefi), qui avait pris port à cette expédition , et qui fut nommé consiil en 1423, écrivit tuie ffistoire de la première eroùade et les Aimala de Gène» de ilOO à 1463. Ses récits, très-détaillés, sont pleins d'intérêt et d'instruction. La liberté avait donné aux villes lombardes one telle force morale qu'elles avaient tenu tête à l'Allemagne entière parvenue sous les Hobenstaufen au comble de sa puissance. Cette latte mémorable fiit racontée avec des sympatliiefi diamétralement contraires par un consul de Hîlan, Sir Raul et par un juge impérial à Lodi, OÛo Morena (mort 1167).
Cependant, les plus anciens trouvères, Normands d'Angleterre et plâtres (1), iiniiuu>>«nt dans des cbroniques rimées l'épopée et l'histoire. Ils commençaient avec les Ai^onautes ou la ruine de IVoie, et arrivaient par delà le roman A'Artkur aux rois angb> saxons, aux ducs de Normandie, à Guillaume le Conquérant et à Henri IL On poursoivit (9) après eux leurs récits jusqu'au treiâème sëcle.
Les principaux historiens du douàème siècle sont d'ailleurs, comme ceux des temps antérieurs, des prêtres et des moines, dont le latin est en quelque sorte la langue ternelle. C'est, en France, l'abbé Suger, ministre et biographe de I ^uis le Gros, fondateur des célèbres CkroniqUet de Saint-Denyt. O sont Suénon, le plus ancien historien danois, et son compatriote, Saxon le grammairien (mort après 1303), qui ont recueilli les légendes et raconté l'histoire de leur peuple. C'est le prêtre Helmold (mort après 1170), le premier Allemand qui nons fait connaître les Slaves occidentaux. Ce sont surtout Otlon et Ëkkehard.
Otton, fils de Léopold d'Autriche, évèque de Freisingen (1109- 115$), se déclare le disciple d'Augustin et d'Orose, et emprunte au premier le titre de sa chronique : De» deux eitét, & Daniel les quatre monarchies. « Au milieu des vicissitudes du monde qui tourne constamment sur iui-mème comme une roue, il a appris i se tenir ferme sur la base inébranlable et cubique de la vertu, et à fixer ses regards sur la cité de Dieu. La Jérusalem céleste, qui, longtemps cachée, avait apparu avec Jésus-Christ, et qui s^était étendue sur toute la terre jusqu'à Constantin, après un temps d'hérésies et de troubles intérieurs, règne sur les nations, et elle s'est unie intimement à la cité terrestre de l'Etat, ou à
l'ein}»re allemand, qaî sobsiâten jusqu'à la fin des temps (comar le cro^it déjà le moine de Saiot-Gall). Les temps préaeMa «ootli vieillesse du monde. > (Grégoire de Tours, Lambert d'Henfelè, Ekkehard, tiennent le même langage.) Evéque et paient k l'empereur, Otton souffre des violentes luttes de l'Etat et à l'Eglise ; il a tisse, le cœur plein d'amertume, la tragique Imtoire » de son siècle. Il peint, avec l'enthourâaame d'un poiie, la divine cité de l'avenir. C'est là le premier et unique esm d^istoriosophie qu'ait produit le moyen âge. Le livre des Dta Cité» a joui d'une grande popularité : il instruisait et à la fus consolait ses lecteurs; le serf, victime de la féodalité, y trouvait sympathie pour ses souffrances présentes, certitude d'an meil' leur avenir.
Les monarchies de Daniel l'emportent déddément sur les m Ages du monde. Ekkehard, dans sa Chnmigue univeneUt, étend V première période d'Adam à la fondation de Rome (1-3211 u»), divise le temps des Romains par Jésus-Christ en deux mmliÉs presque égales : de 3311 à 3962 (soit 751) et de 1 à 768, et bil commencer avec l'avènement de Ôuurlemagne l'empire des Pnnks et des Allemands. Abbé d'Aurach (1) (sur la Saale franconienne), il avait visité Jérusalem et vécu à la cour de Henri V. Ba Ckrcmiqt», i dont les historiens de l'Allemagne du Nord ont fait un grand . usage, se distingue par un esprit de sage critique et par l'aboodance des matériaux.
Au temp» où Ekkehard retravaillait pour U dernière fois son ouvrage, un écrivain inconnu composait en allemand et en vers a | Chronique dei empereurs, riche en contes étranges et en belles et profondes légendes. Le [dan de ce poème est celui de Daniel : l'empire passe des Babyloniens par les Perses, les Macédoniens et 1 les Romains à Charlemagne. j
Avec le treizième «ècie apparaît en Occident, en France (nns '. plus de cent ans après l'annaliste russe Nestor), le premier histo- ' rien pn langue vulgaire : Geoffroy de Ville-Hardouin (mort H13|, le croisé de 1304. 11 est suivi de loin par Jean de Joinville {oK^ ' 1319?], le naïf et charmant biographe du pieux et saint rai J Louis IX. En Italie, citons (2) Malespini (mort li81], de Florence, . qui a laissé en une belle langue italienne, dans sa Chrontgw à» | monde, une histoire de son temps pidne d'intérêt et d'impartÉalil*. '
(IfMnrtVM <IK. I
01 Lsionriul itt Miiuo Ipliwltl Mf r
En Espegne, Alphonse X [mort 12B4) ordonne la rédaction en langue nationale des Chronique» du royaume : arides encore et sans art, elles seront bientôt suivies d'histoires de plus en plus attrayantes. En Angleterre, oii luttent encore les deux langues anglo-ssxonne et normande, le latin règne sans partage dans l'histoire, malgré les trouvères. Les historiens anglais se distinguent d'ailleurs, depuis le milieu du douzième siècle, par leur étude attentive des actes, par la liberté et la justesse de leurs jugements, par la noblesse de leur langage et leur talent de narration. Eadmar de Canterbury (mort 1137), Guillaume de Somerset (mort après 1143), Benoit de Peterborough, Guillaume Bach de Newbridge (mort 1208), sont les précurseurs de Matthieu Paris (raort 1259), qui n'a pas son égal dans le moyen flge.
L'Allemagne possédait déjà dans sa langue maternelle, en prose, deux recueils de règles et coutumes juridiques, le Miroir laxon (1215], où figurent les quatre monarchies (1), et le Miroir «mabe. Mais les historiens préfèrent encore le latin, et laissent aux poètes la tâche d'écrire en allemand et en vers les histoires de l'Ancien Testament ou celles des temps modernes. Le poème de Bodolphe d'Ems (mort 1250) est la source unique où les laïques, avant Luther, puisaient leur connaissance de l'histoire sainte dlsraèl. Vers la fin du siècle, Ottocar, de Homeck (mort avant 1318), en Styrie, raconta les grands événements de son temps en 83,000 vers. Cet ouvrage aurait pour nous moins d'intérêt que celui des Monarchieê tmivenelles , dont le manuscrit inédit se trouve à Vienne.
§ 3. — La screttce au douzième siècle.
Avec le génie de la poésie s'était éveillé chez les nations occidentales celui de la science. Déjà vers l'an 1 100 avait été fondée à Saleme une école de médecine, et à cette même époque s'ouvrait à Bologne une école de droit illustrée par Imerius qui fit revivre l'étude de la législation romaine. Ses nombreux disciples ont été les zélés défenseurs de la royauté absolue des Césars païens contre la féodalité germanique , qui entraîna dans sa ruine les libertés municipales. Bologne et Sctleme, devancées par l'école arabe et musulmane de Cordoue, commencent la longue série des untver-
sitis du moyen âge. Elles surgirent au treizième siècle sur tau les points de l'Europe, de Naples et de Lisbonne à Oxford et \}fsi. La plus célèbre fut celle de Paris.
C'est à Paris que le doute fait sa première appari^on dans k monde chrétien. Comme la foi de l'Eglise était traditionnelle et autoritaire bien plus que personnelle, elle devait nécessairement périr pour faire place à une foi meilleure, celle de Luther. L'œuvre de critique et de destruction a commencé par un Breton, de la race de Pelage, Abélard (1079-J142). Il ne nie point: oJeneveni pas être philosophe, s'il faut me révolter contre Paul ; je ne veui pas être d'Aristote si je suis séparé du Christ. » Hais il hésite ai voyant les Pères répondre à toutes les questions théologiques et métaphysiques par oui et par non. Il hésite parce qu'il oe comprend plus la vérité révélée. Il ne la comprend pas parce qu'à la seule vraie méthode d'Anselme il oppose le principe contraire: comprendre pour croire. Son inintelligence va jusqu'à ne vt«r dans lé christianisme qu'« une réformation de la loi naturelle. »
Toutefois, s'il a ébranlé le premier tout l'édifice de la dogmatique chrétienne, Abélard a rendu à l'Eglise l'inappréciable service de la replacer en face de sa constitution, Je sa pureté, de sa spîrituahtéprimiUves.Undesesdisciples,Amaudde Brescia(UOO-H55), tenta de mettre en pratique les réformes que son maître appelait de ses vœux. En Suisse et en Italie il s'adressa aux besoins de liberté politique qui agitaient tous les esprits dans les cités. Le but qu'il poursuivait, c'était de dépouiller l'Eglise de sa puissance politique et de ses richesses. 11 remua profondément son siècle, sans formuler d'ailleurs nettement son principe, qui était celui que notre siècle discute sans le résoudre : la distinction du temporel et du spirituel. La papauté qu'il prétendait renverser, était dans» période de vigoureuse croissance : il périt décapité.
§ i. -:- ia foi au douzième iiècle.
En même temps que s'insinuait dans l'école l'esprit sceptique, la foi personnelle et libre grandissait : hors de l'Eglise , chez les sectes évangéliques, qu'exterminait la papauté par le fer et le feu; dans l'Eglise, chez les mystiques, que protégeaient leur silence e( les mura de leurs couvents.
Les pauliciens, qui arrivaient de Bulgarie et qui sous les non» de cathares (ou pmitains), de palarins, d'Albigeois, propageaient
les dangereuses doctrines du manich^sme, étûent de vrais hérétiques. Mais Pierre de Bruys attaquait avec les armes spirituelles de l'Evaugile le culte des images, la transsubstantiation, les désordres du clei^. Brûlé vif (1147), il laissa de nombreux disciples qui furent les précurseurs des Vaudois (1). Avec les VaudoiSj la foi évangélique a repris vie et corps dans une communauté qui devint contre Rome un témoin indestructible du Christ (2).
Les mystiques sont la gloire la plus pure du douzième siècle. Elevés par l'intimité de leur foi au-dessus de l'esprit de leur temj», ils ont seuls jugé sainement les événements contemporùns ; seuls, ils ont ramené l'esprit humain à l'étude directe de la Kble, à celle de l'homme et, je ne crains pas d'ajouter, à celle de la nature.
C'e&t,d'abord, le grand saint Bernard (1094-1153), l'arbitre des papes et des princes; l'adversaire du rationalisme d'Abélard; le prophète qui condamnait l'emploi de la violence contre les hérétiques, comparait les prêtres à des loups, l'Eglise à une caverne de brigands (3); le fondateur de nombreux couvents, signes manifestes d'un grand réveil religieux.
Puis, ce sont, à l'ombre des monastères, Rupert (mort 1135), abbé de Deutz, près de Cologne; — Hugues (1097-H41), comte de Blankenbourg, moine de Saint- Victor, à Paris, surnommé le second Augustin ; il concilia le mysticisme de Bernard avec la dialectique d'Abélard, et pénétra aussi avant dans les mystères de l'flme humaine que l'évéque dllippone dans ceux de la Uvinilé; — Richard, de Swnt-Victor (mort 1173), élève de Hugues, Ecossais de naissance.
Fuyant les violentes et subtiles disputes de l'école, ces vrais philosophes analysaient la nature humaine, en déterminaient les trob éléments, le corps, l'&me et l'esprit, constataient les trois degrés de la connaissance, ou comptaient les six degrés de l'échelle qui nous conduit jusqu'à la contempUtion de la Uvinité. Seuls, ils étaient dépositaires de l'idée du progrès dans le champ de la vie personnelle; aussi leurs écrits fourniraient-ils de préoeux matériaux à une histoire de l'flme humaine. Ils avaient, en outre, comme Tertullien, le sentiment très-vît de l'infinie supériorité de l'Evangile sur la loi mosaïque. Hugues avait, en outre,
b,Googlc
fort bien compris qu'avant et après Jésus-Christ il y avait «a progrès chez les vrais fidèles dans l'intelligence des éteroelles et immuables vérités révélées. Il croyut même à un progrès des anges vers la perfection jusqu'au jour suprême où Dieu serait tout en tous. Mais ces mystiques ne ooas ont laissé aucun traité d'hi»toriosophie : nous serions tenté d'accuser le faux Denys de les avoir, par ses rêveries, détourné de la réalité. Toutefois, Richard, par une exception unique dans son siècle, éprouvait un vif attnti pour l'étude des sciences et la culture des aris. Homme de l'avenir, l'horizon de l'esprit humain s'élargissait, s'illuminait devant ses pas.
§ S. — Jean de SaUêlrury {douzième tièck).
A ces émments mystiques allemands, écosstùs, français, nou» associerons, à cause de sa foi vraiment évangélique et de l'étendue de son esprit, un Anglais, Jean de Salisbury (mort 1180], qui fut évéque de Chartres. Il a sans doute, comme chacun, payé sa dette à son àècle par son commentaire de la Hiérarchie céleste du faux Aréopagite. Mais, seul de ses contemporùns, il a vécu dans la société des grands génies de l'antiquité, et il a emporté de leur société un style d'une singulière élégance. On a même de lui une histoire fort bien faite de la philosophie depuis Pythagore jusqu'il Chrysippe. Dans ses deux principaux écrits, le Polîcratiaa et le Metalogicut, il trace de son siècle un tableau plein de vérité et de verve, flagellant les vices du clergé, se riant des puériles disputes de l'école, opposant au formalisme de la scolastique Platon, l'Académie, ArLiitote, à l'aveugle dogmatisme spiritualiste les lidtsde la science et les expériences de la foi. Puis, le premier des écrivains du moyen âge, il discute les questions politiques. Il cite tour à tour les saintes Ecritures et Plutarque. Tout en subordtnnant avec son siècle le prince au prêtre, il traite avec infiniment de sagesse des fonctions du souverain, du pouvoir héréditaire, des changements de dynastie, des différents ordres de magistrats, de la hiérarchie des classes sociales. 11 stigmatise le tyran, qui devient < l'image de la méchanceté du diable, et qu'il est juste de tuer,î condition toutefois que le meurtrier ne soit point lié k lui par un serment (1). » La politique est pour Jean, avec le droit civil etlt morale privée, une des trois applications de la philosoi^ie qui ed « l'art de bien vivre et l'art des arts, s Ou sent chez lui, comme
If) AHcrMJciu. tu, »i i-fttt te Gênait, UM., p. ta*.
chas Ricbard ds 8ùnl-Victor, un esprit équilibré pu la foi, et qui tend à revenir par la pratique et l'observation vers la réalité.
§ 6, — Joachim (douzième siècle).
Jean de Salisbury, )e peintre du présent, avait pour coatemponûn, dans les Calabres, un moine, Joachim, de Flora (1130-1303), qu'on somommut le Prophète. C'était un homme d'une intime piété, d'une humilité profonde et de mœurs irréprochables. Adversaire décidé de la dialectique, il jugeait (comme Abélard) l'Eglise déchue de sa pureté primitive, voyait le clergé si corrompu par ses richesses et sa puissance, qu'on ne pouvait le réformer et qu'il fallait le supprimer, ue songeait point (comme Arnaud de Brescia) à opérer lui-même une telle révolution, et l'attendait de Ken seul et de son Saint-Esprit. Il déclarait d'ailleurs lui-même n'être point inspiré et n'avoir reçu que le don de l'intelligence des saintes Ecritures; mais les interprétations qu'il en donnait, il les recevait dans des heures d'extase et d'illumination. Ce fut à la suite d'une a révélation » semblable qu'il composa son principal ouvrage : Im concorde de tandSTme et de la tumcelle alliance.
■ Dans le royaume de Dieu, disait-il, ont travaillé d'abord des bommea mariés, puis des ecclésiastiques, et entin des moines. La lie monacale (ioatituée, selon lui, par saint Benoit) est la vie parfaite. L'histoire se divise ainsi en trois âges :
a lo D'Adam à Jésus-Christ; c'est l'&ge du Père, de la crainte, de la loi; le Père s'y manifeste par des miracles; les hommes y vivent selon la clwr, sans la liberté de l'esprit et sous les éléments du monde.
c Avec Ogibs et Elisée commence une période de transition, où l'homme est initié à la vie supérieure de l'ftge suivant.
« S" De l'ère chrétienne au treizième siècle ; c'est l'âge de Jésus-Christ, de la discipline et de l'humilité; le Fils s'y manifeste par la sagesse et la vérité; état mixte, imparfait (I Cor. Xlll, 9Bqq.], qui s'est entièrement corrompu.
« Avec saint Beaolt commence un temps d'initiation à la vie du dernier ftge.
« Le deuxième doit durer, d'après les quarante-deux générations de la généalogie de Jésus, dans saint Matthieu, 12x30^ 1360 ans.
* 3" L'ftge de l'Esprit sera celui de la charité, de la liberté; le