LE MAGASIN
À la lueur d’une chandelle, dont la
|mêche était ornée d'un rond chapeau ou
d'une couronne, digne d’un roi de Siam, on
distinguait sur un vieux comptoir : une
balance et quelques poids rouillés, des pains bis, du beurre, des herbes: salées, une citrouille et quelques jarres de grès ; du saindoux, des pralines, du boudin et des cretons, en temps de Noël, et quelques œufs, fraichement por.dus, par les poules de l'écurie.
dut
Sa vitrine était spécialement réservée pour attirer les enfants les plus friands et
les ménagères les plus soigneuses: des
chevaux, des coqs et des cœurs, en pain d'épice, des croquignoles et des pinoches, des maisons, en sucre d'érable du pays, des cannes et des bâtons, en sucre des Indes, bariolés de rouge, tout comme les enseignes des barbiers (les saigneurs des seigneurs anciens, mais les tondeurs de nos moutons ou de nos lions modernes.)
Enfin, des Bulls eyes et des étoiles, de la tire en bâtons pour la mi-carême et pour la Ste. Catherine, des (pinpermanes) pim-
prenelles et autres sucreries des confiseurs
du temps.
Les couturières pouvaient aussi y choisir leurs petits effets du métier.
Dans les coins du vitreau, quelques
écheveaux ou pelotons de fil ou de coton (les rouleaux n'étaient pas encore sur le
marché) des pelotons de ficelle et de la.
“ laine d’habitant ” pour raccommoder les
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bas, du coton à chandelle, de l’empois, de la pierre bleue (indigo), une brique de
savon du pays, un papier d'épingles, des
étuies, en bois rond, pour conserver éternellement dans ses poches les aiguilles et les passe-galons ; des broches à tricoter, du galon, de la babiche et, de la gomme à mâcher ; puis des toupies et des marbres pour les enfants, et toujours de l'orge pour faire de la tisane aux vieilles filles, et de l'avoine, du chanvre et du mil pour les oiseaux.
‘Au printemps, en ces jours de purgarion générale, la mère Provençal n’oubliait pas les remèdes spécifiques.
Hélas! l’omni-cure du docteur Pourtier n’était pas encore trouvé.
Le Philolonte et le Sothérion n'avaient pas non plus été donnés par les gens de la pharmacie des Grecs pour ressusciter ceux qui ne sont pas encore morts, faute de ne pain respirer.
Mais, pour les maux d'estomac, la vieille
acc
avait: son sapinage, ses bottes de savoyanne, ses branches d’épinette, ses écorces de hêtre, de bouleau et le sureau blanc, pour les enflûres et la démangeaison; sa gomme de sapin pour les plaies, son “ sang de dragon ” et son thé sauvage, ses graines de Ste. “Geneviève” et de “ chusse-pareille,” pour les rhumatismes ; ses herbes à chats, à dindes, son houblon pour les corps dérangés, sans oublier le plantain, le pisen-lit, la vérge-d’or et la camomille pour les estomacs “dégraffés.” et le pimbina pour nettoyer la langue et les bouches fiévreuses; en un mot tous les produits de la pharmacie huronne, exploitée, en ce temps tout comme aujourd’'F ‘ par les sauvagesses des Lorette: es Esculapes des Indiens du célèbre rt des chouayens.
Elle n’oubliait pas, non plus, les fumeurs.
. Sur ses tablettes, on voyait, pêle-mêle, des : pipes en sucre pour les enfants et des pipes de terre pour les plus vieux tireurs. A côté, un rouleau de (tabac menoque), du tondre, de l’amadou, un batte-feu, avec sa
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pierre à fusil (silex et briquet), puis des pincettes en fil de “ maréchal” (style de vieux cochers), des tahatières et des blagues en loup-marin, puis des paquets d’allumettes plongées dans le souffre et attachées ensemble par un fil ou une courroie d’écorce.
A chaque saison, l’on y trouvait les fruits sauvages et canadiens. Des fraises et des framboises du lac à Bonhomme, des atocas et des bluets, du petit et du grand ‘ Capsa,” de la bourdaine et des gueules noires du lac de Beauport, des mûres, des snelles, des pommettes, des cerises à grap-
peset des quatre-temps de la rivière Jaune,
et aussi des prûnes du Château, sans compter les glands, les faines et les noix, et puis, en hiver, quelques pommes gelées, délicieuses, bouchées si chéries des femmes et des enfants. |
Pendant nos quarante jours maigres de notre trop long carême d’autrefois, on pouvait s'y procurer, aussi, des pois cuisants et des fèves de l’Ile d'Orléans, des poireaux
‘de St. François, et des navots jaunes de la Ste. Famille,
Puis du lait gelé et du blé-d’inde lessivé de St Pierre et surtout de“ oignons de Beauport. :
Ces produits ont encore conservé leur
célébrité:
Les pommes et les citrouilles pour faire de la compote et quelques harengs fumés remplaçaient nos célèbres fromages rafinés dont la mère Provençal, cette ennemie des parfums étrangers, ne pouvait supporter ni l’odeur ni le goût.
Elle eût, préféré, plutôt, se risquer à manger des huîtres, avaler des écrevisses ou croquer des crapauds.
À l’approche de la Semaine Sainte, la religieuse marchande, pensait toujours à offrif à ses pratiques quelques rameaux de sapin que son mari allait couper dans le bois de gomin ou dans celui de Perceville, que “ M. Lemoine aux oiseaux ” appelle aujourd'hui Perceval et que des canadiens,
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encore plus anglais que lui, ont nommé
Spencer-W cod.
En nos jours de relâchement national on tourne tout en anglais.
Dans l'humble vitrine, on y voyait, de plus, quelques chapelets canadiens, engrenage fait à St-Michel, des tableaux de la messe et des neuvaines du pays, des calendriers, des almanacs et des a-b-c, les seules et premiers chefs-d’œuvres {des libraïfies indigènes et Québecquoises de MM, Neilson, Cary, Le François et Fréchette.
Elle pensait narguer, ainsi, avec des catéchismes, ses trois grands amis et beaux garcons, les frères Jourdain, mais trop philosophes, disait-elle, et vexer aussi leur vieux voisin, le père P-zer, le millionnaire de Québec. |
Jamais, celui là, ne lui achetait rien ; il ne voulait lire que sa grande bible protestante, toujours assis près de sa fenêtre, et faisant sauver de peur les mères et les en-
sois ONE Si
fants en leur montrant son grand bonnet blanc.
Il devint, cependant, avant de mourir, l'ami de la religieuse mère Provençal, et voici pourquoi :
Il laissa vendre son ménage, à l’encan public, pour défendre les pauvres et lutta longtemps pour elle, aussi, catre la Corporation.
Il obligea le shérif de vendre, pour la premiére enchère, un vieux meuble, le plus chétif qu'il tenait, hautement, en ses mains tremblantes. Il le fit adjuger à bien des centaines de piastres ou plutôt de louis, voulant règler ainsi le montant de ‘ous ses longs procès. Il voulut ainsi se venger de la loi passée contre les perrons.
Ce meuble précieux, n’était qu’un vieux pot de chambre fêlé et un peu sali.
Le public a ri, peñdant bien longtemps, de cette vieille vengeance allemande.
La mère avait applaudi beaucoup, mais jamais elle ne put pardonner à l’échevin
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Yankee-Jones, son éternel ennemi, et l’auteur de ce règlement maudit, qui faillit créer une révolution sanglante dans notre pauvre et tranquille cité. Les perrons furent donc abolis.
C'était la vendeuse la plus aimée et le magasin le mieux assorti et le plus populaire, aussi.
Il eût, ma foi, paru avec assez d'éclat, en ce temps d'aujourd'hui, dans notre antique et si étroite rue St. Jean.
Aussi, les anciennes boutiques paraissaient y avoir choisi leur séjour, à l'infini. Les vieux vendeurs et les buveurs d’eau
sont partis, mais les vendeurs et les bu- A veurs de boissons, moins pures, néanmoins,
que celles du Père Provençal, y règnent en souverains, et on y vend que des choux.
Evidemment, la ville de Québec ne veut pas trop s’enivrer des idées du commerce, tempérant et plus salutaire, qui se répand ailleurs. On ne veut pas élargir cette vieille ruelle.
Non, non, jamais Québec ne voudra devenir, non plus, une cité, tout à fait commerciale à la façon des Etats, et voici pourquoi : :