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ainsi dire se superposer. Dans le peuple, pour qui la succession de Philippe IV était d'intérêt secondaire, on parlait encore des souffrances du i)Ioeus comme d'événements rapprochés, dont les témoins restaient en nombre. Finalement, de toutes ces cin-oniques de tranchées, d'assauts et de bombardements, quelle que fût leur époque, il subsistait un grand amour de l'armée, un culte reconnaissant pour la forteresse et pour le rempart, qui influaient sur les mœurs locales dune façon à peine concevable aujourd'hui.
Comprimée alors dans l'enceinle des murailles, la ville séparait à peine par la largeur d'une rue ou d'une rivière des quartiers aussi différents l'un de l'autre que le Faubourg Saint- Germain l'est de Ménilmontant. Groupé sur la colline de la Cathédrale, le Chapitre logeait les couvents, les chanoines et quelques vieilles filles achevant leurs existences condamnées à l'économie, dans des maisonnettes propres et lissées comme le poil de leur angora. Les hôtels de la rue du Perron sentaient l'aristocratie sévère et froide. La Grande Rue était commerçante. Un pont traversé, on s'engageait dans les
rues du quartier le plus laid comme aussi le plus animé de la ville, peuplé de vignerons (les bousbots), de boutiquiers et d'aubergistes entassés entre le Doubs et l'enceinte. Par ces voies mal pavées et de moitié trop étroites, Besançon communiquait avec la Lorraine, la Bourgogne, le Centre, en un mot avec la plus grande partie du territoire national. Piétons, voitures de poste, diligences, chars de routiers, tout circulait tant bien que mal dans les deux sens. Mais, arrivé aux ponts-levis, l'engorgement devenait inexprimable. Bordée de hautes maisons souvent très pauvres, empuantie par le ruisseau qui formait son milieu, la rue de Battant était l'une des moins agréables de la ville. Toutefois ses habitants, population distincte ayant ses habitudes, semblaient s'y plaire. De l'autre côté du Doubs, dans les quartiers plus riches occupant l'intérieur de la boucle que la rivière forme autour du roc de la citadelle, ces gens se sentaient dépaysés. De même le Bisontin proprement dit ne fût jamais allé « à Battant » pour son plaisir.
Là se trouvait, au premier quart de la montée, la boutique du chapelier Petitcuenot, mon-
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iagnard venu de Morleaii, jadis homme dr peine chez son prédécessenr dont, après quinze ans d'une économie efTroyahle et d'un travail de bête de somme, il avait épousé la fille et repris la maison. C'était un gaillard de cinq pieds huit pouces, bon iiomme tant que tout allait bien, qui n'eût pas cédé le trottoir au Préfet, ni son opinion à l'Archevêque. Il se croyait un peu athée, ainsi qu'il était de mode cà Battant ; c'està-dire qu'il n'allait pas à la messe et ne faisait pas ses pâques. Mais sa femme, pratiquante pour deux, l'obligeait à observer le vendredi, à quoi il remédiait en buvant un litre de plus à son repas. D'ailleurs, comme il buvait du vin de sa vigne de Trô Châtc, pur et sans mélange (d'eau surtout), il était souvent allumé, jamais gris.
Lors du voyage du Prince-Président, Petitcuenot poussa des cris séditieux. Au fond, les affaires allant mal depuis trois ans, il n'avait aucun enthousiasme pour le régime en vigueur. Mais la haine de toute inégalité, essence de la nature comtoise, avait grincé en lui au passage de « cet individu » qui circulait dans une voiture à quatre chevaux. Mis pendant douze
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heures au violon ■ — où il ne trouva que de l'eau à boire, — il en sortit avec une soif terrible et la réputation d'un républicain avancé qu'il garda toujours. Il trouvait quand même très naturel d envoyer à l'école des Frères ses deux fils, Claude et Ferréol, âgés celui-ci de sept ans, l'autre de neuf.
Ces deux gamins promettaient une bonne moyenne d'intelligence et « apprenaient » d une façon très convenable. D'ailleurs, en cas de mauvais bulletin, les taloches maternelles se détachaient ainsi que la foudre d'une nuée d'orage.
Madame Petitcuenot, pas plus haute que rien, maigre et sèche — une écrignôle, disaient ses voisines, — les élevait dans la crainte des châtiments et aussi dans l'amour de la vieille cité qui l'avait vue naître, et dont elle n'était jamais sortie. Au peuple Bisontin d'alors, Tenceinte des fortifications donnait l'impression d'un appartement où se concentrent les habitudes et l'intérêt de l'existence qu'il abrite. Claude et Ferréol avaient déjà le culte du rempart, le respect du canon, l'admiration pour le soldat qui veille sur le repos des habitants. Ils tâchaient
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de ne pas s'endormir dans leurs petits lits avant que la grosse cloche de Saint-Pierre n'eût ordonné, au coup d'onze heures, la fermeture des portes. Alors ils se pelotonnaient sous leurs couvertures avec l'agréable notion de la sécurité absolue contre l'attaque — toujours possible — de Vcnnami. L'ennemi, pour eux et jiour un millier d'enfants de leur âge, était le danger vague et indéfini, quelque chose de pareil à un Croquemitaine effroyable et multiple, qui motivait l'existence de ces murs, de ces grosses portes, de ces ponts-levis, de ces canons, de ces régiments, et de celte citadelle « qui ne pouvait être prise que par la famine. »
Une fois, conduits par leur père, ils l'avaient visitée avec un laissez-passer bien en règle, sous l'œil sévère d'un gardien qui guettait leurs mouvements et surveillait leurs mains près des tas de boulets, comme si l'on eût traversé un magasin d'argenterie. On leur avait montré le Pont-de-Secours, « derrière lequel on fusille », et le puits qui descend jusqu'au Doubs. Quant au souterrain qui, d'après la légende connue de tout Bisontin, communique par-dessous la rivière avec le fort Bregille, à trois kilomètres,
c'était un secret vital Je la défense, auquel, à moins d'être animé d'intentions suspectes, nul visiteur n'aurait osé faire allusion.
Une autre fois Petitcuenot, lui-même friand de ces émotions, avait suivi avec ses gachenots le chemin de ronde après la nuit tombée.
— Halte-là! Qui vive? criait à chaque tournant une voix formidable.
Et les faussets de soprano, bien vite, se mêlaient au baryton paternel pour répondre :
— Ami !
Car, à la moindre hésitation, paf ! une balle. On était prévenu.
Le soir, quand il faisail beau, leur mère les conduisait souvent à « la Retraite », sonnée sur la Place Saint-Pierre. L'œil au cadran illuminé où l'aiguille touchait presque l'heure, ils retenaient leurs souilles. Le huitième coup sonné, un roulement de cinquante tambours faisait vibrer leurs poitrines. Puis, après un silence brusque, les clairons des chasseurs à pied, les trompettes plus graves de l'artillerie donnaient successivement leur réplique. Enfin chacun des groupes, peau d'âne ou cuivre, tirait de son côté dans la direction de sa caserne avec un
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decrescendo dans l'éloignemeiit ; el, comme un enfant à la dernière chanson de sa nonrrice, la ville forte s'endormait, ol)éissanle, dans son berceau de granit.
Aux jours de congé ils allaient « voir les soldais » qui, à vrai dire, étaient mieux faits que ceux d'aujourd'hui, par leur équipemenl jdus décoratif, pour frapper l'imagination des enfants.
D'abord venait la petite cohorte des sapeurs, laissant voir seulement leurs yeux entre leurs bonnets à poils et leurs barbes de fleuve. Quant au reste de leur personne, il disparaissait derrière leur tablier, dépouille presque complète d'un bœuf, éblouissant de blancheur, si raide qu'il paraissait en tôle. Leur main gauche, qu'un crispin de buffle rendait encore plus énorme (c'était vraiment l'âge du buffle) soutenait sur l'épaule l'acier brillant de la hache « qui servait à frayer le passage à l'armée », se disaient entre eux les spectateurs.
Puis c'était le tambour-major : six pieds d'homme, deux pieds de bonnet, deux autres pieds de panache. Enfin venaient les tambours traînant la jambe gauche protégée par d'autre
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buffle, tandis que la jambe droite vermilloniiait à découvert. Quel fracas sortait de ces caisses, monuments véritables si on les compare à celles d'aujourd'hui ! Cependant elles ont battu la charge aux extrémités de l'Europe, sans que le tapin d'alors les trouvât trop encombrantes.
Une fois par an la population, religieuse dans son ensemble, admirait un spectacle où les pompes du culte et celles de l'armée se confondaient en une splendeur qui semble un souvenir éloigné de plusieurs siècles. Cela se nommait la Procession Générale. Par toute la ville on voyait un cardinal promener l'ostensoir, sous un dais étincelant que suivaient les fonctionnaires civils en uniforme, la Cour en robes rouges, les Ordres Religieux, les généraux en grande tenue, l'infanterie avec ses sapeurs, la cavalerie avec ses cuirasses, l'artillerie avec ses canons. Tout ce cortège, massé en ordre sur la place Saint-Pierre, recevait la bénédiction tandis que les troupes, genou terre, présentaient les armes au fracas des tambours et des trompettes. Ni les sermons de leur curé, ni le catéchisme de leur école n'impressionnaient les deux gachenots autant que la vue de cette force
suprême : le soldat, prosterné devant cette autre force invisible, représentée par un pontife élevant l'hostie dans ses mains.
Décembre venu, la grande affaire était « la Crèche », véritable Mystère du Moyen-Age, représenté par des marionnettes et fortement modernisé. Quelle joie de retrouver le citoyen de Battant, le bousbot classique, Barbisier, venant adorer l'Enfant Jésus entre sa femme Naitouere, toujours en dispute, et les Rois Mages dont l'un, nègre comme nul n'ignore, était d'abord bousculé par le terrible vigneron. Car ce peut chobreuillie, avec sa figure mal récurée, dX\'ô.\i fare poue ai VOffanl.
De même que la Procession était surtout une revue militaire pour Claude et Ferréol, de même ce qui les enchantait, au seuil de l'Etable, était la rude franchise du bousbot, Barbisier, sans que personne l'en priât, se constituait le gardien du petit (( Joueset », n'admettant les vi^iteui's qu'après leur avoir <lit leurs vérités, à la Comtoise. Chacun avait son compte, avocat dévalisant le plaideur, moine gourmand, vieille brioule demandant un second mari, étameur mettant toujours la
pièce à côté du trou, grande dame trou bin enharnoichic, voulant qu'on s'écarte d'elle, chapeau bas. Ainsi, dans ces âmes bien préparées, se fortifiait encore la haine de l'inégalité.
Claude, quand vint la Conscription, tira un mauvais numéro. Ce fut la première catastrophe de la famille ; mais le mot catastrophe n'est pas exagéré. A cette époque un « mauvais numéro » se traduisait par sept ans de service à la caserne, sans les raffinements de politesse et de confort dont nos troupiers sont aujourd'hui l'objet. Aussi, même pour des gens dont la plus agréable distraction consistait à « aller voir les soldats », l'approche du tirage au sort était un cauchemar ôtant le sommeil à bien des familles, trop pauvres pour « acheter un homme ».
Claude Petitcuenot, joli garçon, beau parleur, très intelligent, apportait déjà un aide précieux au commerce paternel. Mais surtout sa mère avait pour lui une adoration aveugle. Sans rien dire à personne, cette femme de tête avait employé dix ans à économiser la somme nécessaire. L'homme fut « acheté » et la tran- (juillité régna dans la maison. Quant à Ferréol,
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viclime d'un accident, il n'avait rien à redouter du (( sort ». Ayant voulu, à l'âge de quinze ans, cueillir des fleurs rares sur la pente escarpée de la citadelle, l'arbuste auquel sa main s'accrochait n'avait pu le soutenir. De la chute effroyable il avait gardé une entorse qui, mal réduite, l'obligeait à l'usage d'une béquille pour le reste de ses jours.
Lui, pas beau, était aussi taciturne que son aine était loquace. Il partageait l'admiration de ses parents pour Claude et, resté timide, lui obéissait en tout, faisant le gros ouvrage du magasin. Quand il avait replacé les volets, tandis que son frère s'allait divertir dans les cafés brillants de l'autre rive, l'infirme s'absorbait dans la lecture qui fut la passion — etla grande influence — de sa vie.
Au moment oi^i, vers la fin de l'Empire, « l'émancipation ouvrière » grisa tant de cerveaux, Claude sentit les ailes lui pousser et tlésira voir la capitale. Depuis longtemps la diligence, péniljlement venue de Dijon dans une journée, ne berlinguait plus sur les pavés de Battant. A la gare, toute proche, on montait en wagon et le train vous débarquait à Paris un
peu avant que la vingt-quatrième heure fût achevée.
Claude entreprit ce voyage pendant l'Exposition de 1867, voulant, disait-il, s'éclairer sur le progrès en général et celui de la chapellerie en particulier. Son billet lui donnait une semaine ; mais il vendit son coupon de retour et écrivit à sa famille qu'on ne devait pas compter sur lui de quelque temps.
Frappée au cœur, la vieille Comtoise pleura en silence. Au fond, le père Petitcuenot fut flatté dans son amour-propre.
— Bonnes gens, disait-il à ses voisins, je vous ai vendu des chapeaux pendant la moitié de ma vie et je ne sais pas s'ils poussent dans la terre ou sur les arbres. Mais Claude n'est pas si bète qu'on l'était de mon temps. Il s'est placé chez mon fournisseur et étudie la fabrication. Ça peut servir.
— A quoi? lui demandait-on. Vous n'allez pas ouvrir une usine ?
Dieu sait qu'il n'y songeait pas ; mais « voulant faire bisquer le monde », il répondait évasivement :
— Oh ! pour faire notre marchandise, il n'y
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a pas besoin d'un moulin à six paires de meules.
Déjà on regardait un peu de travers ce bousbot qui allait peut-être s'élever au-dessus des autres. Lui sentait quelque plaisir à se voir envié; car c'était chez les autres, — faiblesse de l'humaine nature ! — qu'il n'aimait pas découvrir la supériorité.
La guerre contre l'Allemagne éclata sur ces entrefaites. Petitcuenot, qui avait cinquantesept ans, fut incorporé dans la garde nationale de Besançon, tandis que Claude, enfermé dans la capitale, connaissait les rigueurs de la famine. On fut sans nouvelles de lui pendant deux mois ; puis survint la tempête de la Commune pendant laquelle, en lin diplomate, il réussit à ne se faire fusiller ni à Paris ni à Versailles.
Quand il put revenir en Franche-Comté, ce fut pour fermer les yeux à sa mère, tuée par cette série d'inquiétudes. Avec cette femme petite et frêle disparaissait la bonne influence de la famille et l'âme de la maison commerciale. Petitcuenot, vieilli par les émotions de la guerre et désemparé à fond par le chagrin, dit à ses enfants :
— Reprenez la boutique. Toi, Claude, tu vas te marier comme de juste. Mais tu garderas ton frère pour associé. Allons chez le notaire. Je voudrais déjà être àMorleau.
Le brave homme ne s'attendait guère à la réponse qu'il reçut, formellement négative. Claude n'avait pas plus envie de la femme que de la boutique. Ayant tâté de Paris, de ses plaisirs et de sa liberté, il était incapable de s'enfermer pour le reste de ses jours à Battant qui, pour être juste, ne ressemble guère au boulevard. On alla chez le notaire ; mais ce fut pour vendre la boutique et la vigne de Trô- Châté. Claude et Ferréol, celui-ci décidé au premier mot de son frère, partirent pour Paris avec l'argent dans leur poche — en réalité il était dans la poche du « Parisien ».
Pendant ce temps-là, vers les montagnes qu'il désirait revoir, Petitcuenot s'acheminait dans la patache qui l'avait « descendu » trentecinq ans plus tôt. Comme fruit de son travail, il emportait un contrat de rente viagère en due forme. Ses enfants la payèrent avec d'autant plus de régularité que l'obligation s'éteignit assez vite. Le pauvre bonsbot, n'ayant })lus
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d'occupation, mangea trop pour se distraire et but d'autant pour guérir la soif causée par les saucisses du crii, qui sont salées en diable. Retenu au logis pendant de longs mois par six pieds de neige, il devint la proie de l'obésité et mourut d'une congestion.
Ses fds suivirent son cercueil et gagnèrent l'estime des Mortuaciens en laissant au marbrier une somme rondelette, d'où résulta une tombe très convenable, même pour le père d'un député.
Claude avait-il vu l'avenir en songe ?
Ferréol, heureux de retrouver ce frère (( Parisien » pour qui son admiration avait encore augmenté, le suivait dans sa course vers Paris de même qu'il se fût laissé emporter par un demi-dieu remontant vers l'Olympe. Le trajet fut employé à ouvrir les yeux du pauvre infirme, non moins infirme, pensait Claude, dans son esprit que dans son corps. Il restait entravé par les notions d'un autre âge et les croyances d'une autre planète. Son rêve était de gagner modestement sa vie par un travail assuré, d'apprendre la façon d'un objet dont il connaissait à peu près uniquement la vente, et, par son entrée dans la Ville-Lumière, d'éclairer son esprit avide de connaissances nouvelles.
Sa première désillusion lui éprouvée quand leur iiacre s'arrêta devant un hôtel assez borgne de la rue du Vert bois. Claude l'abandonna cinq minutes puis, revenant avec un garçon à la physionomie peu engageante, fit décharger une des deux malles.
— J'ai retenu ta chambre à l'entresol : tu n'auras pas à monter haut, dit-il à Ferréol. Et la rue d'Aboukir, où se trouve l'atelier, est à deux pas.
— Quoi ! Xous ne logerons pas ensemble ?
— Non : j'habite au cinquièm.e, beaucoup trop loin. Avec ta béquille..,
— Mais tu aurais pu changer de logement, ne fut-ce que jjar économie. Sans toi., dans ce taudis obscur, je vais mourir de chagrin.
Claude jugea le moment venu pour certaines confidences qu'il faudrait aborder tôt ou tard.
— C'est que... je n'habite pas seul.
— Avec un camarade?
— Non, avec une camarade. C'est beaucoup plus pratique. Un jour tu t'en convaincras.
— Malgré ma béquille?... répéta le boiteux avec un sourire triste.
Sans être scandalisé — Battant n'a rien de
commun avec une Thébaïde — il éprouvait un serrement de cœur à l'idée qu'il y avait entre lui et son frère... une camarade. La soirée, qu'il passa dans cette chambre basse, malodorante, meublée comme le sont ces gîtes de trente francs par mois, fut une des plus tristes de sa vie.
Sur l'heure il fût retourné à Besançon, dans le cas où la chose eût été possible. Mais sa mère n'était plus là, sa mère bonne et tendre pour lui, encore qu'elle préférât l'aîné. Un nouveau venu occupait sa chambrette bien aérée, d'une propreté méticuleuse. Et la table bien servie ne l'attendait plus dans l'arrièreboutique. La cuisine du « restaurant » de l'hôtel, sa nappe tachée de violet coupèrent l'appétit de ce jeune homme habitué au luxe de la propreté, sinon à d'autres. Etait-il tout à coup devenu très pauvre ? Découragé, il parcourut des yeux la soupente où il devait dormir. Ouvrant sa malle, seule chose qui lui fût personnelle en ce lieu, il se hâta d'en tirer quelques livres et, mal éclairé par son flambeau de zinc, il se réfugia dans la lecture de même que d'autres se réfugient dans l'ivresse. Quand le bruit s'apaisa au
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rez-de-chaussée, un lourd sommeil lui apporta l'oubli absolu.
Le lendemain il attendit son frère une partie de la matinée. Claude parut enfin.
— Qu'allons-nous faire aujourd'hui ? demanda-t-ii.
Ferréol répondit :
— Tu m'as promis du travail. Si je reste un jour de plus sans rien faire, je sens que le mal du pays va me prendre et que je retournerai chez nous.
— Chez nous, c'est Paris, déclara l'aîné en haussant les épaules. Mais puisqu'il te tarde tant de trimer, en route pour le bagne !
Le directeur du bagne, en bon français le patron, occupait une dizaine d'ouvriers et d'ouvrières au premier étage d'une maison bien éclairée de la rue d'Aboukir. Claude présenta son frère et demanda l'embauchage pour le nouveau venu d'un ton assuré, n'ignorant pas que son chef tenait à lui car il était habile dans la partie. Ferréol, quand ils furent dehors, s'étonna de cette hardiesse, non sans l'admirer au fond :
— J'avais presque peur de nous voir flanquer à la porte, toé qiiement moé.
— Il faudra oublier ton patois et apprendre à n'avoir pas peur d'eux, répondit Claude, sévèrement. Es-tu un esclave, ou un homme libre?
Ferréol, déjà ragaillardi par le travail assuré, avait tellement l'impression d'être un homme libre qu'il dit à son frère :
— Donne-moi un peu d'argent. Pas une heure de plus je ne veux rester dans ce bregit où tu m'as fourré. Nous ferons plus tard le partage de notre capital.
— Bien. Ton argent est à toi. Mais je n'ai que cent francs dans ma poche.
— Ils suffiront pour le moment. A demain. Je t'attendrai à la porte du patron.
Au bout d'une semaine, Ferréol était guéri de sa nostalgie. L'intérêt de son apprentissage avait, dès la première minute, absorbé son intelligence ouverte au progrès. Il admirait toutes ces machines qui, par leur travail successif, produisent le feutre : la souffleuse triant et nettoyant les poils coupés; la bastisseuse les envoyant sur les cônes; lo. foideuse, la. ponceuse donnant l'apprêt aux bastissages ; puis la dernière machine pour la mise en tournure.
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On était loinde l'ancienne mélhode qu'il avait lue dans les vieux manuels démodés. Même les expressions surannées de dégalage, desécrétage, é\' arçonnage tombaient dans l'oubli.
« Pauvre père, songeait-il, qui n'aurait pu "dire si les chapeaux poussent dans la terre ou «ur les arbres ! »
Il éprouvait l'orgueil légitime de savoir, le désir d'apprendre encore plus. Dès le premier jour le chef de la maison — Boisjean et C'* — avait prévu que Ferréol serait un ouvrier de premier ordre et le laissait voir. Par contre les Sommes de l'atelier se tenaient sur la réserve. L'un d'eux avait dit :
— Le nouveau a une tèle d'espion.
Mais Claude, très influent par l'ancienneté et non moins par le bagout, se porta garant pour son frère. Il expliqua :
— C'est un original, un peu timide à cause •de sa béquille, et qui n'a jamais rien vu. Il a besoin de se dérouiller; mais c'est aussi franc que l'or. Des mille et des cent ne lui feraient pas dire ce qu'il ne veut pas dire, ni faire ce qu'il .ne veut pas faire. On est comme ça chez nous.
Le dimanche qui suivit, Claude informa son
frère qu'il l'invitait à dîner dans une brasserie voisine et qu'il le présenterait à « sa camarade. y> La camarade en question fut introduite sous le nom de Virginie, sans adjonction patronymique et encombrante. C'était une jolie lille, parisienne jusqu'au bout des ongles, vêtue avec le goût et la simplicité d'une duchesse en voyage, et qui travaillait chez une grande «c fleuriste artificielle. »
— Vous comprenez, dit-elle à Ferréol pour le mettre à l'aise, que les fleurs et les chapeaux sont faits pour aller ensemble.
De fait il était fort intimidé. Cependant il riposta galamment :
— Vous n'avez pas l'air d'être en papier, comme les roses que vous faites.
Contente d'être admirée, elle répondit :
— Et vous, monsieur, vous n'avez pas l'air si jésuite qu'on me l'avait dit.
— Grosse bavarde! critiqua Claude sans se fâcher... Tout de même je parie qu'il est allé à la messe ce matin.
— Oui, à la Madeleine. L'église de Battant porte le même nom. Mais les coiiriolots de chez nous ont la voix moins claire.
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— Ah! la Madeleine! .soupira Virginie. C'est là que j'ai l'ait ma première communion. En défilant j'ai cassé mon cierge, et la voisine qui m'avait habillée a prétendu que c'était mauvais signe. On peut dire qu'elle avait de l'œil, cellelà! Dieu de Dieu! Si les pauvres gamines savaient ce qui les attend plus tard, elles iraient se fiche à l'eau avec leur robe blanche.
— Est-ce qu'on va })leurer? demanda Claude grincluMLv.
— Pleurer! Le temps oi!i je pleurais encore est déjà loin.
Elle fredonna l'air à la mode :
Je cass' les noisettes En m'asseyant d'sus...
Et le dînera deux francs cinquante, vin compris, fut attaqué sans plus de réminiscences moroses. Puis on alla finir la soirée au théâtre, et ce fut Ferréol qui eut les yeux humides en écoulant les plaintes de la mère à qui l'époux indigne avait enlevé son enfant, pour la contraindre à signer l'abandon de sa fortune. Car il était moins blasé que Virginie sur le théâtre... et sur beaucoup de choses.
Ce grand garçon naïf et maltraité par le sort {ilaisait beaucoup à la jeune Parisienne. Elle voulut visiter son logement, très modeste, mais propre et bien tenu. Cependant l'absence de la main féminine se laissait voir dans les détails. En une demi-heure la grisette changea l'aspect <lu lieu et le rendit agréable.
— Vous auriez besoin qu'une fleuriste vienne A'ous inspecter une fois ou deux par semaine, dit-elle en riant.
Ferréol rougit un peu, puis, tâchant de })rendre l'air goguenard :
— Les fleuristes n'aiment pas les boiteux. Virginie le consola d'un air convaincu.
— Ça ne m'aurait pas fait peur quand j'étais libre. Avec vous autres on est sûre de n'avoir pas donné son amitié à un coureur... comme j'en connais.
Claude prit l'insinuation avec bonne humeur. — -A ce compte-là, dit-il, nous devrions préférer celles qui marchent avec des crosses.
— Michel Montaigne est de cet avis, remarqua Ferréol. D'après lui, tant qu'on n'a pas aimé une boiteuse, on ne sait pas ce que c'est que l'amour.
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— J'ai connu un Montaigne qui voyageait pour les plumes. Est-ce le vôtre? demanda Virginie.
— Non. Le mien était maire de Bordeaux.
— Mazette! Vous avez des l)elles connaissances, vous!
L'instruction mal digérée mais considérable, acquise par d'incessantes lectures, déclassait un peu le jeune Comtois relativement aux innombrables Virginie qu'il croisait sur son cliemin. A cette époque, il était à peu près heureux, croyant atteindre son idéal : une moitié de la vie consacrée au travail matériel nécessaire à l'existence; l'autre intéressée par l'étude. Ce serait en effet l'idéal de l'ouvrier intelligent. Mais il n'est pas bon à l'homme d'être seul. Parfois, quand la pluie ne s'était pas arrêtée j)endant deux jours, et que la blanchisseuse lui rendait son linge déboutonné, les paroles entendues faisaient rêver Ferréol :
(( Vous auriez besoin qu'une femme vînt vous inspecter de temps en temps. »
Une finisseuse de la maison Boisjean, point belle, mais d'instincts honnêtes et de cœur tendre, s'amouracha de lui et cacha son secret
avec un soin dont ses compagnes lui donnaient peu l'exemple. Ferréol avait l'âme trop féminine pour ne pas pénétrer un mystère de ce genre; il avait, en même temps, le cœur trop jeune pour n'êLi'e pas touché du sentiment qu'il avait inspiré sans le vouloir. 11 oublia un soir que Rose, elle non plus, n'était pas ferrée sur Montaigne. L'étourdissement passé, l'estime restant, il décida :
(( Je dois l'épouser. Mais que va dire mon frère quand je lui parlerai de cela, et des comptes de famille qu'il faudra régler? »
Ce qu'allait dire le majestueux Claude pouvait se prévoir facilement. Aussi, par l'éloignement naturel à tout humain, qu'il s'agisse d'une scène, ou de l'extraction d'une molaire, Ferréol attendit. Rose, d'ailleurs, n'était pas exigeante, ni bruyante. Enfin, bien que son salaire fût augmenté, il se trouvait encore tro[> éloigné du tarif qu'il se proposait d'atteindre. Mais surtout des préoccupations d'ordre général occupèrent bientôt son esprit. .
Tandis qu'il travaillait à gravir les échelons de l'aisance, l'atelier Boisjean, et les autres de la même industrie, s'agitaient à l'idée qu'il
fallait réviser les tarifs, autrement dit grossir la paye. Dans l'opinion de la masse — encore simpliste il y a trente ans — le capital était un réservoir inépuisable, communiquant avec le champ de la main-d'œuvre par des canaux d'irrigations, appelés salaires, qu'il s'agissait seulement de faire élargir pour assurer l'abondance et augmenter le bien-être. On n'avait pas encore admis le principe que le travail est un mal en soi, devant être réduit de plus en plus sans diminuer le gain de l'ouvrier. Le patron n'était pas encore l'ennemi héréditaire, qu'il faut exterminer : seulement un détenteur trop avide de la richesse, qu'il faut amener à composition.
Tel fut le point de départ de la grève des chapeliers, une des premières vraiment sérieuses qu'a connues l'industrie parisienne. D'ailleurs c'était une lutte de salaires, et non pas la bataille politique présentée dans la suite aux prolétaires comme le plus saint des devoirs. Ceci, toutefois, s'appliquait seulement à la masse des grévistes dont l'éducation restait à faire. Celle des meneurs était déjà beaucoup plus avancée. Ils lisaient Karl jMarx et ses commentateurs, les uns sans bien comprendre,
comme Claude; d'autres, comme Ferréol, avec assez d'intelligence pour admirer l'idéal de la doctrine, mais trop peu de jugement pour discerner à quelle impasse venait aboutir ce vaste horizon.
Dès le premier jour, l'atelier reconnut Claude pour le chef de la grève. De la bouche de ce colosse à la voix tonitruante, les mots chargés d'accent lourd tombaient sur ses contradicteurs à la façon de pierres jetées à deux mains du haut d'un mâchicoulis. Il y avait plusieurs dissidents chez Boisjean, des centaines ailleurs. En ce temps-là il ne suffisait pas encore de crier au loup ! pour faire courir tous les moutons de Panurge du côté où voulaient les conduire certains bergers aux vues habiles.
Quitter le travail pour forcer l'augmentation du salaire était chose aisée. Vivre sans salaire l'était moins, et l'impôt forcé du Syndicat n'existait pas encore.
— Est-ce vous, objectaient les dissidents mariés et pères de famille, qui donnerez du pain aux mioches?
— Un peu de patience, répondait Claude.
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C'est lin mauvais quarl d'Iieureà passer. Demain vous leur donnerez du gâteau.
En attendant, il organisait des cotisations et s'inscrivail pour une offrande généreuse.
■ — Le brave iiommc! Il se prive pour nous, disaient les grévistes ignorant l'existence du petit magot apporté de Besançon.
Déjà Claude devenait une influence. On le déléguait pour « présenter les revendications » de la nuiiii-d'œuvre chapelière, à cette heure complètement soulevée. Secrétaire par-ci, trésorier par-là, il ne quittait plus sa redingote des dimanches. Son nom était dans tous les journaux et entrait dans les oreilles du public. Nul lie savait qu'il était, en réalité, le porte-voix de Ferréol qui pré})arait ses liarangues.
Ce frère cadet, gréviste convaincu, mais silencieux, restait chez lui, ardemment plongé dans l'étude des maîtres. De tous ses camarades, il était certainement celui qui possédait le mieux la question sociale dans la forme transcendante et théorique où elle se maintenait alors. Pour lui, la question de savoir s'il toucherait vingt sous de plus par jour n'était qu'un détail infime. Relever, affranchir la classe ouvrière
non seulement matériellement, mais socialement, non seulement dans tel pays, mais sur toute la surface du globe, telle était la Grande Idée. Ainsi qu'il est dans ses glorieuses traditions, la France devait, selon Ferréol, marcher en tête du mouvement régénérateur, être la première au triomphe, même si elle devait souffrir davantage dans la lutte. Chez cet honnête homme, rien ne pouvait égaler la sincérité de la conviction, si ce n'est la modestie et, plus encore peut-être la timidité. 11 continuait la race disparue à jamais des Bénédictins de la Révolution.
Ferréol aurait protesté contre cette qualification anti-progressiste, ainsi qu'on dirait aujourd'hui. Ses oracles lui enseignaient que toute Religion est une entrave, un joug, un bandeau. La preuve, c'est que le ])euple était croyant à l'époque où il était pauvre, ignorant, mal logé, mal nourri, mal gouverné. Ne plus croire était la première étape vers le bonheur, la lumière et la justice. Mais Ferréol était patient, et ne bondissait pas plus à la vue d'un prêtre, qu'il n'eût fait à la vue des diligences, appelées à disparaître d'elles-mêmes, rencontrées jadis dans
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les montagnes du Doubs.Mème, quand il entrait à l'église pour un enterrement (Claude, déjà, restait à la porte) il s'abandonnait volontiers à ses souvenirs d'enfance qu'il caressait avec un amour de poète.
Finalement les patrons vaincus passèrent sous les fourches caudines de l'augmentation des salaires.
— Après tout, raisonnèrent-ils, peu expérimentés eux-mêmes, c'est l'acheteur qui supportera la différence, presque sans le savoir. Payer un chapeau vingt sous, quarante sous de plus, n'est pas la mort d'un lionime.
Claude entra un dimanche matin chez Ferréol, la mine un peu longue sous l'air protecteur qu'il conservait toujours dans ses rapports avec son cadet.
— J'ai une nouvelle à t'apprendre, gachenot. Tins fben, sans quoi tu tomberas.
— Monsieur parle patois : c'est mauvais signe. Tu as fait un mauvais coup !
— Je vais en faire un. Mes bans s'affichent ù la mairie pendant que je te parle.
Ferréol, avec une grimace comique, posa cette question :
— Et mademoiselle Virginie n'a rien cassé?
— Elle ne cassera rien — pour le moment — puisque c'est elle que j'épouse.
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— Tiens ! dit Ferréol, je m'attendais ù te voir épouser une fille de niinislre, en attendant ([uv tu deviennes ministre.
— Aucun d'eux n'a de demoiselles à marier. Mais assez de moqueries. J'ai sous la main une bonne fille. Pourquoi battre les buissons où je pourrais trouver un serpent? Je ne suis pas le premier — ni le dernier peut-être, mon brave — à faire ce que je fais. D'ailleurs c'est décidé, et je compte sur toi pour être mon témoin. Ne t'épouvante pas ; je t'épargne la moitié de la corvée.
— Pas d'église, tu veux dire?
— Ah! zut! On n'est plus des gosses... Tout (le même, c'est drôle, les femmes. Virginie tenait au curé. Il y a eu des scènes, des larmes. Enfin elle a compris les obligations d'un homme qui veut faire son chemin, sinon arriver au ministère, comme tu dis. Si elle t'en parle, ne lui cache pas ton opinion, car elle te tient pour un esprit supérieur.
— Es-tu bien sûr que je te rendrais service en lui montrant mon opinion ? Faire pleurer une femme, sa fejnme, pour un peu d'eau bénite, je trouve qu'il faut y regarder à deux fois. Quel
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mal peut-il en résulter après tout? Si maman Petitcuenot était encore du monde, elle en aurait fait une maladie !
— Qu'est-ce que tu veux? Les temps ne sont plus les mêmes. Compare ce que nous étions dans la boutique de Battant à ce que nous sommes aujourd'hui?
— Il faut distinguer. Ta vie a changé plus que la mienne. Je ne suis ni orateur, ni secrétaire, ni délégué, avec frais de bureau et indemnités de voyage.
— Il ne tiendrait qu'à toi.
— Chacun son idée : j'ai la mienne. Pour le moment il est convenu que je t'assiste à la mairie. Bonne chance, mon vieux !
h'tdée de Ferréol se tourna et se retourna dans sa tète, quand il fut seul. « Pourquoi ne pas prendre une bonne fille qu'on a sous la main? » avait demandé le grand frère. D'après cela pourrait-il s'indigner que son cadet lui donnât pour belle-sœur l'excellente Rose, qui valait cent fois Virginie (argument à ne pas produire), ne fut-ce que par la comparaison de leur passé. Et cette phrase que Claude avait dite avec un singulier regard : « Je ne suis pas
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le dernier, peut-être, à faire ce que je fais ! » N'était-ce pas une invitation implicite à suivre son exemple? Quand Ferréol se trouva en présence de Rose, la jeune ouvrière le questionna jiar celte phrase qui témoignait [dus de perspicacité que de prétention au grand style :
— Tu as quelque chose?
— Quelque chose ! répondit Ferréol. J'ai un tas de choses. D'abord Claude épouse Virginie.
Au lieu de l'exclamation attendue, cette nouvelle ne détermina qu'un sourire, peut-être un peu caustique.
— Tu t'y attendais ?
Rose répondit, l'air plus sérieux :
— Je n'ai pas reçu de confidences. Mademoiselle Virginie ne n'aime guère...
— Et tu ne l'aimes pas.
— Nous sommes d'espèce différente, malgré ce qu'on pourrait croire. Mais je la connais bien. Si ton frère semblait destiner à trimer toute sa vie, elle l'aurait laissé parfaitement tranquille. Au contraire, il se pousse dans la politique et peut aller loin. C'était le moment de se faire épouser.
— Tu ne l'envies pas?
— Non. Prendre un homme par intérêt, sans l'aimer!... Et le prendre malgré lui! C'est se jeter dans le chagrin la tête la première.
— Qu'est-ce qui te prouve qu'ils ne s'aiment pas?
Le sourire reparut, un peu dédaigneux :
— Tu sais aussi bien que moi qu'ils s'amusent, chacun de son côté. Elle n'aime que la toilette; lui n'aime que l'ambition. Mais leurs affaires ne sont pas les miennes.
— Et mademoiselle Rose, peut-on savoir ce qu'elle aime ?
— Toi ! fit-elle avec un regard débordant de tendresse.
Touché de cette effusion, il l'attira sur son cœur, très heureux du bonheur qu'il allait lui donner. Gomme il eut fait à une fillette avant de lui laisser voir la poupée neuve, il taquina :
— Dans ton opinion, évidemment, je suis destiné à vivre jusqu'au bout dans les souliers d'un pauvre homme qui n'a pas, ainsi que Claude, l'espoir d'aller loin?,
— Tu en sais dix fois plus que Claude ; tu as dix fois plus d'intelligence, tu vaux dix fois mieux. Sans ton aide, il serait inconnu.
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— Compliments en l'air ! Si celle bonne opinion élait réelle tu imiterais Virginie : tu « te ferais épouser ».
Elle devint rouge comme à leur premier baiser d'amour, et se dégagea sans répondre un mot. Ferréol continua :
— L'essai n'en coûte rien. Et puis ce serait poli... Je te fais donc bien peur? Allons! Dismoi que tu exiges le mariage !
Surpris de voir la jeune fille fondre en larmes :
— Rose, dit-il, c'est moi qui te le demande. Les pleurs continuaient, malgré les caresses
tendres, quasi-paternelles. Enfin elle put parler :
— Si j'avais voulu être ta femme, je n'avais qu'à prononcer une plirase que Virginie, avec tout son aplomb, ne pouvait dire à ton frère. Tu sais que j'étais sage, quand tu m'as rencontrée. Toi, l'honnêteté même, tu n'aurais pas refusé. D'abord j'en avais l'intention...
— Ta en avais l'Iulention?
— Laisse-moi parler. Au commencement, tu n'étais pour moi qu'un ouvrier, plus doux que les autres et plus travailleur. Nul ne m'avait regardée, — il est facile de rester sage quand
on n'est pas jolie ;je t'ai plu, etcela m'a rendue lîère. Et puis je te plaignais d'être infirme... Tu m'as pris le cœur. Mais bientôt je t'ai connu mieux. Je t'ai regardé lire ; je t'ai entendu parler — quand il n'y avait personne : tu n'es pas un charlatan. Alors, j'ai compris ce que tu veux : guérir la misère du pauvre monde ; et je suis certaine que tu y parviendras.
— La guérir, non, pauvre enfant ! La soulager, peut-être.
— Pour cela, tu ne dois pas traîner le boulet d'une femme sans instruction, sans figure, sans manières, et un peu solte. Plus tard, quand tu auras pris la place que tu dois prendre, que ferais-tu de moi? Claude, si peu qu'il ait monté, rougira de sa femme et le laissera voir. Toi, bien supérieur, tu rougiras de la tienne sans le montrer. Mais j'ai de bons yeux, et ce sera terrible.
— Quelle folie te prend ? Est-ce que tu crois que je posséderai un hôtel et que je donnerai des bals, même si j'en avais les moyens? De la bouche des simples sort la vérité. Pourvu que je puisse l'écrire comme il faut dans un petit coin, la faire lire par d'autres simples, je serai très
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heureux. El loi aussi, devenue ma femme, lu seras très heureuse.
— Mais je le suis maintenant ; je le suis tout à fait. Tu m'as donné spontanément la preuve que tu m'aimes, que tu m'estimes, au point d'oublier la dislance qui nous sépare...
— Voyons, Rose, finis cet enfantillage! Le premier dogme de mon Ci^edo politique est l'égalité. Penses-lu que je vais me dédire, quand il s'agit de toi, la meilleure, la plus fidèle des créatures? Ne vaux-tu pas mieux sur beaucoup, de points que les grandes dames ? N'ai-je pas besoin de ton affection, même, hélas! de ton aide matériel ? Ma pauvre enfant, l'homme qui t'intimide n'est qu'un misérable boiteux. Si tu m'abandonnais...
— Sois tranquille. Tant que ma présence restera nécessaire, je serai là.
— Etrange et noble créature ! Je ne m'attendais guère à ce refus!... Mais je le forcerai bien à consentir.
— Je disparaîtrai plutôt. Méfie-toi 1 Un beau matin, l'oiseau que tu veux mettre en cage sera envolé.
Elle essayait de rire, bien que ses yeux ne
fussent pas encore secs. Tout à coup, à la vue du chagrin causé, Rose devint sérieuse.
— Quand tu parles, j'écoute, et je me souviens, dit-elle. N'as-tu pas répété, en mainte occasion, qu'il faut se tenir prêt aux plus durs sacrifices pour notre cause ! Eh bien, je me sacrifie, et, quelque jour, tu reconnaîtras que j'avais raison.
Il s'écria, découragé :
— Au diable l'éloquence ! Voilà ce que la mienne a produit... Mais avec les femmes il ne faut jamais prolonger la discussion. Pour aujourd'hui la séance est levée.
Le samedi suivant, dernier du mois de novembre, les ouvriers et ouvrières rassemblés pour la paye furent étonnés de voir paraître Boisjean lui-même, au lieu du caissier qui, d'ordinaire, soldait les journées. C'était la première fois depuis la grève déjà ancienne que le patron et son personnel se trouvaient en présence, car, entre eux, une certaine froideur remplaçait l'aisance des anciens rapports. On devina qu'il se préparait quelque chose de sérieux. Tout de suite un mot d'ordre circula, donné par Claude qui, plus intelligent que les autres, suivait avec
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inquiétude la marche des affaires depuis le commencement de la saison :
— S'il veut réduire le tarif du travail, grève instantanée, et que j)ersonne ne flanche !
— Non, débuta ex abrupto le chef qui devinait l'intention. Il ne s'agit pas de réduire vos salaires, mais de vous donner un avis, dans votre intérêt. Employés à la journée, sans contrat, je peux vous renvoyer quand il me convient. Mais voici bientôt quarante ans que la maison occupe des ouvriers. Ni mon père ni moi n'avons jamais été sans cœur pour eux. Donc, je vous préviens qu'à partir du trente-un décembre, la manufacture Boisjean et compagnie aura terminé son existence, volontairement, les bénéfices n'étant plus sérieux.
— On n'a pas besoin de gagner deux cent mille francs par an, grommela tout haut l'orateur Claude.
— Peut-être ; mais on a besoin d'être récompensé de son travail, et surtout de ne pas faire faillite. La brusque et Importante élévation des prix de la main-d'œuvre...
— Ah! voyons, je pense que vous n'allez pas revenir là-dessus ?
— Pas le moins du monde ; nous fermons nos portes, voilà tout. Payant plus cher, il fallait frapper le client ; mais le client n'a rien voulu entendre, et la fabrication étrangère nous l'a pris. Bonne chance à ceux qui veulent lutter encore! Nous en avons assez. D'ailleurs la confiance diminue. Malgré tous nos efforts, nous n'avons pu trouver acquéreur pour la maison. Dans votre intérêt, c'est regrettable, car vous voilà contraints à chercher du travail. Vous avez un mois devant vous, ce qui est quelque chose. Maintenant, veuillez passer à la caisse — pendant qu'il y en a une.
Les figures s'allongèrent ; quelques mères de famille eurent des larmes dans les yeux. Claude, voyant une réaction se produire, estima qu'il fallait défendre son infiuence.
— A tout à l'heure, au café du coin, prononça-t-il.
Chacun fut exact à la réunion. L'orateur, sans attendre qu'un mécontent prît la parole, tomba sur le patron qui, probablement, croyait avoir évité tout reproche.
— Des phrases! dit-il. On nous en fait toujours entendre, et aussi des mensonges. La
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maison Boisjean liquide, voyant ses affaires baisser, et ne pouvant trouver d'acquéreur? On la connaît, celle là. Savez vous pourquoi ils n'ont pas vendu? Parce qu'ils sont indemnisés par la masse noire des patrons, qui se soutiennent entre eux.
La seule idée que les patrons pouvaient avoir la scélératesse de s'entendre — ils n'y songeaient pas encore — souleva dans l'auditoire une tempête d'indignation. Se voyant écouté, Claude continua :
— N'allez pas supposer, au surplus, que cette indemnité soit nécessaire. Boisjean possède un château en Normandie ; son compte à la banque se chiffre par deux millions. Voulez-vous me dire d'oi^i ils viennent? {De la sueur du peuple!) Et ces gaillards-là prétendent que l'ouvrier gagne trop ! Quant à la fabrication étrangère, c'est un fantôme qu'on agite pour vous effrayer. 11 est malheureusement certain que la maind'œuvre tombe à un prix dérisoire en certains pays.
L'orateur lit une pause, dont Ferréol profita pour établir cet axiome, de sa voix douce et un peu timide :
— La grève partielle n'est qu'un rêve momentané. Ce qu'il faut c'est la grève établie dans toute l'Europe, au moyen d'un effort combiné, d'une éducation plus parfaite de nos camarades.
— J'allais y arriver," dit Claude maître dans l'art de couver l'œuf d'autrui. Si, vraiment, les camarades belges nous contrarient, je propose une réunion générale de nous autres, et l'envoi d'un délégué à Bruxelles.
Une semaine après, le métingue avait lieu et Claude exposait son idée, qui souleva l'enthousiasme. On devine qu'il fut chargé — et défrayé — ■ de la mission. Virginie l'accompagnait. Ce fut leur voyage de noces. Mais les « camarades belges )) , ne voyant que leur intérêt particulier, demeurèrent inébranlables.
Le 31 décembre, la maison Boisjean ferma ses portes. Les ouvriers, pendant un mois, avaient cherché du travail, sans en trouver pour la plupart. De ce nombre était Claude qui dénonçait avec une indignation redoublée l'entente des patrons et répétait en tous lieux :
— Patience, mes amis ; serrons-nous le ventre. C'est une épreuve momentanée à subir.
Quelques patrons, à la vérité, semblaient s'entendre ; mais c'était pour faire faillite. La misère atteignait certains ménages, non, toutefois, celui de Claude nanti de la succession du bonsbot Bisontin. Ferréol, une fois de plus, demanda le règlement. Son frère, toujours en chemin, n'avait pas le temps nécessaire pour établir la balance définitive. Un nouvel acompte fut versé.
Et le rideau tombe, pour un entracte de vingt années, pendant lesquelles, selon la vieille habitude, les uns meurent, les autres naissent; les uns souffrent, les autres s'amusent, sans que d'ailleurs la somme totale de la félicité humaine se soit a<icrue sensiblement.
Tout au commencement du vingtième siècle, on s'agita un peu dans le camp des « bourgeois ». Certaines candidatures à la députalion surprirent par leur audace, qui commanda l'estime à défaut du triomphe. En France on aimera quelque temps encore le courage, même malheureux.
L'un des candidats les plus pittoresques fut à coup sûr le baron de Gussigny, gentilhomme de vieille race, vivant avec sa mère dans leur petit hôtel assez maussade de la rue deBeaune, car il était encore trop jeune, au dire de la douairière, pour se marier.
Madame de Gussigny avait quarante neuf ans et en paraissait soixante au repos. La voir mar-
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cher ou l'entendre parler sullisail à lui rendre son âge véritable. Une soubrette de Molière eût envié la promptitude de sa langue et la vivacité de son esprit; un facteur eût envié ses jambes. Sans avoir été jolie, elle aurait pu faucher son regain pas plus mal que d'autres.
— Mais, disait-elle, je n'ai pas le temps de Itiindre mes cheveux une fois par semaine, ou de faire ma figure une fois par jour, même deux, si je dîne en ville. Et ce n'est pas en a] huit à Ja messe de six heures tous les matins (|u'une femme se « conserve ». D'ailleurs, pour les hommes qu'on trouve maintenant!...
La dégénérescence de la partie masculine de la société constituait un de ses thèmes favoris. Elle se moquait d'elle-même, selon sa tactique, })Our couper l'herbe sous le pied des moqueurs.
— Au fond, disait-elle, je suis un raisin trop mûr qui reproche aux renards de ne j)lus savoir sauter.
Le défunt baron avait beaucoup « sauté », au point que, s'il n'avait eu affaire à une maîtresse femme, on peut se demander si le petit hôtel de la rue de Beaune et le domaine assez vaste de Cussigny auraient passé intacts aux mains du
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jeune GérarJ, qui, fort sagement, laissait l'administration à sa mère.
Dans son veuvage tranquille, avec sa fortune « qui marchait toute seule » au dire de son notaire, celle-ci aurait pu mener une vie exempte de préoccupations. Mais l'amour des entreprises malaisées, voire même désespérées, était dans sa nature.
— Elle a un tel besoin de se jeter dans ]a gueule du loup, disaient ses amis, qu'elle irait en chercher au Jardin des Plantes si les loups de tout poil ne couraient les rues.
Dès l'apparition du « Socialisme chrétien » cette femme intrépide s'y était jetée avec ardeur, entraînant son fils avec elle. C'était un garçon courageux, spirituel, ayant au même degré la haine des chiffres et l'amour du sport. Dès son enfance il refusait de continuer son chemin dans la rue, si deux chiens lui donnaient le spectacle d'une bataille. Il entra dans plusieurs comités, tous conservateurs en gros, mais horriblement divisés sur le détail. Ainsi occupé, il n'avait pas le temps de songer à mal, du moins sa mère le croyait encore au seuil de la vingt-sixième année de Gérard. Mais elle
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perdit celte illusion un matin qu'ils se croisèrent sous la voûte du petit hôtel, l'une allant à la messe, l'autre sortant d'ailleurs que des matines, selon toute apparence. 11 bredouillait une histoire quelconque; mais sa mère lui évita les frais d'imagination.
— Pouah ! ht-elle, vous empestez l'étable à porcs. Je vous donne vingt-quatre heures pour vous désinfecter; ensuite nous causerons.
Gérard garda les arrêts sans dire un mot, d'abord parce qu'il aimait et respectait sa mère, ensuite parce que, à la suite de remplois nécessités par les écarts du défunt, elle tenait les cordons de la bourse et les tenait d'une main ferme. D'ailleurs, comme il le disait plus tard à ses amis :
— Un jeune homme peut oublier ses principes ; mais il ne doit jamais oublier l'heure à laquelle on s'éveille chez lui. Tant pis pour moi : c'est ma faute !
Quand il reparut devant sa mère, au bout du •délai fixé, le délinquant s'attendait à un « abatage » ; mais il n'en fut rien. La baronne, très calme, débuta ainsi :
— Je vous croyais un peu moins stupide que
les autres; il paraît que je me trompe : nous sommes toutes les mêmes. !1 n'y a qu'un mot qui serve, mon cher : vous êtes en train de mal tourner. Votre oncle le Sénateur, que je suis allée voir, est de cet avis.
— C'est beaucoup de bonté de sa part, fit l'inculpé. A mon âge il avait un conseil judiciaire.
— Voilà précisément ce qu'il m'a rappelé, en me pressant de vous en donner un. A défaut, il suggère de vous envoyer rejoindre son fils au Manitoba, ou bien de vous lancer dans la politique.
— Ma mère, dit Gérard avec la contenance ferme de Socrate en face de l'infusion célèbre, je reconnais que je dois changer de vie, et qu'il est temps de me marier.
— Vous marier? De quel droit irais-je offrir à une pauvre héritière qui ne m'a jamais fait de mal un mari... comme j'en ai vu! Plus tard nous y penserons. Pour le moment votre oncle et moi sommes d'avis que la politique vous donnerait la plus utile des occupations.
C'est pourquoi, au moment où cette histoire — tel le Rhône endormi dans le lac de Genève
— reprend son cours interrompu, elle rencontre Gérard, candidat royaliste à lielleville, mais de ce royalisme façon vingtième siècle dont les théories ne peuvent trouver place dans un récit oii la politique n'a rien à voir. Très séduisant par sa crànerie de mousquetaire, il avait assez vite regagné les bonnes grâces de la baronne, qui le suivait comme son ombre dans les réunions publiques où, véritablement, il était superbe. Son sang-froid merveilleux dans la riposte lui gagnait des partisans. 11 arrivait à convaincre des auditeurs nombreux que le Roi ne les obligerait ni à se confesser tous les samedis, ni à battre l'eau des étangs pour imposer silence aux grenouilles. Avec cette qualité de l'homme d'Etat, qui est de compter sur lui-même et sur le succès, il ne dédaignait cependant pas l'aide d'autrui. Plusieurs jeunes femmes du Faubourg Saint-Germain, à son instigation, couraient les quartiers les plus louches de Belleville pour soutenir sa cause, distribuant aux hommes des sourires, aux femmes des poignées de mains, aux mioches des bonbons. Les sourires surtout faisaient merveille. Les dents blanches de certaine jolie
marquise gagnèrent bien des voix à Gérard dont la minorité, fort honorable, fut supérieure à toute prévision, sauf la sienne.
Pas une de ces « agentes » ne fut insultée, chose qui n'étonnera pas ceux qui connaissent le vrai peuple de Paris. Toutefois il y avait des réfractaires, même aux sourires. C'est ainsi que, dans une réunion, la baronne de Cussigny, après le discours de Gérard, entendit une voix lourde, un peu timide, qui grognait plutôt qu'elle ne lançait une apostrophe dangereuse :
— Vous insultez le peuple en paraissant devant lui avec vos carrosses, voslaquais, et les falbalas de vos dames, ni plus ni moins que vous faisiez jadis pour aller à la cour.
— Oui, citoyen, répondit le candidat toujours sur la parade; nous mettons ce que nous avons de plus beau pour paraître devant le peuple. C'est en n'agissant pas ainsi que nous l'insulterions, puisque le peuple est roi à l'heure présente.
Des applaudissements éclatèrent ; mais la baronne distingua cette nouvelle apostrophe du même interrupteur qui, cette fois, ne s'adressait plus au candidat :
— Sont-ils assez simples !
Se détournant, elle découvrit un visage lin, moins excité qu'attristé, de penseur profond. L'homme, dont les cheveux étaient gris et les vêtements pauvres mais non sordides, appuyait son menton sur une béquille. Elle demanda son nom. Quelqu'un lui répondit :
— C'est Ferréol Pelitcuenot, le principal rédacteur du Journal du Vingtième, l'un des plus terribles adversaires de voire iils.
La baronne, toujours prête aux « expéditions », décida qu'elle irait voir le journaliste et nota son adresse. Le lendemain elle sonnait à la porte d'un logement silué au rez-de-chaussée d'une grande maison (jui dominait Paris, au niveau de la Butte Montmartre. Une très jolie iillette de douze ans vint ouvrir et se montra d'abord un peu farouche. Elle déclara toutefois que son père était bien le journaliste Petitcuenot et que, « fatigué » depuis la veille, il gardait le lit dans l;i pièce voisine. Madame de Gussigny, avec son impétuosité ordinaire, entra sans attendre la permission. Ferréol la reconnut aussitôt et demanda :
— • Qu'est-ce qui vous amène? Si c'est pour
solliciter ma voix, c'est bien de la peine inutile que vous avez prise.
Habituée aux hasards de certaines visites, car elle était dame de charité hors des temps d'élections, la baronne s'approcha du malade, le dévisagea sans répondre et, à son immense étonnement, lui tâta le pouls.
— J'ai peur, dit-elle enfin, que vous ne votiez pour personne dimanche. Vous avez la lièvre. Qu'est-ce que vous buvez?
— L'eau du robinet. Je n'aime pas le vin ; encore moins les drogues. D'ailleurs je ne crois pas à la médecine.
— Avez-vous mangé quelque chose?
— Du pain et de la charcuterie. La petite ne sait pas cuisiner. Depuis que sa mère est morte l'année dernière, c'est moi qui fais le ménage.
— Boiriez-vous du lait chaud?
— Oui. Les deux seules choses qui manquent, c'est du lait d'abord, du feu ensuite.
La baronne était déjà sortie. Elle revint avec la « boite » en fer-blanc classique, et un peu de sucre, car elle se défiait de l'approvisionnement du buffet. Elle trouva du bois, alluma le petit fourneau en cœur, suivie des yeux par
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l'enfant qui, abasourdie, la considérait comme un phénomène.
Quand le malade lut réconforté, il prévint loyalement :
— Votre intérêt n'est pas que j'aille mieux. Car alors je pourrai faire mon article et éreinter une dernière fois votre fils.
— Tant pis pour mon tils ! Mais si vous allez tout à fait mal, ce sera tant pis pour votre fille. Vos poumons sifflent. Vous devriez voir un médecin.
— Des blagueurs, les médecins! D'ailleurs le monde n'est qu'un vaste composé de blagueurs. Vous le savez puisque votre fils est candidat. Mon frère l'est aussi, en province.
— Blagueur ou candidat?... Pardon! J'étais venue vous parler politique : c'est autre chose qu'il vous faut. Si j'avais le temps, je vous soignerais. Pour le moment j'ai d'autres devoirs; mais je vais vous envoyer une bonne sœur, à condition que vous ne la mettiez pas à la porte.
— Est-ce que je vous ai mise à la porte, vous?
— Pardon! répéta madame de Cussigny.
Après l'élection je reviendrai vous voir.
— Même si votre fils est battu?
— Surtout s'il est battu : vous serez de bonne humeur. Vous ne l'êtes pas, maintenant.
— Je ne suis jamais de bonne humeur — et je n'ai jamais reçu -l'aumône. Qu'avez-vous dépensé pour moi?
— Dix-sept sous. J'allais vous les réclamer. Bon. Nous sommes quittes. A la semaine prochaine. Oui, vous avez beau sourire; quand j'ai promis une chose, je la tiens.
Gérard de Gussigny mort et enterré — au point de vue du scrutin — sa m.ère visita de nouveau Ferréol et le trouva couché, son visage méconnaissable à cause des taches qui le marquaient.
— Allez-vous-en! cria le malade : j'ai la scarlatine.
Au lieu de s'en aller, madame de Gussigny ferma la porte et s'approcha du lit.
— A mon âge le péril n'est pas grand ; mais,, pour la petite, c'est dangereux. Où est-elle?
— La sœur l'a emmenée. Elle dit comme vous que c'est dangereux. Alors je n'ai pas résisté.
— Vous aimez votre fille?
— Je n'ai pas autre chose à aimer en ce monde.
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— Pourtant vous avez un frère? A propos, je vous félicite : il est élu. Ça vous est égal?... Tiens! Je ne comprends pas. Occupons-nous d'autre chose. Vous êtes bien soigné?
— Comme un ministre des Finances. La sœur est une bonne femme. Croiriez-vous qu'elle ne m'a pas encore parlé de me confesser?
— Ah ! Vous ne la connaissez guère ! Si vous vouliez vous confesser elle vous en empêcherait. N'est-ce pas, sœur Marie-Thérèse?
L'hospitalière qui venait d'entrer soutint la plaisanterie.
— D'autres m'épargneraient cette })eine, litelle avec un sourire amusé qui creusa des fossettes dans sa bonne figure ronde, sans âge.
Ferréol en eut pour ses quarante jours, après quoi le Journal du Vingtième sapa plus vigoureusement que jamais le trône et l'autel, surtout l'autel qui résistait mieux. La baronne cependant continuait ses visites, pour deux raisons. L'une, qu'elle laissait voir au visité peu à peu adouci, était l'amusement; l'autre était la charité, car elle méritait mieux encore le nom de Chrétienne que le nom de Socialiste.
Elle avait assisté à beaucoup de conférences, lues et présidées par des gens du monde qui connaissaient admirablement la question sociale. Mais c'était la première fois qu'elle causait avec un vrai socialiste, sachant ce qu'il voulait, pouvant l'expliquer, pétri d'intelligence, non moins estimable que son interlocutrice par la sincérité et la droiture, avec une érudition bien supérieure sur la matière. Entre eux la controverse était sérieuse, même violente. Puis, sur le terrain neutre, l'un des adversaires devenait courtois, l'autre calmant.
— Nous faisons la guerre à la façon d'autrefois, avait dit un jour la baronne. Assiégeants, assiégés soupent ensemble ; puis, le lendemain, c'est à qui tapera le plus fort.
Mais les « expéditions » de madame de Gussigny avaienl un autre motif, qui était Rosine. Cette lilletle promettait de devenir une beauté dans quatre ou cinq ans, et Dieu sait qu'elle ne promettait pas de devenir une sainte, vu son éducation et son entourage. A quoi pouvait être bonne, plus tard, cette lille du peuple qui « ne savait pas cuisiner » et même pas beaucoup balayer d'après ce qu'on pouvait voir?
Pendant six semaines, sœur Marie-Thérèse l'avait gardée, par crainte de la scarlatine violente qui tenait Ferréol fort abattu et momentanément incapable de lutter. Puis il avait fallu rendre la petite, déjà plus au courant des choses du ménage et, contrairement aux craintes de son père, n'ayant dans sa poche ni médaille, ni catéchisme. Ce n'était pas qu'elle n'en eût besoin, et même de quelque chose de plus, car elle n'avait jamais été baptisée. Madame deCussigny comptait bien qu'on la baptiserait; toutefois, connaissant le terrain, elle jugeait la prudence nécessaire.
Son amour du bien, et aussi des tâches ardues, l'amenait régulièrement une fois par quinzaine dans le petit logement de Belleville, mais toujours « en passant », réclamée par d'autres courses dans le voisinage, s'il fallait l'en croire. Abonnée au Journal du Vingtième^ paraissant tous les samedis, elle faisait au rédacteur le plaisir de discuter ses articles.
— Au fond, disait-elle, nous voulons tous deux améliorer le sort du peuple.
— Oui, répondait Ferréol ; mais vous cherchez un tuteur pour le jeune arbre étouffé par
la vieille forêt. Moi je cherche à lui donner de l'air et du jour à coups de cognée.
— Méfiez-vous du vent qui soufflera trop à son aise dans la clairière, conseillait la baronne.
Peu à peu elle avajt amené son étrange ami à lui conter quelques pages de son histoire, avec des réticences dont elle ne comprit pas tout d'abord le motif. Impossible de savoir au juste dans quelles circonstances il avait quitté son état de chapelier. Pour l'homme qui avait lu et écrit tant de pages destinées à établir l'urgence des grèves, il était pénible d'admettre que la grève déclarée vingt ans plus tôt avait transporté le centre de la fabrication chapelière en Belgique. De plus, très jaloux de l'honneur de sa famille, comment avouer que l'illustre Claude s'était servi de la crédulité populaire dans son intérêt personnel avant tout? Comment lui laisser le beau rôle dans le singulier partage de la succession paternelle, gardée « indivise » pour employer son expression entachée d'euphémisme ?
Et quelle répugnance naturelle à laisser voir certains secrets douloureux d'une vie manquée \ Pourtant le jour vint où cet homme de bonne
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foi et de bon cœur comprit que la baronne méritait sa confiance. Alors, tandis que Rosine était absente, il conta l'éti'ange histoire de Rose se jugeant indigne d'un « grand homme » qui aurait besoin quelque jour d'une femme pouvant tenir un salon.
— Ma pauvre Rose ! 11 est joli, mon salon ! Elle est brillante, ma gloire ! Gomme tribune un journal de faubourg où j'écris des articles qui impressionnent les lecteurs , surtout parce qu'ils sont, pour eux, incompréhensibles ! Et Rose m'a laissé seul, avec une fille qui est ma joie et ma terreur. L'enfant, très bonne, est déjà un peu triste, parce qu'elle comprend beaucoup de choses, notamment les luttes qui l'attendent... peut-être les mêmes que sa mère a connues. Moi, je ne ferai pas de vieux os, et alors !...
— Votre frère n'est-il pas marié?
— Oh ! si : Rosine a une tante ; mais une tante qui rougirait de sa nièce, de même qu'elle rougirait d'entrer dans ma maison. Madame Petitcuenot va aux bals de l'Elysée. Il paraît que son fils, qui a vingt ans, orne déjà le cabinet d'un ministre.
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— Pourquoi votre frère ne fait-il rien pour vous?
— Il y a plusieurs raisons. La première c'est que j'ai toujours conspué le népotisme ; et je ne veux pas qu'on dise de moi : « Encore un farceur ! »
— Je vous reconnais bien là. Toutefois les sentiments ne tranchent pas les questions. La grande question à nos âges, cher monsieur Ferréol, c'est nos enfants. Que comptez-vous faire de Rosine? Probablement une employée d'un bureau quelconque?
— Elle ne veut pas. Son goût c'est la couture.
— Oh ! mon Dieu ! s'écria la baronne en levant les bras au ciel. Couturière avec un visage comme le sien !
Rosine, l'année suivante, était couturière ; mais qu'on se rassure : la baronne l'avait placée elle-même dans une maison dont elle était non seulement la cliente, mais aussi l'une des commanditaires, ce qui, au point de vue purement commercial, n'eût pas été un bon placement. La commanditée, en effet, s'obligeait, outre une faible redevance, à observer des règles fort strictes relevant d'un système social aussi louable que peu pratiqué dans l'industrie en général, et particulièrement dans la sienne.
Madame Mélanie, pour l'appeler comme son enseigne, se piquait d'habiller bien, mais n'habillait pas tout le monde, vu qu'elle posait à son tour des conditions à ses clientes. Celles-ci
renonçaient héroïquement à faire veiller des jeunes filles la moitié de la nuit pour achever une toilette commandée trop tard. Elles permettaient que l'atelier chômât le dimanche, qu'aucune livraison n'eût lieu ce jour-là, ni aucun jour passé certaine heure. Comme conséquence l'ouvrière, payée un prix convenable, avait chance de garder sa santé et sa vertu, choses qui vont bien ensemble au dire de Juvénal.
Toutes recrutées dans la catégorie honnête, elles n'entendaient pas autour d'elles ces conversations qui rendent un foyer de danse très pâle à côté d'un foyer de couture. A midi, la même « œuvre » leur ouvrait un restaurant spécial, hors de toute promiscuité fâcheuse. Rosine, on le voit, était bien gardée contre le péril de la rue et contre le péril de sa beauté.
D'autres n'eussent pas supporté « cette vie d'esclave sans plaisirs » pour employer le style qu'affectionnait Ferréol quelques années plus tôt. Mais, avec l'âge, il était devenu plus sobre dans ses expressions, bien que sa manière de voir sur le fond des choses restât la même. Son journal trouva qu'il devenait mou et le lui lit
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sentir. Le susceptible (comtois blessé an fond (le l'àme donna sa démission. Dès lors il n'avail pins de motif pour babiter Belleville, sans parier de la distance qui séparait sa lille de l'atelier (le coulure. Dégoûlé, fatigué, et de plus en plus inlirme, il accepta les yeux fermés un logement découvert dans une maison très propre de la rue d'Alger par madame de Gussigny, honorée à cette heure de toute sa conhance.
D'ailleurs il ne pouvait se plaindre de l'arrangement, (]ui, pour le même prix, lui donnait une installation bien supérieure àcelle de Belleville. Et surtout quelle dilîérence entre les deux concierges ! Dans la bouche de madame Mélisson nul n'entendait jamais un gros mot. Par contre elle s'était constituée « femme de ménage » de Ferréol, sous prétexte qu'elle avait seulement la cour à traverser pour entrer dans son rez-de-chaussée et qu'elle aimait h causer avec un locataire si comme il faut. Ainsi, pendant la longue absence de Rosine qui gagnait une journée relativement très forte, le père de la jeune fille n'était pas isolé. En somme il pouvait se dire plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps.
Pauvre homme ! Il ne connaissait pas bien madame de Gussigny et son goût d'entreprises ardues. Il ne soupçonnait pas, lui qui trouvait le peuple crédule, que des mailles invisibles se resserraient de plus en plus autour de sa crédulité. Le haut salaire de sa fille, le bas prix de son loyer, et, chose plus invraisemblable encore ! les attentions de sa concierge ne causaient pas d'étonnement à cet idéaliste planant hors du réel. Que la baronne vînt enlever Rosine chaque dimanche matin pour la mener prendre l'air au Bois, la chose lui paraissait toute simple. C'est pourquoi le choc qu'il reçut un jour fut considérable.
Le dimanche de la Pentecôte, Piosine s'était promenée un peu plus longtemps que d'habitude. Elle rentra, calme en apparence, mais intérieurement agitée ainsi qu'on pouvait le voir au léger tremblement de ses mains. Pour son père, c'était l'idole accomplie. Elle était bonne, intelligente, honnête jusqu'aux moelles, franche comme une lame d'acier neuf. Il aimait à dire : (( c'est mon élève », et sincèrement il en avait le droit, lui ayant communiqué son goût pour l'étude silencieuse, sa fidélité au principe admis,
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sa logique inexpugnable. En même temps, avec le sang de ses veines, il lui avait transmis sa volonté inflexible.
— Mon père, commença-t-elle, vous enseignez (|U(' la religion inculquée au berceau est une atteinte à la liberté. Vous dites que l'être bumain, jusqu'à dix-huit ans, est incapable de décider s'il aura une religion, encore plus de la choisir. Enfin, d'après vous, cacher ses conviciions est le fait d'un cœur lâche. En quoi nous sommes d'accord.
— Et après ? demanda Ferréol en quittant ses lunettes, — sa vue baissait avec l'âge.
— La semaine dernière, continua « l'élève » , j'ai eu dix-huit ans. J'ai décidé que j'aurais une religion : je l'ai choisie. Ce matin j'ai été baptisée dans l'église catholique. Je ne serais pas votre tille si je tardais une heure à vous en informer.
Ferréol ne manifesta aucune violence. Sans faire un mouvement, il semblait fixer du regard un horizon très éloigné.
— Leur force est encore plus terrible que nous ne croyons, murmura-t-il enfin, se parlant ù lui-même.
— En quoi la trouvez-vous « terrible? » demanda la néophyte. Je serai pour vous plus tendre, plus dévouée si c'est possible. Je ne travaillerai pas moins; je ne serai pas moins honnête. Nous n'aborderons pas les sujets religieux, sauf qu'il ne vous plaise de le faire. D'où vient la terreur que vous éprouvez ?
— De l'exemple que tu m'offres. Je pensais t'avoir abritée derrière une muraille. La superstition, depuis que tu es au monde, n'a frappé tes yeux par aucun signe, tes oreilles par aucune voix. Malgré tout, leur pouvoir, incoercible comme la mer qui passe sous les fondations d'un mûr, t'a engloutie et t'emporte ! Quel long chemin nous sépare encore de l'émancipation des esprits !
La jeune fille souriait un peu, reconnaissant les phrases bien des fois entendues.
— Père, demanda- t-elle, ne gâtez pas mon bonheur qui est très grand. Si vous saviez combien cela encourage d'avoir enfin trouvé une raison pour vivre... de la rude vie des pauvres! Les riches de ce monde puisent leur raison d'exister dans l'heure présente, c'est-à-dire dans l'argent. S'il n'y a pas d'heure future, l'argent
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est loul; l'unique question est d'en trouver, n'importe où, n'importe comment. Or, n'étant pas dans ces idées ni vous ni moi, quel moUf aurions-nous de rester ici-bas? Maintenant, j'en ai un.
— Oui, je sais : la vie éternelle! ricana Ferréol.
Mais il eut assez d'empire sur lui-même pour ne pas hausser les épaules.
— X'en parlons plus : toutes opinions sont libres, affirma-t-il en matière de conclusion.
Pendant de longs mois après cette entrevue mémorable, jamais la question religieuse ne fut soulevée entre la fille et le père, d'où l'on peut voir que ce républicain d'un autre âge aimait la liberté autrement qu'avec sa plume. D'ailleurs, la défaite éprouvée causait moins d'amertume à son orgueil que d'épouvante à ses convictions. La lutte contre l'idée religieuse n'était pas, chez lui, la convulsion d'un sectaire, mais la froide manœuvre d'un stratégiste poussant ses travaux d'approche contre « la citadelle bourgeoise ».
Contemplant chaque jour le terrain gagné, il ne doutait pas du succès final. Et voilà que.
dans sa propre maison qu'il croyait inexpugnable, une bombe éclatait. « Leur force » «tait donc encore tellement grande !
Là se trouvait le côté grave de l'aventure. Que Rosine, baptisée, fréquentât l'église, c'était un détail, douloureux à coup sûr, mais un détail pur et simple. D'ailleurs, selon qu' elle l'avait annoncé, soigneuse à ne le choquer en rien, elle redoublait à son égard de tendresse dévouée. La bombe n'avait causé aucun dégât matériel.
Restait son compte à régler avec madame de Cussigny dont la main, sans le moindre doute, avait mis le feu à la mèche. « Elle se fera justice à elle-même, pensait le vieux bousbot. Je ne la verrai plus, et tout sera fini entre nous ». C'était mal connaître la baronne. Elle arriva un jour, comme si de rien n'était, la main tendue.
Sans toucher les doigts offerts, il demanda :
— Est-ce que vous me présentez l'eau bénite?
— • Pas besoin, riposta la visiteuse impassible. On vous avait baptisé, vous !
Déjà elle occupait son siège ordinaire. Lui, resté debout, s'agitait dans une exaspération
mal contenue par sa timidité. Elle lui dit, de [dus en plus calme :
— Vous voilà presque aussi rouge qu'au temps de votre scarlatine. Vous mourez d'envie de me mettre à la porte, mon bon ami.
— La franchise est le fond de mon caractère, madame la baronne.
— Serait-elle accompagnée d'ingratitude?
Ou bien avez-vous peur de mon goupillon? Soyez tranquille. Si votre ferme intention est de griller en enfer toute l'éternité, je ne la contrarierai nullement. Ce n'est point mon affaire.
— Etait-ce votre affaire de m'enlever l'âme de ma fille ?
— L'âme de voire fille s'est envolée toute seule. Pourquoi Tavez-vous faite intelligente? Rosine, selon votre conseil, a vu, entendu, comparé. Elle vient d'atteindre dix-huit ans, l'âge de l'émancipation. D'autres, même pas aussi belles, se sauvent avec un amant. Son âme s'est enfuie avec Dieu, qui trouve toujours le moyen de parler aux âmes pures. Vous avez cru, en ne prononçant jamais certain nom, imiter ce prince persan qui enfermait sa lille et la laissait croire qu'il était le seul de son
sexe. Mais vous avez lu trop de livres pour ne pas connaître la fin de l'histoire. Seulement, votre fille n'est pas partie avec le prince. Elle reviendra chaque jour, fidèle et digne de vous, ayant peut-être refusé les diamants offerts sur sa route.
— Par votre fils ou par ses pareils!
— Je ne crois pas mon fils capable d'une infamie. Cependant, l'oisiveté est la mère de tous les vices. Or, c'est vous qui l'avez empêché de servir le peuple.
La discussion entre eux s'éleva, utile diversion que madame de Gussigny avait désirée. Quand ils se quittèrent, Ferréol oublia de refuser sa main.
Madame Mélisson guettait la visiteuse et la suivit dans la rue où son locataire ne pouvait les surprendre.
— Je crois, dit la bonne femme, qu'ils sont terriblement gênés. Le père gagnait peu comme journaliste ; mais enfin c'était toujours ça. Maintenant, sa fille étant absente au déjeuner, il mange une rondelle de cervelas sur un morceau de pain, le tout arrosé d'eau claire. Savezvous que son frère vit dans l'abondance ?
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— Je le sais, répondit la baronne. Ce qu'il v a (le plus fort, c'est que ce frère lui doit de l'argent. Je vais servir au débiteur un plat de ma façon.
Dans la visite suivante, elle souleva la question et blâma Ferréol, dans l'intérêt de sa fille, de laisser dormir indéfiniment le partage du patrimoine.
— Car enfin, dit-elle, vous mourrez un jour. Et ce n'est pas Rosine qui })Ourra faire valoir vos droits.
— Mes droits? Où sont-ils? Pendant vingt ans, mon frère, quand j'entamais la question, m'a jeté un acompte comme on jette un os à un chien. Puis,;un beau jour, il a prétendu que nous étions quittes. Moi je n'ai conservé aucune trace des versements. La comptabilité n'est pas mon fort.
— Est-il riche, votre aîné ?
— J'espère bien que non. D'où lui viendrait sa richesse? De son indemnité parlementaire? On ne va pas loin avec vingt-cinq francs par jour. De sa femme ? Ce serait pire que tout. De son fils? Un sous-attaché au cabinet d'un ministre ^n'est ])as payé cher. Cependant mon
neveu Félix pose pour l'élégance, m'a-t-on assuré.
La baronne parla d'autre chose : elle avait son idée. Elle en avait toujours, quelquefois trop, à dire le vrai. •
Félix Petit-Cuenot (il avait coupé son nom en deux pour lui ôter la saveur du crû) était en effet l'un des jeunes hommes chics du monde ministériel. De son père il tenait la haute stature ; mais les fatigues de Paris et l'air plus pauvre avaient affiné les muscles de l'aïeul montagnard. Félix ressemblait par le visage à la toujours belle Virginie, de sorte que cette tète blonde aux moustaches menues, au front fuyant, au regard bleu buveur de plaisir, s'ajustait mal sur ce corps d'athlète en bas de la forme. De bons instincts, une faiblesse fâcheuse de caractère, s'alliaient chez lui à l'ignorance naïve de tout principe. S'amuser autant que possible était à ses yeux le but de la vie, et même le but de la République, d'après une notion commune à beaucoup d'hommes de son âge. Il était républicain comme on est vigneron en Bourgogne : à cause de la récolte.
Pour lui, d'ailleurs, la récolte ne laissait rien
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à désirer. Ses appointements, à vrai dire, étaient presque nuls, et la pension paternelle ne chilîrait pas haut. La République était là, heureusement, pour lui fournir le luxe d'un fils de famille possédant de belles rentes. Elle lui assurait un bureau élégant, des chasses princières, des bals et des garden-parties Elyséennes, des invitations recherchées, le sourire désintéressé du contrôleur dans tous les théâtres, des voyages gratuits à la Côte d'Azur ou à la montagne suivant les saisons, bref le bon souper et le bon gîte de la fable. Quant « au reste » la nature y avait pourvu.
Continuer à vivre ainsi était Vunum necessarium. Félix, en dehors de cette nécessité, n'aurait pas tué une mouche ni fermé un couvent. Mais quand l'ordre des choses, c'est-à-dire l'ordre de ses choses, risquait une perturbation, le bon garçon un peu mou devenait soit un guerrier fougueux, soit un fin diplomate, selon la nature du risque.
Sa quiétude fut troublée un matin, lorsque son père lui montra cette coupure d'un journal hostile envoyée par une agence qui, par hasard, faisait bien son service.
(( Bizarreries de l'assiette au beurre. — Le dernier cotillon de certain haut personnage gouvernemental était conduit par un jeune snob qui doit le jour à un député républicain. Celuici possède son Hippocrate sur le bout du doigt, tout au moins le « chapitre des chapeaux » dont parle Molière. Le pittoresque de la situation est que ce député a pour frère un journaliste dévoué à la cause, mais aujourd'hui sans emploi, et dont la fille est couturière. De sorte que la cousine, probablement, avait piqué ses doigts, rougi ses yeux, et voûté ses épaules, afin d'ajuster quelques-uns des nombreux corsages que le beau cousin, pendant cette soirée, emprisonna d'un bras nerveux... L'honorable P., on le voit, ne pratique pas le népotisme... pour tous les membres de sa famille. »
Félix, rouge comme un coq, fulmina cet anathème :
— L'oncle Ferréol est un joli maître-chanteur !
— Je doute que le pétard, vienne de lui, déclara l'aîné. Ce n'est pas son genre. Nous sommes brouillés ; tu ne l'as pas vu depuis ton entrée au collège. Moi, qui le connais mieux, je
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ne lui reproche que son mauvais caractère. J 'estime que nous devons mépriser ce coup d'épingle. Dans notre monde, on ne lit pas cette feuille cléricale.
— Dans notre monde, on est jaloux autant qu'ailleurs. Une méchanceté ne passe jamais inaperçue. Très joli de mépriser les coups d'épingle : ce^n'est pas vous qu'on vise, et d'ailleurs vous sortez peu. Moi qui vais partout, je n'ai pas envie qu'une demoiselle me demande l'adresse de ma cousine la couturière. Je ne suis déjà pas si facile à marier ! Pourquoi diable avoir rompu avec mon oncle?
— Ta mère ne pouvait accepter un faux ménage... et ses conséquences.
Le jeune homme haussa les épaules d'une manière qui témoignait moins de respect que d'information. Sans protester, Claude continua :
— Si j'avais voulu relever toutes les attaques de la Droite!... Que vas-tu faire? Démentir l'existence de mon frère et de sa fdle?
— Non, mais empêcher que le chantage recommence tous les huit jours. Pour cela, il faut casquer : j'irai voir mon oncle.
— Et si tu te trompes ? S'il ne connaît même
pas l'article? Je t'engage à te méfier de sa béquille.
— On est diplomate quand les circonstances le veulent. Attendez mon rapport.
Félix, pour aller voir son oncle, endossa le costume déjcà fripé qu'il revêtait, par économie, dans les occasions rares où il dînait avec ses parents. Si le chantage était prémédité, comme il persistait à le croire, la prudence lui défendait l'extérieur de la richesse. Cependant, même sous ses atours simples, son apparition, après avoir émerveillé la concierge, étonna l'oncle Ferréol qui ne l'avait pas vu depuis dix ans.
— Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il quand le visiteur se fut nommé.
— Plusieurs choses, répondit le visiteur qui s'était muni d'un prétexte. Commencerons-nous parles affaires? Un journal où je fais quelque-
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i'ois la (( Revue des théâtres » cherche un rédacteur pour les questions sociales. Je sais que vous êtes libre et tout le monde connaît votre compétence. Vous plairait-il de rentrer dans l'arène ?
Ferréol, qui l'avait quittée malgré lui et en souffrait encore, dressa l'oreille à cette proposition. Toutefois il avait d'autres griefs où l'ambassadeur jouait un rôle plus personnel. Cette question vint sur ses lèvres :
— Ton père sait-il que tu es chez moi ?
— Franchement, non. Ceci est une des questions qui m'amènent. Je n'ai jamais bien compris la cause de cette brouille. Chez nous, sur ce point, on garde le silence. Mon plus vif désir serait de m'en expliquer avec vous, pour y mettre fin.
— Nous ne sommes pas brouillés, ton père et moi : nous sommes éloignés. Il me reproche mon genre de vie : je le blâme d'avoir donné raison à ceux qui prétendent que les apôtres de la foi socialiste sont de simples frocards, en quête de prébendes.
— Mais, dit prudemment le fin diplomate, mon père n'est pas riche.
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— Il l'est encore ln»p.
— Et vous ne l'êtes pas assez, mon pauvre oncle !
— Je ne demande rien de plus, sauf la satisfaction de pouvoir être utile à ma cause. Peuxtu me la donner? J'en doute : les disciples se sont détournés du vieux pédagogue.
« Décidément, songea Félix, il n'est pour rien dans le pétard. Mon père l'a bien jugé. Mais cela ne m'avance guère. Où faut-il chercher maintenant? »
Son but rempli, rien ne le retenait chez son oncle, et, surtout, rien ne devait l'y rappeler. Comme il préparait une phrase pour clore l'entretien, la clef tourna dans la porte de l'étroit vestibule. Rosine, tout en se débarrassant de son chapeau et de son voile, cria gaiement :
— Eh bien, père? On m'abandonne? Pas venu au-devant de moi? J'étais inquiète en trouvant vide notre banc des Tuileries.
— Ma fille travaille de l'autre côté de l'eau, expliqua Ferréol. D'habitude je vais l'attendre à mi-chemin.
S'adressant à Rosine, il demanda :
— Peux-tu deviner le nom de ce jeune homme? Voyons, n'aie pas peur, grande sotte!
Sotte elle n'était, pas plus que laide. Mais, dans la bouche de son père, ces calomnies étaient des mots d'amitié. Avoir peur d'un homme n'était pas dans ses habitudes. Trop souvent elle avait repoussé l'hommage de galanterie offert sur sa route. Cependant elle mit sur le compte d'une frayeur inexpliquée le choc produit par la vue de Félix. Dans la suite elle se répéta plus d'une fois : «. J'avais raison d'avoir peur! »
Quant à Félix, il murmura intérieurement la phrase du viveur charmé : « Dieu ! la belle personne ! »
— Le lils de mon aîné, dit Ferréol en manière de présentation.
— Votre cousin, précisa l'inconnu. Vous n'avez jamais entendu parler de moi ?
Gracieuse par instinct, elle atténua d'un sourire l'aveu désobligeant de son geste. Ce sourire et le regard des grands yeux noirs qui corrigeaient une franchise involontaire la rendirent séduisante. Se devinant telle et ne voulant pas l'être, elle mit au repos son visage
mat et redevint statue, ainsi que jugea le spectateur.
— Moi, dit-il, j'ai entendu parler de vous... chez mes parents.
La diplomatie lui défendait de raconter qu'il avait entendu parler de Rosine dans un « écho » malicieux.
Ferréol, qui n'avait rien du diplomate, fit cette question :
— Ah ! par exemple, je voudrais bien savoir ce que tes parents ont dit?
— Vous le saurez quand ma cousine sera loin, répondit l'adroit Félix.
Pour lui, jusqu'à cette heure, la cousine n'avait été qu'une petite ouvrière en robes, environnée — la chose était d'ailleurs sans importance — des nuages qui flottent autour de cette corporation mélangée. Depuis qu'elle était devant lui, Féhx, avec son coup d'œil exercé, la voyait sortir rapidement du nuage, telle que le pic neigeux révélé par un vent soudain. \iveur, et surtout croyant l'èlre, il n'avait pas encore atteint ce point — qui se nomme la corruption — où la vertu semble un ridicule dont il faut sourire, une arrogance qu'il faut abais-
ser. Le jeune poulain, pour emprunter le langage des éleveurs, était encore tout près du sang, de la vieille race forte et honnête qui avait fourni le gas de Morteau et la brave petite chapelière de. Battant. Chez lui, la dégénérescence avait porté sur l'énergie morale plus que sur les instincts de droiture, endormis comme des facultés sans emploi.
Donc, surtout chez une cousine placée, à son point de vue, hors de la circulation, l'honneur (le la vie était chose louable et satisfaisante. Le plaisir qu'il éprouva en découvrant cette parure au front de Rosine l'étonna lui-même, non moins que l'impression produite par sa beauté, (^ar le fameux article qui l'avait amené chez son oncle avait menti sur plusieurs points. La jeune ouvrière n'avait pas les yeux rouges et sa taille était parfaite. Quant à ses mains, qui sortaient de gants défraîchis, mais soigneusement lavés (jadis portés par la baronne), on n'y trouvait aucune tare fâcheuse. Le cousin pensa qu'il ferait bon « emprisonner d'un bras nerveux » la taille dont il imaginait la souplesse onduleuse dans les évolutions d'une valse. Ferréol mit fm à celte rêverie en disant :
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— Excuse ma fille. Si nous devons avoir un dîner, il faut qu'elle le cuise : besogne très simple d'ailleurs.
Déjà Rosine avait la main sur la porte. Un mensonge de plus sortit des lèvres du visiteur :
— • Je suis en train de négocier quelque chose pour mon oncle, de la copie que lui ]>rendrait un journal. Vous me reverrez bientôt.
— Merci de vous occuper de mon père, ditelle.
Félix trouva que le remerciement du sourire valait encore mieux que celui des mots.
Restait à trouv^er le journal qui, jusque-là, existait seulement dans son imagination, et qui n'en fût jamais sorti sans la charmante vision à peine disparue.
En attendant il rentra chez son père l'esprit tout calmé.
— Vous aviez raison, convint-il ; mon oncle ne connaît même pas l'article. C'est un fort honnête homme, instruit, intelligent, pondéré. Je vous avoue qu'il a fait ma conquête.
— Vraiment ? Peut-on savoir ce qu'il t'a dit?
Répondre n'était pas commode. Le peu qu'avait dit Ferréol n'était pas fait pour les oreilles de Claude. En toute vérité le neveu ne voyait pas très bien comment l'oncle avait opéré sa conquête ; du moins il ne le voyait pas encore.
— Quelquefois, remarqua-t-il avec profondeur, le silence d'un homme vaut mieux que ses paroles pour le faire juger. Celui-là n'est pas riche, tant s'en faut; mais son plus grand mal, c'est l'ennui. Quand il pourra donner un peu de sa prose à un journal quelconque, tout ira mieux. Je vais m'en occuper demain.
— Tu comptes le revoir?
— Si j'ai quelque collaboration à lui proposer. Ne serait-ce que cinq louis par mois, l'aubaine, pour lui, serait considérable. Ajoutez qu'on ne pourra plus dire que nous ne faisons rien pour nos parents pauvres.
La toujours belle Virginie assistait à la conversation. Avec le flair singulier qui distingueles femmes, elle voylut savoir si son fils avait aperçu « la couturière » . Il répondit :
— Nous nous sommes croisés sur le seuil, elle rentrant, moi sortant.
— A quoi est-ce qu'elle ressemble?
— Mon Dieu! elle ressemble... à une couturière.
Ce calme dédaigneux rassura l'ex-fleuriste. Cependant elle donna un conseil de sagesse maternelle :
— Je t'en conjure, mon ami. Reste à l'écart de cette bohème.
11 éclata de rire; mais, incai)able de supporter certaines critiques pharisiennes entendues bien des fois, il devint mordant :
— C'est à pouffer! Mes ennemis politiques m'accusent d'être snob ; mon auguste mère craint que je ne m'encanaille dans un monde au-dessous de moi. Comment ne pas perdre la tête?
— Enfin, tu pourras donner une adresse aux dames qui ont besoin de faire retaper leurs robes.
— Je pourrai même en donner une aux hommes qui ont besoin de faire retaper leurs chapeaux.
— Assez d'esprit ! commanda Claude. Avec tout cela nous ignorons d'où vient l'article.
— Un coup d'épingle, papa. C'est vous qui
l'avez (lit. Dormons tranquilles jusqu'aux prochaines élections.
Dès le lendemain il se mit en quête d'un débouché pour la copie de son oncle, certain d'y parvenir sans trop de peine. Tous les journaux ont besoin du cabinet d'un ministre, — surtout quand ils sont ministériels. Donc le jeune attaché obtint assez vite pour Ferréolune place d e rédacteur libre, intermittent (et pas payé cher) dans une feuille moins Carnivore que le Journal du Vingtième. Et qui pourrait le blâmer si, pour cette agréable communication, il choisit l'heure où la table devait être desservie dans l'humble ménage de la rue d'Alger?
Rosine cousait pour son propre compte — moyen utile de se reposer — tandis que son père lui lisait le Misanthrope — moyen économique de la conduire au théâtre. Félix leur serra la main et dit gaiement :
— Profitez de votre reste, cher oncle! Vous n'aurez bientôt plus de temps pour la littérature d'autrui. On vous demande des articles : j'espère que la plume n'est pas rouillée.
La cousine, qui avait repris son ouvrage, leva sur lui des yeux brillants de gratitude.
Ferréol resta impassible, mais j-es joues se colorèrent de plaisir.
— Nous verrons, lit-il simplement. Quoiqu'il en soit, tu as fait de ton mieux : je te remercie. Dois-je aussi remercier ton père? 11 m'en coûterait un peu?
— Vous avez tort. Papa regrette la situation qui s'est établie entre vous. Il me le disait encore tout à l'heure. Patience ! La diplomatie est un don chez moi. Je vous les ramènerai.
— Est-ce possible? Ta mère, qui est une grande dame, voudrait bien oublier mes torts ?
— Vous ne lui rendez pas justice, mon oncle. Elle aussi parle de vous avec... avec une estime sincère.
— Papa, fit doucement Rosine, pourquoi vous moquer ? Le cousin est très bon et vous lui devez le grand plaisir de rentrer dans la vie active.
— Ne croyez pas que la reconnaissance de votre })ère suffise à mon ambition. Je veux mériter la vôtre. Aimez-vous le théâtre? Voici deux billets pour dimanche prochain.
— Seulement deux?...
Elle s'arrêta un peu confuse de cette exclamation indiscrète.
— C'est tout ce que j'ai pu avoir, dit le jeune imposteur. J'aurais été fier de vous accompagner; mais on n'a pas été plus généreux.
Escorter le père en veston et la fille en costume tailleur ! Il n'était pas encore mûr pour de tels sacrifices. Toutefois, loin des regards dédaigneux de ses Ijelles amies, il avait passé une heure à suivre les jolis mouvements de la couseuse et à la voir, attentive, rester le petit doigt en l'air, tandis qu'elle buvait de ses jolis yeux l'histoire commencée.
Le dimanche matin, selon son habitude, Rosine alla voir madame de Gussigny dont elle était l'idole.
— Marraine, fit la petite, devinez qui est venu chez nous?
La baronne répondit sans hésiter, comme si la chose eût été prévue :
— L'odieux homme qui est votre oncle?
— Vous brûlez ! Son fils, Dieu sait pourquoi, a... fait une démarche.
Elle avait pris un air important et mystérieux qui la rendait délicieusement drôle.
FERRiiOL 201
— Oui, confirma la baronne, Dieu sait pourquoi (et moi aussi, songea-t-elle tout bas.) Je me demande quelle peut-être cette « démarche ». Apportait-il à votre père l'argent qu'on lui doit?
— Non, avoua l'innocente. Mais ses parents veulent se réconcilier avec nous.
— A l'œil? fit la dame qui avait pris une teinte d'argot dans ses visites aux mansardes.
— Ce serait beaucoup de n'être plus brouillés. Mais patience! Papa tient déjà quelque chose : il va écrire dans un journal.
— C'est tout ! Et cela vaut combien ?
— Quelque chose comme cent cinquante francs tous les mois, paraît-il. Voir papa occupé m'enchante.
La baronne parut moins enchantée.
— Bon ! fit-elle s'oubliant ; nous allons avoir un (( sapeur » de plus. Joli résultat!...
— Je doute qu'il sape bien fort : il se calme avec l'âge. Mais devinez où il me mène ce soir? Au théâtre, avec des billets donnés par le cousin.
— Tout à l'œil, décidément. J'aime à croire que vous n'allez pas entendre représenter une
ordure. Il est vrai que l'on mène les jeunes filles partout, maintenant.
— Papa dit que la pièce est convenable. El vous savez qu'il est sévère, quand il s'agit de moi.
— Ainsi soit-il ! Je suppose qu'il surveillera ce cousin, qui doit être un chenapan.
— Marraine, vous n'êtes guère charitable, pour une dame de charité !
— Penh, la charité ! Nous croyons la faire, et puis ça tourne contre nous... Enfin, ma petite, amusez-vous ce soir. Naturellement vous gagnerez un bon rhume en attendant l'omnibus jusqu'à une heure du matin! J'exige que vous preniez un liacre. Voici la course. Vous serez censée payer de votre poche. Pas d'observation ! Une filleule n'est pas obligée de s'évanouir quand sa marraine l'empêche d'attraper la mort — ainsi que dirait madame Mélisson — en lui donnant quarante sous.
Félix, comme c'était son devoir, ne fut pas long à s'assurer que le spectacle avait amusé sa cousine.
Avant qu'elle pût répondre, la parole tut prise par Ferréol, qui n'était pas de bonne humeur :
— Parlons-en! Une pièce idiote : avec cela, des torrents d'eau à la sortie. On a dû se fendre d'un sapin. Il est vrai que c'est mademoiselle la richarde qui a payé.
Croyant à tort que sa générosité avait appauvri Rosine, Félix fut embarrassé et devint fort rouge. Elle s'en aperçut et, agréablement touchée, le consola aussitôt :
— Une dame que je connais m'avait fait
un cadeau. Quant à la pièce, elle était fort bien jouée et les actrices avaient de si belles robes ! De tout cœur merci, cousin.
— Voilà! poursuivit l'oncle. De bons acteurs et de beaux costumés : cela fait tout passer. Quand on peut, comme moi, réciter son Molière par cœur, les inepties de ces jeunes gens ne pèsent pas lourd. Tout ce qu'ils peuvent trouver, c'est une femme coquine, un mari canaille, et, pour couronnement, la sublime invention du divorce.
— Mais, mon oncle, vous n'allez pas nier que le divorce soit un des bienfaits de la République?
— Oh! pardi, je suis de ceux qui ont porté Naquet au pinacle. Pratiqué conformément aux vues de ce grand penseur, le divorce est un bienfait, sans aucun doute.
— Dans une de ses proclamations, rappela Félix, mon père a dit : « c'est une soupape de sûreté. »
— La métaphore n'est pas de lui. Mais ce qui est fâcheux, c'est qu'elle ne peut plus servir. La soupape s'est changée en vanne de moulin, qui laisse passer toute la rivière. Depuis qu'on
peut rompre sans effort une union malheureuse, tout le monde se trouve mal marié. Une chose me confond, c'est de voir le progrès du lléau, non chez les bourgeois, corrompus par essence, mais chez le peuple que sa pauvreté devrait rendre austère. L'ouvrière divorce avec frénésie.
— Dame, si elle est baUue par un ivrogne?
— Alors que penser de l'ouvrier qui la bat? Comment faire du bien au peuple si une bonne loi devient mauvaise par la faute des individus? On en arri^'e à croire que la réforme des individus passe avant la réforme des institutions. Quand on a usé la moitié de sa vie à dire le contraire, c'est pénible. Et quand on a une fille...! Penser que je te verrai quelque jour, pauvre enfant! partir au bras d'un monsieur qui se dit à lui-même : Après tout, il y a le divorce.
— Papa, fit doucement Rosine, vous ne me verrez jamais partir, si toutefois je pars, avec le monsieur désigné plus haut.
— Oui, je sais : lu feras intervenir le prêtre... Car elle est cléricale, ma fille! C'est le résultat le plus tangible que j'aie obtenu par
vingt-cinq ans de lutte. Dis-le à ton père : ça l'intéressera.
Félix, l'air élégamment navré, commença une protestation :
— Voyons, cousine...
Mais il n'alla pas plus loin. Jamais, clans les yeux d'une femme, il n'avait trouvé ce mélange de fermeté dans l'injonction et de toute-puissance dans la prière. Ce n'était pas la première fois, cependant, qu'une jeune cléricale avait tenu bon en face de sa pitié dédaigneuse. A cette heure il comprit qu'il causait une peine, et cette idée le troubla.
— Pardon ! fit-il en s'inclinant.
Ferréol resta impassible; mais ce jeu é* scène, qui avait duré quelques secondes, le frappa vivement. Il revint à la plainte déjà exprimée :
— Je suis vieux ; j'ai travaillé, souffert toute ma vie pour donner un peu de bonheur au peuple et je n'ai pas même pu en donner à ma lille. Comme je suis fatigué ! Comme je voudrais, mes amis, retourner pour une heure dans notre vieux Battant, y guerroyer non à coups de plume mais h. coups de boules de
FERRKOL 267
neige, entendre les passants jurer contre les « petets marcassins d'écoulerots, petels gouillandeux ! » et avoir les oreilles tirées par voti'e grand'mère, que Dieu ait son âme! ainsi qu'on disait alors.
Pendant ce temps-là Rosine songeait : « Papa l'ennuie; il ne reviendra plus. » Mais il revint encore, bien qu'en toute vérité son oncle l'ennuyât, parlant philosophie sociale des heures entières. Au fond c'était assez commode pour Félix, ainsi soustrait à l'obligation de causer avec sa cousine à qui, humiliante découverte! il ne trouvait rien à dire, lui qui se vantait de ne pouvoir être intimidé même par la Présidente de la République. La vérité est qu'il fallait taire certains propos qui lui seraient venus facilement, car sa conversion à l'amour chaste n'était pas encore bien avancée.
Ilavaitnéanmoins composé à son propre usage, nul ne l'ayant fait pour lui, un code de morale peu compliqué et d'une rédaction fort simple. « Ça ne se fait pas » en était la formule unique. Tricher au jeu, refuser un duel, accepter de l'argent d'une bienfaitrice énamourée avait toujours passé à ses yeux pour des choses «qui ne se font pas».
Séduire sa cousine germaine fut ajouté, de quoi il faut qu'on le loue, à ce catalogue un peu court d'opérations illicites. « Pas de chance ! » devint une plainte souvent répétée en luimême. Il voulait dire parla : « Cette jeune fille, que je ne peux pas attaquer, est précisément celle dont je voudrais devenir le vainqueur ». A la période où nous sommes, l'idée qu'il aurait pu en faire sa femme n'avait pas même effleuré son esprit. Epouser, tant belle qu'on voudra, une fille également privée des faveurs de la fortune et des actes de l'état civil, ce n'est point immoral, peut-être, mais pire !
Ce beau Romain ne croyait pas avoir en face de lui une Sabine, luttant contre l'amour qui l'entraînait vers l'ennemi de sa foi, sinon de sa patrie. Elle non plus ne songeait pas à lui comme époux, le jugeant fait pour de plus hautes destinées. Elle ne l'en aimait pas moins pour ne pas devoir l'aimer ; probablement elle l'en aimait plus, sans chercher un dénouement à la Corneille, ni même à la Dumas fils. Elle l'aimait parce qu'il était beau, qu'il était bon pour son père, et puis pour cet autre motif, à savoir qu'il était le seul jeune
liomme dont elle eût écouté la voix plus d'une minute, encore que les occasions ne lui eussent pas manqué. Elle souffrait avec une résignation tranquille, sans revendiquer son droit au bonheur, à rexem[)le de l'héroïne qui, malgré tout, lui avait arraché des larmes dans la pièce qu'elle avait vue, grâce aux billets de son cousin.
Quant à Ferréol, la présence de son neveu lui était de plus en plus nécessaire. Il disait à sa fille :
— Nous avons les mêmes idées, bien plus que je ne l'aurais supposé.
On aurait pu lui répondre que « les idées » de Félix consistaient uniquement à écouter les développements lus ou parlés par son oncle, tout en se rinçant l'œil, comme auraient dit ses camarades. Déjà, une fois ou deux, il avait accompagné Ferréol dans sa promenade quotidienne au devant de sa lille. Par là il risquait d'être rencontré en compagnie d'un béquillard mal mis et d'une couturière ayant encore des lils blancs sur sa jupe. Mais il devenait plus brave, s'étonnant de la trouver plus belle chaque jour, phénomène cependant assez
'210 l'KRRÉOL
simple, car ce n'est pas en mangeant qu'on gagne de l'appétit, quoi qu'en dise le proverbe. Un soir, son oncle ayant été retenu au journal qui n'avait pas bien compté les lignes, Félix se trouva seul au-devant de Rosine dans le Jardin des Tuileries. Comme elle refusait de s'asseoir dix minutes sur le banc où d'habitude elle rejoignait son père, le cousin demanda :
— Est-ce donc que je vous fais peur?
— Ce n'est pas vous qui me faites peur, ditelle en souriant ; ce sont vos gants, votre chapeau et votre canne à pomme ciselée. N'ayant pas l'air de mon cousin, vous avez l'air.,, d'autre chose, et cela me déplaît.
Il risqua cet aveu d'une qualité médiocre :
— Cependant je suis votre cousin... et l'ai regretté plus d'une fois.
Habituée à se défendre d'attaques plus directes, elle voulut couper court à toute aiïibiguité. Aussi bien le regard de jeune premier qui soulignait la phrase de Félix la rendait assez claire. Elle fit cette réponse plutôt sévère qu'embarrassée :
— Vous regrettez que je ne sois pas une
ouvrière quelconque dont vous pourriez vous amuser? Prenez garde! Quand vous serez un homme politique, vous n'aurez plus le droit de flétrir dans vos discours les vices de la bourgeoisie.
— C'est vous, dit-il en riant, qui cherchez à flétrir les miens. Laissez-moi vous prévenir qu'il ne faut pas vous lier à mon chapeau, ni à ma canne. J'ai toute la mine d'un grand viveur, n'est-ce i)as? On s'y trompe, surtout quand on voit mes cartes : attaché au cabinet du Ministre ! La vérité c'est que je n'aime ni la politique ni la grande vie. Ma bourse et ma cervelle sont trop vides, je m'en rends compte. Tous deux nous sommes déclassés : vous par en bas, moi par en haut. Je ferais un excellent commis, vous une parfaite cliente, me tendant votre main pour essayer des gants. <( Et avec cela, mademoiselle ? »
Rosine, le voyant simple et bon garçon, devint à son tour communicative et confiante.
— Que diriez-vous, demanda-t-elle, si vous saviez que mes gants coûtent six francs la paire ?
Elle éclata de rire en voyant la tète effarée de son cousin.
— Voilà, expliqua-t-elle, ce que c'est que de posséder une marraine qui a de la générosité — et ma pointure, pauvre femme ! J'hérite de son castor en hiver, de son chevreau en été. Quelque jour vous* ferez sa connaissance. Elle vient souvent chez nous.
Félix n'avait plus envie de rire.
— Oh! s'écria-t-il, penser que vous portez la défroque des autres, comme une femme de chambre, vous !
La rencontre avec madame de Cussigny eut lieu quelques jours après. Installée chez Ferréol, elle vit entrer un beau jeune homme et ne put retenir une grimace quand elle apprit son nem. Elle déploya son face-à-main, et considéra le nouveau venu avec l'attention qu'elle eût accordée à une bête curieuse, voire assez dangereuse.
— Ah! dit-elle sans enthousiasme, c'est le neveu?
Intimidé par le nom qu'il entendit, plus encore par ce type ignoré, le neveu dessina l'inclination la plus respectueuse de son répertoire.
— Monsieur, déclara la baronne, vous avez pour oncle un des hommes que j'estime haute-
ment. Il pourrait être envieux s'il regardait à côté de lui. J'entends qu'il pourrait envier la richesse de... certains autres, car, sous bien des rapports, ce sont eux qui doivent l'envier.
— Madame, prolesta Félix qui comprenait, vous commettez une grande erreur si vous croyez que mon père a de la fortune. Mais il déplore que son frère ne soit pas à la place qu'il devrait occuper ; sa fille encore moins.
— Je t'arrête là, interrompit le philosophe. Quand on est fille et petite-fille d'ouvriers, quoi de plus naturel que de gagner honnêtement sa vie?
— Les choses naturelles n'arrivent pas toujours, insinua la visiteuse. Payer ce qu'on doit est fort naturel, surtout quand le créancier est dans le besoin. N'empêche que des exemples du contraire se voient tous les jours.
En parlant ainsi, elle semblait vouloir percer de ses yeux brillants le visage de Félix. Or les parents de ce dernier, il en avait un souvenir vague, s'étaient entretenus jadis des « réclamalions » du cadet... Une soudaine intuition le frappa : « Cette terrible vieille a inspiré le fameux article ». Véritablement il eut peur.
Des insinuations elle était capable de passer aux attaques directes. Au lieu d'attendre sa cousine il quitta la place, ne soupçonnant pas l'idée en germination dans la cervelle de la baronne, qui en avait au moins deux par jour. Un dimanche matin, la marraine lit subir cet examen à sa filleule, qui le passa fort mal, ou fort bien, selon qu'on veut l'entendre :
— Petite vous m'aviez caché que ce cousin est superbe.
— Superbe est un mot que je n'aime pas, marraine.
— Tant pis pour vous, car c'est le mot qui convient. Je veux croire que vous n'écoutez pas tout ce qu'il vous dit.
— Mais il ne me dit rien ; il ne parle qu'avec mon père.
— Sans vous regarder jamais ?
— Ce ne serait guère poli, marraine.
— Vous n'avez jamais été seule avec lui ?
— Une fois, dans le Jardin des Tuileries.
— Et alors...?
— • Alors, toujours par politesse, il a regretté que sa qualité de cousin lui interdise la galanterie.
— Ai'dez un peu ce muguet ! Il vient souvent chez vous? Oui? Et vous êtes prête à jurer que ce n'est pas pour vous qu'il y vient?
— Je ne peux pas jurer de ce (|ue j'ignore ?
— Bon. Mais vous pouvez dire si vous serez contente quand il ne viendra plus,
Rosine s'étant mise à sangloter, l'excellente femme la prit dans ses bras.
— J'en étais sûre ! Nous voilà bien ! Si seulement ce n'était pas un mauvais drôle, ayant tous les vices !
Au milieu des sanglots, l'accusé fut chaudement défendu.
— Vous le calomniez toujours, marraine... ! 11 n'a pas tous les vices... Dans le fond il est très simple... très honnête.
— Qu'en savez-vous, mignonne?
— 11 me l'a dit.
— Oh! nous voilà renseignées... Franchement je vous croyais la tête plus solide.
Rosine, brusquement consolée, bondit sous le reproche.
— Ob. serais-je, madame, si je n'avais pas la tète solide ? Croyez-vous qu'il suffise à une jeune fille du peuple d'être bien gardée quand
elle travaille, bien gardée quand elle mange, comme je le suis grâce à vous, pour n'entendre jamais dire : « voulez-vous une voiture, de belles robes, des diamants? » Tout m'est donc défendu, non seulement ce qui est mal, mais encore d'aimer un homme qui n'en sait rien, qui ne demande rien, et qui me respecte? Faut-il donc m'arracherle cœur de même que je m'arrache les yeux pour gagner ma vie et celle de mon père? Quand vous aviez mon âge m'auriez-vous blâmée aussi sévèrement?
— Chère petite, je vous blâme uniquement d'être malheureuse.
— Vous détestez mon cousin !
— C'est son père que je déteste. Vilain homme ! Il a dépouillé le vôtre qui est trop faible pour obtenir justice. Et voilà pourquoi vous vous arrachez les yeux... Mais j'ai mon idée. Si ce jeune homme est digne de vous... Allons ! baignez vos joues. Ma voiture est attelée. Je vous emmène au Bois, charmant à cette heure.
Vers le milieu de la semaine, Félix vit entrer la baronne dans son cabinet du Ministère. Elle aussi avait inventé un prétexte.
— Monsieur, dit-elle, j'ai besoin de l'Administration, et vous jugez bien que les motifs de compter sur sa bienveillance me font défaut terriblement. Vous ayant rencontré je m'adresse à vous qui, je le confesse, êtes le seul habitant de ce vaste édifice dont le nom me soit connu. Mais vous avez peut-être oublié le mien ?
— Vous calomniez ma mémoire, protesta Félix sans se douter qu'elle avait calomnié d'autres choses en lui.
— Alors vous ne repoussez pas la suppliante? Voici mon affaire. Dites-moi franchement si
elle est impossible et, dans ce cas, partloiinezmoi de vous avoir dérangé.
Le jeune homme écouta d'une oreille, mais il était fort troublé. D'une part la présence d'une telle « suppliante » flattait son orgueil. De l'autre il n'était pas guéri de la blessure causée à ce même orgueil par certain article dont l'auteur, il le soupçonnait de plus en plus, n'était pas loin. Madame de Cussigny acheva son exposé. Il s'agissait d'obtenir une faveur — peu importante — pour le village de Normandie où elle avait son habitation. Quand elle eut fini, l'attaché tenait toute prête sa réponse. Il commença par protester contre les allégations de sa visiteuse. « La bienveillance gouvernementale est assurée à tout le monde, amis et ennemis, quand l'intérêt des populations est en jeu ». Avec une gravité m.élancolique il demanda :
— Mais vous, madame, pourriez-vous assurer que la rancune de votre parti ne nous expose pas à des attaques injustes? Vos journaux respectent-ils nos vies privées, nos tristesses de famille? Et, puisque vous avez parlé de bienveillance, pouvons-nous compter sur la vôtre?"
FERRIÎOL 279
— Nous sommes des vaincus, |tlai(la la baronne sans faire l'innocente. Puisque nous payons, laissez-nous chanter. Qu'importe si le couplet qui sort de nos lèvres est parfois un peu malin ? Serez-vous moins libéral qu'un Mazarin, ministre de Louis Quatorze, homme d'église par-dessus le marché ? Etes-vous mécontent qu'un de nos journaux ait appris à ses lecteurs l'existence d'une cousine dont le mérite égale la beauté ? En ce cas vous êtes plus difficile que moi, qui me flatte d'être son amie et la promène dans ma voiture.
— J'ignorais ce détail quand j'ai lu... votre couplet, avoua Félix. Ma cousine, assurément, n'est pas à plaindre.
— Jamais elle ne se ])laint; jamais elle ne récrimine. Elle est instruite, bien élevée, sérieuse au point de ne pas s'ennuyer de la compagnie d'une vieille femme. Chaque dimanche matin nous nous asseyons au bord du lac, et sa santé se trouve bien d'une heure ou deux en plein air. Revenons à vos griefs, et, pour dissiper une fâcheuse impression, laissez-moi vous assurer que je déplore votre ennui. Dieu me garde de faire croire que j'ai de l'influence dans
mon milieu politique, mais j'y compte des amis qui apprendront de ma bouche vos bienfaits à mon égard. Vous voyez que je parle comme si ma prière était déjà exaucée.
— Madame, elle te sera. Prenez seulement la peine de m'envoyer une note.
— Vous l'aurez demain.
Ils se quittèrent, satisfaits tous les deux. « Ils ne m'embêteront plus », songeait Félix. « Nous allons voir s'il viendra nous retrouver au lac », se disait la baronne.
Très exactement il y vint. Rosine, qui n'était pas dans la confidence, faillit s'évanouir d'étonnement heureux. Lui, avec une correction diplomatique, sembla n'en vouloir qu'à madame de Cussigny.
— Connaissant vos habitudes, fit-il, je viens vous rendre compte de ma mission dans cet endroit charmant où l'on ne devrait pas, surtout le dimanche, parler boutique.
Il s'interrompit juste assez pour serrer la main de sa cousine, occupée à nourrir les canards. Puis il conta modestement ses efforts, en bonne voie de succès, pour l'obtention de la faveur sollicitée. La baronne le remercia, le fit
causer, et jugea qu'il n'était point mauvais, sans le juger aussi bon qu'avait fait Rosine. Même elle trouva qu'il devenait amusant, lorsqu'il n'était pas dans son caijinet, devant son étagère de cartons plus ou moins vides, contemplé par les yeux de belle-mère que certain buste en plâtre ne détournait pas de lui. Au frottement continuel des journalistes, du monde des théâtres, des |)o]iticiens dégourdis, de ses camarades frottés eux-mêmes pareillement, il avait, n'étant point sot, conglutiné cet esprit parisien auprès duquel celui de Voltaire semble surfait, de même que Galvani reste dans l'ombre pour les hôtes d'un salon étincelant d'ampoules électriques.
A voir sa marraine sous le charme, Rosine éprouvait la jouissance délicieuse que cause à une femme le succès de l'être aimé. Elle en éprouvait une autre, qui était de sentir l'admiration dans les regards de son cousin. Sa robe et son chapeau, très simples, étaient l'ouvrage de ses doigts ; mais pas une seule des élégantes qui s'habillaient à cette heure pour les courses d'Auteuil, ne pouvait espérer d'être mise plus à sa figure. Laissée libre d'obéir à son goût
servi par son adresse, l'ouvrière Parisienne obtient des résultats merveilleux.
Encore qu'elle ne fût point coquette — et, surtout, ne voulût pas l'être — cette jeune fille avait conscience que sa toilette ne faisait point tache dans la voiture d'une grande dame, ni dans le voisinage d'un beau cousin. Les gants et le chapeau de Félix ne lui faisaient plus peur ; elle se sentait son égale. Pourtant elle causait peu sans toutefois s'occuper des canards qui, se voyant oubliés, débarquaient sur la terre ferme, guettant de leurs petits yeux ronds le pain qu'elle tenait encore entre ses doigts.
— Mon enfant, lui dit la baronne, en vous voyant ainsi entourée je songe à ces héritières dont les jeunes gens d'aujourd'hui ne regardent ni la robe ni la figure, mais seulement le sac.
Poussant un gros soupir qui contrastait avec l'expression de son visage, Rosine répondit :
— Hélas ! « mon sac » est trompeur. C'est vous, marraine, qui m'avez donné deux sous pour acheter ma dot.
— Permettez que je défende ma famille, baronne. La iigure, dans l'occasion, n'est pas une figure d'héritière.
Madame de Cussigny trouva que « baronne » tout court était un peu intime dans la bouche de son nouvel ami. Sans broncher — sur la scène on lui en faisait entendre de plus i'ortes — elle protesta gracieusement :
— Je n'ai jamais pensé que votre cousine fût laide.
Puis, jugeant que la besogne accomplie était suffisante, elle tira sa montre :
— Allons, dites adieu aux canards, [)etite ! N'oublions pas que votre père aussi doit avoir son déjeuner.
Tous trois marclièrent du côté de la victoria qui attendait à l'ombre. Dans cet équipage de vrai style, près de cette femme à cheveux blancs, une personne ayant la beauté de Rosine trouvait un cadre qu'une automobile de trente mille francs ne pourra jamais fournir. Les yeux de Félix manifestaient une admiration ardente quand elle lui tendit la main. Le cocher pencha la tète pour demander les ordres. Madame de ■Cussigny, espiègle à ses heures malgré son âge, proposa :
— Monsieur, si vous n'avez pas peur du strapontin, je pourrais vous déposer quelque part.
Il devint très rouge, hésita, puis répondit :
— Vous êtes mille fois bonne ; mais il faut bien profiter du dimanche pour faire un peu d'exercice.
Quand on fut en route, madame de Cussigny éclata d'un rire malicieux :
— Pauvre garçon ! Ce n'est pas du strapontin qu'il a peur. Que dirait le ministre s'il lisait dans un rapport que son attaché roule carrosse avec la mère d'un candidat de la réaction ?
11 y eut un silence, après quoi la baronne exposa un plan qu'elle avait formé :
— Nous sommes en juillet. Pour moi c'est l'heure du départ. Pour vous c'est la morte saison. Je serai seule à Gussigny pendant un un mois, mon fils faisant une tournée en Ecosse. Vous avez besoin de repos ; j'ai besoin d'une compagne. Conclusion indiquée : je vous, emmène en Normandie.
— Oh ! marraine, y pensez-vous? Que deviendrait mon père?
— Votre père, évidemment, ne peut quitter- Paris oij il distribue le pain delà bonne parole... à ses canards. Mais il a une concierge secrètement amoureuse de lui. Je m'entendrai avec
FERRÉOL 28î)
madame Mélisson. Jamais — quitte à vous rendre jalouse — votre père n'aura été soigné, nourri, blanchi, raccommodé aussi bien qu'il va l'être. D'ailleurs il consentirait à vivre dans une [>rison pour vous donner quatre semaines au grand air. Vos joues sont pâles — quelquefois.
— Mon Dieu ! marraine, si vous voyiez les joues des pauvres malheureuses qui travaillent dans les ateliers où l'on passe la nuit !
— Petite, j'en demande pardon aux belles dames qui veulent une robe en trois jours, sans s'inquiéter du reste : elles font un grand péché.
— Et la patronne qui touche la facture, croyez-vous qu'elle n'a rien sur la conscience?
— Il n'y a plus de conscience, petite. Votre père et ses amis l'ont remplacée par des lois. La patronne, au lieu d'aller en purgatoire, va en police correctionnelle.
— D'où elle se tire [)1lis facilement.
— Aussi votre père veut qu'on fasse des lois pour obliger ceux qui nous gouvernent à observer la loi. C'est un bien brave homme, votre père! J'irai le voir demain pour arranger les vacances de sa fille. A bientôt!
Ferréol n'était pas seulement un brave
homme. Il adorait son enfant. La pensée qne Rosine emplirait ses poumons pendant un mois du bon air de la campagne lui causa un plaisir extrême. Volontiers il s'oublia pour lui procurer ce bienfait. D'ailleurs, tant que durerait cette période de solitude, l'obligeante Mélisson répondait de lui et, chaque jour, il devait avoir une lettre de sa fille.
Dans la première semaine de juillet la baronne monta en wagon avec sa protégée qui croyait entrer dans un rêve impossible.
— A propos, et votre cousin? demanda la douairière. Sait-il que nous partons?
— Oui, marraine, il le sait. Même il a voulu avoir votre adresse en cas de besoin. Vous avez, paraît-il, une affaire ensemble.
— Nous en avons même deux. Vraiment, petite, ce jeune homme est plein d'attentions pour moi. Il gagne fort h être connu. Veuillez mettre ce coussin derrière ma tête, afin que j'essaye de dormir.
La bonne dame ferma les yeux, mais ne dormit pas tout de suite. Elle songeait :
« Lui aussi aura des vacances. Nous allons voir ce qu'il en fera » .
FERHI'OL 287
Cussig'iiy est un village à peine visible à l'œil nu, caché sous les hêtres d'une de ces vallées innombrables qui font semblant d'amener des ruisseaux à la baie de Cancale, brillant au soleil à quelques lieues. La ville voisine, Avranches, domine toute la plaine déjà coupée régulièrement de haies gigantesques à la mode bretonne, car la vieille Armorique n'est pas loin. Dans ce damier de verdure, l'enceinte d'un parc planté d'arbres géants pose une tache irrégulière et plus foncée, recouvrant à demi les ardoises des tourelles carrées et trapues qui llanquent la gentilhommière sans prétention. L'ensemble peut passer pour triste; du moins il indique chez les possesseurs la volonté du repos tranquille.
Le mur longeant la route n'est coupé d'aucune porte et les claires-voies, jadis ménagées pour la vue, aujourd'hui masquées par des buissons impénétrables, défient la curiosité du passant. Pour aborder la demeure il faut quitter le grand chemin, contourner une pièce d'eau où brille l'échiné dorée des carpes, et pénétrer dans le petit village composé en partie des fermes du domaine. Le iiorche en bois semble
vouloir éviter tout contraste humiliant aux chaumières voisines. D'ailleurs il s'ouvre assez rarement, et se referme aussitôt.
Dans la contrée madame de Cussigny passe pour un peu sauvage-. Elle déclare à ses intimes :
— Pendant dix mois, j'appartiens au monde, à ses pompes, et à mes œuvres. Si l'on ne veut pas que je tombe fourbue, il faut me laisser tranquille pendant quelques semaines chaque année. D'ailleurs ma bourse a besoin de se refaire, autant que ma vieille personne.
Gérard meurt d'ennui dans cette habitation étouffée sous le dôme colossal d'une forêt vierge. Pas un coup de hache, pas un trait de scie, depuis qu'il est au monde, n'ont élagué cette verdure qu'un sol humide travaille à développer avec une véritable extravagance. Il dérange peu madame sa mère et, condamné à faire de la politique, il préfère politiquer près du boulevard. Aussi bien, à l'époque oh nous sommes, le village croupit dans un arriéré lamentable. On y fait les processions; le curé mange à son saoul, et les sœurs de l'école continuent à enseigner le catéchisme aux enfants.
La jeune Parisienne, émerveillée pendant
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loiitc la roule, lïil d'abord [)longée dans une cxlase de rêve quand elle se trouva en contact a\ec la vraie nature, connue seulement [)ar les descrij»lions (|iie lia lisait son père. Elle avait soit, liois de Boulogne, tout à elle, sans gardiens; son lac, ses canards, ses sentiers à l'abri de toute mauvaise rencontre. Le vrai silence, pour la première fois, faisait bourdonner ses oreilles. On lui avait [)ermis de cueillir des roses, de manger des fruits tant ((ii'elle voudrait, de Jxiire du lail à une « crémerie » oi^i l'on pouvait entrer sans porte-monnaie. Et sa cliandjre étail baignée d'un jour lumineux, saturée d'un air qui avait le bon goût d'une nourriture choisie. Et la baronne lui disait deux fois j)ar heure :
— Ne me remerciez pas. Le plaisir ipie me donnent vos yeux brillants de joie payerait un billet d'aller et retour de l'aris à la lune!
Ainsi (|ue toute Parisienne mise en contact soudain avec de vrais paysans, llosine connnença par cire intimidée ; mais elle s'apprivoisa bientôt. Alors ce furent des jouissances dont elle n'avait aucun soupçon. Elle entra dans les fermes, caressa les veaux à l'étable, chercha les œufs au
poulailler et s'essaya au battage du beurre. Peu à peu elle apprit à foiner sans avoir peur des vaches, à conduire les grosses poulinières attelées aux chars vides. Pour les gamines ses poches étaient pleines de sucre volé au château. Pour les sœurs aînées elle coupait un corsage ; aux vieilles elle demandait une leçon de quenouille. Mais son tact raffiné l'empêchait de jouer à la demoiselle. Chaque matin elle faisait sa chambre et la cuisinière, empêtrée comme tonte cuisinière parisienne à la campagne, la trouvait toujours prête à exécuter « ses commissions », soit au potager, soit à la ferme. Ainsi arriva le 14 juillet, fête nationale, ignorée à Gussigny, sauf quand elle tombe un dimanche, précaution qu'elle n'avait pas prise cette année-là.
Un bicycliste élégant heurta du marteau à la grande porte en chêne. Introduit dans la cour il se trouva bec à bec avec la baronne qui reconduisait son curé. Il salua la châtelaine, et même il salua la soutane, ce qui n'était pas une habitude chez lui, car il se nommait Félix Petit-Guenot, avec un trait d'union.
Madame de Gussigny lui tendit la main en
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alîectaiit un grand calme, bien qu'elle eût un frémissement d'aise causé par cette réflexion intérieure : « Ah ! ah ! mon gaillard, je te tiens ! » Quand ils furent seuls :
— Vous êtes surprise de me voir, baronne? jMais, comme vous savez, nous sommes au Quatorze Juillet...
— C'est pourtant vrai! s'écria la châtelaine. Ici l'on néglige les dates les plus importantes.
— Paris s'en souvient, fort heureusement. Cela vaut un congé aux ronds-de-cuir de mon espèce. Tel que vous me voyez je suis en route j»our le Mont Saint-Michel, après avoir quitté mon train à Avranches dans la matinée. Vous devant une visite, j'ai fait un léger détour afin de vous la rendre. Un cycliste ne regarde pas à quelques lieues...
— Vous êtes aimable à moitié, cher monsieur. Pour l'être complètement, il fallait arriver au coup de midi... Oh! j'oubliais que mes côtelettes sont compromettantes. La maison est mal famée aux yeux du Gouvernement. J'espère que votre oncle est en bonne santé.
— Très bonne. J'apporle son souvenir à
VOUS et à ma cousine dont, par lui, je sais la présence à Cussigny.
— Allons la rejoindre, monsieur. Entendre ])arler de son |)ère lui sera une joie.
Rosine travaillait 'aux foins sur une pelouse. Il faisait chaud, de sorte que la couleur de ses joues à l'approclie de son cousin n'eut rien qui put surprendre. Pour trouver une aussi belle faneuse, on aurait dû marcher longtemps. Elle tendit sa main forte et franche que le soleil avait déjà brunie, et la retira très vite, humiliée [)ar les gants trop neufs de son cousin, en toutes choses tellement supérieur. Il répéta son programme d'excursion, « à peine allongé par son détour ».
La baronne attaqua le gouvernemeni, complice d'une compagnie fondée dans le but de remplacer la mer j)ar des pâturages autour du « Mont. ))
— Après l'avoir laïcisé [»ar le haut, ils vont le déshonorer i)ar le bas. Du reste c'est une opération pratiquée sur la France elle-même.
Rosine détourna l'entretien :
— Alors vous n'êtes à Gussigny que pour quelques minutes?
— Forcémeiil, [>iiis(|ii(; iiioii congé expire domain. Comme il l'ail l)on nous ces grands arbres! Quelle Iraiclieur délicieuse après la poussière de la graiidroiile !
Il s'essuyait le IVonl.
— Petite, commanda la châtelaine, conduisez ce jeune homme à la salle de verdure où je vous rejoins, avec les rafraîchissements qu'il a bien gagnés.
— Vous avez une lière chance! déclara le toiirislc- ([iiand la hai'omie se fui éloignée de son [)as agile. Quel([ues semaines dans ce lieu-ci ne me feraient pas peur.
— Quelle idée! Le second jour vous seriez mort d'ennui.
— C'est curieux de voir combien vous me jugez mal ! Votre marraine me dénigi'e ajournée faite. J'entends vos conversations aussi bien ([ue si j'y étais : « Petite, ce cousin est un viveur qui ne peut se passer du théâtre, du café, de la compagnie des chenapans de son espèce, et n'admet pas qu'on puisse allci' dormir avant Irois heures du malin. »
Avec le talent inné des Parisiens pour l'imitation il contrefaisait la voix et les gestes de la
douairière, si bien que Rosine fut obligée de rire. Toutefois elle protesta, par amour de la justice :
— Parole d'honneur, depuis que nous sommes au château, votre nom n'a jamais été prononcé avec malveillance par madame de Cussigny.
— Alors cette bonne opinion vient de vous seule? De mieux en mieux !
Arrivés à la grande charmille carrée, ils s'étaient assis sur un banc. Félix continua :
— Vous souvient-il d'un autre banc où vous n'avez pas voulu prendre place près de moi, disant que vous aviez peur...?
— S'il vous plaît, restons à la campagne. Parlez-moi de mon père. Ya-t-il bien? Est-il soigné comme il faut? Est-il heureux'^
— Le plus heureux des hommes. Dorloté par la mère Mélisson, il engraisse à vue d'œil. Vousmême, cousine...
— Pas besoin d'acbever. Heureusement je sais comment on élargit une robe! Mais je ne tiens pas à plaire au public par une taille de guêpe.
— « Le public » trouve, que la robe est encore plus charmante avec un peu plus d'étoffe.
— ^ Assez, cousin! Vous croyez flirter avec vos grandes dames ? Epargnez-moi votre galanterie. Dites-moi : pensez-vous que mon pèro soit malheureux en mon absence?
— Peut-être. En ce cas nous sommes deux.
— Pauvre père ! Souvent je m'accuse d'être égoïste. Pendant qu'il étouffe à Paris, sentez quel air je respire !
— Et moi, ne pensez-vous pas que j'étouffe? Pourquoi plaignez-vous seulement votre père?
— Il ne va pas se promener au Mont Saint- .>[ichel !
— Voyons ! cousine ! Allez-vous croire, à l'exemple de la baronne, qu'on passe deux nuits en chemin de fer pour manger ime omelette chez la mère Poulard? A cette heure, si j'avais voulu, je boirais du Champagne frappé à Fontainebleau avec ce que vous appelez « mes grandes (lames ». Cherchez un peu pourquoi je n'ai pas voulu. Et qu'est-ce que j'y gagne? D'entendre dire que je mourrais d'ennui près de vous le second jour!... Allons! je reprends ma bécane et je poursuis ma route.
— Pas avant d'avoir fait honneur à Ihospilalité de marraine.
— Elle y met le temps! Je suppose qu'elle m'a oublié... Tenez, il est préférable que je ne vous voie plus. Respirez tout à voire aise l'air délicieux. Déplorez mes égarements. C'est très facile de prier Dieu^ — de loin — pour la conversion des pécheurs ! Tant pis pour eux si la grâce n'est pas la plus forte !
Il s'était levé et parlait avec de grands gestes. Madame de Cussigny, débouchant dans la salle de verdure, feignit d'être alarmée de cette agitation :
— Qu'est-ce qui se passe? On dirait, monsieur, que vous êtes fort en colère?
— Non, madame, je suis simplement découragé. La vie est une farce !
— Et vous avez soif; de là votre mauvaise humeur. Ce plateau qu'on apporte va la calmer. Pardonnez-moi d'avoir été si longue. Petite, rafraîchissez votre cousin.
Le plateau, bien garni, sembla en effet produire un changement salutaire. La baronne crut bon de joindre la parole aux actes :
— Je m'attendais peu à vous voir pessimiste. Que vous manque-t-il pour être heureux? N'aimez-vous pas la carrière politique?
FERRKOL 2'.)!
— Je m'en moque comme d'une guigne. Mais je n'ai pas le choix. Si je pouvais choisir!... C'est singulier : depuis mon arrivée chez vous, j'entends les ^oix de la campagne! Mon grandpère y est né. Vingt l'ois, sur ma bicyclette, je me suis (Ht à hi vue d'une de ces jolies maisons : « que ne puis-je me réveiller ici demain, auprès d'une bonne femme!... » Demain je serai dans un cabinet obscur, auprès d'un garçon de bureau qui me méprise, parce qu'il est plus utile ([ue 111(1! !
La baronne jugea le moment convenable pour cette [)roposition :
— ■ Mon ami, quand on est bien quelque part, il est sage d'y rester. Mon petit coin vous jtlaît? Achevez sous ces ombrages l'anniversaire du {ilus grand jour de notre histoire. Le Aïont Saint-Michel est encombré de touristes. D'ailleurs vous auriez à peine le temps d'y parvenir. J'ai des cartes postales qui vous permettront de faire croire que vous y êtes allé. Ainsi nul ne saura que vous avez sur la conscience un dîner réactionnaire. Je l'avancerai un peu atin que vous ne manquiez pas le train de nuit. Qu'en pense ma filleule?
r Rosine, pour son compte, ne présenta nulle
objection.
Il La baronne, attendne ailleurs, s'excusa de
les quitter un moment.
Les voix (le la campagne, de même que celles (le la mer, sont par excellence une musique d'accompagnement. Nous leur faisons dire ce qu'il nous plaît pour soutenir le thème principal : amour, tristesse ou joie, que la minute présente compose dans notre cœur. Tout psychologue se fût demandé comment la campagne trouvait des accents si persuasifs pour parler au cœur du Parisien pur-sang qu'était Félix. La vue de Rosine, dont la frappante beauté se complétait à cette heure d'un rayonnement de ten- (h'esse, pouvait suffire pour donner l'explication. Après avoir été malheureux de son absence, — il n'avait dit que la vérité en l'affirmant — son fonsin trouvait, chose bien rare, que l'image
vivante n'était pas inférieure à l'image regrettée du rêve. Peut-être aussi, parce qu'il l'avait payé par une fatigue et préparé par un mensonge, le bonheur éprouvé atteignait l'ivresse.
Aucune femme, d'ailleurs, n'aurait pu trouver un meilleur cadre pour une scène d'amour. La charmille, que le caprice du jardinier taillait avec soin alors que le feuillage restait inculte aux alentours, semblait une tente dressée en pleine forêt pour le doux mystère des aveux. Nul bruit ne venait distraire l'oreille sauf un chant heureux et lassé de colombes, qui couvrait par moments la plainte saisissable d'une cascade en miniature cachée dans les iris.
Enfin, • — pourquoi ne pas le dire? — la main de Ghloé paraît encore plus jolie lorqu'elle tend la boisson fraîche et réconfortante aux lèvres altérées de Daphnis ; car, aux jouissances les plus raffinées de notre âme, le bien-être de son compagnon physique ne laisse pas d'ajouter un appoint sérieux.
— Cousine, dit le voyageur, de ma vie je n'ai senti autant qu'à l'heure présente la joie d'être au monde.
— Gela veut dire, expliqua-t-elle en remplis-
sant de nouvccau le lianap, que, de voire vie, vous n'avez eu si soif.
— Pour l'aire de l'obstruction, ainsi que dirait ni(Ui niiiiisti'e, nul ne })0ssède votre talent. ]1 faudra bien, (ont de même, que je linissc par prononcer mon discours.
— La session est close depuis bier, mon cousin. Laissez reposer votre éloquence. Venez; allons faire les foins. Je vous montrerai comment on râtelle.
— Contentez-vous de m'avoir montré comment on aime — quand on aime bien.
Sur le visage de la jeune fille, ces paroles amenèrent un cbangement subit. Sans trouble et sans colère, mais avec une tristesse froide, elle demanda :
— Pourquoi ne me traitez-vous plus comme je prétends l'être, comme vous l'avez fait toujours? Ne gâtons pas cette rencontre si bien commencée. Un liomme, entre tous, me doit le respect : c'est vous, le seul parent que j'aie icibas. Serez-vous donc un ennemi de plus, (ju'il faudra écarter de mon chemin, en lui faisant voir qu'il se trompe?... Dieu! que la vie est lourde quand vient la désillu-ion !
Elle se mit à pleurer, ce qui est, en pareille circonstance, le moyen suprême employé par la fausse ingénue en quête du dénouement. Félix — de quoi il mérite d'être loué — ne s'y trompa point une minute. Et, pour cette raison même, le dénouement survint, plus tôt peut-être que le voyageur se l'était figuré au départ. Ecartant la main qui cachait les plus beaux yeux du monde, il fut enivré par la vue de ces larmes délicieusement sincères. Très bas, car ses lèvres touchaient presque l'oreille de sa cousine :
— Vous m'avez, reprocha-t-il, interrompu trop tôt. Je vous ai dit que je vous aime. J'allais ajouter : voulez-vous être ma femme? C'est moi, maintenant, qui regretterai toute ma vie d'être venu, si vous dites non.
Le non hésitait, en face d'une prière murmurée à genoux, avec une ferveur croissante. Le oui fut long à sortir des lèvres d'une personne que la vie, plus que son âge, rendait prudente. Hélas ! son propre cœur plaidait la cause de son cousin, déjà plaidée chaque jour par la baronne qui savait comment on chauffe, sans en nvoir l'air, une candidature même beau-
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ooiip plus mal préparée (|ue celle-là. Depuis une heure, sous la charmille carrée, on ne discutait plus, quand la voix de la baronne parlant à sou chien se lit entendre dans l'allée voisine. Elle parut bientôt et se confondit en excuses :
— Cher monsieur, qu'allez-vous penser de ma façon d'être hospitalière? Ces paysans, qui ne me voient guère qu'un ou deux mois chaque année, se rattrapent quand je suis parmi eux et absorbent tout mon temps. Rosine vous at-elb^. montré mon vieux cliêne de quatre siècles ? Non? Vraiment, petite, vous faites bien mal mes lionneurs !
On dîna tôt, afin de donner le temps au voyageur de gagner la station d'Avranches pour l'heure du train. Quand il fut parti, et les (bimestiques retirés, la iilleule vint embrasser sa marraine par façon d'exorde au discours dont on devine le texte.
— ■ Bon! Ut l'excellente femme, ne cherchez pas vos mots. Je suis sûre que mon brave Baptiste, qui est sourd et un peu aveugle, sait pertinemment qu'il vient de servir à table deux liancés. On le lisait sur vos fronts. Je suis ravie, ma chère, positivement ravie ; et je
déclare à qui veut l'entendre que ce jeune homme est charmant.
Le plan de Félix était de fractionner l'attaque de sa famille. Donc à peine débarqué, il informa sa mère de l'intention qu'il avait d'épouser sa cousine.
L'un des côtés recommandables de Virginie, sinon le seul, était d'adorer son 111s avec passion. De l'avoir gâté on louera moins peut-être l'ancienne fleuriste. L'orgueil maternel, tout d'abord, l'emporta :
— Jamais nous ne permettrons cette mésalliance !
— Expliquez-moi comment je me mésallie en épousant la hlle du cadet de mon père ?
— Une lille... de ]a main gauche !
— Il aurait pu m'en arriver autant.
— Une couturière !
— Je n'ai pas dans les veines le sang d'une duchesse !
— Une mendiante qui n'a rien!
— Pardon! Elle a — ou du moins elle devrait avoir — la moilié de la fortune de mon père.
— Ah! ton père. Attends un peu. Au premier mot il va te mettre à la porte.
— Ne vaut-il pas inlciix l'en empèciier, sauf que celte séparation ne vous lasse plaisir?
— Nous étions si heureux!
— Vous le serez encore i)liis en voyant mon honluMii'. Je l'aime : c'est une j)erle de Ijeauté et (le honlé. Allons! maman : ne ])leurez pas! Et promettez que je peux compter sur vous.
— Je promets tout le coniraire, n'ayant pas envie de mettre ton père hors de lui et de coucher dans la rue, plaisir que tu auras hientôt. Songe qu'un mot dit au ministre [)ar un député...
— Quelquefois, c'est le député qui écoute le mot du ministre. L'élection n'est pas loin, et je suis bien en cour. Il y a beaucoup de place dans la rue, et mon père le sait.
— Nous étions si tranquilles! soupira de nouveau madame Petitcuenot.
Ferréol, pendant ce temps-là, comptait les jours et luttait contre la réaction qui succède toujours à l'enthousiasme du sacrifice. Par amour pour sa fille il avait consenti à s'en séparer; mais chaque semaine passée dans la solitiide le vieillissait au moral sans le rajeunir au physique. Il s'abstenait du moindre mot de
plainte et tâchait de supporter avec courage le poids de l'absence. Toutefois, au cours de ses trop longues méditations, le disciple sincère de la grande école républicaine aujourd'hui disparue broyait du nair, maudissant l'heure ofi une aristocrate avait pénétré chez lui. Gomment avait-il pu permettre que cette femme insinuante lui enlevât la personne de sa fille après lui avoir dérobé son âme?
Cependant, la justice étant sa qualité dominante, il revenait bientôt à une appréciation loyale du bienfait reçu. Tous les jours une lettre de l'enfant la montrait heureuse, fortifiée, reposée, comblée d'attentions quasimaternelles sans rien perdre de sa sollicitude pour le cher absent. Même, en voyant sombrer autour de lui tant de jeunes ouvrières, l'honnête homme se demandait s'il aurait pu, avec les seules forces de sa tendresse et de sa doctrine, préserver du sort commun cette fleur délicate et précieuse. Question troublante pour un convaincu de son espèce! Mais, sur des questions d'ordre plus général, un doute non moins pénible venait l'assaillir. Après tant de luttes opiniâtres, d'efforts désintéressés, pou-
vait-il se réjouir à la vue d'un résultat sérieux?
En apprenant de la bouche de sa fille qu'elle était (lancée, il songea aussitôt : « Yoilà encore l'œuvre de l;i baronne! Un va m'ofTrirun adversaire politique : cela, jamais ! »
Son étonnement fut extrême quand il connut le nom du liancé. Toutefois, malgré les garanties de son origine peu suspecte de cléricalisme, on aurait tort de croire que Félix était pour lui le gendre idéal. Pris ;iu dépourvu, Ferréol demanda une semaine pour réiléchir.
Cette hésitation lit accourir la baronne qui, nouvel étonnement, plaida la cause d'un ennemi du Roi et du Pape.
— Ma foi, madame, je n'y comprends plus rien! déclara le père de Rosine. Je voudrais savoir ce qu'a l'ait mon neveu pour mériter votre protection.
— Il s'est fait aimer d'une jeune personne tjue j'estime entre toutes. L'homme qu'elle a choisi ne peut être mauvais.
— Mauvais, je ne dis pas. Mais c'est un déclassé, et, qui plus est, un déclassé oisif, malgré l'étiquette collée sur son dos.
— Il en convient, et cherche un emploi
sérieux. Rosine, de son côté, pose pour première condition qu'elle ne vous quittera jamais. Enfin, votre gendre est fils unique. Voilà, du coup, vos comptes réglés avec votre frère. Que pouvez-vous désire'r de mieux?
— Reste à savoir si vous obtiendrez que mon frère vienne chez moi demander la main de la petite. Jusque là, Félix n'a rien à faire dans ma maison.
— Rien n'est plus juste, apjirouvala i)aronne. En ce qui me concerne, je vous promets de ne favoriser aucune rencontre des amoureux. Sur ce point bannissez toute crainte.
N'ayant pas promis de fermer sa porte à Félix elle le vit souvent; toujours en l'absence de Rosine. Bientôt elle apprit (pie Claude ne voulait pas entendre parler du mariage soumis à son approbation.
— Mignonne, avait-elle dit à sa filleule, je ne vous le laisserai pas voir, mais je vous le tiendrai au chaud, comme on fait d'un plat qui doit attendre.
Fidèle à cet engagement, elle sut si bien admirer la constance de son jeune ami, louer son courage, découvrir en lui tous les symp-
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lomes d'une grande passion que, pour le liéros de roman qu'il croyait être, nul sacriiice n'eût semjjlé li'op lourd. D'ailleurs les fiancés, par l'interniédiaire (ju'on devine, pouvaient se transnicllre un message verbal ne perdant rien à la Iransmission : au besoin, hi i)aronne y eût ajouté (lu sien à l'exemple des soubrelles de Molière.
Voyant que sa famille l rainait les choses en longueur, Félix se souvint de la parole qu'il avait prononcée : « Un dé[»ulé ne ferme pas l'oreille au mot d'un ministre. »
Claude vivait sur la polili(iue à la façon du gui sui' les arbres. Le gui ne se l'ait remarquer ni par la beauté de ses Heurs, ni par l'utilité de ses fruits; mais il n'attend pas qu'on l'admire. Collé à sa branche, il pompe la sève, heureux de son élé\alion, sans autre souci que la terreur du tranchant fatal qui peut venir le détacher. Ainsi Claude vivait, obèse et grisonnant, l'œil tourné vers la faucille d'or que tient l'électeur, ce druide moderne. IJien qu'on n'en fût j)as encore aux fameux quinze mille francs, un siège au Palais Bourbon représentait une fortune pour cet homme cmidanmé })ar sa
naissance à travailler toute sa vie. Une défaite électorale était la ruine. Claude n'aurait même pas retrouvé les sept francs par jour qu'il gagnait jadis à faire du feutre. Là était le point vulnérable, contre lequel, avec un coup d'œil très sur aidé par les conseils salutaires de la baronne, Félix montait ses batteries.
Un jour, h la Chambre, le personnage de qui dépendait Félix arrêta Claude dans un couloir, et, le prenant par le coude, voulut savoir si tout allait bien dans sa circonscription. Peu habitué à ces faveurs du berger, car il n'était qu'un simple et inoffensif mouton du troupeau, notre homme rougit d'aise et déclara modestement :
— Je crois que tout va bien, monsieur le Ministre, Mais la meilleure horloge a besoin d'être remontée. Puis-je compter sur un coup de main de votre part, le moment venu?
— Mon cher député, répondit l'homme au portefeuille, entendez-vous avec votre fils : il a carte blanche pour me proposer tout ce qui peut vous être utile. Mais permettez qu'à mon tour je vous recommande sa candidature.
— Mon lils candidat !
— Seulement au bonheur conjugal, rassurezvous! J'ai ses confidences : ne le faites pas souflrir. Ce qu'il demande vous coûtera moins cher ((u'une élection — et à moi aussi.
— Ah! le mâtin! grogna Claude, pendant que le ministre allait s'emparer d'un autre coude.
Jamais il n'aurait cru son héritier aussi fort. Non seulement ce jeune diplomate lui proposait un marclié, mais encore il trouvait moyen de le faire proposer par un ministre. Que celuici, dans le seul but défaire plaisir à son attaché, risquât de perdre une voix à la Chambre, Claude n'était pas assez simple })Our le croire. Mais, à l'approche des élections, mieux valait avoir ses atouts au complet. « Cependant, concluait-il, je ne veux pas de ce mariage. Comment l'empêcher... sans me faire des ennemis ? »
Il entra en campagne de son côté et, tout d'abord, poussa d'habiles reconnaissances sur le terrain opposé. Bientôt il apprit que son frère acceptait le choix de Rosine (il V acceptait, l'insolent !) ; mais Ferréol voulait que le chef et l'illustration de la famille s'abaissât devant lui. Quanta la jeune [>ersonne, tombée dans le cléricalisme le plus abject, elle impo-
sait une neutralilé honteuse à son père déjà gâteux, fidèle à sa marotte du liljre arbitre. S'étant arrangé pour apercevoir Rosine, Claude dut avouer que le garçon était tombé en des mains redoutables. Parlez-nous de ces beautés vertueusement inaccessibles pour pousser un jeune sot aux dernières folies!
Il est amusant de prévoir la faute que commettront les futurs historiens de ce début du siècle. Notre politique intérieure, comme qu'on la juge, a produit dans l'ordre social, financier, religieux, des bouleversements qui égalent, dépassent peut-être en importance pratique les résultats dus au génie de nos grands révolutionnaires. Par une déduction toute naturelle, on voudra placer au niveau correspondant les hommes d'Etat qui nous ont gouvernés sous la décadence de la troisième république. De là on peut prédire ce travail d'imagination fréquent chez ceux qui écrivent l'Histoire, aboutissant à des portraits flattés sans mesure.
Ce qu'il faut dire c'est que, possédant moins de génie que Robespierre, les ministres que nous avons pu voir à l'œuvre furent doués d'une ingéniosité plus grande, soit à découvrir, soit à
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employer les petits moyens. C'est l'école du ])ri(lge et de son bluff succédant aux échecs et à leurs combinaisons profondes. Mais ceux qui perdirent u'en ont pas moins payé l'enjeu.
Simple marniitou delà i^rande cuisine, Claude avait sur[)ris néanmoins certains secrets du métier, tels que l'arl de colorer une sauce, de !a faire tourner au besoin. Dès lors il banda son esj)rit à la découverte du « petit moyen », de la goutte de fiel capable de « faire tourner » le mariage de son lils. Avec le sang-froid de sa lourde nature, sans consulter [)ersonne — car il se déliait de tout le monde, en particulier de sa femme, — il étudia les éléments de son problème, et pensa pouvoir en sortir sans éclat fâcheux.
Pour une jeune lille courbée sous le joug (les prêtres, la cérémonie religieuse est indispensable au contrat nuptial. Poser comme condition le mariage purement civil, c'était le rendre inacceptable à Rosine. En même temps c'était parer toutes les attaques. Claude pouvait répondre aux plaintes de son lils : «. Veuxtu, en insistant, donner un soufflet à ta mère <|ui s'est contentée de la mairie? En admettant
que l'union doive être religieuse pour être légitime, veux-tu revendiquer pour toi-même la bâtardise ? Qui prendra ton parti si tu te brouilles avec ton père sur la ([iiestion des principes jusqu'ici les liens? Quelle ligne de conduite adoptera mon frère, le vieux combattant pour la cause anticléricale? »
Du même coup, Félix perdait tout l'espoir fondé sur l'appui de son chef, l'un de ceux qui avaient porté à la vieille influence romaine les coups les plus terribles. En cas de rupture avec sa famille pour un tel motif, le jeune attaché devait s'attendre à une disgrâce immédiate. Et alors, dans la proclamation aux électeurs quelle phrase superbe : « Il y a quatre ans, j'affirmais devant vous l'attachemeni aux idées laïques dont ma carrière fut le gage. Ceux qui connaissent ma vie intime, qui m'ont vu sacrilier les joies familiales sur l'autel de mes convictions, peuvent rendre témoignage à la sincérité de mes paroles. Blessé au cœur, c'est dans votre conliance et votre estime, c'est dans un redoublement de mes efforts pour le liienèlre du peuple, que j'espère trouver ma consolation. »
Ainsi armé (le pied en cap, Claude manda son lils en sa présence.
■ — La situation où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, commença-t-il, ne peut s'éterniser. Tout d'abord, tes projets restent-ils les mêmes ?
— Mon père, lit le jeune homme, ne parlons pas de j)rojets, mais d'une résolulion sérieuse. Si vous voyez en moi le gamin buté à son caprice, vous avez tort.
— Puisque tu le veux, causons comme de grandes personnes. Le mariage que tu désires sera pour moi un chagrin, accompagné d'une déception : tu pourrais faire beaucoup mieux.
— N'ayant jamais rêvé de faire aussi bien.
j'aurai de la peine à tomber d'accord avec vous.
— Soit. On peut être en désaccord sans se brouiller. A mon âge on ne rechercbe pas une rupture avec son fils unique. S'il te plait d'épouser une fille pauvre...
— Pardon ! Sans être riche, elle l'est autant que moi. Nous avons chacun la moitié du petit héritage de grand-père.
— Laissons cela de côté. Même pour ton mariage avec une millionnaire, je poserais une condition sine quel non.
Claude posa la condition et se préparait à la soutenir par le discours dont on connaît les grandes lignes. Mais il fut interrompu dès l'exorde :
— Si je comprends bien, mon père, vous acceptez Rosine pourvu que le curé ne s'en mêle pas?
— Il ne s'en est pas mêlé pour moi. Voudrais-tu m'infliger un blâme et démentir nos principes?
— Embrassons-nous, papa. Je suis bienheureux. Rosine va être ennuyée, car les femmes tiennent à l'eau bénite et aux cierges. Mais elle
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m'uimc trop pour ne pus faire ce sacrilice. Dès ce soir je vais lui parler.
Rosine venait d'achever son ménage et causait à coté de son père quand Félix se montra. Elle rougit à sa vue d'une {lamnie de bonheur qui éclaira sa beauté; mais elle resta muette; ce fut Ferréol qui parla :
— Tu sais, j'imagine, ce que j'attends pour t'ouvrir ma porte?
— Je le sais, mon oncle. Autrement je n'aurais pas disparu de chez vous pendant de longues semaines. Ma pensée n'a pas quitté cette maison.
— Ta pensée m'importe peu. La visite de ton père doit précéder la tienne.
— Mon père viendra demain. Permettez que je prépare les voies à une rencontre... un peu délicate. Vous êtes l'un et l'autre... enracinés dans vos opinions.
— Ne perds pas le temps à nous comparer. Qu'as-tu à me dire?
— Que j'ai gagné ma cause devant mon père. Il est facile de bien plaider quand le cœur...
— Tu oublies à qui tu parles. C'est devant moi que ta cause doit se plaider. La question
est de savoir si je ferai à ton père l'honneur d'accorder ma fille à son fils.
Pour jeter cette réponse Ferréol s'était mis debout. Sa « vieille tête de 48 » — ainsi le peignaient ses adversaires — n'était pas celle d'un homme désireux de transiger. « Au seul mot de condition, pensa Félix, je suis sûr d'être flanqué à la porte. ))
— La question préalable, distingua-t-il, était de convaincre mes parents qu'il ne s'agit pas d'un caprice, mais d'un amour de toute ma vie. C'est ce résultat que j'ai obtenu près d'eux : j'espère déjà l'avoir obtenu près d'une autre.
Par un regard dont il se souvint longtemps, Rosine confirma cet espoir.
• — Vous voyez, continua Félix, que la visite de mon père n'est plus qu'une simple démarche de courtoisie... et de réconciliation. Vos principes fondamentaux sont les mêmes. Avec son tact si grand et ses idées si larges, ma cousine les a toujours respectés. Nous savons d'avance, mon père et moi, qu'elle ne fera rien pour en soulever les scrupules.
Content de cette habile périphrase, le jeune homme se tut pour voir venir. Son oncle, moins
satisfait visiblement, s'était rassis. Devenue pâle tout à coup, Rosine avait posé son ouvrage. Pendant quelques secondes sa bouche trembla, puis elle exprima cette demande :
— Voulez-vous, s'il vous plaît, parler un peu plus clairement?
— Eli bien ! s'il faut mettre les points sur les ?', nous ne chercherons pas à savoir si vous allez à la messe, et vous n'exigerez pas que nous y allions.
— Même le jour de mon mariage?
— Les principes sont les principes. Feriezvous gras au dîner de noces, si nous étions assez peu superstitieux pour nous marier un vendredi?
— Non, répondit-elle sans rire de la plaisanterie.
— Vous voyez donc bien ! Chacun son idée. C'est comme je vous disais tout à l'heure : "passe moi la rhubarbe.,. Mettez-vous à la place de mon père dont les convictions...
— Il serait sage de ne pas insister sur les convictions de ton père, ht observer Ferréol.
— Enfin ses votes sont là. Il ne faut pas trop exiger de lui. Ma mère s'est contentée de la
mairie, ce qui ne l'a pas empêchée de vouloir qu'on me baptise.
— En cachette? demanda Rosine.
— Mes souvenirs sont un peu vagues. Mais il ne s'agit pas de mon baptême. Pour n'avoir pas été à l'église, nous n'en serions pas moins mariés.
— Nous ne serions pas mariés du tout, affirma la jeune fille.
— Cependant, continua-t-il à plaisanter, si vous désertiez mon domicile je pourrais envoyer les gendarmes après vous. Cela montre bien...
Il s'arrêta en voyant que Rosine sanglotait, les coudes sur la table, la tête dans ses mains.
— Pardonnez-moi, pria-t-il. Je ne m'attendais nullement à vous voir attacher une telle importance... Alors, voici ce que je vous offre : marions-nous delà façon que le désire mon père. Le lendemain nous irons devant un prêtre...
— En cachette? demanda-t-elle encore.
Savez-vous comment je la nomme, votre combinaison? Une lâcheté!
— Ah! tu es bien ma fille! approuva le descendant des vieux bousbots.
Félix n'avait pas soupçonné un.instant que
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les choses pussent prendre celle tournure. L'insuccès le rendit moins aimahle :
— Je n'insiste plus, cousine. Je vais faire les sommalions. Au sorlir de l'église nous irons dans une chambre garnie; le lendemain vous retournerez faire des robes. Moi je chercherai une place de caissier dans un magasin. Car ma famille ne nous connaîtra plus.
Rosine avait fini de pleurer; son visage était très calme.
— Je voudrais, dit-elle, ne laisser aucun malentendu entre nous. Ce n'est pas la pauvreté qui m'effraye : c'est l'abîme ouvert devant notre avenir. Un voile me l'avait caché. Je n'en rougis pas : au contraire. Le sentiment que j'avais pour vous était très noble, car il s'y mêlait un désir de rédemption. Oui, j'espérais vous ramener sur la rive où j'ai abordé moimême, pour y vivre et y mourir. J'ai été présomplueuse parce que je vous croyais seulement impie. Mais vous êtes un simple païen de la décadence, qui ne me feriez même pas l'honneur de me persécuter. Entre nous il n'y a pas l'ombre d'une notion commune. Je serais très malheureuse ; vous peut-être encore plus,
n'ayant pas, pour VOUS consoler, la douce vision d'outre-tombe. Et je me réveillerais un jour femme divorcée, puisque vous divorcez, vous autres.
Ferréol n'avait pas perdu la moindre parole de sa fille, car il était toujours l'homme curieux des théories, même contraires aux siennes. 11 ne fut pas long, toutefois, à rentrer dans la réalité douloureuse, étant lui-même trop clairvoyant pour ne pas sonder l'abîme qui avait échappé à ses propres yeux, couverts d'un autre voile. Avant tout il fallait mettre fin à la torture qu'il lisait sur le visage contracté de Rosine.
— Je crois que tu ferais bien de te retirer, dit-il à son neveu.
Comme celui-ci hésitait, cherchant une phrase, la hancée perdue vint à son secours :
— Vous aurez une lettre demain.
Il sortit avec le geste qu'il avait vu bien des fois sur le théâtre, quand l'amoureux gagne la coulisse après la scène de rupture. Bien que la passion fût la même en lui, il comprenait qu'une moitié de l'être de sa femme n'eût jamais été en son pouvoir. Mais, pour le
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moment, il éprouvait, surtoul la raliguc du !)on vivant qui vient d'essuyer une scène inliniment désagréable. Et il songeait que la lettre annoncée « ne serait pas drôle à lire ».
Quand son cousin fut éloigné, Rosine fit semblant de reprendre sa couture. L'ayant considérée une minute, son père lui dit :
— Pauvre enfant! Tu aurais été malheureuse avec cet homme. Pour les mêmes raisons tu dois l'être avec moi.
Elle jeta son ouvrage, courut à lui et l'embrassa :
— Comment pouvez-vous parler ainsi? Vous êtes l'homme que j'admire le plus en ce monde. La justice, la liberté, l'amour du [)euple ne sont pas de vains mots dans votre bouche. Répandre ce que vous croyez la vérité est votre seule ambition. La loyauté est votre seul calcul. Toute personne droite et bienveillante, même d'un parti contraire, est honorée par vous. Me rendre heureuse fut l'un des motifs de votre existence. Père bien aimé, soyez en [taix : sur tous les points, sauf un seul, vous y êtes parvenu.
Félix eut la surprise de recevoir une lettre fort courte, au lieu des longues pages que son expérience lui faisait redouter. Mais il n'avait pas l'expérience des femmes d'un certain genre.
(( Nous nous sommes trompés, voilà tout», lui écrivit-on d'une main ferme et sur un papier que ne tachait aucune larme. « Nous étant trompés tous deux, nous n'avons rien à nous reprocher. Un peu plus tard, les bons souvenirs resteront seuls dans notre mémoire. Je désire du fond de l'àme que le bonheur vous soit accordé. »